V
Comment tous les enfants, d'un commun accord, le nommèrent
Robert le Diable.
Bientôt après l'enfant grandit, non en bon coeur, mais seulement de corps: ne dit-on pas communément que la mauvaise herbe croit vite? Il allait par les rues, frappant et heurtant ce qu'il rencontrait, comme s'il eût été enragé; et nul n'osait se trouver devant lui.
Quelquefois les enfants s'assemblaient contre lui et le battaient, et, quand ils le voyaient, la plupart disaient: «Voici le Diable!» et ils s'enfuyaient devant lui comme les brebis devant le loup. Cette méchanceté fit qu'ils le nommèrent tous Robert le Diable. Cela fut connu bientôt dans le pays, de sorte que le nom lui resta; et il lui restera tant que durera le monde.
Quand l'enfant eut sept ans, le duc, voyant ses mauvaises manières, le fit venir pour lui faire des remontrances et lui dit: «Mon fils, il est temps que vous ayez un maître pour qu'il vous instruise et vous mène à l'école; car vous êtes assez grand pour apprendre ce qu'il faut apprendre, comme à lire et à écrire [26], et aussi pour vivre en bonnes moeurs.» Et il lui donna un maître pour l'instruire et le gouverner.
Note 26:[ (retour) ] En ce temps-là les plus savants ne savaient guère autre chose.
VI Comment Robert le Diable tua le maître d'école d'un coup de couteau.
Ainsi qu'on le sait, le maître voulant un jour corriger Robert de plusieurs fautes qu'il avait commises, Robert tira son couteau et l'en frappa tellement qu'il en mourut. Puis Robert dit à son maître en lui jetant son livre par dépit: «Maître, voilà votre science; jamais prêtre ni clerc [27] ne sera mon maître; je vous l'ai assez fait connaître.»
Note 27:[ (retour) ] Homme de science.
Et depuis, il n'y eut maître si hardi qui osât entreprendre de l'instruire et châtier en quelque manière que ce fût; force fut donc au duc de le laisser vivre à sa fantaisie.
Il ne se plaisait qu'à mal faire; il n'avait aucun respect pour Dieu et l'Église, et ne gardait en rien ni raison ni mesure. Il était enclin à tous les vices. Quand il allait à l'église et qu'il voyait que les prêtres et les clercs voulaient chanter, il avait des poudres et autres ordures qu'il jetait par grande dérision. S'il voyait des gens prier Dieu, il les frappait par derrière. Chacun le maudissait donc pour le mal qu'il faisait; et le duc, voyant son fils si méchant et si mal morigéné, en était assez peiné pour désirer sa mort. La duchesse en était si inquiète que c'était merveille. Un jour elle dit au duc: «L'enfant a beaucoup d'âge et est assez grand; il me semble qu'il serait bon de le faire chevalier; il changera peut-être de vie.» Le duc approuva ces paroles de la duchesse. Robert n'avait que dix-sept ans.