LE MAITRE DE PENSION.
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La fille aînée des rois a subi bien des assauts, souffert bien des humiliations, dévoré bien des outrages, et pourtant, debout encore, l’Université gouverne toujours notre enfance, et préside aux destinées de l’avenir. C’est que, malgré tous ses défauts, le système universitaire a été sauvé par les défauts plus grands des systèmes qui ont prétendu lui faire concurrence. La vérité sur l’intérieur des colléges n’est pas très belle à voir; la vérité sur l’intérieur des pensions est effrayante. Le collége est le principe de plus d’un vice, la pension en est le développement.
Au reste, hâtons-nous de le dire, ce n’est pas sur les maîtres que doit retomber le blâme, mais sur les familles qui font les maîtres ce qu’ils sont.
Une pension est un asile ouvert à la faiblesse des parents qui redoutent pour leurs fils la discipline des colléges, à la faiblesse des enfants que les complaisances maternelles ont de bonne heure corrompus, à la faiblesse des intelligences rachitiques qui ont épuisé sans fruit toutes les formules universitaires. C’est l’hospice des infirmités intellectuelles et morales de toute une famille. Or ces infirmités sont incurables, et pour des plaies incurables un médecin est inutile. De pareils malades veulent un charlatan; le maître de pension doit l’être en dépit de sa conscience. On lui amène un enfant à redresser, et on plie l’enfant en sens contraire; on lui demande des conseils, et on lui impose une opinion; on exige de lui la vérité, et l’on s’offense de tout ce qui n’est pas mensonge. Pour le maître de pension, tromper, c’est vivre; ne pas tromper, c’est mourir. Dans ce cruel dilemme entre la vie et la mort, le choix est obligé; et c’est ainsi que les mêmes faiblesses qui ont rendu nécessaires les pensions rendent nécessaires les vices des pensions.
L’éducation est un fait social tellement sérieux, qu’on ne saurait assez déplorer de voir l’avenir des générations abandonné comme un jouet aux caprices d’une faible femme. La plupart des mères s’accoutument à considérer leurs enfants comme une propriété: c’est même celle dont elles se montrent le plus jalouses; car, pour gouverner cette propriété, il n’est pas besoin de la signature du mari. Aussi ne se font-elles pas faute, selon la définition romaine, d’user et d’abuser. Un enfant est un meuble qu’elles parent, qu’elles arrangent, qu’elles décorent pour s’admirer dans leurs œuvres; c’est tantôt une idole, tantôt un esclave: elles croient encore jouer à la poupée. On comprend qu’avec ces manies qu’elles appellent des principes, elles n’envoient pas leurs fils au collége; mais on comprend aussi quelle suite de dégoûts elles préparent au maître de pension. Que de restrictions elles lui imposent en lui confiant leur propriété! Que de précautions elles accumulent! Elles font leurs réserves; elles prennent leurs garanties: chacune de leurs conditions renferme une clause résolutoire; chacune de leurs recommandations est un sine quâ non; enfin, elles tracent autour du maître un cercle d’entraves tellement resserré, que dès le premier jour son autorité se trouve compromise et son influence perdue.
Il y a bien des hommes qui sont femmes sous ce rapport. «Je suis le meilleur juge, s’écrie-t-on, de l’éducation qui convient à mon fils.» Eh! c’est là précisément ce que je vous conteste. Vous n’avez rien de ce qui convient à un juge. Un juge doit être impartial, et vous êtes passionné; un juge doit être fort, et vous êtes faible; un juge doit être clairvoyant, et vous êtes aveugle. Adorez vos enfants, puisque telle est votre fantaisie; vouez-leur un culte fanatique, encensez-vous dans votre image; mais n’entrez pas dans le temple de l’éducation, vous n’y commettriez que des sacriléges, vous n’y proféreriez que des blasphèmes.
Quelques naïfs provinciaux, quelques bourgeois de la rue Saint-Denis choisissent aussi la pension par des motifs d’économie. Ils s’imaginent, les bonnes gens, qu’ils n’auront à payer que le prix brut de la pension. Mais il y a dans ces budgets de famille, ainsi que dans les budgets de l’État, le chapitre des dépenses extraordinaires, supplémentaires et complémentaires; et la pension à bon marché rentre dans la classe des mêmes illusions que le gouvernement à bon marché.
