LE POËTE.

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Que les gens d’esprit sont bêtes!

Beaumarchais.

Nescio quid nugarum meditans
Totus in illis.

Horat.

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Si l’on entend par poëtes les grands écrivains qui habillent des pensées profondes d’une forme mélodieuse et pittoresque, on en signalera peu dans le passé et encore moins dans le présent. Mais, si l’on comprend sous ce nom ceux qui se croient en droit de le porter, ceux qu’une prédisposition native excite à cadencer des alexandrins; enfin les métromanes susceptibles de rimer, et convaincus d’être coutumiers du fait, on trouvera une classe assez nombreuse ayant une physionomie et des allures particulières, et appréciable sans loupe à l’œil de l’observation.

Peindrons-nous les habitudes de cette classe bizarre et peu connue? L’auteur de la Métromanie l’a fait avant nous, et sa monographie subsiste. Un intervalle d’un siècle a modifié le costume, sans altérer l’individu. Le poëte est toujours le même personnage inégal et fantasque, distrait et rêveur. Il a échangé contre un frac l’habit à galons d’or et à boutons historiés, mais il est toujours plus soigneux de son style que de sa toilette, quand il ne néglige pas l’un et l’autre, quand il n’existe pas une parfaite harmonie de désordre entre ses vêtements et ses pensées. La poudre n’enfarine plus sa chevelure, mais les mêmes idées excentriques germent dans sa cervelle à l’ombre d’une coiffure à la Titus. Une épée inoffensive ne ballotte plus à son côté, mais sa démarche n’en est pas moins embarrassée, irrégulière, rapide comme une locomotive, ou lente comme un roulage accéléré. Un jabot moucheté de tabac ne s’arrondit plus en nageoire de perche à l’avant de sa poitrine; mais cette poitrine, palpitante de feu du génie, est encore aujourd’hui gonflée d’orgueil et de vanité.

La vanité! voilà le péché favori du poëte! Sitôt qu’un écolier a griffonné quatre sixains pour la fête de son professeur, il croit avoir dans son écritoire une source de gloire et de fortune, court lire ses vers à ceux qui ont le malheur d’être ses amis, et devient le héros de diverses soirées où l’on sert des poëtes après le café, en guise de rafraîchissements. Certaines familles se plaisent à grouper autour d’elles des rimeurs, qui deviennent partie intégrante du logis, et sont immeubles par destination. Chacun d’eux à tour de rôle s’avance au milieu du salon, où les dames l’examinent avec l’attention qu’on prête à une bête curieuse, et après quelques instants d’une résistance honorable, il donne aux oreilles son friand repas. Rien n’est changé depuis le siècle de Molière dans l’agencement des réunions littéraires, ni les exclamations des Philaminte et des Bélise, ni les prétentions des Trissotin et des Vadius. Cependant ils sont de nos jours plus policés que leurs devanciers, leur jalousie se dissimule sous les dehors d’un enthousiasme réciproque. Ils peuvent songer secrètement à déprécier leurs confrères, mais ils arrivent plus sûrement à leurs fins; ils ne se querellent plus, ils se louent.

Bien qu’il y soit inondé de compliments et d’eau sucrée, le poëte fréquente peu cette collection de zéros qu’on appelle le monde. Pour s’y présenter, il faut s’habiller, et s’habiller est une occupation si triviale, si pénible, si intolérable! S’interrompre dans la fabrication d’une stance pour chercher une cravate et un gilet; descendre des hauteurs du Parnasse pour fouiller dans un tiroir; troquer sa plume contre un peigne, contre une brosse, contre un rasoir; employer à changer de linge, à attacher des sous-pieds, à mettre des gants, un temps qu’on voudrait consacrer tout entier à un travail spirituel, quel supplice! Et à quoi bon le subir? pour aller faire des révérences dans un salon, conter des fadeurs à des femmes raides et minaudières, soulever les plus hautes questions de la société avec des clercs de notaire, jouer au boston, demander une indépendance en carreau, déguster des verres d’orgeat que la maîtresse de la maison suit de l’œil en notant les gastronomes indiscrets, entendre les sons saccadés d’un piano ou la voix criarde d’une prima donna parisienne... c’est amusant et varié comme un jet d’eau.

