LE VIVEUR.
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On ne saurait trop embellir
Le court espace de la vie.
—Vieil opéra comique.—
La vie est comme le mouvement, me disait un jour le gros et joyeux Nollis, le plus aimable de nos camarades, et qui, dans le monde le plus gai et le plus spirituel, a su conquérir une réputation d'esprit et de gaieté. On ne peut ni enseigner ni démontrer la vie: c'est en vivant qu'on apprend à vivre. Et il ajoutait aussitôt: «Donne-moi cette journée; tant qu'elle durera, je suis chargé de ton bonheur; j'espère faire plus pour ton instruction dans l'art de vivre, j'allais dire pour ton expérience, si ce mot n'avait un air de vieillesse qui m'a toujours déplu, que ne pourraient le faire vingt années d'études et de méditations. Les livres d'Épicure, les exemples les plus fameux depuis Sardanapale jusqu'à Louis XV, depuis Lucullus jusqu'à M. de Cussy, et depuis Alcibiade jusqu'à Lauzun, ne valent pas vingt-quatre heures de notre vie parisienne. Suis-moi!»
L'enthousiasme avec lequel Nollis avait prononcé ces paroles ne me laissait pas la moindre chance d'hésitation; j'obéis, je cédai à sa volonté comme on cède à un charme irrésistible; jamais je n'avais été aux prises avec un tel ascendant de tentation: il y avait déjà de la volupté dans cette soumission. Mon guide me dominait; j'écoutais sa voix comme si elle eût été celle de l'archange: il continua sans même s'apercevoir de mon trouble:
«Il est midi, nous pouvons aller chez Adolphe, l'heure est fort convenable; d'ailleurs, pour prendre la nature sur le fait, il faut assister à son réveil; tu vas contempler le viveur face à face, recueille-toi.»
Adolphe demeurait dans le faubourg Montmartre; il occupait dans la rue Bergère un entresol d'assez modeste apparence, et situé dans un corps de logis au fond d'une cour. Le portier de la maison ne nous demanda pas même où nous allions; il sourit, fit un signe de tête à Nollis, et en un instant nous fûmes près d'une petite porte, sans sonnette, que trois vigoureux coups de poing firent trembler sur ses gonds. On entendit dans l'intérieur un énorme bâillement, puis une imprécation énergiquement prononcée; enfin, après deux minutes environ, il parut que quelqu'un sautait à bas d'un lit: la porte s'ouvrit alors, et nous eûmes à peine le temps d'apercevoir un être qui fuyait dans le simple appareil dont parle le poëte, et qui regagnait en toute hâte la couche qu'il venait de quitter.
«Que le diable t'emporte! dit le dormeur éveillé à Nollis, qui s'installait dans un fauteuil.
—Il paraît que la nuit a été chaude, répondit Nollis en allumant un cigare qu'il avait pris sur la table de nuit.
—C'était magnifique! Achille nous rendait le souper de mardi, et vraiment il a bien fait les choses.
—Où avez-vous soupé? Quels étaient les convives?
—Au café anglais! La bande ordinaire. On nous a présenté un jeune gentilhomme périgourdin qui prétendait savoir boire le vin de Champagne. Pauvre amour! il n'en est pas même aux premières notions.
—Quelles étaient les femmes?
—Ma foi! je t'avouerai qu'il n'y en avait pas. Ernest voulait amener ses deux danseuses; j'ai insisté pour qu'il n'y eût que des hommes; la galanterie m'ennuie, même celle qui convient à ces espèces. Les femmes n'entendent rien au souper: si elles se modèrent, elles sont gênantes; si elles s'abandonnent, elles risquent d'inspirer le dégoût. La régence s'est trompée en admettant les femmes à table; c'est une des erreurs de nos pères.
—Jusqu'à quelle heure êtes-vous restés?
—Jusqu'à quatre heures. Maître et garçons tombaient de sommeil. Tiens, mon cher Nollis, je te le dis avec une douleur véritable, malgré nous le souper s'en va. (Profond soupir.) Tu sais tout ce que nous avons fait pour le relever, pour surpasser son ancienne splendeur et lui donner un éclat nouveau. Vains efforts! mon digne ami; le souper, ce repas des viveurs, se perd, on ne le comprend plus; le carnaval en a fait une débauche grossière; et pendant tout le reste de l'année il est oublié et méconnu. Le dîner a tué le souper.
