XX

Geneviève est conduite dans les bois.

Le lendemain, aussitôt que parut l'aurore, Golo fit venir auprès de lui les deux serviteurs qu'il croyait les plus dévoués à sa personne, et il leur commanda de conduire la mère et l'enfant dans un bois qui était à une demi-lieue du château, de les tuer en ce lieu écarté, puis de jeter leurs corps à la rivière. Les deux serviteurs, sur cet ordre, allèrent dans la prison, dépouillèrent Geneviève de ses habits, la vêtirent de vieux haillons et la conduisirent vers le lieu de son supplice.

Les deux innocentes victimes étant arrivées là où elles devaient mourir, l'un des ministres de cette barbare exécution levait déjà le bras en l'air et agitait le coutelas qui allait trancher la tête de Bénoni, lorsque la mère demanda à être frappée d'abord, afin de n'avoir point à mourir deux fois.

La vertu innocente et affligée, lorsqu'elle est parée des grâces du corps, a bien du pouvoir sur le coeur des hommes. Ceux que Golo avait choisis pour ôter la vie à la comtesse furent précisément ceux qui la lui conservèrent. Ses dernières paroles changèrent tellement leur courage en compassion, que l'un dit à l'autre: «Camarade, pourquoi tremperions-nous nos mains dans un si beau sang que celui de notre maîtresse? Laissons vivre celle à qui nous n'avons rien vu faire de digne d'une si cruelle mort, sa modestie et sa douceur sont des preuves infaillibles de son innocence. Peut-être un jour viendra-t-il qui mettra sa vertu en évidence et améliorera notre sort.»

Cela étant ainsi résolu, nos deux serviteurs commandèrent à la comtesse de s'enfoncer si avant dans la forêt que Sifroy ne pût jamais en avoir de nouvelles. Il était facile de se cacher dans un bois qui semblait n'avoir été fait que pour être la retraite des bêtes fauves. Son étendue effrayait ceux qui avaient à le traverser; son obscurité était la demeure du silence; on n'y entendait que le cri des hiboux et d'autres voix lamentables.

Allez hardiment, allez, Geneviève, dans ce lieu plein d'horreur, et remerciez Dieu qui autrefois vous apprivoisa au silence, à l'obscurité et à la solitude.

Quand les serviteurs furent arrivés à la maison, l'intendant crut qu'ils avaient exécuté son commandement, et il en ressentit une fort grande joie. Aussitôt il en donna avis au palatin, en la maison duquel il faisait le maître. Sifroy étant arrivé, on ne parla que de chasse, de récréations et de passe-temps, afin d'éloigner toutes les pensées qui pouvaient rappeler la mémoire de Geneviève.