Le poëte reste donc chez lui, s’y livrant doucement à son indolence naturelle, et attendant l’inspiration avec l’immobilité d’un fakir. A l’inverse de Sénèque, qui écrivait sur une table d’or un traité de la pauvreté, il vante dans une mansarde les douceurs de l’opulence. Et comment les connaîtrait-il! la poésie est si mal rétribuée! Dernièrement un écrivain justement estimé, un homme de cœur et de talent, demandait un à-compte de 5 francs sur une pièce de vers qui devait paraître le jour suivant dans un journal; il avait besoin de ce subside pour dîner... On le pria de repasser le lendemain.

On conçoit qu’il répugne au poëte d’attacher une femme et des enfants à sa triste destinée. Il est au reste trop amoureux de toutes les femmes pour en préférer une seule. Promener de beautés en beautés ses vagues tendresses, s’éprendre vite, oublier plus vite encore, rêver aux blonds cheveux de l’une, aux yeux noirs de l’autre, à la mélancolie touchante d’une troisième; bâtir un roman sur la grisette qu’il coudoie, sur la paysanne qui passe dans un champ, sur la comtesse qu’une calèche emporte loin de lui; voilà sa joie, voilà ses plaisirs: plaisirs innocents, dégagés de toute pensée de possession, incapables de troubler le repos d’une famille ou d’une union quelconque; plaisirs plus doux que la réalité, car il se crée à son gré de charmantes maîtresses, sveltes, gracieuses, aériennes, belles comme des houris, pures comme des madones; et s’il prenait sa lanterne pour en chercher de semblables à travers le monde, il mourrait peut-être avant de l’avoir éteinte.

L’humeur indépendante du poëte se plierait difficilement au joug matrimonial: il lui faut une liberté d’esprit et de mouvements qui s’accorde mal avec les tracas du ménage. Il peut lui prendre envie à deux heures du matin de sortir pour admirer la campagne que la lune éclaire, et de quitter sa femme pour courir dans les bois. Tient-il une rime qu’il a longtemps poursuivie, fût-ce au milieu de la nuit, il se lève et s’écrie: «Je l’ai trouvée!» avec non moins de joie qu’Archimède. Quelle femme s’accoutumerait à ces poétiques escapades? quelle femme, en pareil cas, se refuserait la satisfaction de se draper en épouse incomprise, de proclamer à la face de l’univers que son mari est un monstre, et de le traiter comme tel?

La turbulence des enfants suffirait pour rendre le ménage intolérable au poëte, car il a horreur de tout ce qui trouble ses méditations, d’un chien qui jappe, d’un fouet qui claque, d’un pétard qui éclate, d’une grenouille qui saute, d’un lézard qui fuit. Quand il se perd dans les espaces, dans l’infini, dans l’éternité, s’il est rappelé brusquement à son être si chétif, à sa vie si courte, à son horizon si borné, il souffre, il soupire, il est malheureux, le pauvre ange déchu, le pauvre roi découronné, le pauvre martyr livré aux bêtes!

Tels sont, nous le croyons, les traits caractéristiques des individus voués au culte de la rime; mais le genre qu’ils adoptent les diversifie, et si, après les avoir observés dans leurs personnes, on les étudie dans leurs œuvres, on verra le type général se modifier, s’effacer même complétement, selon qu’ils sont:

1o Élégiaques,—2o Sacrés,—3o Classiques,—4o Auteurs de poésies légères,—5o Nébuleux,—6o Intimes,—7o Auteurs de romances,—8o Chansonniers.

