LE DÉBUTANT LITTÉRAIRE.

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Le jour où Dieu enjoignit à l'homme de croître et de multiplier, il est probable, sinon certain, qu'il entendit parler d'une multiplication honnête et d'une croissance raisonnable. Toute supposition contraire impliquerait de la part de la Providence une incurie complétement inadmissible, quand on considère la sublime harmonie qui régit les moindres rouages de l'univers. A quoi bon, en effet, tirer l'homme du néant, et l'exposer aux mille besoins de la vie, s'il ne vous est pas donné de les satisfaire? Certes, il est on ne peut plus louable «aux petits des oiseaux de donner la pâture,» mais il nous a toujours paru que les petits des humains avaient à la bonté divine des droits fondés non moins justement que les petits des oiseaux.

C'est précisément cette conviction où nous sommes que Dieu ne saurait avoir ébauché une œuvre incomplète qui nous donne la force de soutenir la vérité de notre assertion première, à savoir que Dieu, en créant le monde, lui avait assigné un certain chiffre de population que l'homme, pour son bonheur, n'aurait dû jamais dépasser. En doutez-vous? lisez l'histoire, interrogez la tradition; qu'y trouvez-vous? Des mortels béats au premier chef, savourant, sans désemparer, toutes les joies de l'existence; allant et venant dans la vie, comme sur une pelouse en fleurs, sans regrets, sans soucis, sans alarmes. Il est bien vrai que par-ci par-là survenaient tout à coup des épisodes désagréables, comme le déluge ou l'incendie de Gomorrhe. Mais qui donc, par une belle matinée de printemps, splendidement éclairée, s'est jamais inquiété des taches que les astronomes ont cru remarquer dans le soleil? et, d'ailleurs, quel roi puissant de la terre peut se dire à l'abri des atteintes bourgeoises du rhume de cerveau?

Mais, hélas! à mesure que les siècles ont marché, l'humanité s'est agglomérée comme une immense boule de neige. Alors, les pelouses en fleurs ont fait place à des sentiers rudes et escarpés; désormais chacun se presse, se coudoie et cherche à supplanter son voisin. «Ote-toi de là que je m'y mette!» devient la devise à la mode, et l'égoïsme une nécessité vitale. Et comment en serait-il autrement, lorsque la moindre place vacante ne compte pas moins de deux cents rivaux béants? lorsque tout se dispute avec une ardeur sans égale, portefeuilles de ministre et bureaux de tabac? Quand il y a vingt fois plus d'avocats que de procès à perdre, de peintres que de portraits à faire, de soldats que de victoires à gagner, de médecins que de malades à tuer! quand toutes les issues sont envahies, assiégées, escaladées, encombrées!

Sous l'Empire, où il était convenu que passer toute sa vie à s'exposer à la mort constituait une position sociale, le canon faisait de larges trouées dans cet amoncellement de jeunes hommes sans direction et sans choix. Mais à présent que l'humeur belliqueuse n'est plus à l'ordre du jour, il ne reste à la jeunesse que deux carrières à remplir: le barreau et la médecine. Or, comme pour y arriver il faut, à toute force, passer par des chemins qui ne sont pas toujours bordés de roses; comme, en outre, ces deux professions regorgent déjà d'une quantité inouïe de pauvres diables qu'on voit se disputer clients et malades avec tout l'acharnement d'un appétit qui frise le jeûne, il suit de là que nombre de plumes taillées pour prendre des notes au cours de M. Orfila finissent par rimer des élégies, et qu'une foule de cahiers achetés dans l'origine pour rédiger les leçons de M. Du Caurroy servent, en définitive, à recevoir un plan de vaudeville, à enregistrer un scenario de mélodrame.—Car c'est encore là une de ces mille erreurs passées, grâce à un fréquent usage, à l'état de vérités absolues: on ne naît point poëte. Avez-vous ouï dire que M. de Lamartine ait fait des vers au maillot, ou que M. de Chateaubriand ait salué autrement que par des cris et des pleurs la venue de sa première dent? Donc, sur trois mille jeunes gens que la province envoie chaque année à Paris, ce Minotaure de pierre, on en compte huit ou dix à peine qui débarquent dans la cour des messageries avec l'intention formelle de se faire littérateurs. Le reste arrive sous le prétexte d'étudier le droit ou la médecine, et ce n'est qu'après s'être écorchés aux épines de ces deux sciences, après avoir absorbé l'argent des inscriptions, que, du ciel, un beau matin, s'imaginant ressentir l'influence secrète, ils enfourchent leur plume comme un coursier qui doit les mener rapidement à la gloire et à la fortune, et s'embarquent joyeusement dans leur encrier, dont ils transforment les petites vagues noires en flots dorés du Pactole.

