L’AGENT DE LA RUE DE JÉRUSALEM.
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Le monde est un théâtre, a dit certain philosophe dans je ne sais quel livre; la vie une comédie, souvent un drame; les hommes, des comédiens plus ou moins habiles, sifflés ou applaudis. Rien n’est plus vrai. Tout ici-bas joue son petit rôlet avec plus ou moins de talent, plus ou moins d’aplomb et d’assurance.
La véritable comédie, c’est celle qui se passe dans la vie réelle; dans ces situations périlleuses où chacun dispute avec adresse le terrain à son adversaire, où l’on sent qu’il s’agit, non point d’une fiction comme à la scène, mais d’un intérêt positif: dans ces crises de la vie intime où chaque spectateur devient acteur, acteur d’autant plus énergique et passionné qu’il y va quelquefois de la liberté, de l’existence, de l’honneur. Aussi y a-t-il dans le monde beaucoup de comédie, mais bien peu de comédiens. Entre la femme qui joue avec tant de finesse son rôle près de l’époux trompé, et le génie si flexible de l’habitué des cours, se place naturellement une classe d’hommes dont le nom est bien connu du public, mais dont les mœurs, les habitudes, l’adresse diplomatique, se dérobent à l’observation. C’est un type dans notre société, mais un type qui varie à l’infini: c’est l’agent de police.
Assurément il n’est personne qui ne connaisse de nom les agents de la rue de Jérusalem; mais peu d’hommes ont étudié leur position. Je ne veux parler ni de la garde municipale, c’est un corps de troupes; ni des sergents de ville, protecteurs zélés de la morale publique, et qui ne craindraient pas d’arrêter Fanny Elssler elle-même, si elle venait, par une belle soirée d’été, hasarder la voluptueuse cachucha sous les ombrages de la Chaumière, ou dans le cercle galant de Tivoli. Mais il est une sorte d’agents qui échappent à tous les regards, à toutes les études, à tous les calculs. Ce sont les agents secrets, soit de la politique, soit de la sûreté publique.
En vérité, ce sont de singulières idées que celles du public sur l’organisation de la police. A entendre un bon bourgeois, il ne serait point de rues, de passages, de promenades publiques, de musées, qui ne fussent encombrés d’une foule d’agents secrets et de voleurs non moins nombreux. Pour les voleurs, je ne dis pas non; mais pour les agents, ils sont en assez petit nombre; seulement ils savent se multiplier avec tant d’adresse, qu’un seul suffirait à la rigueur pour garder Paris.
La direction de la police est divisée en deux branches principales: la police administrative et la police judiciaire. Chargée du maintien habituel de l’ordre public, la première doit surtout prévenir les crimes et délits; c’est peut-être à cause de cela que nous avons des émeutes, et que les citoyens courent chaque soir le danger d’être assassinés en rentrant dans leur domicile plus ou moins conjugal. La seconde a pour objet spécial de réprimer les délits quand ils sont commis, et de frapper les criminels lorsqu’il n’est plus temps. La police administrative se subdivise en police générale et police municipale. Les bureaux de celle-ci ont dans leurs attributions la sûreté et la liberté publiques, les incendies, la bourse, les patentes, la surveillance des lieux publics, des théâtres. Quant à la police générale, elle reçoit et délivre les passe-ports pour l’étranger, s’occupe du vagabondage, de la mendicité, des musiciens ambulants, sauteurs de corde et autres baladins, hors ceux de la cour; elle est en outre chargée de l’examen des prisons, et ce qui n’est pas moins répugnant, des maisons de tolérance; enfin la haute police rentre dans ses attributions.
Le préfet de police a sous ses ordres les commissaires de police, les officiers de paix, qui, en l’an IV de la république, portaient un petit bâton blanc à la main avec ces mots gravés, force à la loi. Sur le pommeau de cette baguette de constable était peint un œil, symbole de la surveillance. Plus tard, le 19 nivôse an X, leur costume changea. L’habit bleu, avec collet et parements écarlates, gilet rouge, culotte également rouge, remplaça l’habit à la Robespierre. Sur le collet et les parements seulement était attaché un galon d’argent de neuf lignes de large; puis un chapeau à la française, avec ganse d’argent, bouton uni portant en exergue, la paix, et un sabre suspendu en bandoulière, complétaient cet uniforme qui de nos jours ferait courir les petits enfants, comme au joyeux temps du carnaval. Hélas! combien ne sont-ils pas déchus! L’ignoble redingote, couleur quelconque, a remplacé l’élégant uniforme, une seule ceinture bleue leur est encore permise.