—Et le souper renaîtra du dîner, s'écria Nollis avec feu. Ne vois-tu pas comme le dîner s'avance de plus en plus dans la soirée, comme il marche d'heure en heure vers la nuit? On finira par ne dîner que le lendemain. Le temps n'est pas loin où la politique, l'industrie, les querelles littéraires, et je ne sais quelles autres graves bagatelles seront chassées de nos salles à manger, comme des harpies. Alors on verra refleurir le souper! Mais présentement il s'agit de déjeuner. As-tu quelque idée?
—Oui! D'abord je vais me lever.»
Pendant qu'Adolphe procédait à cette importante opération, j'examinais l'appartement et celui qui l'habitait. Le mobilier n'avait jamais été riche, mais il avait été choisi avec goût; malheureusement il portait les traces d'une négligence extrême: il était facile de deviner qu'Adolphe ne se piquait ni de soin ni de conservation; quelques livres, parmi lesquels je trouvai Gil Blas, les romans de Crébillon, Horace, et plusieurs volumes dépareillés des œuvres de Voltaire, deux groupes de statuettes modernes représentant le galop et la chahut, trophées du carnaval, les Souvenirs du bal Chicart, dessinés par Gavarni, un paquet de cigares, une boîte d'allumettes chimiques, quelques morceaux de sucre, une bouteille d'eau-de-vie à moitié vide, un rouleau d'eau de Cologne encore intact, et six ou sept louis, étaient les seuls objets qu'on voyait épars çà et là sur les meubles, depuis la toilette jusqu'au divan. La première pièce, celle qui servait d'antichambre, était plus modestement garnie: on n'y trouvait pour tout ornement qu'un carreau cassé, une paire de bottes fraîchement cirée, et les habits, que le portier sans doute avait placés sur une chaise unique, après les avoir nettoyés.
Adolphe était un homme de taille moyenne; son visage affectait la forme ronde; il avait les yeux bleus, le teint parfait, malgré l'air de fatigue répandu sur toute sa physionomie; ses cheveux étaient blonds, sa bouche était vermeille et gracieuse, ses dents étaient admirables; un embonpoint précoce se manifestait dans tout son être: il avait trente-quatre ans; tout son extérieur annonçait la force et la bonté.
«Je deviens gros, dit-il à Nollis; mais je me console en songeant que les hommes gras ont toujours été les meilleurs et par conséquent les plus heureux. Presque tous les grands criminels et les tyrans étaient minces.
—Oui, mais le génie est maigre.
—Et Napoléon?
—La fortune l'a quitté à mesure qu'il prenait de l'embonpoint.
—Soit, mais l'homme d'esprit est ordinairement gros.
—Le génie, c'est la gloire.
—Eh bien! l'esprit, c'est le bonheur. Ne vas-tu pas, en vérité, t'évaporer en poésie? Le sensualisme, mon gros ami, le sensualisme, voilà notre lot! Nous avons beau faire pour nous idéaliser, nous serons toujours de l'école charnelle; c'est notre vocation.»
Pendant cet entretien, Adolphe s'était habillé. Sa mise était sage; elle n'était ni trop loin, ni trop près de la mode; elle était surtout adaptée à sa personne avec une remarquable intelligence, et il y avait beaucoup d'art dans la manière dont il avait su éviter la contrainte, sans blesser ni l'usage ni les convenances. Ce qui ne m'avait pas échappé, c'était le sentiment de propreté exquise et même de délicatesse qui avait présidé à tous les arrangements de sa toilette; c'était presque de la recherche.
«Monsieur est des nôtres? dit Adolphe en me regardant.
—Assurément, reprit Nollis; pourquoi l'aurais-je amené? Où allons-nous?
—Bien loin d'ici.
—Bah!