L'Odyssée d'un débutant littéraire étant celle, à quelques circonstances près, de tous les débutants imaginables, nous allons raconter l'histoire d'Eugène Préval, un débutant de ces dernières années. Ab uno disce omnes.

Vers la fin de 1834, Eugène Préval, le cœur plein et la bourse vide, monta en diligence, et, pour la première fois de sa vie, dit adieu à sa famille et à sa petite ville de Château-Chinon. Son père l'envoyait à Paris pour étudier la procédure et se former aux belles manières, à raison de 100 francs par mois, sur quoi il devait prélever l'argent nécessaire à la nourriture, au logement, au blanchissage, aux inscriptions, à l'habillement, à l'éclairage, au chauffage et aux menus plaisirs. Trois semaines après son débarquement, Eugène avait déjà mangé l'argent d'un trimestre, et nourrissait dans son cœur une haine invincible contre tous les codes civils imaginables.

Un soir, pour se distraire, il s'en fut au Gymnase, où l'on jouait trois pièces de M. Scribe. Le hasard l'ayant fait voisin de deux messieurs bavards, il n'eut rien de mieux à faire que d'écouter la conversation, qui pouvait se résumer ainsi: «Combien pensez-vous que ça soit payé à Scribe des petites choses comme celles qu'on vient de nous représenter?—Mais ça peut bien lui rapporter de cinq à six cent mille francs par année.—Ah! bah!—Ma parole.—Farceurs d'écrivains! on m'avait dit qu'ils mouraient tous de faim à l'hôpital.—Plus souvent! Le cousin du beau-frère de l'oncle du parrain de mon portier est valet de chambre chez un journaliste; on ne lui paie ses gages qu'en bijoux et en perles fines.—Tiens, tiens! Si je retirais mon petit troisième de chez le droguiste où il est en apprentissage, et si j'en faisais un homme de lettres? Quand même il ne gagnerait que cent mille francs en commençant, ça m'irait encore, allez!»

Rentré chez lui, notre héros fit un auto-da-fé de tous ses livres classiques, et s'écria, non sans lancer un regard de dédain sur sa mansarde: «Et moi aussi je serai homme de lettres!»

Eugène se réveilla le lendemain à l'état de débutant littéraire, c'est-à-dire qu'il employa sa matinée à noircir quelques innocentes feuilles de papier, et son après-midi à découvrir, dans l'Almanach des 25,000 adresses, la demeure de tous les journaux parisiens. Le surlendemain, il entra dans cette voie de déceptions et de déboires où, pour réussir, il ne faut pas que du talent, mais aussi du courage, de l'adresse, de la ruse, de la souplesse et de la diplomatie; voie ardue qui aboutit si souvent à la misère, quand elle n'aboutit pas au suicide.