Il y a dans la vie du maître de pension un moment bien doux: c’est lorsqu’il voit entrer dans son salon un étranger conduisant par la main un petit garçon de dix à douze ans. Et pourtant, avant de posséder ce nouveau commensal, avant d’ajouter une tête à son troupeau, combien de sots commentaires et d’impertinentes dissertations il est contraint de subir! Aujourd’hui que la grande voix de la réforme s’attaque à tous les anachronismes de nos vieilles institutions, il n’est certes pas étonnant que l’esprit novateur veuille s’introduire dans l’éducation, c’est même par là que toute bonne réforme doit commencer. Mais ce qu’il y a d’étrange, c’est que très souvent des partisans acharnés du statu quo politique se donnent des airs de rénovateurs dans les détails de la vie domestique. Le défenseur immobile du juste-milieu dans la grande famille sociale se fait révolutionnaire dans sa petite famille, d’autant plus opiniâtre dans ses réformes qu’il y a apporte moins de logique.
Ces réformateurs sans principes sont pour le maître de pension les clients les plus désespérants. On les rencontre surtout parmi les médecins et les avocats; leur rhétorique fougueuse attaque sans pitié les plus graves questions. «Monsieur, s’écrie l’un d’eux, l’éducation universitaire est un contre-sens dans notre siècle. A quoi servent, je vous le demande, le grec et le latin, triste héritage des jésuites? Les sciences naturelles, Monsieur, les sciences naturelles doivent former la base de toute bonne éducation.» Cette apostrophe est suivie d’une longue harangue physiologique, que l’instituteur se garde bien d’interrompre; car une des vertus de sa profession est de ne jamais avoir d’esprit mal à propos. Le père continue: «Surtout, Monsieur, point de bigoterie, point de ces préceptes étroits qui obscurcissent l’esprit d’un enfant. D’abord, je n’entends pas que mon fils aille à confesse: ce n’est pas la peine qu’il revienne sur ses sottises, et je m’en rapporte à vous pour lui infliger des pénitences.»
A peine débarrassé de cet esprit fort, le maître de pension reçoit la visite d’une pieuse mère, qui vient s’adresser à lui parce que les colléges lui paraissent des antres d’irréligion; elle espère rencontrer dans une institution particulière les saintes traditions qui s’effacent, et quelques rayons de la foi exilée des établissements royaux. Voilà donc le maître de pension obligé d’afficher autant de dévotion qu’il avait tout à l’heure montré d’indifférence. Il trouve des paroles onctueuses, cite à propos quelque texte de l’Évangile, déplore la corruption du siècle, et gagne un pensionnaire de plus.
Ainsi se passe sa vie, tiraillée en sens contraires, heurtée par les idées les plus opposées, et les acceptant toutes, pour n’en faire triompher aucune. Tous les préjugés s’adressent à lui, et il les caresse; toutes les vanités lui imposent leurs lois, et il s’humilie devant elles; toutes les faiblesses l’invoquent, et il leur promet son appui: ne l’accusez point d’hypocrisie: c’est la condition de son existence, c’est la loi de son être; c’est le chemin de sa vie, dont il ne peut s’écarter sans tomber dans un précipice. Que parlez-vous de vérité? Pour lui, la vérité serait un suicide.
Plus il compte d’élèves, plus il a de transactions à subir, de caprices à ménager, de passions à caresser. Son abnégation morale doit être en raison directe de sa recette, sa recette en raison inverse de sa probité.
On comprend aisément qu’au milieu de toutes les exigences qui l’oppriment, il ne peut y avoir dans les études ni ordre ni unité. Comme la pension a été préférée pour ne pas subir les lois du collége, chacun apporte à la pension sa loi particulière. Il y a des élèves qui sortent tous les quinze jours, d’autres toutes les semaines; l’un sort le samedi soir, l’autre le dimanche matin, l’un avant la messe, l’autre après la messe. L’un apprend le grec et le latin, l’autre le latin sans le grec; l’un n’étudie que les langues vivantes, l’autre que les sciences naturelles; l’un suit la méthode Jacotot, l’autre la méthode Robertson, un troisième ne suit aucune méthode; c’est son père qui l’entend ainsi. L’anarchie est imposée au maître, et le maître accepte l’anarchie et s’en désole; et les élèves acceptent l’anarchie et s’en amusent. Anarchie dans les études, anarchie dans la discipline, anarchie dans les mœurs. Ceux qui veulent lutter contre ces nécessités entrent dans une voie terrible de fatigues et de combats. Beaucoup y succombent: quelques-uns, et ce sont de rares exceptions, en triomphent; le plus grand nombre accepte le joug, et s’en trouve bien. Mais nul n’a mieux profité de son inaltérable dévouement aux pères de famille, que l’honnête M. Moisson.