Sous les ordres du préfet se trouvent immédiatement les commissaires de police de la Bourse, le commissaire de la petite voirie, les commissaires et inspecteurs des halles et marchés, et les inspecteurs des ports. De plus toute force armée, la garde municipale, les trois brigades de sergents de ville, sont à sa disposition. A l’intérieur, la police se trouve partagée en trois divisions, trois bureaux principaux, la sûreté et la liberté publiques, les mœurs et la police secrète politique.
C’est une croyance profondément enracinée chez nous que, pour être agent de police, il faut avoir été voleur. Quelle erreur, grand Dieu! Il y a six années environ cela se passait encore ainsi; mais depuis, la police a bien changé, le noir est devenu blanc, on a badigeonné toutes ses faces. Aujourd’hui l’on est plus difficile pour admettre un employé que pour choisir un préfet de police; du moins, faut-il être plus habile et plus honnête homme. Le candidat à cette déplorable position est scrupuleusement examiné dans sa vie passée et présente, dans son intérieur, dans les actes les plus minutieux de sa pénible existence; s’il a commis quelque délit, il est refusé; s’il en commet durant l’exercice de ses fonctions, il est expulsé, chassé, honni. Dites donc encore après cela que le service de sûreté est fait seulement par des coquins!
Au temps de Vidocq, il est vrai, d’anciens voleurs étaient chargés de se glisser parmi leurs compagnons, de les surveiller, les exciter même et les dénoncer ensuite. Maintenant rien de semblable. Trente-deux agents seulement sont préposés à la surveillance, à la sûreté publique. Ces hommes sont en général choisis parmi ces malheureux qui, n’ayant aucunes ressources, aucuns moyens d’existence, se voient dans la nécessité d’accepter une position plus qu’équivoque et dont ils rougissent presque tous. C’est une amélioration sans doute dans l’état moral de la police, mais c’est peut-être un mal; car ces hommes qui n’ont point les habitudes du métier, qui ne connaissent pas les roueries du voleur, qui ne peuvent le fréquenter, laissent plus facilement échapper les crimes que si, comme autrefois, ils savaient par leurs relations se mettre en rapport avec ces misérables, les suivre dans leurs exploits nocturnes, s’introduire dans le sein de leurs sociétés, les espionner et les faire saisir avant la consommation du forfait. Du reste, la police a bien compris l’impuissance de ces agents; aussi emploie-t-elle une autre sorte d’hommes qui ne lui sont point attachés à proprement parler, mais qui remplissent les fonctions des anciens compagnons de Vidocq. Cette classe de mouches, composée de repris de justice, de voleurs connus, se met en rapport avec les agents de la police, et, bien qu’exerçant aussi pour son compte, donne en sous-main des avis qui mènent souvent à la découverte des coupables. Ces hommes, on les appelle les coqueurs; leur nombre est illimité; c’est en général chez des marchands de vins connus, dans les Romamichels (maisons de voleurs, terme d’argot), que se donnent leurs rendez-vous, et ils placent toujours en avant une sentinelle qu’ils appellent l’indicateur ou le gaffe.
Les agents se répandent dès le matin dans Paris. Les uns sont chargés, comme le célèbre Gody, d’inspecter les tire-bogues (les voleurs de montres dans les goussets), et les écumeurs de boucards (les enfonceurs de boutique); pour cette surveillance difficile l’agent se camoufle (se déguise), tantôt en blouse d’ouvrier, tantôt sous le frac du dandy. Les traits de cette classe de voleurs lui sont connus, et il n’est point de jour où il n’y en ait quelqu’un de pommé marron (de pris en flagrant délit), malgré leurs travestissements. D’autres sont chargés, sous la conduite du chef de sûreté, M. Allard, de la surveillance des crimes et de l’arrestation, toujours si dangereuse, de ceux qui ont fait la grande soulasse (tué pour voler). Lorsqu’un homme est désigné par les coqueurs pour avoir fait suer le chêne sur le grand trimard (assassiné un homme sur le grand chemin), le chef de la brigade de sûreté donne des ordres aux seize agents chargés de surveiller les garnis, et ceux-ci s’informent de la conduite des suspects. On suit leurs pas, on cherche à savoir où ils ont passé la nuit du crime, et si les présomptions prennent de la consistance, on les arrête aussitôt et on les conduit, comme ils le disent en argot, auprès du comte de garuche (le geôlier).