Eugène Préval s'en fut donc offrir son article à la Revue des Deux-Mondes, qui le refusa à titre d'immoral; puis à la Revue de Paris, qui ne put l'admettre comme entaché d'une moralité par trop digne de feu Berquin. Le Siècle le trouva trop long, et le Courrier français, trop court; le National jugea que les idées qui y étaient émises ne cadraient pas avec sa ligne politique, et la Presse déclara la prose d'Eugène éminemment incendiaire et digne en tout point de figurer dans les colonnes d'une feuille anarchique. Quant aux petits journaux, ils se firent les imitateurs serviles de leurs grands confrères, répondant, les uns, qu'il était trop fade; les autres, qu'il était trop méchant; ceux-ci, que l'idée s'y montrait d'une niaiserie banale; ceux-là, que le fond en était d'une extravagance impossible.

Deux mois se passèrent ainsi. Eugène faisait, journée commune, de trois à quatre lieues par les rues de Paris, allant du quartier Saint Jacques à la Chaussée-d'Antin, et du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, bravant la pluie, la crotte et la froidure, supportant sans sourciller les refus souvent impolis des rédacteurs, et les grands airs des garçons de bureau, gens espiègles à la façon des petits clercs, et toujours prêts à molester les solliciteurs. A la fin pourtant, et de quelque solidité que fussent douées ses illusions et ses bottes, les unes et les autres, grâce aux rudes échecs qu'elles avaient eu à subir dans le cours de leur carrière, commencèrent à s'user sensiblement; Eugène, médiocrement alléché par ces prémices littéraires, en était venu à se demander s'il ne lui serait pas bien plus profitable d'étudier le droit, et puis de s'en aller dans une ville de province défendre la veuve et l'orphelin sur le pied d'un écu par tête. Mais un jour, comme il montait la rue de Sorbonne d'un pas mélancolique, ses regards furent subitement frappés à la vue d'une affiche colossale, conçue en ces termes: «Le Chérubin, journal littéraire, paraissant le jeudi de chaque semaine, etc. Prix: 24 fr. par an. Bureaux, rue Guénégaud, 23.»

«Le Chérubin, s'écria notre débutant, le cœur rempli d'espoir; le Chérubin, un nouveau journal! le seul qui ne m'ait pas encore refusé... Essayons-en avant de couper mes ailes.» Et aussitôt il vola à son hôtel, interrogea l'arcane mystérieuse de son secrétaire, et reconnut, ô joie surhumaine! que deux pièces de cent sous lui restaient encore. C'était plus qu'il n'en fallait; et, revêtant aussitôt ses habits les plus convenables, il s'empressa de courir à la rue Guénégaud.

Le Chérubin était une petite feuille inodore qui avait pour spécialité d'être tirée sur papier rose, et de n'avoir jamais eu besoin d'un caissier. Personne, sans aucun doute, n'a gardé souvenir de cet estimable journal, si ce n'est son imprimeur infortuné, à qui probablement il reste encore dû quelque vieux reliquat de compte. Ledit Chérubin florissait au no 23 de la rue Guénégaud, vieille maison triste et froide; et ce qui sur les affiches était baptisé solennellement du nom pompeux de bureaux consistait dans une seule chambre, meublée d'une banquette circulaire qu'on avait oublié de rembourrer; au fond se trouvait une alcôve fermée, ornée d'un lit de sangle, où venaient coucher alternativement ceux des rédacteurs qui étaient dans de mauvais termes avec leurs propriétaires. Lorsque Eugène arriva au Chérubin, la rédaction tout entière s'était comme donné rendez-vous aux bureaux, qui était encombré d'une quinzaine de jeunes gens en train de révolutionner le monde littéraire et de démolir en bloc toutes les illustrations contemporaines. Eugène demeura plusieurs minutes sans oser tourner la clef dans la serrure, tant il lui semblait que l'aspect de ces hommes devait être majestueux et imposant; puis, d'un mouvement convulsif, il ouvrit la porte, et pénétra dans le sanctuaire. Il eut un éblouissement. Tout en discutant, la rédaction du Chérubin battait la semelle dans le but ingénieux de réchauffer, non pas la discussion, qui était aussi chaude que possible, mais ses pieds, que l'absence du feu, au cœur de janvier, avait singulièrement refroidis.

