L’HOMME A TOUT FAIRE.
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Si la société s’encombre chaque jour un peu plus de travailleurs sans travaux, d’employés sans emplois, à qui donc faut-il s’en prendre? Nous voyons apparaître chaque jour des spécialités nouvelles, et les occupations les plus infimes monter au rang de profession!
Cependant les besoins, et ce qui est plus impérieux, les caprices d’une civilisation comme la nôtre, ne seraient pas encore tous satisfaits, si de précieux individus ne se dévouaient à remplir, çà et là, les lacunes que laissent apercevoir et sentir les professions, les spécialités entre elles.
L’homme dont l’état consiste dans une disponibilité indéfinie, se rencontre donc aux différentes hauteurs de l’échelle sociale; il se place entre les échelons. C’est lui qui les rapproche quand ils sont trop espacés, et qui les remplace lorsqu’ils se rompent. Mais la tête nous tournerait, le pied nous manquerait à le poursuivre jusqu’au sommet de cette échelle tremblante; saisissons-le sur les degrés inférieurs:—nous en serons moins exposés aux erreurs de perspective.
Et maintenant voulez-vous un individu qui soit généralement prêt à tout et exclusivement propre à rien?—Prenez,—je vous livre l’homme à tout faire.
Demandez-vous un fiacre?—Voilà!—Faut-il vous retirer vivant ou mort, à votre choix, de la Seine ou du canal?—Voilà!—Avez-vous une récompense honnête à donner pour l’objet que vous avez perdu, cet objet fût-il un amant, une maîtresse, un perroquet?—Voilà!—Faut-il vous porter ça, bourgeois?—Voilà!
L’homme à tout faire constitue une spécialité d’autant plus digne d’intérêt, qu’elle n’est pas brevetée et que ses produits restent modestement à la portée du palais (quand il y en a un) de notre industrie nationale. Là, il ouvre les voitures et les parapluies, garde les chiens et les chevaux des visiteurs, et vend en contrebande des billets de faveur pour les jours réservés. C’est lui qui infuse ainsi mille premiers venus dans la société choisie que l’autorité avait projeté de réunir à certains moments. Cette intervention a ses inconvénients, ses périls, mais qu’importe? Il est toujours beau de combattre et d’extirper le privilége; les principes d’abord! nos poches ensuite.—Remercions donc l’homme à tout faire et donnons-lui deux sous avant qu’on ne nous ait volé notre bourse.
L’homme à tout faire offre de vingt-cinq à cinquante ans; il a reçu en baptême plusieurs noms qui ne lui suffisent pas, et il a pris de lui-même un sobriquet: Joseph, Napoléon, Ricard, dit l’homnibus. Il est grand, fort; il a été joli garçon, puis bel homme. La courbure concave de son nez indique à l’œil physiologiste, et surtout à l’œil qui ne l’est pas, une aptitude sans bornes, et la ligne de son front à l’oreille droite, un défaut d’application sans limites. Il a un poil dans la main, ce qui est le signe infaillible de la méditation et de la mélancolie. Il se met bien, sans affecter de changer souvent son linge; il a eu de bonnes fortunes, mais c’est la meilleure qu’il poursuit.
A ces mots, n’allez pas vous imaginer qu’il soit ambitieux; il fait de tout sans doute, mais par horreur du travail régulier, assidu; il tient plus à varier son désœuvrement que ses bénéfices. Notre héros serait peut-être désintéressé, si le marchand de vin et le charcutier n’existaient pas; il est vrai que, s’ils n’existaient pas, l’homme à tout faire serait de force à les inventer. Il y a une foule de destinées qui tournent ainsi dans un cercle vicieux.
Si l’on nous permettait de plaisanter avec notre sujet, nous dirions qu’il représente un véritable exemplaire vivant et relié en veau du Conducteur Parisien, et du Guide de l’étranger à Paris. Sans parler spécialement aucune langue, il possède comme une sorte d’intelligence de tous les idiomes, et il indique du doigt, avec beaucoup de perspicacité, aux Anglais, l’hôtel de Windsor, aux Allemands, l’hôtel du Rhin, aux princes russes, les Champs-Élysées et le faubourg Saint-Honoré. Il apprend aux provinciaux à ne pas confondre le Panthéon avec les Invalides; le Garde-Meuble de la couronne avec la Chambre des Députés.