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Le poëte élégiaque débute par un recueil de vers longs ou courts, d’une harmonie plus ou moins douteuse, d’une correction plus ou moins grammaticale, mais invariablement affublé d’un titre prétentieux: Premiers Soupirs, Chants d’Amour, Rêveries, Lamentations, Méditations, Élévations, Contemplations, Amertumes, Aspirations, Premières Larmes, Pensées du Ciel, etc., etc. Une fois baptisé, l’ouvrage est tiré à trois cents exemplaires; sur ce nombre, une centaine est offerte par l’auteur avec des dédicaces autographes également flatteuses pour les donataires et pour le donateur; et le libraire en vend une vingtaine, à grand renfort de réclames où l’on démontre comme quoi depuis longtemps le besoin d’un volume de vers intitulé Crépuscules se faisait généralement sentir.

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Les stances du poëte élégiaque sont destinées à entretenir le lecteur de ses rêves, de ses émotions et de son imminente fluxion de poitrine. Ses lectrices s’écrient: «Le pauvre jeune homme, qu’il doit être pâle et étiolé! qu’il aurait besoin de consolations, et qu’il serait doux de lui en prodiguer!» Eh! mesdames, ce moribond se porte à merveilles; cet infortuné jouit largement de tous les plaisirs de la vie; ce songe-creux sublime sort parfois du café dans un état d’ivresse qui n’a rien de poétique; et cependant, si vous réclamiez de lui quelques strophes, il ne manquerait pas de vous adresser une langoureuse et lamentable épître:

Vous demandez des vers à ma voix affaiblie;
J’obéis: il me faut céder à vos désirs;
Mais ma muse est plaintive, et sa mélancolie
Pourra faire ombre à vos plaisirs.

Ah! laissez-moi rêver, pensif et solitaire!
Pourquoi vouloir mêler mes cyprès à vos fleurs,
Votre gaîté sans fiel à ma tristesse amère,
Votre doux sourire à mes pleurs?

Qu’importe le vain bruit d’une lyre sonore
Qui s’enfuit emporté sur l’aile des autans!
Faible arbuste, mes fruits ne sont pas mûrs encore,
Je suis à peine en mon printemps.

Ah! laissez-moi rêver, pensif et solitaire,
Rassembler quelques fleurs pour en tirer le miel,
Méditer en silence, et chercher sur la terre
Quelque rayon tombé du ciel.

Jamais, pour m’inspirer, les passions rapides
N’ont versé dans mon cœur leurs orageux torrents.
Attendez que mon front soit sillonné de rides
Par la douleur ou par les ans.

Mais cet émule de Millevoie, si triste, si tendre, si sympathique, est sans doute le plus compatissant de tous les êtres? sans doute il pense avec Saint-Just que les malheureux sont les puissances de la terre? Erreur! il plaint des misères humaines imaginaires, sans jamais soulager les misères en chair et en os qui gémissent autour de lui; sa compassion in partibus s’exerce sur des chimères et néglige les réalités; il a de la sensiblerie et point de sensibilité, de l’esprit et point de cœur, des larmes pour les vagues souffrances et point de pitié pour les douleurs véritables.

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Le même contraste existe souvent entre la conduite et les œuvres du poëte sacré. Celui-ci est un personnage tout biblique, repu de la lecture du Pentateuque et des Prophètes; oriental et bondissant dans ses images, apocalyptique dans ses lyriques emportements. Il erre sans cesse sur les bords du Kédron ou sur la cime du Golgotha. A genoux, la tête rase et couverte de cendres, il invoque Jéhovah, supplie Élohim, le dieu des armées, déplore la ruine de l’arche sainte et de la maison d’Israël, et paraphrase les quarante-deux chapitres de Job avec une constance digne de leur auteur:

O cité de Sion! Jérusalem céleste,
Quand pourrai-je en ton sein contempler Jéhova?
S’il faut verser des pleurs, c’est sur l’homme qui reste,
Et non sur l’homme qui s’en va...

Car, si du tentateur les promesses trompeuses
Ne l’ont point détourné du service de Dieu,
Entre les chérubins et les âmes heureuses
Il aura sa place au saint lieu.

Car, ayant secoué la terrestre poussière,
Il verra de son Dieu l’éternelle beauté;
Esprit pur, il prendra des ailes de lumière
Pour voler dans l’immensité.