Les agents reçoivent huit francs par arrestation; mais sur ces huit francs, ils sont forcés de payer les coqueurs, et les moutons (les mouchards de prisons), qui leur ont mangé le morceau (dénoncé le crime). Puis les employés de haut grade perçoivent à leur tour une rétribution, un impôt sur cette somme, si bien qu’à chaque arrestation, c’est tout au plus s’il reste trois ou quatre sous au pauvre diable. Cependant, comme on le sait, la police se fait activement; elle ne peut prévenir tous les crimes, mais ils restent rarement impunis. Malgré cela le nombre des agents est trop restreint. On en emploie un grand nombre à la politique, et ceux-là restent ensevelis dans le secret avec les fonds destinés à leur usage; mais la police de sûreté est trop faible. Lorsqu’on vient à penser que, de quatre à six heures du soir, il n’y a pas un seul agent de sûreté pour surveiller Paris, cela fait pitié. Il est sans doute nécessaire qu’ils aient des rendez-vous, des heures de réunions, qu’ils boivent et mangent, mais il faudrait aussi que la moitié au moins continuât sa surveillance.
Chaque nuit la brigade de sûreté fournit à la Préfecture son contingent pour surveiller les rues. Vous les voyez, après minuit, se glisser dans les ténèbres, marchant à pas de loup, sans bruit, comme des démons, enveloppés dans une redingote grise, jamais plus de six, sous les ordres d’un chef, et se précipitant au moindre cri pour protéger les citoyens. A ceux-là je vote des remercîments, ils ont empêché que, par une vilaine nuit de cet hiver, des orphelins (une bande de voleurs) ne me fissent suer le colas (ne m’égorgeassent) en dépit d’un crucifix à ressort (d’un pistolet) que j’avais tiré sur eux; par bonheur, la rousse (la police) arriva, et mes gars se poussèrent de l’air. Il y a quelques années ces rondes de nuit, la bande grise, étaient armées de couteaux poignards; on les a supprimés depuis, et leur principale besogne est de sauver la vie à plus de trente ivrognes par nuit en les retirant du ruisseau, que les voitures, le froid et l’alcool changeraient bientôt en tombeau.
Viennent ensuite les agents chargés des maisons de tolérance, sous la direction du bureau des mœurs. Ceux-là sont principalement occupés à conduire les filles insoumises au dispensaire, et il y aurait encore d’utiles réformes à introduire dans cette administration, si les abus n’étaient plus forts que la voix des écrivains qui, comme Parent-Duchâtelet, ont apporté toutes leurs lumières et tout leur courage à l’amélioration des maisons de tolérance.
Il est inutile de dire que le despotisme est à peu près la seule loi qui gouverne cette classe, proclamée nécessaire par de grands publicistes. Cependant l’arbitraire doit avoir des limites. Si ces femmes numérotées, que la police nomme filles soumises, trouvaient de l’écho près des chefs, elles diraient au préfet entre leurs sourires du jour et leurs larmes du lendemain:—«Oui, nous sommes des parias, nos fenêtres sont cadenassées et nous ne pouvons respirer l’air, ni sentir les rayons du soleil qu’à travers une persienne condamnée par vos règlements; mais que direz-vous cependant à l’employé supérieur qui, établissant sa femme marchande de bonnets, nous imposerait pour prix de concession, d’achalander la boutique conjugale, et prêterait une main complaisante aux abus en fermant les yeux sur un trafic qui change les boutiques en magasins, et les loyers d’un simple employé en maison de campagne?... Mais que sert de nous plaindre; avant de parvenir aux oreilles du chef, notre voix n’est-elle pas étouffée par ses subordonnés?»
