V

Le Juif errant s'aperçoit qu'il a toujours cinq sous
dans sa poche.

Un nouveau fardeau de misère s'était appesanti sur le Juif errant. Il regarda de tous côtés, cherchant l'ombre des palmiers solitaires, implorant la miséricorde divine, priant et pleurant; mais nul ombrage n'apparut, et il s'avança vers l'occident. Toute la nuit il marcha encore. Le lendemain, il trouva sur sa route, au milieu du jour, une citerne et quelques dattes. Trois jours se passèrent ainsi. Vers la fin du troisième jour, il était arrivé vers les bords de l'ancien canal de Ptolémée, au fond du golfe Héroopolite [53], et il avait traversé les régions silencieuses au travers desquelles Moïse promena quarante ans les Hébreux. Au moment de mettre le pied sur le sol de l'Égypte, il s'arrêta dans un village chétif, et, tirant de sa poche son double denier, il acheta un peu de nourriture. A peine l'avait-il payée que, remettant la main dans sa poche, il sentit une autre pièce de monnaie; il crut qu'il n'avait pas donné d'argent à celui qui lui avait vendu du pain et des oignons cuits sous la cendre, et, sans la regarder, il lui présenta encore la pièce. L'homme la rendit en disant qu'il n'avait pas besoin d'être payé deux fois. Isaac regarda alors la pièce que Dieu lui envoyait, et il vit que c'était une monnaie égyptienne, ce qui lui fit d'abord quelque plaisir; mais bientôt, lorsqu'il y eut mieux pensé, sa douleur s'en augmenta. S'il devait ainsi trouver toujours dans sa poche une petite somme suffisante pour un repas, il était protégé contre la faim et délivré d'une bien grande inquiétude; mais aussi il s'apercevait bien clairement de la certitude de son châtiment: Dieu ne lui donnait les moyens de vivre que pour le pousser sans relâche et toujours en avant.

Note 53:[ (retour) ] A l'extrémité septentrionale de la mer Rouge.