A ses yeux éblouis apparaîtront sans voile
Et l’orchestre infini que dirige Uriel,
Et les anges assis, chacun sur une étoile,
Dans l’amphithéâtre du ciel.

Mais sachez que ce christianisme, ou plutôt ce judaïsme, est simplement une affaire de forme. Le poëte sacré est chrétien à l’épiderme, et nullement intus et in cute. Bien qu’il entonne les louanges d’Adonaï sur le kinnor et le hasor, ou en s’accompagnant du nebel, il se trouverait fort embarrassé s’il était mis en demeure de réciter le Confiteor ou le Credo. C’est un ermite mondain, un apôtre de boudoir, qu’on rencontre plus souvent à l’opéra qu’à la messe. Il compose pendant un entr’acte une ode sur le jugement dernier, et je ne serais pas étonné qu’il fût athée comme Hébert, et matérialiste comme un chirurgien.

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Parlez-moi de ce petit vieillard aux cheveux poudrés, à la figure effilée, aux manières affables et mielleuses, qui a conservé presque en entier le costume des anciens jours, gilet à fleurs, culotte courte, bas de soie, souliers à boucles, et qu’on voit parfois rôder aux alentours du pont des Arts: voilà un catholique fervent. Il ne manque pas un office; son bonnet de soie noire se distingue au milieu des têtes nues inclinées à l’instant de l’Élévation; il se glorifie du titre de marguillier, et veille assidûment aux intérêts de la fabrique. Eh bien! ce dévot si zélé ne jure que par Jupiter, il ne connaît d’autres divinités que celles de l’Olympe, d’autre paradis que les Champs-Élysiens. Si vous lui parlez Satan, il vous répondra Pluton... C’est un poëte classique.

Ombres de Roucher, de Delille, de Rosset, de Fontanes, d’Esménard, de Saint-Lambert, de Dumolard, vous devez tressaillir de joie en contemplant ce dernier rejeton de la littérature impériale. Lui seul élabore des poëmes didactiques, lui seul confectionne des idylles et des églogues; et appelle ses personnages Acis, Thémire, Almédon, Philis, Dolon, Zénis, Phylamandre, Amarylle et Myras; lui seul ose invoquer les Muses et Apollon, et employer le langage des dieux, c’est-à-dire un pathos incompréhensible aux simples mortels. Il faudrait un dictionnaire spécial pour servir à l’intelligence de sa poésie. Sous sa plume,

Le télescope devientde Cassini le tube observateur;
la trompette,le belliqueux airain;
la flûte,l’harmonieux roseau;
le caféier,de Moka le timide arbrisseau;
le soc,le fer agriculteur;
le mûrier,l’arbre de Thisbé;
un médecin,l’enfant de Chiron;
un fusil,un tube enflammé;
une baïonnette,le glaive de Bayonne;
un tambour,une caisse d’airain couverte d’une peau d’onagre;
la mer,l’humide Nérée;
un hippopotame,des rivages du Nil le coursier amphibie, etc., etc.

Ses vers sont autant d’énigmes et de logogryphes destinés à exercer la patience de ses lecteurs, heureusement peu nombreux. Il a horreur de la trivialité et revêt toutes choses d’un style noble et emphatique. S’il avait à rendre le mot populaire de Henri IV (je veux que le paysan mette la poule au pot tous les dimanches), il écrirait:

. . . . Je veux que l’humble laboureur
Célèbre avec gaîté le saint jour du Seigneur;
Je veux voir sa misère un instant consolée,
Et qu’à son appétit la géline immolée,
Déposant tous ses sucs dans un vase fumant,
Fasse d’un doux banquet le plus bel ornement.