M. Moisson est un homme de cinquante ans, gros et rabougri, vif et sémillant malgré sa rotondité, remuant et loquace malgré ses prétentions à la dignité. Ses petits yeux brillants roulent sans cesse dans leur orbite, comme s’il était toujours en présence d’une bande d’écoliers indisciplinés. On voit qu’il est accoutumé à multiplier ses regards. Dans toute son allure, il y a un mélange de hauteur et de servilité, d’humilité et d’orgueil, qui témoigne que sa vie est un composé de ces deux éléments. Mais ils sont distribués à doses si égales, qu’on ne saurait dire si c’est en obéissant qu’il apprit à commander, ou en commandant qu’il apprit à obéir.
A côté de lui fleurit, dans toute la béatitude d’une union bien assortie, madame Moisson, gardienne jalouse des clefs de la cave, dragon vigilant qui protège les farineux classiques contre les déprédations des domestiques et des écoliers. C’est elle qui manipule l’abondance, distribue les rations de pain, et découpe les viandes en surfaces égales, mais non sans se rappeler la définition géométrique de la surface: «C’est ce qui a longueur sans épaisseur.»
Madame Moisson paraît rarement au salon: c’est le garde-manger qui est son temple, la cuisine son sanctuaire. C’est là qu’elle reçoit les hommages des mères prévoyantes qui veulent étudier l’hygiène culinaire de la pension. Elle leur montre avec orgueil le bouillon surchargé de caramel, et se vante de n’y pas mettre d’oignon brûlé. Elle surveille avec une inquiète sévérité tous les mouvements des domestiques, leur dispute un moment de loisir, met la main à tout, tire profit de tout, et se glorifie, non sans raison, d’être la clef de voûte de l’établissement. Pour qu’un maître de pension réussisse, il faut qu’il se pourvoie d’une femme qui ne craigne ni l’odeur du charbon ni les taches de graisse. Celui qui préfère les qualités aimables d’une compagne aux rustiques habitudes d’une servante ne fera jamais fortune; il n’aura même jamais la croix.
Madame Moisson se réserve aussi la direction de la lingerie. Son orgueil de ménagère se complaît à étaler, dans leurs compartiments de sapin, les trousseaux numérotés. Pour lui rendre justice, la blancheur du linge n’a rien d’équivoque, et les reprises ne sont pas trop apparentes. Mais nous sommes obligés de convenir que dans chaque trousseau il manque régulièrement deux ou trois serviettes. Comme les parents ne peuvent constater le déficit qu’à la sortie de l’élève, il est facile de le mettre sur le compte de l’étourderie naturelle au jeune âge, ou bien de l’imputer aux ravages du temps, plus destructeur encore qu’un écolier.
Il entre ainsi dans la discipline de la maison de prélever officiellement sur chaque trousseau, lors du départ d’un élève, une paire de draps pour le service de l’infirmerie. Or cette infirmerie est toute nominale; car dans le cas de maladie grave, la maman reprend toujours son enfant chez elle, et pour les indispositions légères, l’écolier reste toujours à la lingerie, où on l’abreuve d’une tisane de bourrache et de chiendent, qui lui fait bien vite regretter le réfectoire.
Il n’y a pas de réclamation à élever contre cette contribution indirecte qui pèse sur les draps; c’est une condition énoncée dans le prospectus, et les prospectus sont comme les lois: tout le monde est censé les connaître.
Quoi qu’il en soit, cet article est d’un très beau rapport pour madame Moisson. Fille de fermier, elle a conservé pour les amas de linge le goût fanatique des paysannes; aussi en a-t-elle pour le service de plusieurs générations: c’est un genre d’avarice rustique et primitif. Au lieu de cassette, on a une armoire. Cette passion pour le tissu de lin donne à madame Moisson un stoïcisme superbe, lorsqu’on vient lui annoncer le départ imprévu d’un élève. Aux regrets de son mari, elle oppose cette puissante consolation: «Mon ami, c’est une paire de draps de plus.»
