(DES CHRONIQUES SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.)

La complainte que l'empereur fait de ses fils, de leur cruauté et du deffault de foi et de desloyauté de ses barons et de ses prélas; et parle en telle manière en sa propre personne[941].

Note 941: Dom Bouquet dit ici en note: «Cette complainte, qui est une fable, ne se trouve pas dans la vie latine de Louis-le-Débonnaire.» J'avoue que je ne vois rien de fabuleux dans cette complainte, dont l'original étoit, suivant les plus grandes probabilités, conservé dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, quand les Chroniques françoises de Saint-Denis furent rédigées, c'est-à-dire vers la fin du XIIIeme siècle. Rien n'est invraisemblable dans la narration du malheureux empereur, et l'on ne voit pas bien comment on auroit inventé un monument de ce genre deux ou trois siècles après les événements auxquels il se rapportoit? On ne le retrouve plus aujourd'hui que dans la traduction du moine de Saint-Denis, voilà pourquoi si peu de personnes en ont remarqué le caractère et discuté la sincérité.

«Je Loys, César et empereur Auguste de l'empire des Romains, par la grace de Dieu. Comme je gouvernasse le monde qui est soubmis à l'empire de Rome, et je féisse plus grant lasche[942] de justice pour miséricorde que je ne déusse vers aucuns de mes gens, ceulx meismes que j'avois ainsi laschiés et donnée la vie qu'ils avoient meffaite par droit furent de si grant cruaulté qu'ils ne s'esmeurent pas tant seulement contre moy, ains misrent mes chiers enfans en telle forsenerie que eulx-meismes gettèrent les mains à moy et me misrent en prison et mon petit fils Charlot; et ma femme Judith envoièrent en essil. Tourmenté fu et grevé par ceulx à qui je n'avoie fait nul grief; mais toutes voies portoie-je ces maulx paciemment pour ce qu'il me sembloit que la volonté nostre Seigneur me pugnesist pour mes péchiés, en telle manière. En la cité de Soissons fu amené, en l'abbaïe et au couvent Saint-Maard et Saint-Sébastien. Et pour ce qu'ils savoient bien que je amoie bien le lieu, ils se conseillèrent et cuidèrent que je me deméisse, de ma volonté, de mes armes et de mon sceptre par aventure, après si grant tribulation et si grant desconfort.

Note 942: Lasche. Relâchement.

»Et quant ils m'eurent léans mis en estroite prison, pour faire ce qu'ils avoient devant pourparlé, ils envoièrent à moy aucuns de leurs menistres, et me firent entendant que l'emperéis Judith, ma femme, estoit vestue et voilée en une abbaïe de nonnains; et disoient qu'ils cuidoient encore mieulx qu'elle feust morte. Et pour ce que ils savoient bien que j'amoie moult Charlot, mon petit fils, sur toutes créatures, me disoient-ils aussi qu'il estoit tondu et vestu comme moine, au couvent de léans. Et quant je oï ce, je ne me peus tenir de plourer; si ne fu pas merveille; car j'estoie desposé et getté hors de la dignité d'empereur, et avoie perdu ma femme et mon doulx fils. Plusieurs jours fu en telles douleurs, en cris, en pleurs; si n'avoie nul qui de riens me reconfortast, et bien sentoie que je me dégastoie tout et afleboioie durement, pour le grant courous que j'avoie; si n'avoie confort de nully fors de Dieu. Car les huis et les entrées estoient si gardées que nul ne povoit à moy venir. Toutes voies y avoit-il une petite voie estroite par quoi l'on povoit aler au couvent des frères et en l'églyse; mais elle estoit moult curieusement gardée. Lors me pourpensay que je iroie; et quant je fus là venu, je m'agenoillay devant tous les frères et leur monstray comme à sages mires la maladie dont je me douloie, et leur priay moult dévotement qu'ils feussent en oraisons pour moy envers mon seigneur saint Maard et mon seigneur saint Sébastien, et qu'ils priassent pour l'ame ma femme, car je cuidoie certainement qu'elle fu trespassée, si comme ils m'avoient fait entendant. Et les preudommes qui grant compassion avoient de ma douleur me reconfortèrent moult, et ainsi comme s'ils feussent certains des choses qui estoient à avenir, me promirent que sé je mettoie du tout m'espérance en Dieu, que j'aroie prochainement confort et médicine de mes douleurs, par les prières et les mérites des glorieux confesseurs. Et quant ils m'eurent ainsi bien réconforté, et prié pour moy, ils me ramenèrent arrière, jusques à l'uis de la prison. Ens entray, et fu dedans aussi comme devant. La nuit qui après vint, estoie en la chartre, et moult désiroie à véoir l'estoile journal[943], pour la nuit qui trop me duroit.