Le poëte classique est venu au monde deux mille ans trop tard. Il est vrai qu’il ignore parfaitement le grec, attendu qu’on ne l’apprenait guère au temps du Directoire exécutif. Cependant parlez-lui de Lamartine, il vous citera une ode de Pindare en l’honneur des jeux olympiques; chantez-lui les Hirondelles, de Béranger, il vous ripostera par l’Hirondelle d’Anacréon. Admirez devant lui les tableaux de Decamps, il vous racontera comment Dibutade inventa le dessin. Les travaux astronomiques d’Arago lui sont peu familiers, mais en revanche il vante Hipparque, Pithéas, Aratus et Tymocharis. En géographie, il préfère à l’étude de Maltebrun celle de Strabon et de Pomponius Méla. Il dit l’Occitanie pour le Languedoc, la Pannonie pour la Hongrie, l’Ibérie pour l’Espagne, l’Ausonie pour l’Italie, Parthénope pour Naples, et Lutèce pour Paris; il passe insouciant devant les grandes œuvres de Robert de Luzarches, de Jean de Chelles, et autres architectes catholiques; mais il se pâme d’aise à l’aspect d’un fronton soutenu par une monotone rangée de colonnes corinthiennes.

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Comme corollaire du poëte classique se présente l’auteur de poésies légères. C’est un homme de loisir, c’est-à-dire un être dont le métier consiste à ne rien faire, à recevoir et à rendre des visites, et à consommer à la ville ce que produisent les habitants des campagnes. «S’il voulait s’en donner la peine, assure-t-il, il éclipserait Victor Hugo; mais provisoirement il se contente de se délasser d études plus sérieuses, au moyen de la poésie.» Il daigne rimer, le gentilhomme! Il polit de petits vers de société, de petits compliments, de petites fables, de petites épîtres, des bouquets à Chloris, l’épitaphe d’un épagneul chéri, des charades, et des acrostiches. Il cultive notamment le madrigal.

A UNE DAME[3] QUI M’AVAIT INVITÉ A ME RENDRE A SA MAISON DE CAMPAGNE, ET A LAQUELLE J’AVAIS RÉPONDU QUE JE NE POUVAIS Y ALLER, PARCE QUE J’ÉTAIS RETENU A PARIS PAR UNE INTRIGUE D’AMOUR.

Iris, charmant objet que l’enfant de Cythère
Dans les bois de Paphos aurait pris pour sa mère,
En votre heureux séjour[4], ah! ne m’attirez pas;
Je suis, vous le savez, épris d’une autre belle[5].
En voyant vos divins appas,
Je craindrais trop d’être infidèle.

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Il y a quelques années, il s’est opéré une réaction contre le genre classique; et, comme toutes les réactions, elle a été trop loin. Il s’est créé une secte de rimeurs qu’on peut désigner sous le nom de poëtes nébuleux, et qui, en haine des Grecs et des Romains, se sont évertués à imiter les Anglais et les Allemands, à singer lord Byron, Schiller, Gœthe et Hoffmann, à mettre la ballade et le fantastique à l’ordre du jour.

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Le poëte nébuleux amalgame tout ce que la nature et l’esprit ont pu créer de plus laid:

Souvent sans y penser un écrivain qui s’aime...

Il groupe toutes les monstruosités imaginables du monde réel et métaphysique.

O sorcières, à vos balais!!!
Des coteaux larves et follets
Descendent;
Voici tous les spectres des nuits,
Dans les cimetières des bruits
S’entendent:

Des bruits qui viennent de l’enfer.
De fer heurté contre le fer,
Étranges,
Et qui, montant jusques aux cieux,
Vont faire dresser les cheveux
Aux anges.

Les ondins planent sur les eaux;
Les vents à travers les bouleaux
Gémissent.
Dans la couche des nouveaux-nés
Des reptiles empoisonnés
Se glissent!!!

La belle nuit pour les sabbats!
Allons, quittez de vos grabats
La paille!!!
Le maître infernal vous attend;
Accourez faire avec Satan
Ripaille!!!

Infatigables fossoyeurs,
Vampires, soyez pourvoyeurs
Du diable;
Lutins, à nous plaire empressés,
Auprès de ces gibets dressez
La table.

Jusqu’aux premiers feux du matin,
Que tout mon peuple à ce festin
S’assemble!!!
Nécromanciens et démons,
Rions, chantons et blasphémons
Ensemble!!!