La foudre tombant à l'improviste, par un ciel d'azur, sur la rue Guénégaud, n'eût pas causé une plus grande surprise que la visite d'Eugène Préval. C'est qu'il ne vint pas son article à la main, comme vous vous l'imaginez; il entra porteur de ses six francs qu'il déposa noblement sur la table, en disant ces paroles si éloquentes dans leur simplicité: «Messieurs, je viens pour m'abonner!» Sitôt qu'il eut les talons tournés, la rédaction se leva comme un seul homme, et courut immédiatement convertir les six livres d'Eugène en marrons et en vin blanc, que l'on s'empressa de consommer à la santé de la gent abonnable.

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Or, voici le raisonnement profond que notre héros s'était tenu à lui-même: «Il est impossible que le Chérubin refuse les articles de son unique abonné.» En effet, lorsque une semaine après, il apporta sa prose, on l'accueillit avec un véritable enthousiasme; et, à dater de ce jour, Eugène fut admis à l'honneur insigne de venir battre la semelle, et démolir quiconque dans les bureaux du Chérubin, honneur dont il abusa quatorze heures par jour. Nous devons ajouter que durant les trois mois que ladite feuille survécut à son premier abonnement, Eugène n'eut pas occasion de voir apparaître le moindre marron, ni la plus mince bouteille.

Il est un fait digne d'être observé, c'est que la destinée des choses qui ont été reçues dans l'origine avec enthousiasme finit presque toujours d'une façon lamentable. Sans parler ici des quinze cents tragédies, toutes reçues avec enthousiasme au Théâtre-Français, et qui toutes sont appelées à une moisissure éternelle, nous citerons l'article d'Eugène. Savez-vous l'époque où il vint au monde? Juste le jour où le Chérubin lui disait un éternel adieu. Quoi qu'il en soit, mieux vaut tard que jamais, et notre débutant, qui n'avait pas fermé l'œil de la nuit, dut être, ce jour-là, rangé dans la catégorie des gens vertueux, car il aima à voir lever l'aurore. Enfin, il était donc homme de lettres! Comme les autres, il avait donc enfin son œuvre imprimée! par malheur, ce qu'il avait de plus que les autres, c'était une myriade de fautes qui parsemaient son œuvre, résultat inévitable de son peu d'expérience en matière de corrections typographiques, témoin un passage où il avait entendu célébrer le dévouement des femmes, et où ce n'était pas précisément cette noble qualité dont on l'instituait le panégyriste: il ne s'en fallait que d'une lettre.—A part cette petite contrariété, Eugène fut exactement le plus heureux des hommes. Il porta à la poste trente exemplaires du Chérubin: il y en avait pour toutes les autorités civiles et administratives de Château-Chinon; puis il entra dans les cafés de sa connaissance, dans les cabinets de lecture qu'il put découvrir, partout demandant le Chérubin, et n'en sortant qu'après avoir savouré lentement sa prose.—Le soir, avant de se coucher, il s'écrivit à lui-même plusieurs lettres portant la suscription suivante: «A Monsieur Eugène Préval, journaliste et homme de lettres,» afin de bien constater son identité aux yeux de la portière.

Le Chérubin mort, ses rédacteurs très-ordinaires sentirent un vide immense dans leur existence d'hommes. Les uns regrettaient fort de ne plus avoir à leur disposition cette bénévole tribune où ils s'installaient tout à leur aise pour haranguer la foule qui ne les écoutait pas; ce que les autres déploraient davantage, c'était d'avoir perdu un asile et un lit de sangle assurés; bref, il fut résolu à l'unanimité qu'une nouvelle feuille serait fondée; et, pour solidifier son existence, on décréta en outre que ledit journal serait créé par actions. C'est alors que naquit la Revue de France, soutenue par une société d'actionnaires-rédacteurs, s'engageant à payer une cotisation mensuelle de quinze francs, dix francs ou cinq francs, suivant l'étendue de leurs moyens pécuniaires. Ceux qui donnaient quinze francs avaient droit à faire insérer deux et trois fois plus d'articles que les autres. Il était enjoint à tous les rédacteurs, sous peine d'exclusion formelle de n'entrer jamais dans aucun lieu public sans demander à grands cris la Revue de France. Que si, par impossible, un butor de garçon répondait: Connais pas! le rédacteur devait sortir sur-le-champ, sans consommer autre chose qu'un verre d'eau (sans sucre) et un cure-dent.