Note 943: L'estoile journal. Lucifer. L'étoile du jour.

»Quant ce vint après matines, si m'en entrai en une petite chapelle dédiée de la trinité qui estoit près de la prison; et demouray illec grant pièce de nuit. Si regarday par aventure parmi une fenestre, et vis l'un des sergens qui me gardoit, qui sans raison me faisoit tant de maux comme il povoit; si estoit couchié près des fondemens, dessoubs la couverture, pour garder que je n'eschapasse, parmi celle fenestre. Et quant je me perceu qu'il dormoit comme cil qui estoit ivre et plain de vin, je montai en une eschièle qui estoit en un anglet de la chapelle, et pris une corde qui pendoit à un las, et la liai à une des hantes[944] qui léans estoit pour porter les enseignes en rouvoisons[945]; puis fis un las en la corde et la gettai parmi la fenestre. Par tel engin sachai à moy l'espée de celuy qui dormoit et la jettai en un fossé plain de fange et d'ordure, qui estoit près du fondément du mur. Lors appelai le sergent par son nom et lui dis: O bon sergent et bonne guaite[946] et espérance de tous tes compaignons, dors-tu ou sé tu veilles? Et il me respondit: «Je veille, je veille. Et je luy dis: Que fais-tu? Et il me respondit: Que te chaut? Et je luy dis: Sé besoing estoit, tu n'aroies point d'espée. Lors jetta les bras à son chief et puis se leva pour querre s'espée. Lors luy redisis: Hé bon sergent, sé tu m'éusses aussi bien gardé comme tu as t'espée, je ne feusse pas or ci. Et il me respondit: quoi qu'il soit fait de m'espée, je t'ai bien gardé jusques ci si comme il m'est commandé, et garderai encore. Je lui respondis: Pour ce doncques que tu es si bonne guaite et si sage, en guerredon de ton bon service, va et si prens t'espée que tu as si honteusement perdue en ce beau lieu et net qui est tout fait pour garder armeures. Et ainsi fu le ribaut escharni, qui maint despit m'eut fait en son povoir.

Note 944: Hantes. Perches.

Note 945: En rouvoisons. Pendant les rogations. Il s'agit ici des bannières d'église.

Note 946: Guaite. Sentinelle.

»En ce jour meisme, les frères de léans qui estoient en grant paine de savoir coment ma besoigne se portoit par dehors, me mandèrent la vérité en escript, en un rollet, par Hardouin, qui, chascun jour chantoit une messe devant moy. Si ne le m'osa bailler appertement, pour ceulx qui me gardoient. Mais quant j'alai offrir à sa main[947], pour l'ame de ma femme que je cuidoie qu'elle feust morte, il m'estraint la main de lès l'autel et jetta tout bellement le rollet en un saquelet devant moy, si que nul ne l'apperceut.

Note 947: Offrir à sa main. Sans doute, déposer en ses mains une offrande.

»Quant la messe fu chantée et ils furent tous hors issus, je pris ce rollet et commençai à lire. Lors vi bien que ma femme n'estoit pas morte et que mon fils n'avoit nul mal, et que plusieurs barons se repentoient moult de ce qu'ils s'estoient vers moy fauscé, et qu'ils m'avoient ainsi relenqui.