Ainsi Belzébuth dans les bois
Appelle la foule à ses lois
Sujette;
Et sur de fantasques coursiers
L’armée entière des sorciers
Se jette.

Et voyant leurs noirs tourbillons
Tracer par les airs des sillons
De flamme,
Le passant, saisi de terreur,
Prie, et recommande au Seigneur
Son âme.

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Ces vers, et autres non moins rocailleux, sont escortés d’une multitude d’épigraphes. Le poëte nébuleux les prodigue, les sème à pleines mains, en met dix pour une ode. Elles sont, la plupart, tirées d’écrivains étrangers, et s’il y admet des auteurs français, c’est pour la plus grande gloire de ses amis et connaissances, dont les poésies inédites lui fournissent un beau choix de citations.

Hélas! hélas!

(Shakspere, traduction de Letourneur.)

C’est un spectacle étrange, et qui mérite certes
Qu’on tienne pour le voir les fenêtres ouvertes.

(Aristippe Greluchard, Saynètes.)

Qu’elle était belle!

(Lord Byron, traduction nouvelle et inédite.)

. . . . . . Oh! la société
Use bien promptement le cœur qu’elle a frotté!

(Le comte Alfred de Balangy, Desperatio.)

O sublimes transports!

(Gabriel Romanovich Derzhawin, Ode à Dieu.)

Je vais mettre le nez à la fenêtre ronde
Où l’on passe le cou pour voir dans l’autre monde.

(Sylvestre de la Morandiere, Dernier Jour d’un Condamné.)

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Qui aime sans tricherie
Ne pense, n’a trois, n’a doz,
D’une seule est désiros,
Cil que loyax amors lie.

(Jehan Moniot, Poésies du treizième siècle.)

SON VISAGE ÉTAIT PALE.

(Kotzebue, Adélaïde de Wolfingen, acte II, scène VII.)

Parfois, pour se donner à peu de frais un vernis d’érudition, le poëte nébuleux pille çà et là, dans les grammaires et les Guides de la conversation, des épigraphes en anglais, en allemand, en espagnol, en turc, en russe, en chinois, et autres langues dont il ne possède pas la moindre teinture. Il affecte aussi les tours de force en fait de versification, et danse sans balancier sur la corde rhythmique.

Quand la guerre, sur la plaine
Pleine
De bataillons, où la mort
Mord,
Dans le sang et le carnage
Nage,
Jetant les rois des combats
Bas;

Dans les enfers tout rougeoie,
Joie,
Orgie et repas sans fin,
Fin;
Car maint pécheur qui trépasse
Passe
Par la porte du manoir
Noir.

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Comme le poëte nébuleux, le poëte intime est une création moderne: c’est un intrépide flâneur qui passe ses jours à regarder par sa fenêtre, à courir les rues et les champs, à suivre de l’œil le vol des mouches et des papillons: passe temps fort inoffensif s’il ne tenait en prose rimée un journal de ses faits et gestes.

Hier par un beau temps je quittai ma demeure
Pour m’aller promener: il pouvait être une heure.
Je m’en fus à Montmartre; or c’est un bel endroit
Où l’air que l’on respire est pur, et d’où l’on voit
Se dérouler Paris, le vieux géant de pierre,
Noyé dans un brouillard de poudreuse lumière.
Des torrents de soleil inondaient le vallon;
L’oiseau chantait en l’air, dans l’herbe le grillon,
Et sous le berceau vert l’ouvrier en goguette.
Tout était gai, le ciel, les champs et la guinguette;
Moi-même je sentais mon cœur libre et joyeux...
Mais tout à coup des pleurs obscurcirent mes yeux;
Un songe de néant pesa sur ma poitrine,
Car je venais de voir, au pied de la colline,
A l’ombre de cyprès par le vent balancés,
Des flocons de tombeaux blanchâtres et pressés!

Le poëte intime affectionne le sonnet. Il combine deux quatrains et deux tercets en l’honneur de qui que ce soit, et pour exprimer n’importe quelle idée.