Eugène prit part, en qualité d'actionnaire à cinq francs, à la rédaction de cette Revue qui devait être, suivant la manière de voir du prospectus, une pyramide littéraire, et qui ne fut rien moins qu'une sœur jumelle du Chérubin, à une exception près cependant: le registre des abonnements décéda vierge et martyr.

Encouragé par deux succès d'un si bon augure, notre héros passa d'emblée à la rédaction de plusieurs feuilles anonymes, et ayant ouï dire que tous les gens de lettres un peu bien situés étaient plus ou moins admis dans le boudoir d'une actrice célèbre, il songea à faire un choix. En conséquence, il écrivit treize lettres passionnées à la piquante Frétillon du Palais-Royal, avec prière d'y répondre le plus tôt possible, mais l'actrice ne fit aucune réponse, et nous ne savons pas ce qui serait advenu de notre débutant, si, à la même époque, et comme cataplasme, un des journaux dont il était l'assidu mais peu rétribué collaborateur ne l'avait convié tout à coup à de célestes béatitudes.

Du jour où il avait mis le pied dans la vie littéraire, Eugène s'était senti dévoré par un fougueux désir qui ne cessait de l'envelopper de ses replis ardents, comme la robe du Centaure. Il aurait donné dix années de sa vie, disait-il, pour avoir ses entrées à un théâtre! et chaque fois qu'il passait devant un spectacle, lorgnant d'un œil d'envie la porte spéciale des artistes, il murmurait in petto: «Sésame, ouvre-toi!» Or, le journal dont il a été question ci-dessus lui donna, un beau matin, une lettre de créance auprès des Folies-Dramatiques, en le chargeant de rendre compte des premières représentations. Eugène habitait alors la rue des Mathurins-Saint-Jacques, située à neuf quarts de lieue du boulevard du Temple, ce qui ne l'empêcha pas de se rendre à son poste pendant quarante jours consécutifs. On jouait je ne sais plus quel indigeste mélodrame; Eugène l'apprit par cœur, et ne tarda pas à devenir d'une force extraordinaire à l'endroit des appréciations critiques de la troupe des Folies: chacun de ses feuilletons regorgeait d'interpellations consciencieuses adressées à mademoiselle Alphonsine pour qu'elle prit un peu plus exemple sur mademoiselle Anastasie, et à M. Auguste, pour qu'il copiât un peu moins M. Adolphe.

Un soir, par faveur spéciale, il fut admis dans les coulisses. Il ne se sentait pas d'aise; ses joues étaient enflammées, son œil étincelait, son cœur battait à tout rompre, non de peur, mais d'une sainte émotion; on eût dit un jeune sous-lieutenant à sa première bataille; il rêvait des voluptés inouïes. Lesdites voluptés se réduisirent à recevoir sur la tête un nuage qui lui défonça son chapeau, dans les jambes une chaumière qui lui ravagea les tibias, plus une lune huileuse au milieu du dos, sans compter les bourrades du machiniste, et les ruades du pompier de service. Au moment de quitter ce lieu de délices, il perdit pied et s'abîma subitement par la trappe du crime, la même qui venait d'engloutir le traître de la pièce...