—Ne t'épouvante pas, nous allons à Bercy...—Ah! monsieur, répliqua-t-il en voyant la moue involontaire que m'avait fait faire ce nom, il ne faut pas vous scandaliser. Je connais et je fréquente les beaux endroits; mais je préfère les bons endroits. Si vous voulez venir chez Tortoni, je suis prêt à vous y accompagner; c'est, sans contredit, le plus joli déjeuner de Paris: le buffet y est bien pourvu et finement approvisionné, la chère est friande, la société aimable; on y cause avec esprit et avec liberté; on y agit sans façon et avec politesse. Je sais peu de repas aussi charmants qu'un déjeuner chez Tortoni, bien dirigé et bien commandé; mais il me faut quelque chose de plus. Nous sommes d'assez bonne compagnie pour ne pas craindre qu'on gâte nos manières; nous avons l'avantage de ne répondre de nous qu'à nous-mêmes. Pour moi, Paris ne renferme que deux sortes d'individus: ceux qui me connaissent et ceux qui ne me connaissent pas: les uns savent qui je suis; que me fait l'opinion des autres? A Bercy, nous trouverons de la marée fraîche et du poisson de Seine nouvellement pêché, de braves gens fort contents et fort honorés de nous recevoir, une vue admirable et du vin comme il n'y en a que là. Voilà mes raisons pour y aller; quelles sont les vôtres pour ne pas y venir?»
Nollis me regardait; je n'avais qu'une réponse à faire, je pris la main d'Adolphe et je m'écriai: «A Bercy!»
Adolphe avait raison; ce fut un déjeuner délicieux. En entrant chez le traiteur, il avait causé avec la belle écaillère; je crois même qu'il lui avait pris familièrement le menton: elle nous apporta elle-même les huîtres dans un plat énorme; elle riait en nous recommandant de les avaler vivantes et dans leur eau: le vin de Chablis était d'une qualité supérieure, doré et merveilleusement sec et perlé; l'entrecôte de bœuf, dûment relevée par une sauce qu'Adolphe indiqua par écrit; la sole, accommodée par un procédé nouveau qu'il a lui-même importé d'Angleterre; et enfin, la matelote, faite d'après les vieilles traditions du port, composèrent un repas que le vin de Beaune arrosa sans relâche. Adolphe affirmait que le matin il ne fallait pas faire usage de vin de Bordeaux; il me promit de m'expliquer à dîner cette règle hygiénique.
A la fin du déjeuner Adolphe et moi, que Nollis lui avait présenté comme un jeune homme qui donne des espérances, nous étions les meilleurs amis du monde. Je savais qu'il était venu à Paris pour y faire son droit, et qu'après avoir pris ses licences à la Faculté, il avait suivi, sans penchant vicieux, mais avec une molle insouciance, son instinct pour le plaisir; c'était ainsi qu'il s'était toujours trouvé loin du travail. Au delà de son éducation, sa famille n'avait pu rien faire pour lui. Il lui était arrivé ce qui arrive à tous les jeunes gens sans patrimoine, il avait formé des projets et contracté des dettes: les projets s'étaient évanouis, les dettes étaient restées; maintenant Adolphe s'était donné aux lettres: à ses yeux, cette occupation était presque un loisir; mais il n'avait jamais pu renoncer au bien-être du moment pour sauver l'avenir; il vivait donc toujours aux prises avec des embarras nouveaux; et toujours livré à de nouveaux plaisirs, il affirmait qu'en dépit de sa misère, il avait su faire pencher la balance du côté du contentement. Adolphe avait une morale qui n'était pas diablesse: il était assurément incapable d'une action lâche, malhonnête ou mauvaise; mais le plaisir était à ses yeux une chose si excellente, qu'il ne s'appliquait qu'à le goûter; ce n'était pas seulement sa grande affaire, c'était son unique affaire: il le cherchait partout où il pensait le trouver; quelquefois il se baissait pour le prendre. Il appelait cela prolonger la jeunesse.
Du reste, il ne demandait qu'à tenir dans le monde le moins de place possible; il faisait bon marché de l'indépendance de sa personne pour assurer la liberté de ses goûts. «Si j'eusse été dévot, me disait-il, je n'aurais récité d'autre prière que cette phrase de l'oraison dominicale: «Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour.»
Cet entretien avait lieu sur un balcon, sous les rayons d'un beau soleil de printemps; le port et le fleuve étaient animés par le mouvement du commerce; les bateaux à vapeur de la Haute-Seine passaient à chaque instant sous nos yeux: tous ces mille tonneaux qui s'étendaient vers la berge, cette agitation d'un négoce qui ne se fait qu'au bruit des verres, excitaient la verve d'Adolphe; il parlait et il buvait; il vantait le vin et s'extasiait devant le ravissant coup d'œil que présentait le paysage: à force d'admirer et de boire, après avoir pris du café fait par lui et pour lui, après les trois verres de liqueurs variées qu'il appelait la Trinité alcoolique, il était chancelant; il s'aperçut que je le regardais avec un pénible étonnement. «Voilà pourquoi, me dit-il, j'ai voulu venir déjeuner ici; chez Tortoui, on ne se grise pas; du reste, on ne doit jamais se griser dans le jour: j'ai trop causé, c'est une faute; une grande faute, une très-grande faute, entendez-vous, jeune homme...»