Dans son intérieur, la vie de l’agent de police est pénible, sa position au milieu de la société aussi humiliante et aussi méprisée que le crime même. Rentré dans une étroite cellule, nommée à bon droit tabatière, l’agent, séparé du monde par une barrière insurmontable, repoussé de tous avec dégoût comme un espion, isolé par sa position tout exceptionnelle, se trouve seul, sans famille souvent, sans amis, sans lien social, sans estime pour lui-même, et toujours écrasé par le souvenir de la place qu’il occupe vis-à-vis du public. La honte et l’infamie l’enserrent de toutes parts, la société le chasse de son sein, l’isole comme un paria, lui crache son mépris avec sa paye, sans remords, sans regrets, sans pitié: c’est un agent de police, c’est un mouchard, tout est dit avec ce seul mot, et la carte de police qu’il porte dans sa poche est encore un brevet d’ignominie. Chacun se croit en droit de lui jeter de la boue au visage. Le monde est pour lui un pilori vivant où le public le crucifie à toute heure. Il n’est pas même jusqu’aux voleurs qui n’aient honte de cet homme et ne se trouvent aussi le droit d’avoir pour lui des paroles de malédiction et de haine; n’est-ce pas le comble de l’abjection?
Aussi, que de douleurs, que de honte, que d’angoisses dans la vie de cet homme, lorsque, libre de son service, il redevient à son tour citoyen de sa ville, de sa ville qu’il protége, qu’il veille, qu’il garantit des brigandages, et qui cependant le hait de toutes ses haines, le méprise de tous ses mépris! Que de larmes amères et brûlantes il doit verser sur son grabat, s’il songe à l’opprobre où la misère l’a poussé, à l’infamie dont il a revêtu la livrée, et qui, semblable à la tunique de Nessus, souillera sa dernière pensée et son dernier soupir! Heureusement de semblables retours sur lui-même sont fort peu dans ses mœurs.
L’agent de police n’a pas toujours grand usage du monde. En voici un exemple assez piquant. Un chef de division recevait à sa table plusieurs personnages marquants: un agent, utile pour des renseignements, se trouva invité. Notre homme, placé en si bonne compagnie, se trouvant fort mal à l’aise, dissimulait tant bien que mal son embarras, lorsqu’il eut besoin de prendre du sel. Il remarqua avec inquiétude que sur chaque salière se trouvait une petite cuiller en argent. Ne pouvant deviner à quel usage était destiné un instrument qui lui semblait de toute inutilité, notre pauvre convive se décida enfin à se servir, et, pour cela, enlevant d’une main la cuiller, plonge philosophiquement ses deux doigts dans le sel, où il laisse une déplorable trace de son passage. Puis il remet soigneusement à sa place le petit instrument mystérieux. Cependant le maître de la maison s’est aperçu que plusieurs convives ont souri, et, se tournant vers l’agent, lui rappelle son adresse pour la capture des voleurs. Celui-ci, flatté, raconte ses prouesses et ajoute qu’aucun voleur ne peut lui échapper.
«Mais, dit le chef, sauriez-vous les suivre à la trace?
—Certes, répond l’agent, comme un braconnier suit le gibier.
—Eh bien! reprit le chef, en lui montrant la salière où se trouvaient imprimés les deux doigts, pourriez-vous me dire quel est le nom de l’animal qui a passé par là?»
L’agent de police est instruit cependant: ne connaît-il pas toutes les langues, ce damné polyglotte qui, selon les circonstances, peut vous arrêter en français, en anglais, en italien, en allemand; il saurait demain le chinois, s’il devait capturer un mandarin. C’est un caméléon qui sait à propos changer de couleur, de ton, de manières. L’univers est le lieu de sa naissance; il ne connaît ni parents ni amis, il s’arrêterait lui-même au besoin. Sept villes attestaient qu’Homère était né dans leurs murs, il y en aurait au moins autant qui se soulèveraient pour réclamer si l’agent de police leur donnait la préférence en les choisissant pour berceau. Aussi est-il cosmopolite en diable. Il a tous les âges et n’en a point, tous les noms et ne porte jamais le même, de la richesse aujourd’hui, des honneurs, un titre, un ruban à la boutonnière, demain une blouse et une pipe chargée de caporal. Il sait tout, voit tout, entend tout, est partout, dans le même temps, à la même heure. D’une oreille il écoute les ordres de son chef à la rue de Jérusalem, et de l’autre entend un complot qui bruit dans quelque faubourg abject. Sous la république, il se pavanait dans les clubs avec une large écharpe rouge en collier; sous le directoire, jouait gros jeu dans les salons du noble faubourg; vint l’empire, et, la carte de sûreté en poche, il espionna royalistes et républicains: les affaires changèrent, l’agent resta; il reçut ses ordres des suspects de la veille. Chargé de décorations, dont il usait à volonté, de titres fastueux, il se mit à espionner les bonapartistes qui ne payaient plus son zèle. Plus tard il se glissa parmi les plus acharnés clubistes après les trois journées des pavés, et donna le premier signal dans les émeutes. J’en ai vu un devant la cour d’assises répondre avec impudence au président, qui ignorait sa position, et chercher avec audace le scandale, sachant qu’il serait soutenu: il était plus bonnet rouge que les malheureux qui l’entouraient et qu’il avait dénoncés.