Il aime à cultiver le Jardin des Plantes. Là il exerce une domination cartérienne sur plusieurs animaux. Donnez-lui quelques sous, et il fera monter l’ours Martin à l’arbre;—pour deux liards de plus, il fera faire la roue aux paons. Il vous montrera aussi l’éléphant adressant sa prière au soleil... c’est-à-dire qu’il vous fera voir séparément l’adorateur et le dieu; quant au moment de la prière, il est difficile à saisir, et vous serez probablement arrivé beaucoup plus tard... à moins que vous ne soyez venu de trop bonne heure.
L’homme à tout faire se charge de retenir des places sur le devant, pour les jours de revue, de cortége, d’enterrements solennels. Comme il ne pourrait pas suffire à la besogne, il loue des enfants aux femmes de sa connaissance intime, et recommande la veille de les lui envoyer le lendemain, franco, et à domicile... chez le marchand de liqueurs.
Le grand jour a lui; la peau d’âne résonne dans tous les quartiers de la ville, et donne le signal militaire aux peaux de buffle et aux oursons (style d’état-major); autrement dit, le rappel bat. L’homme à tout faire a déjà donné l’ordre à ses jeunes recrues de s’emparer de toutes les hauteurs du terrain que le cortége doit parcourir.—Il viendra lui-même les relever de la consigne.
Il vient en effet, quelques minutes avant l’heure officielle fixée pour le défilé par troupes, et il amène avec lui un curieux, ou pour mieux dire un badaud qu’il a racolé et auquel il a promis, moyennant vingt sous, de le loger au-dessus même du premier rang; le gamin s’empresse de quitter la place qu’il a échauffée ou salie depuis le matin; le badaud débourse et travaille ensuite à se tenir en équilibre, sans balancier, sur la borne qu’il a payée, jusqu’à ce qu’un agent de police accoure lui interdire, au nom de l’autorité, cet exercice périlleux;—l’homme à tout faire a depuis longtemps disparu avec sa recette. Le badaud, tout honteux, rentre dans la foule, où il est bafoué, bousculé, honni comme il arrive à tous les gens qui ont voulu s’élever au-dessus des autres et qui sont tombés.
Notre homme est de toutes les fêtes. On vous défie de donner un bal, fût-ce au cinquième étage, sans qu’il en soit informé. Comptez sur lui. Il profitera seulement de ce qu’on ne l’a pas invité pour agir sans façon; il se présentera en veste, en casquette et sans gants: c’est lui qui saluera le premier les danseuses, et qui leur offrira le premier la main... Oui, la main droite, tandis que de la gauche il étalera sur la roue de leur voiture, afin de préserver les falbalas et les écharpes, une guenille plus sale que la boue même. Il devance en ces occasions et chasseurs et valets de pied. Il est plus hardi qu’un amant; entreprenez donc, après cela, de le renvoyer. Si vous ne le souffrez pas à la porte, il entrera dans le salon. Choisissez.
La Providence, que vous n’attendiez pas là sans doute, mais qui est partout et qui nous aime encore plus que nous ne nous aimons nous-mêmes, ne manque pas pourtant de nous gratifier d’une foule de désagréments subits, vulgairement appelés tuiles. L’homme à tout faire s’applique à redresser les torts de la Providence, sans présomption et pour un fort modique intérêt, exemple:
C’était par un de ces beaux jours d’été, comme il n’y en a plus, etc., etc., etc.: le soleil, etc., etc., etc.; la nature entière, etc., etc., etc. En quelques mots, vous étiez sorti le matin sans parapluie. Tout à coup, et le plus arbitrairement du monde, les nuages sont accourus des quatre points cardinaux et vous ont composé un horizon effroyable. Le baromètre est modestement descendu à la tempête, et déjà quelques grêlons, de la grosseur d’un très-petit œuf, confirment le présage.—Vous êtes pris au dépourvu, mais Paris est la ville des ressources, vous vous enfoncez donc sous une porte cochère, et vous laissez passer l’orage. (Les orages prennent une heure; c’est le terme moyen de leur durée depuis qu’ils sont devenus si fréquents.) Enfin le ciel s’éclaircit et vous vous croyez libre, mais voici bien un autre oubli de votre part: les petits ruisseaux ont formé (afin que le proverbe soit accompli) de grandes rivières! Essaierez-vous de vous jeter à la nage? mais vos sous-pieds! Sauterez-vous? hélas! vous ne sautez plus, vous avez du ventre. Attendrez-vous sur le bord du fleuve qu’il soit écoulé ou qu’il ait tari..... mais on va dîner. Attendrez-vous..... non, non! Voici venir l’homme à tout faire; il pousse devant lui une longue planche, dont les extrémités sont garnies, exhaussées de roulettes; il improvise, il jette un pont, et le torrent est franchi.
Passez, payez.