Floréal est venu; le mois des giboulées
Cesse de détremper les flancs de nos côteaux,
Voici des jours de flamme et des nuits étoilées,
Un soleil radieux se mire dans les eaux.

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Le fabricant de romances réunit en lui le poëte élégiaque, le poëte nébuleux et le poëte intime. Il est auteur du Chant du pâtre, de Ma Chaumière, du Chasseur tyrolien, de la Fleur des champs, de la Brise du soir, de Toujours toi, de C’est toi que j’ai rêvée, et d’une foule de barcarolles sur les gondoles et les farandoles. Bien qu’il soit obligé de se plier au caprice du musicien, il s’attribue exclusivement le succès de leur œuvre commune.

«Connaissez-vous ma dernière romance?

—Je l’ai entendu chanter; l’air est délicieux.

—L’air n’est rien; ce sont les paroles qui lui donnent un certain relief: je m’adresserai désormais à un autre compositeur.»

Le musicien parle différemment.

«Connaissez-vous ma dernière romance?

—Elle est charmante.

—Vous me flattez; il est vrai qu’elle a réussi, malgré des paroles détestables. Dorénavant j’aurai soin de me pourvoir d’un autre poëte.»

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Quelle différence entre le faiseur de romances et son collègue le chansonnier, débris de l’ancien Caveau et du Caveau moderne, président de goguette, membre de la société du Gymnase Lyrique, conservateur des la faridondaine, des lon lan la landerirette, et autres vieilleries du théâtre de la Foire. Le chansonnier descend le fleuve de la vie en l’égayant par des flonflons. Le chant est sa langue naturelle, et, quand il parle comme tout le monde, il déroge à ses habitudes. Sa présence anime les banquets; il accompagne chaque service d’un refrain, et bénit l’ingénieux faïencier qui imagina le premier de graver des couplets sur les assiettes.

«Silence, mesdames et messieurs! je vais vous chanter l’éloge du champagne; ayez la bonté de m’accorder un moment d’attention! Je porterai un toast à la fin de chaque couplet, et honnis soient les retardataires qui ne me feraient pas raison. Premier couplet!...

Air de la Révérence.

Au champagne il faut consacrer
Une chansonnette légère,
Je consens à le célébrer,
Mais d’abord emplissez mon verre.
De ce vin l’enivrant bouquet
Mettra mon esprit en campagne,
Et c’est rempli de mon sujet
Que j’aime à chanter le Champagne (bis).
Le Champagne!

A la mémoire de Désaugiers!... Vidons la coupe en trois temps!... Attention, mesdames et messieurs, voici le couplet politique; on le chante à voix basse. Regardez, je vous prie, si les portes sont bien fermées, et s’il n’y a pas de sergents de ville dans l’honorable société... Deuxième couplet!...

Du gouvernement d’aujourd’hui
Le Champagne est l’auxiliaire;
Que de voix conquises par lui
Dans les banquets du ministère!
On connaît plus d’un député,
Jadis siégeant sur la Montagne,
Dont la conscience a sauté
Avec le bouchon du Champagne (bis).
Du Champagne!

A la révolution de juillet!... Voici maintenant le couplet immoral, qu’il faut chanter encore deux fois plus bas que le précédent. Prenez vos éventails, mesdames. si vous en avez... Troisième couplet!

Ce vin sert les projets d’amour;
Il captive la plus rebelle;
Au souper servi chez Véfour
D’abord on invite la belle;
Elle résiste peu d’instants,
Car bientôt l’ivresse la gagne...
Sa vertu dure moins longtemps
Que la bouteille de Champagne (bis),
De Champagne!

Au sexe qui fait le charme et le tourment de notre existence, aux femmes!..... Vient ensuite le couplet patriotique. Vous êtes priés, mesdames et messieurs, de déployer le plus vif enthousiasme... Quatrième et dernier couplet!