Il y a les dandys du métier chargés des hautes opérations, des arrestations qui demandent plus d’intelligence, d’adresse, que de force et d’énergie. Il n’est point de jours où vous n’en coudoyiez quelques-uns sur le trottoir; et souvent, au théâtre, ce voisin si aimable, si obligeant, causant avec tant de finesse des nouveautés du jour, n’est qu’un agent de la rue de Jérusalem qui vient explorer les consciences politiques, ou surveiller un grinche de la haute pègre (un voleur distingué).
Cette facilité de métamorphose qu’ont les agents de police, cette aisance de manières que prennent des gens qui tout à l’heure encore nous paraissaient rustres et grossiers, me rappellent une scène fort bizarre qui se passa sous mes yeux dans un hôtel aux eaux de Cauterêts, et dans laquelle je fus dupe le mieux du monde d’un de ces messieurs de la rue de Jérusalem.
«Ce jour-là, je dînais à table d’hôte et j’avais à mes côtés une charmante voyageuse parisienne. Par manière de passe-temps j’examinai les convives: un gros papa s’empressait de serrer une serviette autour du cou de son poupard, tandis que sa femme se perdait dans les replis osseux d’une carcasse de canard que lui avait passée le jeune homme qui s’était chargé de découper. Naturellement mes regards se portèrent sur cet individu. Dans une table d’hôte, le découpeur est un homme trop important pour qu’il soit négligé; aussi fixai-je sur lui une minutieuse attention.
«C’était un assez joli garçon, de vingt-cinq ans environ; d’épais cheveux noirs se frisaient en demi-couronne derrière sa tête; une petite moustache, une barbe jeune-France, donnaient du charme à sa physionomie, on se sentait prévenu en sa faveur.
«Je sus le lendemain que notre voyageuse avait visité les eaux, et que, n’osant s’aventurer seule au milieu de la campagne, elle avait accepté le bras du jeune dandy.
«Quelque temps ils marchèrent en silence, au milieu des longues avenues bordées avec coquetterie d’une double rangée d’ormes, et se dirigeaient vers un village voisin, lorsqu’une calèche, attelée de chevaux de poste, s’avançant rapidement vers eux, s’arrêta sur un signe du jeune homme.
—Qu’est-ce donc? fit la charmante voyageuse.
—Une surprise que je vous ménage, répondit en riant celui-ci. Veuillez monter, la route est fatigante, et ce sera pour moi le plus délicieux voyage.
—C’est trop de galanterie.
—Pas assez pour une femme aussi aimable, reprit aussitôt son compagnon en portant à ses lèvres une petite main qui ne s’éloigna pas.
—Allons! s’écria-t-elle en riant aux éclats, je m’abandonne à vous, à la grâce de Dieu! Monsieur, ajouta-t-elle d’un air affectueux, que serais-je devenue aux eaux si je ne vous avais rencontré? je serais morte d’ennui. Vous êtes vraiment mon bon génie.
«Le jeune homme sourit, mais cette fois ne répondit rien.
«La chaise de poste continuait rapidement sa course, et une conversation fort animée s’établit entre les voyageurs.
—Où allons-nous donc? dit-elle; c’est la grande route que nous suivons... Postillon!... postillon!...
«Le jeune homme ne répondit point; déjà il ne souriait plus.
—Mais c’est infâme! monsieur, s’écria-t-elle d’une voix pleine de terreur et d’angoisses; où allons-nous? où me menez-vous?
—A Paris, chère amie.
—Que dites-vous?