Eugène, dans cette soirée, perdit une illusion, et gagna une entorse qui le força à garder la chambre pendant une quinzaine de jours. Il employa le temps de sa convalescence à fabriquer un vaudeville comme, de jugement de directeur, on n'en verra jamais. La mise en scène du premier acte, entre autres, était écrite d'une façon prodigieuse; on y lisait cette phrase textuelle: «Le théâtre représente une forêt; à gauche, un arbre.» Les directeurs de Paris eurent tous, je n'en excepte aucun, l'indélicatesse de se priver de cette œuvre remarquable, y compris celui du Théâtre-Français, à qui elle fut adressée sous le pseudonyme de comédie. La recette, à cet égard, est des plus simples: d'un habit veut-on faire une veste, on en coupe les pans. Eugène supprima les couplets peu rimés de son vaudeville, et le tour fut joué, mais non la comédie.

Cet échec fut cause que notre héros dit un éternel adieu au théâtre, et rentra dans la voie feuilletonisante, où l'attendaient de nouveaux et brillants succès.

Ce fut à cette époque qu'Eugène eut l'envie de se faire lithographier des cartes de visite. Ayant manifesté devant un ami l'embarras où il était de ne pas avoir une qualité distinctive à se donner en épithète; ayant ajouté, en outre, qu'il n'était pas ambitieux, et qu'il se contenterait de la moindre chose, fût-ce même du titre de chevalier de la Légion d'honneur, l'ami lui conseilla de se faire présenter à l'Institut historique, et, moyennant six pièces de cent sous, Eugène fut mis dedans. De ce moment, il eut le droit de ne pas assister à des séances mensuelles de littérature et de géographie, réunions pleines de charmes, où une trentaine de gens qui n'ont rien à faire se donnent rendez-vous dans le but spécial de se réciter les uns aux autres de petits apologues naïfs et des fables innocentes.

Non content de ces titres à l'admiration de ses contemporains, Eugène, que les honneurs commençaient à enivrer de leurs vapeurs odorantes, résolut un matin de se faire le séide d'une illustration avouée. Jugeant le Parnasse trop haut placé pour ses petites jambes, et la gloire un fruit trop élevé pour ses petits bras, il prit la résolution de se cramponner à la célébrité, dont les jambes lui semblèrent assez vigoureuses, et les bras assez longs, pour atteindre l'un et cueillir l'autre. Son choix fait, il écrivit la lettre suivante, empreinte de toute la franchise et de tout le laisser-aller dont il fut susceptible:

«Monsieur,

La lecture de vos charmants ouvrages m'a depuis longtemps inspiré le désir de vous témoigner de vive voix toute l'admiration que je ressens pour vous.

«Agréez, etc.

«Eugène Préval, homme de lettres.»

Deux jours après, il reçut une réponse ainsi conçue:

A M. EUGÈNE PRÉVAL, HOMME DE LETTRES.

«Venez.—Je suis tout à vous.—Vous presserez la main d'un camarade qui vous offre son amitié et d'excellents cigares.»

Un fait à observer, c'est que la plupart de nos grands hommes fument. Serait-ce donc pour cela qu'ils rendent si souvent la pareille à leurs lecteurs et à leurs libraires?

Il y a déjà quatre ans que se sont passées toutes ces choses et beaucoup d'autres encore; et d'ailleurs, comme le prétend la sagesse des nations, à force de forger on devient forgeron. Vous ne serez donc pas surpris quand je vous dirai que notre débutant, après avoir successivement passé de journaux payant mal à journaux payant mieux, et de journaux payant mieux à feuilles payant bien, en est venu maintenant à jouir, tout comme un autre, d'une petite individualité suffisamment flatteuse. Il n'est guère d'imprimerie parisienne qui ne connaisse la forme de sa copie, de publications honnêtes qui ne le comptent parmi leurs collaborateurs. Il n'y aurait rien d'impossible, à ce que M. Curmer lui fît demander un type pour ses Français peints par eux-mêmes, et nul doute que Dantan ne s'empresse de lui ouvrir bientôt son Panthéon grotesque.

Albéric Second.

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