Il balbutiait.
Nollis riait et veillait sur lui.
Il était trois heures; j'étais curieux de savoir comment le viveur remplirait l'intervalle qui sépare le déjeuner du dîner; je ne voyais guère pour combler cette lacune que le léger somme du prélat du Lutrin.
Adolphe était déjà sur la porte, batifolant avec l'écaillère, et échangeant des lazzis grivois avec des ouvriers du port qui s'amusaient de sa bonne humeur. Un fiacre vint à passer, il le héla d'une voix de Stentor, et le fit arrêter. Tous trois nous entrâmes dans la voiture, et le cocher reçut l'ordre de nous conduire aux Champs-Élysées. Chemin faisant, Adolphe était d'une gaieté folle; il rappelait à Nollis ses meilleurs contes et quelques traits de leur existence de buveur; les disgrâces de l'ivresse, les divertissantes bévues qu'elle leur avait fait commettre, les saillies qu'elle leur avait inspirées, et toutes les merveilles qui avaient illustré la vie et le nom de quelques-uns de leurs compagnons de table, ceux qu'Adolphe nommait avec emphase les premiers verres du siècle; car les viveurs jurent par leur verre, comme les raffinés d'honneur juraient par la lame de leur épée.
Que d'amusantes histoires! C'était une épopée contemporaine; quelquefois cela ressemblait à un chapitre de la vie de Gargantua et de Grandgousier.
C'était un viveur qui avait eu la sublime idée du lampion libérateur placé sur un ami abattu sous l'ivresse, et qu'il fallait préserver des roues de carrosse. Un viveur voulait faire la connaissance d'un homme dont on célébrait les prouesses bachiques: il pénétra dans le logis de celui qu'il désirait voir, au milieu de la nuit; sans l'éveiller, il dressa la table, la couvrit d'un souper succulent, puis, silencieux comme une apparition, il fit lever son hôte, le fit asseoir, l'invita par geste à souper. Ils burent et mangèrent jusqu'au matin, sans échanger entre eux un seul mot. Au point du jour, celui qu'on avait visité d'une si étrange manière dit à l'autre: «Vous vous nommez nécessairement R....: il n'y a que vous capable de faire cela et que moi capable de le souffrir.»
Un viveur qui venait d'hériter de son oncle rendait ainsi compte de l'enterrement: «Il n'y avait que les héritiers qui riaient; pour les autres, ça leur était égal.»
Il y avait aussi des traits héroïques. En juillet 1830, un viveur fit frapper une bouteille de vin de Champagne à la porte d'un marchand de vin, devant le Louvre, sous le feu des soldats suisses; il la but avec quelques combattants, et il se rua à l'attaque. Dans un duel, un viveur, frappé d'une balle qui lui fracassa le bras droit, dit tranquillement: «Je boirai de la main gauche.»
En écoutant ces récits, j'ai compris ce mot d'un viveur que son esprit faisait rechercher en tous lieux: «Je dîne tous les mercredis chez mademoiselle M.... Eh bien! au jour de l'an, elle ne m'a rien donné pour mes étrennes! Quelle ingratitude!»
Il nous raconta aussi cette fête de Montmorency, dans laquelle une compagnie de viveurs avait loué une famille d'aveugles, pour avoir les violons pendant la collation: ces braves gens, je parle des aveugles, n'entendant autour d'eux que des propos sages, chastes et vertueux, bénissaient le ciel qui les faisait assister à de si honnêtes délices; ils ne se doutaient pas que leurs détestables convives étaient des démons cachant leurs méfaits sous le langage des anges.
De là on passa en revue les destinées des grands viveurs de l'âge actuel. On les retrouve partout, dans les deux chambres, par l'hérédité et par l'élection, au conseil-d'état, dans la magistrature, dans les hautes fonctions publiques; ils sont décorés, enrichis, titrés, presque jamais corrigés. Seulement, au lieu de la vie publique, ils ont de petits appartements; à l'orgie éclatante, ils ont substitué le plaisir discret et mystérieux.