—Que, loin d’être votre bon génie, je suis au contraire chargé de vous conduire, d’abord rue de Jérusalem, à la Préfecture de police, puis à la Conciergerie.
—Mais c’est une erreur.
—Oh! non, non, je ne me trompe jamais; vous êtes bien Emma Popply, et du reste, ajouta-t-il, nous sommes d’anciennes connaissances. Voyez, je suis Rigody.
«Et en achevant ces paroles, le beau jeune homme retira lentement sa perruque d’un noir de jais qui cachait des cheveux couleur chrysocale, puis il décrocha sa petite barbe noire, et, mettant d’un air de satisfaction ses moustaches fausses dans la poche de son gilet, tira son briquet à pierre et une ignoble pipe de terre, un vrai Waterloo. Sans sourciller, et tout en fredonnant stoïquement une petite valse à la Faust, le scélérat battit le fer contre la pierre, en fit jaillir une étincelle sur l’amadou, et quelques minutes s’étaient à peine écoulées que, sans respect pour les nerfs olfactifs de sa compagne, il lâchait de grosses bouffées, comme un musulman près du tuyau de son tchibouk.
«Cependant la calèche roulait avec rapidité, et la voyageuse se désespérait. Après avoir tenté les larmes, les menaces, elle en était venue aux cajoleries, puis elle avait eu recours aux attaques de nerfs; mais rien ne troublait l’implacable insouciance de l’agent, qui aspirait tranquillement la fumée du tabac, et la chassait loin de lui par petites bouffées voluptueuses dans lesquelles il semblait se complaire.
—Mais, monsieur, dit Emma Popply en éclatant encore avec rage, c’est infâme de se faire ainsi le mouchard et le geôlier d’une pauvre femme!
—Vous êtes charmante! dit celui-ci en lui baisant ironiquement la main.
—Insolent! Et un soufflet lancé avec dépit fit rougir la figure jusqu’alors impassible de l’agent de police.
—Ah! vous étiez plus aimable tout à l’heure, dit celui-ci.
—Laissez-moi fuir, reprit-elle après un moment d’hésitation, je vous promets...
—Achevez.
—Tout ce que vous voudrez.
—Parlez.
—Une partie de mes bijoux, de mon or, de mes billets de banque.
—Non pas; impossible.
—Je consens même à être à vous!...
—Ah! fit celui-ci en l’examinant froidement, vous venez de me proposer mieux.
—Misérable! s’écria-t-elle.
«Et la route se continua silencieuse comme un tombeau.
«On descendit enfin devant l’hôtel de la rue de Jérusalem; une escouade de sergents entraîna l’infortunée voyageuse, et de lourdes grilles de fer se refermèrent derrière elle avec le triste accompagnement des verrous.
«Quelques mois après j’étais de retour à Paris, j’avais oublié mes deux voyageurs de Cauterêts, lorsque dernièrement je rencontrai dans un de nos salons les plus brillants le jeune homme aux moustaches noires.
—Pardieu! dis-je en le saluant, vous allez me donner des nouvelles de votre bonne fortune?
—Laquelle? demanda-t-il, attendez... oui, je me souviens... une jeune fille...
—Précisément! vous l’avez enlevée, heureux séducteur?
—Enlevée! répéta-t-il froidement, non, je l’ai conduite à la Préfecture; et si vous allez consulter les registres de ce jour-là, vous trouverez, mon cher, écrit en belle et bonne encre: «Emma Popply, âgée de vingt-deux ans, accusée de vol de diamants et cachemires, écrouée le 5 juin 1832, à cinq heures du soir.
—Bah! m’écriai-je stupéfait. Mais qui êtes-vous donc?...
Au moment où je posais cette question, un vieillard s’arrêta devant nous et fixa notre dandy. Celui-ci pâlit, recula, et, au lieu de répondre, disparut à mes regards étonnés.
—Quel est donc cet homme? m’écriai-je en me retournant vers le nouveau venu.
—Un agent de police. Je fus jadis sa dupe dans une affaire politique où il jouait le rôle d’agent provocateur, et, chaque fois que j’apparais devant lui, le misérable se dérobe à mon mépris. Si vous rencontrez jamais cet homme, ajouta-t-il d’une voix animée, ne craignez pas de le démasquer aux yeux de tous, comme je viens de le faire avec vous.»
Armand Durantin.
L’AUTEUR DRAMATIQUE