»Et vi après qu'ils s'appareilloient durement par armes que je feusse restabli. Et tant amenda ma besoigne de jour en jour par les mérites des glorieux confesseurs, que ils parfirent bien ce qu'ils avoient commencié, si comme il apparut en la fin.

XIX.

ANNEES: 833/834.

De la repentance des barons qui contre luy furent, et de la fausse cautele des traiteurs. Coment Lothaire l'emmena à Ais-la-Chapelle. Coment les barons s'alièrent pour luy délivrer. Coment il fu laissié à Saint-Denis et il s'enfuit à Vienne, et coment il fu restabli en l'empire.

[948]La saison fu jà si avant passée que le septembre approucha. Entour les kalendes d'octobre repaira Lothaire à Soissons. Son père prinst qui estoit en l'abbaïe de Saint-Maard en estroite prison et le mena avecques lui à Compiègne. Là vindrent les messages Constantin, l'empereur des Griecs[949], Marc, arcevesque d'Ephèse, et Tules, maistre-sergent du palais[950]. A l'empereur estoient envoiés. Si luy apportoient présens; mais le fils ne voult le souffrir, ains oït les messages et receut les présens. Au parlement qui là fu assemblé se purgèrent aucuns[951] par serement et aucuns par simples parolles des cas que on leur mettoit sus. Si furent plusieurs qui avoient si grant pitié du père, qu'ils se repentoient, dont ils s'estoient consentis au fils contre luy, et estoient tous en celle répentance, fors ceux tant seulement qui la traïson avoit pourparlée. Et pour ce que les traitres se doubtoient que les choses qui estoient avenues ne se tournassent en cas contraire, ils se pourpensèrent d'un malice qui moult leur povoit valoir, ce leur sembloit. Car ainsi comme l'empereur avoit fait commune pénitence et plaine satisfaction au peuple de ce dont ils l'encolpoient, tout feust ce par faulceté, ainsi voulloient-ils qu'il féist plaine satisfaction à sainte Eglyse et qu'il méist jus les armes et baudré de chevalerie sans nul rappel, et qu'il ne feust pas tenu pour chevalier; contre le jugement des canons et des lois qui dient que nul ne doit estre puni né jugié deux fois, en un meisme cas. Pou en y eut qui ce jugement contredéist. La plus grant partie s'i accorda de parolle tant seulement, si comme il advient souvent en telles besoingnes, pour ce qu'ils n'eussent le mautalent des plus puissans. Ceste chose firent les traitres par le conseil d'aucuns évesques qui estoient parçonniers de la traïson.

Note 948: Vita Ludov. Pii.—XLIX.

Note 949: Le latin porte seulement: «Legatio Constantinopolitani imperatoris.» Cet empereur se nommoit Théophile et non pas Constantin.

Note 950: Et Tules, etc. Le latin porte: «Marcus archiepiscopus Ephesi, et protospatarius imperatoris.» La charge de protospataire (premier porte-glaive) répondoit assez bien à celle de grand écuyer, chez nos rois.

Note 951: Le latin ajoute: «Cum multi insimularentur devotionis in patrem.»

Ainsi jugièrent le preudomme qui pas n'estoit présent, et qui oncques n'avoit esté oï né convaincu du cas dont ils le jugièrent: et à ce le contraindrent que luy-meisme se déposa de l'ordre de chevalerie, et mist ses armes devant l'autel saint Sébastien le martir; et luy firent vestir une gonne[952] et puis garder comme devant en estroite prison. Après se départit le parlement droit à la feste Saint-Martin; si repaira chascun en sa contrée dolent et triste de ce qu'il estoit avenu à l'empereur. Et tout l'empire et tout le royaume de France en grant tumulte et en grant esmay. Le peuple de France et de Bourgoingne, d'Acquitaine et d'Alemagne s'assemblèrent, chascun en sa contrée, et se complaignoient ensemble de la honte et des griefs que l'en faisoit à l'empereur.