Dans votre reconnaissance, vous voulez tirer cinq centimes de votre poche, c’est une pièce de cinq sous qui en sort; vous en demandez la monnaie à votre libérateur; mais il n’est point agent de change, et plutôt que de prendre un escompte, il préfère garder le tout. Vous vous y prêtez de bonne grâce; vous faites une bonne action et lui une bonne journée. Votre sort est encore le plus beau.
Notre homme excelle à retrouver les chiens perdus. On dit, mais nous ne l’affirmons pas, qu’au besoin il pourrait vous prévenir, la veille, de l’heure à laquelle Azor, Braque, Bichon doivent exécuter le lendemain leur fuite ingrate. Il a l’instinct des disparitions d’animaux. Il est, particulièrement à l’égard des chiens de Terre-Neuve, ce que les chiens du mont Saint-Bernard sont par rapport aux voyageurs des Alpes. Tel est le nombre des récompenses honnêtes qu’il a obtenues pour faits de ce genre, qu’on n’ose plus donner la même épithète aux moyens qu’il emploie afin de s’en rendre digne. Voyez la noirceur et la malignité des hommes! Heureusement les animaux ont plus de reconnaissance et ils se laissent bien retrouver plusieurs fois, quand ils ont été satisfaits de la première épreuve. L’homme à tout faire ramène aussi les enfants égarés par leurs bonnes. Mais vu la délicatesse des soins qu’exige l’humanité en bas âge, et la fréquente intervention du commissaire de police dans ces sortes de services rendus à la société, il ne s’y livre qu’avec discrétion et seulement lorsque ses devoirs l’appellent à traverser les Tuileries, le Luxembourg ou la place du Château-d’eau. Et puis il a remarqué que les animaux rapportaient davantage. A quoi cela tiendrait-il?
La sollicitude de l’homme à tout faire ne se borne pas à une seule espèce du genre animal. Au printemps il va dénicher des merles, il élève des hannetons dans des chaussettes, pour les vendre quand ils seront en âge aux enfants et aux écoliers. Il teint en jaune des moineaux francs et les travestit en serins, à l’usage des vieilles propriétaires et des grisettes. Lorsque le canari frauduleux a entrepris de se soustraire, par la fuite, aux chagrins domestiques dont il est ordinairement abreuvé par le matou, l’homme à tout faire rapporte le voleur à sa maîtresse, et reçoit en échange... toutes sortes de bénédictions. Il en use peu; mais on ne sait pas ce qu’on peut devenir et voilà pourquoi il daigne accepter le suffrage des propriétaires, pour le cas invraisemblable, mais possible, où il serait contraint à élire un domicile. La prévoyance est au moins une demi-vertu!
Allez-vous me demander où il couche, l’homme qui n’a pas de domicile? Il couche où Dieu le mène, et le gîte ne lui manque pas plus que la pâture aux petits oiseaux. Un trottoir lui sert souvent d’oreiller, un parapet de canapé; il change de draps avec le printemps, car alors il va coucher sur le gazon ou dans les champs; et à la suite de ces dépenses-là, il n’a jamais de compte à régler qu’avec la préfecture.
Vous remarquerez, je vous en prie, par combien de points l’homme à tout faire est exposé à se voir confondu avec le commissionnaire du coin de la rue, et combien pourtant il s’en sépare et s’en distingue. L’homme à tout faire ne stationne jamais; il va au-devant des besoins de ses semblables; il met sa dignité à ne pas attendre. Lorsque le commissionnaire s’assujettit à l’exactitude et aux antiques traditions de la probité professionnelle, l’homme à tout faire n’est fidèle qu’à lui-même, et ne relève que de cette conscience avec laquelle il est de si nombreux accommodements. Le commissionnaire appartient à sa clientèle; l’homme à tout faire est à tout le monde. Voilà bien la vraie liberté.
Sans doute, en passant par l’indépendance, il arrive moins vite à la considération; mais la considération n’est pas ce qu’il préfère: chacun son goût.
