VII
Comment Robert fut fait chevalier.
Quelques jours avant la Pentecôte, le duc ordonna par tout son pays que les principaux de ses barons s'assemblassent. En leur présence, il appela Robert et lui dit (après avoir eu l'avis de tous les assistants): «Mon fils, entendez ce que je veux dire par le conseil de nos barons. Vous serez chevalier, afin que vous puissiez hanter les autres chevaliers et prud'hommes [28], et changiez vos habitudes; et ayez de meilleures manières de vivre, car les vôtres sont déplaisantes; soyez donc courtois, humble et bon, ainsi que sont les autres chevaliers, car les honneurs changent les moeurs.»
Note 28:[ (retour) ] Hommes sages.
Alors Robert répondit à son père: «Je serai donc chevalier; mais il ne m'importe que je sois en haut ou en bas; je suis décidé à faire entièrement ce qu'en mon coeur je pense, et à agir ainsi que mon esprit me conduira, d'où il suit que je n'ai pas à changer mes manières de vivre.»
La veille [29] de la Pentecôte fut bien veillée; mais, en cette nuit, qui eût dû être toute de recueillement, Robert ne cessa de frapper l'un et de heurter l'autre, ne se souciant guère de prier Dieu. Le lendemain, jour de la Pentecôte, Robert fut fait chevalier. Le duc fit crier une joute à laquelle fut Robert, qui ne craignait nul homme, tant hardi fût-il. Il attaquait quiconque se trouvait là. Les joutes commencèrent, et, si vous vous y étiez trouvé, vous auriez vu beau carnage: car Robert, qui était tout plein de cruauté, n'épargnait personne; tous ceux qui étaient devant lui, il les faisait tomber de cheval à terre; à l'un il rompait le col, à l'autre la cuisse. Il attendait tout homme qui venait jouter contre lui; mais nul n'échappait de ses mains sans en porter la marque ou aux reins ou aux cuisses; tous étaient marqués quelque part. Il gâta dix chevaux en ces joutes. Les nouvelles en furent portées au duc, qui en fut bien fâché; il y alla et voulut faire cesser les engagements; mais Robert, qui semblait enragé et hors de sens, ne voulut pas obéir au duc son père; il commença à frapper de côté et d'autre et à abattre chevaux et chevaliers, tellement qu'en ce jour-là il tua trois des plus vaillants chevaliers. Tous ceux qui étaient à lui demandèrent quartier; mais c'était en vain, et nul n'osait se trouver devant lui, tant il était fort, et parce qu'il était si inhumain que chacun le haïssait. On lui disait: «Pour la grâce de Dieu, Robert, laissez la joute; car monseigneur votre père a fait dire que chacun cesse, et il est courroucé de ce que plusieurs personnes de qualité ont perdu la vie.» Mais Robert, qui était échauffé et quasi hors de sens, ne tenait aucun compte des choses qu'on lui disait; il faisait de pis en pis, tuant tous ceux qu'il rencontrait. Robert fit tant que le peuple s'émut et vint vers le duc, disant: «Seigneur duc, c'est grande folie de souffrir que votre fils Robert fasse ce qu'il fait; pour Dieu, veuillez y porter remède.»
Note 29:[ (retour) ] Veille, ici, ne veut pas dire le jour qui précède, mais le temps où l'on veille.