Note 952: Gonne. Robe longue. Variante du manuscrit 8299. Coulle: du latin cucullus. «Pullaque indutum veste.»

Guillaume le connestable de France et le conte Egebart travailloient moult à ce que l'empereur feust restabli. Tous ceulx qu'ils savoient de ceste volonté alioient ensemble; les contes Berart et Guérin refaisoient ainsi en Bourgoigne. Le peuple faisoient assembler et les attraioient à cest accort, les uns par promesses, les autres par beaux admonnestemens, et les autres lioient par seremens. Loys l'un des fils l'empereur qui jà estoit tourné devers son père, et qui lors demouroit en Alemaigne, et l'évesque de Mez, Dreues, qui frère estoit l'empereur, et mains autres qui là s'en estoient fouis, envoièrent le conte Huon[953] en Acquitaine à Pepin, l'autre frère, pour l'attraire à leur partie.

Note 953: Le comte Huon. Le latin édité porte: «Hugo abbas.»
C'étoit l'abbé de Saint-Quentin, fils de Charlemagne et frère de
Dreues de Metz aussi bien que de l'empereur.

[954]Quant l'yver fu trespassé et la nouvelle saison fu revenue, Lothaire prist son père et se partit d'Ais, et mut à venir droit à Paris. Parmi la terre de Hasbain trespassa, et fist assavoir à tous ceulx qu'il cuidoit que l'amassent qu'ils venissent encontre luy à Paris. Mais le conte Egebart et les autres barons de celle contrée avoient tandis assemblé grans gens. Contre Lothaire s'en alèrent pour délivrer l'empereur; si eussent encommencié ce qu'ils avoient en propos, mais l'empereur qui ce sceut regarda le peuple et le péril de luy et des autres, et fist tant à quelque paine qu'ils n'en firent plus.

Note 954: Vita Ludov. Pii.—L.

Tant chevaucha Lothaire toutes voies qu'il vint à Saint-Denis en France[955]. Pepin, qui jà s'estoit parti d'Acquitaine à grant gent, vint jusques au fleuve de Loire. Là s'arresta, car il ne put passer pour les pons qui estoient despéciés et les nefs enfondrées. Jà estoient partis de Bourgoigne le conte Warin et le conte Berart à grant compagnie de gens d'armes et estoient venus au fleuve de Marne.

Note 955: Vita Ludov. Pii.—LI.

Là demourèrent un pou en une ville qui a nom Bonnueil, pour le temps mauvais qu'il faisoit, et pour aucuns de leurs compaignons attendre. Ne sai quans jours demourèrent ainsi en celle ville et ès autres villes voisines; si estoit jà la saison vers caresme.

Quant ce vint doncques le jeudi de la première sepmaine de caresme, ils envoièrent à Lothaire en messages l'abbé Rambaut et le conte Gaucelin, et luy mandèrent qu'il leur rendist leur droit seigneur tout délivré: et sé il voulloit ce faire sceust-il qu'ils seroient pour luy envers son père, et jà pour chose qu'il eust faitte, despis ne luy en feroient, né jà n'en seroit courroucié né aménuisé de santé né de honneur; ou sé ce non, certain feust qu'ils leur seroient à l'encontre et requerroient leur droit seigneur par armes, et se combatroient à luy, sé il le convenoit faire[956], pour loyauté et pour justice à l'aide de nostre Seigneur.

Note 956: Sé il le convenoit faire. S'ils s'y trouvoient obligés.