Le prospectus de M. Moisson contient quelques phrases ampoulées sur la nourriture du corps et de l’esprit. Mais dans sa maison le corps est mal nourri, l’esprit plus mal encore; et cependant ses classes sont pleines, ses dortoirs encombrés: c’est qu’il a fait une longue étude des caprices et des fantaisies maternels, qu’il exploite avec une rare habileté. Nul ne connaît avec plus de précision le degré de complaisance et de flatterie qu’il faut toujours témoigner à l’enfant qu’on amène; nul ne sait plus adroitement rendre compte de la conduite d’un élève dont un autre ne saurait que faire: s’il est étourdi, cela tient à sa vivacité; s’il est capricieux, cela tient à sa santé; s’il est paresseux, cela tient à sa croissance. M. Moisson couvre les fautes graves d’un voile complaisant, tonne avec sévérité contre les peccadilles, met en saillie les heureuses dispositions, fait sortir en relief les qualités qu’affectionne la mère; et celle-ci se retire fière d’avoir un tel fils, fière d’avoir pour lui un tel mentor.
Quant à l’instruction de ses élèves, c’est ce dont M. Moisson s’occupe le moins. Il a un moyen sûr d’obtenir les succès classiques, qui font de si nombreuses dupes dans les quatre-vingt-six départements. Consultant chaque année la liste des lauréats au concours général, il prend des renseignements sur la position sociale des parents: ceux dont la fortune est humble sont aussitôt visités par lui; il leur propose de recueillir leur fils gratuitement dans sa maison. «C’est une règle, dit-il, qu’il s’est faite, de pourvoir à l’éducation des enfants pauvres et méritants.» Il voile ainsi sa spéculation sous le désintéressement. Il est rare que cette offre soit rejetée; car les parents eux-mêmes, mentant à leur conscience, se persuadent qu’ils obéissent à l’impulsion généreuse du maître, tandis qu’à vrai dire ils font marchandise de leur enfant. C’est une nouvelle espèce de traite, où se vendent de jeunes âmes, où tout ce qu’il y a de pur dans l’intelligence est livré en échange d’une maigre pitance et de soins équivoques. Ainsi l’innocente gloire des concours académiques devient une chaîne pour le jeune triomphateur: on exploite ses succès, on escompte ses veilles; et, comme l’esclave romain, il livre à son maître tous les fruits matériels de ses travaux. Grâce à ce trafic bien dirigé, l’institution Moisson figure avec éclat dans les luttes universitaires. Aussi l’habile négociant ne manque jamais de parcourir tous les ans le marché, et de renouveler les provisions intellectuelles qui sont pour lui une double source de profits. Les enfants laborieux du pauvre travaillent à sa réputation; les enfants dissipés du riche assurent sa fortune.
Il est su de tout le monde que dans une pension la distribution des prix n’est qu’un partage à peu près égal de couronnes qui tombent sur tous les fronts. M. Moisson connaît trop bien son métier pour ne pas se conduire selon l’usage antique et solennel. Depuis le philosophe émérite jusqu’à l’enfant qui bégaie les premières lettres, tous sont appelés, tous sont élus. Cette flatterie est si grossière, ce mensonge si patent, qu’on s’étonne qu’ils puissent, sans éclairer les plus aveugles, se renouveler avec cette opiniâtreté périodique. Eh bien! l’on a tort de s’étonner, on a tort surtout d’en faire un crime au maître de pension. C’est encore là pour lui une nécessité fatale. Il n’y a pas de mère, que dis-je? il n’y a pas de père qui n’impute au maître le défaut de succès de son fils: il faut donc lui créer un succès. Il n’y a pas de père qui voie une faveur dans le triomphe de son fils: il pourra bien se plaindre de la multiplicité des prix, mais ceux qui tombent dans sa famille lui semblent tous honnêtement gagnés. C’est ainsi que les décorés du ruban rouge ne cessent de gémir sur la prostitution de la croix, jetée au hasard sur des gens sans mérite, et il ne leur vient jamais en pensée que le reproche puisse retomber sur eux-mêmes.
M. Moisson sait tout cela, et M. Moisson se garderait bien de perdre un élève par pur dévouement pour la vérité. Il n’aime pas les abstractions: cela ne rapporte rien; s’il n’aime pas les faiblesses, il les accepte et en profite: cela rapporte beaucoup.