Quand, pour nous imposer des lois,
Les Prussiens marchaient sur nos villes,
Au sein du pays champenois
Ils trouvèrent des Thermopyles.
Si des ennemis orgueilleux
Osaient se remettre en campagne,
Ils auraient encor devant eux
Les paysans de la Champagne (bis),
De la Champagne!

A la France!...

On se lève, on applaudit, on crie, on tend les verres, on les choque avec fracas, le chansonnier triomphe... Et pourquoi? parce qu’il a réveillé des sentiments nationaux qui couvent sans être éteints, parce que, tout en rimaillant, tout en fredonnant, il a remué des idées populaires. On peut lui reprocher de répéter régulièrement aux noces auxquelles on le convie un épithalame omnibus qui s’accommode à tous les mariages comme la botte du Petit-Poucet à toutes les jambes.

. . . . . . . . .
Mais à former des nœuds si doux
C’est l’amour seul qui vous engage;
Vous serez heureux en ménage,
O mes amis, mariez-vous! (Bis.)

On l’accusera de ne jamais prendre une demi-tasse sans mentionner une chanson qu’il a faite sur le café.

. . . . . . . . .
Des traits de la maligne envie
Par lui Voltaire a triomphé;
Il puisa plus d’une saillie
Dans une tasse de café. (Bis.)

On dira qu’il improvise annuellement depuis vingt-cinq ans la même chanson en l’honneur de l’éphémère monarchie de la fève.

. . . . . . . . .
Sans intérêt l’on va chanter;
Point de louange mercenaire;
On le louera sans le flatter:
C’est un roi comme on n’en voit guère. (Bis.)

Et pourtant, malgré ses travers, malgré ses rimes hasardées et ses vers parfois boiteux, le chansonnier est peut-être de toute la corporation des rimeurs celui qui, s’adressant aux masses par la forme et par le fond, a le plus de chances d’être lu et d’être compris.

«Mais d’où vient le peu de succès des poëtes en général, demandais-je à un vieillard dont l’âge n’a point détruit la verdeur; est-ce que la forme de leurs poésies est défectueuse? est-ce qu’elles ne sont pas assez riches de mélodie, assez enjolivées de métaphores, assez festonnées d’expressions pittoresques? L’amateur économe hésite-t-il à payer 7 fr. 50 cent. quelques rimes qui courent les unes après les autres dans un vaste désert de papier blanc? Il est vrai que c’est cher comme un gouvernement à bon marché.

—Dans ma jeunesse, me répondit mon interlocuteur, j’ai vu commencer un mouvement qui se continue encore: il s’opère dans les masses un travail qui est à la fois une négation du passé et une préparation de l’avenir; chacun cherche l’X d’un problème inconnu, et entrevoit sur le corps social des écrouelles que les rois mêmes n’ont plus la puissance de guérir. Au milieu de l’agitation générale, quel intérêt voulez-vous que l’on prenne à des aligneurs de mots vides et sonores, à des mécaniques organisées comme des serinettes pour rendre certains accords, et qui, en tout temps, en tout lieu, en toute saison, dans le calme ou dans la tempête, psalmodient leur insipide et monotone symphonie? N’est-on pas en droit de leur dire: «O versificateurs, Platon vous bannissait de sa république; mais si vous êtes dignes d’être chassés de toute société bien constituée, à plus forte raison doit-on vous mettre à la porte d’un état travaillé d’un besoin de réformes, et qui veut des hommes habiles et dévoués pour les accomplir! Êtes-vous les artisans du progrès? poussez-vous la roue dans un chemin meilleur? Non. Quand on vous demande une œuvre grande et utile, vous répondez par un feu roulant de rimes croisées sur une banalité quelconque: méprisés des gens sérieux, vous n’êtes pas même des bouffons, car les bouffons amusaient, et vous ennuyez; car les bouffons faisaient rire de leur maître, et si vous faites rire de quelque chose, c’est de vous.»

Cet arrêt de mon vieillard quinteux est loin d’être sans appel; mais que de poëtes semblent prendre à tâche de le justifier!

E. de la Bédollierre.

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LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE

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