A ce respondit Lothaire que nul ne devoit estre plus dolent de la honte né du grief du père, né plus lie né plus joyeux de son bien né de son honneur que luy meisme; né de ce ne luy en devoit-on pas mettre sus le blasme né la coulpe, pour ce qui avoit esté fait par le commun accort des anciens princes et des prélas, par lequel jugement il avoit esté déposé et mis en prison. A cette response se partirent les messages et retournèrent à ceulx qui envoiés les avoient. Mais tant leur dist[957], au départir, que le conte Guerin, Ode, Fouques et l'abbé Hue revenissent à luy pour traitier comment leur besoingne seroit faite; et commanda à sa gent qu'ils luy feissent assavoir quant ils devoient venir pour aler encontre eulx, et pour traitier de la besoingne. Mais toutes voies changea-il son propos et son conseil, quant il se fu conseillé à ceulx qui plus estoient de son cuer; car quant ce vint à lendemain, il laissa son père tout délivré à l'abbaïe Saint-Denis, et s'en ala en Bourgoingne, et chevaucha tant qu'il vint à Vienne et demoura là une pièce du temps; et ceulx qui avec l'empereur furent demourés luy admonnestoient qu'il repréist le sceptre et la couronne impériale; mais il ne le voult faire, jà soit ce qu'il eust esté déposé contre droit, jusques à tant qu'il eust esté réconcilié à sainte Église, par le ministère des évesques, ainsi comme il avoit esté dégradé. Le dimanche doncques qui après fu, fu réconcilié sollempneément par les évesques devant le maistre autel et luy ceint-on l'espée et le baudré de chevalerie, ainsi comme au commencement. Pour sa restitution, fit le peuple merveilleusement grant joie et grant léesce: meisme les élemens s'en réélescièrent, si comme il sembloit; car jusques à ce jour estoient cheutes fouldres et tempestes et si grans pluies que nul ne recordoit qu'il eust oncques si grans veues: et les vens avoient si fort venté que nul ne povoit passer les eaues, né à nefs né à bateaux.

Note 957: Leur dist: Ajoutez: Lothaire.

[958]De Saint-Denis se départit l'empereur, son fils ne voult ensuivre, jà soit ce que plusieurs luy ennortassent. Par Nanteuil passa et s'en ala à Carisi. Là attendit son fils Pepin etles barons qui séjournoient oultre le fleuve de Marne, et son fils Loys qui à luy venoit et amenoit avec luy tous ceulx qui oultre le Rin s'en estoient fouis. Si avint aussi que tous ses amis vindrent à luy, le dimanche de la mi-caresme que sainte Église s'esléesce, et que l'en chante Letare Jherusalem, en signifiant la grant joie qui là fu à ce jour. Liement et débonnairement les receut l'empereur. Moult les mercia tous, et leur rendit graces de leur bonne amour et de la foy enterine qu'ils luy avoient portée. Liement donna congié à Pepin son fils de retourner en Acquitaine. Et aux autres aussi donna congié en grant dévocion et humilité, quant ils se vouldrent partir. De France se partit et s'en ala à Ais-la-Chapelle: là receut sa femme l'empéreis Judith, que Boniface et l'évesque Rataut[959] luy eurent amenée de Lombardie, où ils l'avoient envoiée en essil, et Charles son fils qu'elle avoit tousjours avec luy. La Résurrection célébra à Ais-la-Chapelle; après la feste, s'en ala chacier en Ardaine, et après la Penthecoste s'en ala vers Remiremont pour soy déduire en chaces et eh pescheries.

Note 958: Vita Ludov. Pii.—LII.

Note 959: Ratoldus, évêque de Vérone.

XX.

ANNEE: 834.

Coment Lothaire ardi et prist la cité de Chalon, et coment l'empereur vint au secours, mais ce fu trop tart. Coment il le chaça jusques à Blois, et coment il vint à luy à merci, et coment l'empereur accusa les traiteurs par devant ses barons.