On a bien raison de dire qu’il n’y a pas de sots métiers! Si vous saviez quelle étonnante perspicacité il a acquise ainsi. Voulez-vous la mettre à l’épreuve? Voyez: écoutez; on se presse, on crie, on jure, on s’indigne et l’on rit dans la rue. Qu’est-il arrivé? A vous qui connaissez Paris, je le donne en cent à deviner. Eh bien lui, il reconnaît tout de suite la nature d’un rassemblement populaire, il distingue au premier coup d’œil s’il s’agit de changer la forme du gouvernement ou de conspuer un ivrogne. Les agents de l’autorité en sont encore à s’enquérir des motifs de l’émeute, quand il est à l’ouvrage, lui. Il a déjà aidé à renverser un omnibus, ou relevé trois fois son semblable. Quelle est dans le premier cas son ambition? L’espoir d’une petite récompense nationale. Cela vous indigne, et j’en suis bien aise; pourquoi ignorez-vous encore la théorie des barricades. Vous ne savez pas que, dans certains moments, rien ne ressemble tant à l’action de faire cesser le désordre que l’action de le commettre; l’homme à tout faire s’utilise: voilà son opinion. Quand les insurgés s’emparent d’un coin de rue, il démolit, dépave et crie: vive la ligne! Lorsque l’armée triomphe, il démolit encore... les démolitions précédentes, il repave et crie: vive le roi! Il a vaincu, notre héros, lorsqu’il a attrapé une entorse, une égratignure au service de ses principes, une blessure enfin qu’il pourra montrer également aux amis et aux ennemis et qui lui fera obtenir, en retour, une pension ou un secours tout au moins. Ce dernier emploi de l’homme à tout faire est, après ceux de se faire écraser, et de recevoir sur son dos les malheureux qui se laissent tomber d’un ou de plusieurs étages, le plus périlleux de son répertoire. Il y succombe quelquefois, mais cela ne compte pas et il a toujours un successeur.
Il figure volontiers en qualité de témoin à charge, dans les procès politiques et autres. Ce n’est pas qu’il soit méchant, mais une bonne déposition pose bien un homme.—La police et lui ne se voient pas toujours d’un mauvais œil.
Les révolutions de la terre ne suffisent pas à l’industrie de l’individu qui nous occupe. Il se tient au courant des mouvements célestes. L’Observatoire prédit l’éclipse, notre héros l’exploite; il montre la conjonction du soleil et de la lune dans un seau d’eau fraîche; il vend aussi des verres noircis à la fumée de la chandelle et qui permettent aux yeux du dernier des mortels de contempler à leur aise les deux premiers astres du firmament.
Lorsqu’un pays renferme un grand nombre d’hommes nécessairement disponibles, et toujours prêts à mille petits dévouements, en vue d’un salaire, il est bien difficile que le sacrifice y conserve tout son prestige, et ne souffre pas des plates contrefaçons des Curtius au rabais. Les Antony, cette race autrefois magnifique et peu nombreuse d’individus à passions fortes, les Antony se trouvent maintenant partout où il y a une grande dame pour s’évanouir, et des chevaux pour prendre le mors aux dents; ces héros pullulent dans la grande allée des Champs-Élysées, au bois qu’ils profanent; ils sauvent régulièrement la vie à deux ou trois héroïnes par semaine, et ce n’est pas à l’honneur de ces femmes qu’ils en veulent, les monstres! c’est à la simple générosité du père ou du mari. Malédiction sur ces infâmes! Malgré ce nouveau travestissement, nous venons de reconnaître l’homme à tout faire. Le malheureux ne nous laissera rien. Rends-nous de grâce nos Antony; ménage au moins la poésie du bras en écharpe.
L’homme à tout faire sert parfois de sanction aux succès et aux réputations dramatiques. Il envahit dès l’aurore le péristyle des théâtres qui rêvent la vogue; c’est lui qui simule avant l’heure cette chose si agréable, si nécessaire aux entreprises, la file, la queue. Les jours de première représentation, il vous vendra un prix fou, lorsque les bureaux ne sont pas ouverts, le droit d’entrer à sa place dans la barrière, et d’aller vous faire dire au contrôle qu’il n’y a plus de billets à distribuer; il est sous-entendu que l’auteur a retenu depuis un mois, et pour huit jours, la salle entière.—Vous ne voyez pas la pièce, mais vous avez cru un moment que vous la verriez. Votre argent n’est pas tout à fait perdu.
L’homme à tout faire ne mériterait pas son nom, s’il était totalement étranger à la littérature; il n’en fait pas encore, mais il l’inspire. C’est lui qui donne au critique, au poëte descriptif l’idée de rendre compte d’un fronton, d’une colonne, d’une fontaine; l’homme à tout faire publie ensuite l’œuvre dont il a fourni le sujet: et voilà, pour deux sous, après avoir lu, la description exacte et détaillée de la superbe place Louis XV, le nom et la demeure des ornements et le détail des artistes qui la décorent. Demandez la colonne de juillet, la colonne Vendôme, avec le signalement des inventeurs; faites-vous servir.