Du reste, il s’efforce de mettre dans cette cérémonie une gravité consciencieuse, qui ajoute aux illusions maternelles. Il y apporte aussi une certaine pompe destinée à rehausser l’éclat des triomphes. Les couvrepieds rouges des lits se déroulent en tentures improvisées, dans le réfectoire débarrassé de ses tables. Des guirlandes de lierre retombent en festons sur les murs, dont la couleur douteuse et les taches mal effacées sont dissimulées à peine par des dessins des artistes les plus éminents de la pension et les pages d’écriture des plus habiles calligraphes. Un tapis antique recouvre des gradins échafaudés à la hâte, au haut desquels se dresse une longue table, surchargée de livres et de couronnes. Au centre, sont rangés trois fauteuils en velours d’Utrecht: l’un est destiné au mentor qui va distribuer les faveurs, les deux autres au curé de la paroisse et au maire de l’arrondissement. M. Moisson a pour principe d’être toujours dans de bons rapports avec les autorités spirituelle et temporelle.
C’est donc accompagné du représentant de l’église et du fonctionnaire municipal, appuyé sur l’autel et le trône, que M. Moisson fait son entrée. Son pas est grave, sa figure radieuse, son regard illuminé: on dirait qu’il y a dans cette tête un monde de pensées. Il monte lentement les gradins, offre d’un air modeste le fauteuil à ses deux augustes hôtes, et se pose d’un air méditatif, le jarret tendu, le ventre proéminent, la tête haute. Silence! il va parler. «Jeunes élèves! (ici, première pause solennelle, qui tient en émoi tout l’auditoire.) Il a donc enfin lui ce beau jour qui doit servir de terme et de récompense à vos travaux (deuxième pause solennelle). Qu’il m’est doux de proclamer ici les noms glorieux des jeunes lauréats que mes leçons ont appelés à la victoire! Triomphes touchants, luttes pacifiques, où les rivaux sont des frères, où vainqueurs et vaincus se confondent dans une mutuelle affection!» (troisième pause solennelle.) Nous ne pouvons suivre M. Moisson dans tous les développements de sa rhétorique. Mais si son discours n’est pas une œuvre littéraire d’un grand mérite, c’est du moins une œuvre industrielle très remarquable. Toutes les tendres allocutions qui doivent agir sur les fibres maternelles, toutes les pompeuses apostrophes qui doivent chatouiller les vanités paternelles, sont par lui tour à tour habilement employées. Sa voix se plie aux modulations les plus diverses, tantôt douce et chantante lorsqu’il célèbre les joies de sa famille, tantôt vibrant comme les éclats d’une trompette, lorsqu’il proclame la gloire des lauréats. Enfin, après avoir rapporté le fameux mot du maréchal de Villars, il termine par ces paroles, péroraison stéréotypée de toutes ses harangues officielles: «Accourez donc, jeunes athlètes, aimables champions de la science; venez recevoir le prix de vos généreux efforts. Il vous est permis sans doute de vous enorgueillir de vos précoces victoires; mais parmi les vainqueurs, nul n’aura de plus justes sujets d’orgueil que celui qui va les couronner.»
A ces mots un tonnerre d’applaudissements part de tous les coins de la salle; les mamans agitent leurs mouchoirs, et le bruit ne cesse que pour recommencer après chaque nom proclamé, jusqu’à ce que tous aient été proclamés, et tous applaudis. Alors M. Moisson se dérobe avec modestie aux empressements de toutes ces dupes volontaires, qui s’extasient sur les mérites d’une pension où tous les écoliers sont des écoliers d’élite.
Il y a dans les années de M. Moisson un autre jour d’éloquence et de somptuosité: c’est le jour de sa fête. Son patron est celui de la grande majorité de la classe moyenne, saint Jean, le saint le plus fêté, sans conteste, de tout le Paradis.
Quelques semaines avant le bienheureux anniversaire, le principal maître d’études, que l’on décore du titre d’inspecteur, fait écrire aux élèves une circulaire, qui commence toujours à peu près en ces termes:
«Ma chère maman,
«Comme nous voulons ménager une surprise à notre bon maître, etc.»
La lettre est écrite de préférence aux mères, parce qu’elles se laissent plus facilement toucher par ces amabilités de commande qui simulent la reconnaissance. Le père de son côté tient à honneur de ne pas donner moins qu’un autre; de sorte que la fausse sensibilité des femmes, combinée avec la vanité puérile des maris, élève rapidement la somme qui doit formuler la reconnaissance.
