XVIII

Comment le roi d'Angleterre arriva auprès de Jean de Paris
et le salua fort doucement, après quoi Jean de Paris
lui rendit son salut.

«Au nom de Dieu vous soit honneur, Jean de Paris, et ne vous déplaise, dit-il, si j'ignore votre seigneurie.

--Sire, dit Jean de Paris, vous savez bien que je suis Jean de Paris; et moi je désire savoir votre nom.

--Je suis le roi anglais, et je vais me marier en Espagne avec la fille du roi.

--A la bonne heure; et moi je m'en vais passer le temps par le pays; et j'ai dans l'idée d'aller jusqu'à Bordeaux et plus loin, si c'est ma fantaisie.

--Dites-moi, dit l'Anglais, de quel état vous êtes, vous qui menez une telle compagnie.

--Je suis, répondit Jean, le fils d'un riche bourgeois de Paris, qui vais dépenser une partie de ce que mon père m'a laissé.

--Vous serez bientôt à bout.

--Ne vous souciez pas de si peu, car j'ai autre chose d'ailleurs; mais chevauchons plus fort, afin de coucher aujourd'hui près d'Orléans, à six lieues du moins.»

Ils allèrent plus fort, et le roi des Anglais dit à ses barons qui l'avaient joint: «Cet homme est fou, de dépenser son bien en courant le pays.

--Sire, dirent ses gens, il a bonne contenance; s'il n'était pas bien sage, il n'eût pu rassembler une telle compagnie.

--Il est vrai, dit le roi anglais; aussi ne sais-je que penser; mais il est impossible de croire que le fils d'un bourgeois puisse maintenir un tel état.»

Et puis il piquait son cheval et venait parler à Jean de Paris, qui ne tenait compte de lui qu'avec dignité et en fière manière. Il gardait une belle gravité et avait bonne contenance. Quand ils furent près d'un lieu nommé Amenais, Jean de Paris dit au roi anglais qui le regardait fort: «Si c'est votre plaisir de prendre la peine de venir souper avec moi, nous ferons bonne chère.

--Je vous remercie, dit le roi; mais c'est moi qui vous prie de venir avec moi. Nous deviserons des choses que nous avons vues.

--Non, dit Jean de Paris, je ne laisserai pour rien mes gens.»

Et, en parlant de beaucoup de choses, ils arrivèrent au lieu où on allait loger pour la nuit. Jean de Paris y trouva ses fourriers, qui avaient accommodé ses logis somptueusement; le cuisinier et le maître d'hôtel avaient pris les devants, afin que tout fût prêt quand il arriverait, et de tous côtés on avait fait chercher d'avance et prendre les provisions. Quand ils furent arrivés, chacun se retira avec sa compagnie.