V
Les Sarrasins arrivent d'Espagne.
Il eût fallu que ce bonheur durât toujours. À peine deux ans s'étaient écoulés, lorsque Abdérame [10], roi des Maures, qui avait passé d'Afrique en Espagne, songea à satisfaire son ambition par la conquête de l'Europe entière. La France, pays voisin de ses campements, lui parut un friand morceau à prendre tout d'abord; comme il craignait d'y trouver d'autres ennemis plus rudes que les Wisigoths [11] d'Espagne, il leva la plus formidable armée que l'Occident eût jamais vue. La renommée d'une telle armée, jointe à la vivacité des intérêts engagés dans la lutte, amena auprès de Charles Martel [12] une noblesse nombreuse qui était fière d'avoir à combattre des ennemis aussi terribles, et de les combattre sous le commandement d'un si glorieux capitaine.
Note 10:[ (retour) ] Abdoul-Rahaman-Ben-Abdoullah-el-Gbafiki, vice-roi d'Espagne sous le calife Yésid, fut battu près de Tours, au mois d'octobre 733.
Note 11:[ (retour) ] Les Wisigoths, venus avec Ataulf, occupaient l'Espagne depuis le cinquième siècle, après l'avoir enlevée aux empereurs de Rome.
Note 12:[ (retour) ] Maire du palais sous les premiers rois fainéants; il était fils de Pépin d'Héristal, et, comme lui, chef des seigneurs de la Gaule franque. Martel ou Marteau est le surnom qui lui fut donné lorsqu'il eut vaincu et pour ainsi dire écrasé l'armée des Arabes ou Sarrasins.
Sifroy, en sa qualité de puissant chevalier, aurait eu honte de se reposer dans son bonheur pendant que d'autres songeaient au salut public. Mais comment quitter Geneviève? Comment la résoudre à une séparation? Ils pleurèrent longtemps avant de pouvoir s'y décider l'un et l'autre; et, lorsque Dieu eut enfin envoyé à Geneviève une forte résolution, lorsque Sifroy quitta sa jeune et belle et bonne Geneviève, ils pleurèrent bien plus encore.