Comme c’est l’inspecteur qui est le confident de la surprise, c’est lui qui est le percepteur de la contribution; c’est lui aussi qui se charge de choisir le cadeau destiné à représenter les sentiments réunis des élèves. Mais, comme on le pense bien, il a soin de consulter M. Moisson. Or, M. Moisson a les goûts solides, et d’habitude il désigne quelque pièce d’argenterie, qui n’ôte que peu de chose à la valeur du capital monétaire. C’est ainsi que par une longue suite de surprises habilement combinées, l’industriel de l’enseignement s’est acquis, sans bourse délier, une riche vaisselle qui aurait fait envie à plus d’un grand seigneur, lorsqu’il y en avait. Mais en homme modeste, M. Moisson ne met au jour ces trésors que dans les cérémonies d’apparat, lorsqu’il convie à un dîner solennel le proviseur du collége et autres officiers universitaires, dont il a besoin pour appuyer ses succès.
Le jour de l’offrande venu, les écoliers, qui savent qu’on leur réserve aussi la surprise d’un congé, endossent dès le matin leurs vêtements du dimanche, et immédiatement après le déjeuner, rangés en bataille, l’inspecteur en tête, ils entrent au pas de charge dans le salon de leur directeur, qui, par un singulier hasard, s’y trouve en grande tenue. M. Moisson prend son air d’étonnement annuel et de bonhomie périodique. Enfin, quand toute la troupe est rangée en cercle, la pièce d’argenterie est déposée sur le guéridon, et le plus habile des rhétoriciens débite une pièce de vers latins à l’usage des bons maîtres. A mesure que se prolonge la harangue virgilienne, l’émotion du mentor redouble; sa poitrine se gonfle; il promène des yeux attendris sur les élèves et la vaisselle plate. «Mes amis, s’écrie-t-il après que l’orateur a fait silence, mes chers amis, mon cœur est trop plein pour que je puisse répondre dignement à cette attention délicate, si peu attendue et si peu méritée. Je regrette que vous ayez cru nécessaire de me témoigner votre affection par une aussi somptueuse offrande. Une fleur, une simple fleur m’eût suffi comme souvenir, si une fleur pouvait durer autant que mes sentiments pour vous.» Puis, en forme de péroraison, il les invite à venir dîner avec lui sur le gazon champêtre du bois de Boulogne.
Il ne faut pas croire pourtant que pour ce repas de corps M. Moisson ait recours aux dispendieux services d’un restaurateur: ce serait payer trop cher le cadeau du matin. Dès la veille, les gigots froids ont été préparés, la charcuterie a fourni ses nombreux saucissons, et quelques poulets étiques complètent le festin.
Bientôt on se met en route, chacun portant sa charge, qui les assiettes, qui la viande, qui le pain; quant au vin, M. Moisson l’achète sur les lieux: hors barrière, c’est tout profit.
Il faut assurément avoir le cœur ouvert à toutes les joies faciles de l’enfance, pour trouver quelque charme à un dîner sur l’herbe. Mal assis, mal servi, mal abreuvé, on passe son temps à faire la guerre aux insectes, et à disputer sa ration aux coléoptères. C’est vraiment par trop patriarcal. Mais pour les écoliers tout changement est un bonheur. Toujours condamnés au silence pendant leurs repas, ils se sentent libres en vociférant, et se croient puissants à force de bruit. Les élèves de M. Moisson usent largement de ces jouissances inaccoutumées, et s’enivrent de paroles.
Au dessert, M. Moisson leur adresse une nouvelle allocution; après s’être applaudi sur toutes les félicités du jour, il s’excuse modestement sur la simplicité du repas. «Toutefois, ajoute-t-il, lorsque je contemple toutes ces figures heureuses qu’animent les joies pures de cette fête de famille, il m’est permis de répéter avec le poète:
«Forsan et hæc olim meminisse juvabit.»
Depuis longtemps M. Moisson a recueilli le fruit de ses patientes déceptions. Propriétaire de plusieurs immeubles, il est devenu successivement électeur et éligible. Il se promet bien, quand il prendra sa retraite, de se faire nommer député, et de diriger les destins de la France, lorsqu’il sera trop vieux pour diriger sa pension. Alors il se réserve de demander hautement la liberté de l’enseignement, la clôture des petits séminaires, et de faire entendre aux ministres son Quousque tandem sur la tyrannie de la rétribution universitaire.
Élias Regnault.
LE GAMIN DE PARIS