Il édite les discours du roi, sur papier gris, et fait la réclame en criant de toutes ses forces: voilà le superbe discours en faveur du peuple français. Quel puff!
Lorsque l’imagination lui manque absolument, il se jette dans quelque métier connu: il se fait gérant, ou bien il s’enrôle parmi les balayeurs. La pelle sur l’épaule en manière de carquois; le bonnet abaissé sur les yeux, en guise de bandeau, il se transforme en Cupidon de la petite voirie.
On l’a vu se vendre... c’est bien commun, mais lui du moins il n’aliénait que sa propre indépendance; son rang, sa vie, tout était compris dans le marché: il était devenu remplaçant militaire.
Comme on ne sait pas ce qui peut arriver, l’homme à tout faire a grand soin de se munir en naissant d’une constitution athlétique. Pour ne pas laisser dépérir entre ses mains ce premier bienfait de la nature, il prend à douze ans des leçons de savate et de bâton; à trente ans c’est un querelleur formidable, et un rival toujours vainqueur; il a pris l’habitude de triompher sur toute la ligne. Mais ses principes d’obligeance reparaissent encore chez lui dans ces moments-là, et avant de démolir un homme (comme il dit), notre héros le prévient charitablement de numéroter ses membres.
Il sait par cœur le tarif des coups et blessures; il est de force à vous assommer sans vous réduire pour cela à une incapacité de travail de plus de vingt jours: voilà un véritable avantage pour vous... et pour lui que le tribunal de police correctionnelle ne peut condamner qu’au minimum de la peine. Il se contente de peu. Mais il y revient souvent.
Si nous en restions sur ces derniers renseignements, vous auriez peur désormais de vous trouver face à face avec l’homme à tout faire, et nous aurions, sans le vouloir, causé préjudice à son commerce. Or, il faut que tout le monde vive; écoutez donc le récit impartial et officiel de la dernière rencontre que nous fîmes de notre héros. C’était par une belle matinée du mois de juin. Le soleil était levé depuis longtemps, mais les concierges des jardins royaux dormaient encore; faute de jardin (même sur notre fenêtre) nous nous promenions sur le quai aux Fleurs; ce joli parterre situé entre la Conciergerie et la Morgue. Là, nous aspirions gratis mille parfums naturels, lorsqu’une femme mollement appuyée au bras d’un jeune homme nous apparut au milieu des fleurs: ils semblaient si heureux, elle et lui, qu’ils faisaient vraiment envie.
Nous sommes faible; nous les suivîmes. La femme parla d’abord: «N’est-ce pas, dit-elle, mon Paul, n’est-ce pas qu’un beau jour et le contentement donnent un bon cœur? Ce matin, je voudrais être riche et faire un heureux.» Paul, égoïste comme le sont tous les hommes, allait réclamer pour lui seul le bénéfice de cette disposition adorable.
L’homme à tout faire passa. Il venait exaucer ses vœux à elle, et Dieu apparemment le lui envoyait. Il portait une cage remplie d’hirondelles. Vous figurez-vous l’hirondelle captive, l’hirondelle des airs dans une cage d’osier?.... Comme elles étaient tristes les pauvres petites bêtes, et comme elles exprimaient noblement leur malheur par leur silence! L’hirondelle captive, ô mon Dieu! l’oiseau dont tous les chansonniers du monde ont célébré la liberté en prenant le pseudonyme du pauvre prisonnier (air tout fait). Ah! c’était un spectacle à fendre le cœur. Jugez si elle en fut émue, la noble femme. Déjà une larme tentait de s’échapper de ses jolis yeux, lorsque l’homme à tout faire s’approcha d’elle et lui dit: «Voulez-vous rendre une hirondelle à la liberté pour 2 sous?»
Comprenez-vous, une bonne œuvre pour deux sous! un élan du cœur pour 2 sous! une douce satisfaction pour 2 sous! un acte royal, une amnistie pour deux sous!
«Tenez, s’écria-t-elle avec joie, voilà cinq francs, et vos hirondelles sont à moi. A moi, non pas, mais au ciel et à la liberté.» Elle avait dit cela comme autrefois on devait entonner la Marseillaise.
Les oiseaux s’envolèrent à tire d’aile sans remercier leur libératrice; mais elle pouvait bien se passer de leur reconnaissance; son ami, son Paul venait de lui dire, de sa voix la plus douce, la plus persuasive, peut-être même la plus vraie: Je t’aime.
P. S. Nous avons le regret de vous apprendre que les oiseaux étaient apprivoisés, et qu’ils sont tous rentrés en cage.
Bernard.
LE COMPOSITEUR TYPOGRAPHE