Adolphe s'irritait contre la race fashionable; il ne lui pardonnait ni son luxe inutile, ni son jeu effréné, ni ses ruineuses amours; il n'avait d'indulgence que pour les repas étincelants et qui font resplendir la nuit, pour la volupté sans joug, pour le culte du beau matériel et pour la poésie des sens. Dans les courses, dans les merveilles du Bois, de l'hippodrome, de la plaine, de la forêt, de la chasse et de tout l'appareil du chenil et de l'écurie, il ne voyait que les haltes avec leurs repas homériques, l'appétissante venaison et les coupes ciselées que le soir, devant le café de Paris, les vainqueurs remplissaient de vin de Xérès et vidaient d'un seul trait.
C'est en devisant de la sorte que nous arrivâmes à la porte du tir de ***. Adolphe y fut reçu avec acclamations; on le salua avec des transports d'allégresse. En un moment vingt paris furent engagés et vingt verres furent remplis de vin de Champagne; les assiettes de biscuits circulaient, et les tireurs buvaient d'une main et ajustaient de l'autre. Le dieu des bonnes gens protégeait Adolphe: ses jambes flageolaient et sa main était sûre; il gagnait tous les paris.
Du tir au pistolet, Adolphe nous conduisit à Saint-Cloud; il nous engagea à faire un tour de parc et à boire de grands verres de soda-water; l'effet de ce spécifique fut prompt et infaillible; je me pris à désirer le dîner, dont la seule idée me glaçait d'épouvante quelques moments auparavant.
A six heures et demie, Adolphe jouait son verre de bître à l'estaminet de ***. Là, il avait repris quelque chose du ton du matin, celui de Bercy, et il fumait gaillardement, non plus le cigare, mais une bouffarde remplie de tabac-caporal.
A sept heures, nous étions chez Véry, non pas dans la salle commune toute peuplée de hauts et puissants dîneurs, mais dans un cabinet au premier étage. Le dîner était simple; j'en ai conservé le menu: des huîtres d'Ostende, un potage printanier, une barbue, un gigot de mouton, des haricots et des asperges; vin de Bordeaux ordinaire, vin de Madère frappé. Adolphe défendait le vin de Bordeaux le matin, comme trop faible pour réparer les avaries de la nuit; il proscrivait le vin de Bourgogne le soir, comme trop chaud, et pouvant compromettre la raison; il ne voulait pas qu'on bût de vin de Champagne à déjeuner, il ordonnait de ne pas boire d'autre vin au souper; le vin de Madère glacé était à ses yeux une des plus belles conquêtes des temps modernes.
Le dîner fut long et animé. Adolphe parcourut avec nous toute l'échelle des variétés du viveur. Il nous le montra plus indépendant et moins embarrassé que le voluptueux et le sybarite de l'antiquité; il nous le présenta comme plus éclairé que le roué, ce fanfaron de dissolution; il le plaça au-dessus de tout ce que les autres époques avaient produit, depuis Athènes jusqu'à Florence, depuis le siècle de Périclès jusqu'au Directoire. A ses yeux, le viveur était l'expression vraie d'une civilisation vraie, non pas poursuivant le beau idéal et de convention, mais cherchant la vie positive, étant la personnification vivante de ce précepte d'Adam Smith: «Être, et être le mieux possible;» la fusion animée de ces deux adages proclamés par les deux plus fortes têtes du dix-neuvième siècle: «Jouir de tout.—Ne se priver de rien.» Il se proclamait sage entre les sages; sa conduite résumait les tendances exactes du siècle; elle les résumait en leur ôtant la tristesse de l'égoïsme: voilà pourquoi le viveur est le produit d'une ère de calculs et de lumières; c'est la raison appliquée aux sensations.
Au-dessous de ces régions supérieures du sensualisme, il évoqua le viveur artiste qui a réhabilité le cabaret de ses devanciers; il nous peignit aussi le viveur qui se mêle à la joie de tous et oublie volontiers un peu de sa dignité pour trouver des plaisirs plus vifs et moins apprêtés; celui qui se plonge pendant quelques mois de l'année dans le tourbillon populaire, comme les grands seigneurs qui allaient danser aux Porcherons; celui qui ne se condamne à six jours de travail que pour vivre pleinement le septième jour, le viveur des goguettes, qui rit, chante, boit, et descend en chancelant le fleuve de la vie; et au dernier degré, le noceur, celui que rien ne peut arracher aux chères distractions de la dive bouteille, qui a toujours tant de bonne volonté pour le travail et tant de penchant pour la paresse.
Au delà tout est hideux.
Loin de Paris, le viveur mourrait de chagrin ou de consomption. «La province, me disait Nollis, n'est à mes yeux qu'un immense garde-manger, je ne veux pas plus y aller que je ne veux passer par la cuisine avant de me mettre à table. En province les estomacs n'ont pas d'esprit; ils mangent, mais ils ne savent pas manger; le viveur de département n'est qu'un glouton, ce n'est pas même un gourmand.»
De toutes les nations étrangères, celle qui a les prédilections du viveur, c'est la nation anglaise: Adolphe se rappelait avec attendrissement être venu de Turin à Paris avec un gentleman qui ne reconnaissait les villes qu'il avait déjà traversées que par les salles à manger des auberges dans lesquelles il s'était arrêté.
Adolphe n'est d'aucune société chantante, et cependant il sait ce que tous les chansonniers ont fait de plus spirituel et de plus charmant, et puis il sait aussi des chansons qui n'appartiennent à personne et qui feraient honneur à tout le monde; il a des croquis de mœurs, des souvenirs, des pochades, et des charges les plus grotesques, les plus divertissantes, et qui provoquent infailliblement le fou-rire. Il sait tout ce qui inspire la joie; sa compagnie est celle d'un être qui veille à la félicité de ceux qui l'entourent. Adolphe procède de l'artiste, du gastronome, du bon enfant, du bon garçon et du bon vivant; il y a en lui du Désaugiers, du Philibert cadet et du D. Juan, moins la scélératesse et l'amour féminin. De tous les types heureux, divins ou diaboliques, il a pris ce qui pouvait le mieux composer une végétation intelligente. Au moral, il se peignait en peu de mots: «Je n'ai pas de vices, disait-il, mais j'ai presque tous les défauts.»
Son existence a été arrangée tout entière pour connaître, aimer et servir le plaisir, et par ce moyen obtenir la vie réelle. Son portier compose tout son domestique; il l'a formé, dressé, élevé. Adolphe a en lui plus qu'un serviteur, c'est un ami; cet homme a même pour lui la tendresse et la sollicitude d'un père. «Que faites-vous quand je rentre? lui dit-il un jour.—Je regarde attentivement monsieur, pour savoir s'il faut laisser marcher monsieur, conduire monsieur, ou porter monsieur.» Il a fait ainsi un catéchisme à l'usage de son portier.
Adolphe a horreur du travail; mais ce qu'il craint le plus au monde, c'est l'ennui: il le redoute plus qu'il ne redoute la douleur. Il m'a avoué que, dans sa pensée, le mot avenir n'avait pas un sens bien défini; il n'y croit pas.
Ce soir-là Adolphe nous quitta de bonne heure; il se disposait à un souper solennel. Il devait y avoir des toast immenses, une lutte d'ingurgitation gigantesque, la coupe d'Hercule, «un retour vers les grandes choses que nous avons faites ensemble,» disait-il à Nollis. Pour Adolphe, c'était un tournoi; il s'y préparait en noble chevalier par la promenade et par l'usage des sorbets. Chaque convive, en se mettant à table, devait porter sur son dos une étiquette indiquant son nom et son adresse. Il fallait qu'après le combat on pût reconnaître les morts. C'était un souper à outrance.
Le roi des viveurs a une santé des plus robustes; il pense qu'il y a quelque mérite intellectuel à se bien porter. On lui annonçait dernièrement la mort d'un illustre camarade, jeune encore. «Cela ne peut pas être, s'écria-t-il, il avait trop d'esprit pour mourir si tôt!» Il avait raison, il a conservé son ami. Selon lui, ce sont les sots qui ont dit qu'il fallait faire la vie courte et bonne. Il prétend que le viveur l'embellit pour la prolonger.
L'enfer du viveur, c'est la goutte: elle est à sa vieillesse ce que le remords est à une vie coupable.
Eugène Briffault.