Quant Lothaire s'en fu fouy en Bourgoingne, si comme vous avez oï, le conte Lambert et le conte Mainfroy[960], qui sa partie soustenoient, furent demourer en Normandie et plusieurs autres de leur accort; la terre gardoient et la voulloient tenir à force contre l'empereur. Moult en avoit grant despit le conte Ode et mains autres de la partie l'empereur. Gens assemblèrent pour eulx chacier hors du païs et pour combatre encontre eulx, sé autrement ne povoit estre; mais ceste entreprise leur tourna à dommage et à confusion, pour ce qu'elle ne fu pas si bien né si sagement administrée comme elle deust; car leurs ennemis leur coururent sus, une heure qu'ils ne s'en prenoient garde; et ceulx qui furent esbahis de leur venue soudainement tournèrent en fuie. Là fu occis le conte Ode et Guillaume et un sien frère et mains autres de leurs gens, et ceulx qui eschaper purent par fuite et estre sauvés, s'en fouirent.

Note 960: Lambert étoit comte de Nantes, et Mainfroyon Malfredus avoit été dépouillé du comté d'Orléans en 828. (Note de Dom Bouquet.)

Ceulx qui eurent ainsi victoire demourèrent aussi comme en désespérance; et bien virent qu'ils ne povoient pas demourer illec seurement, car Lothaire leur estoit si loin qu'ils ne povoient avoir de luy secours; si se doubtoient encore assez plus que l'empereur ne venist sur eulx, ou qu'il n'y envoiast, ou qu'ils ne feussent encontrés de luy ou de sa gent s'ils se mettoient en voye pour aler à Lothaire. Pour ce se hastèrent d'envoyer à luy, et luy mandèrent la besoingne, le péril où ils estoient, et qu'il ne laissast pas qu'il ne les secourust. Et quant il oï ce, il proposa qu'il les secourroit. Le conte Warin et ceulx qui avec luy estoient garnirent en ce point la forteresce de Chalon, pour ce qu'elle leur feust refuge et deffense contre leurs ennemis, sé mestier feust. Lothaire qui ce sceut cuida là venir soubdainement, mais il ne peut à cette fois. Et toutes voies y vint-il à la fin, le chastel assist, et ardit tout quanqu'il trouva dehors la forteresce. Grant assault donnèrent ceulx de dehors, et ceulx dedens firent grant deffense. Quinze jours dura l'assault moult grant et moult aigre, et au derrenier fu la cité rendue. De trop grant cruaulté furent les vainqueurs, car ils robèrent premièrement toutes les églyses et toute la cité, fors seulement une petite églyse qui estoit fondée en l'onneur de saint George qui eschapa par miracle; car en ce point que toute la cité ardoit, la flambe qui tout dévouroit de toutes pars de la chapelle, prendre ne s'y put né nul mal ne luy fit; si ne fu-ce pas de la volonté ni du commandement Lothaire que la cité fu arse et destruite.

Tant cria la chevalerie contre Gaucelme, contre le conte Sanila et contre Madalesme, que ils eurent les chiefs coupés[961]. Et Gerberge, qui eut esté fille le conte Guillaume, fu noiée comme sorcière et enchanteresse[962]. La raison pourquoi les autres furent décolés ne savons-nous pas, car l'istoire s'en taist à tant. [963]Endementiers que ces choses advindrent, l'empereur et son fils Loys s'en alèrent en la cité de Langres; là luy furent premièrement ces nouvelles contées, qui moult le firent triste et dolent. Et Lothaire, qui ainsi eut exploité comme vous avez oï, se partit de Chalon, et par la cité d'Ostun s'en ala droit à Orléans; de là mut et s'en ala au Mans à une ville qui à nom Matulle[964]; l'empereur et son fils les suivirent à grans osts. Et quant Lothaire, qui jà avoit les sieus receus qui de Normandie s'en estoient à luy fouis, sceut que son père le suivoit, il fist tendre ses herberges assez près de l'ost l'empereur. En ce point démourèrent quatre jours, pour messages qui aloient des uns aux autres. Et la quarte nuit, Lothaire fist deslogier son ost, et commença tousjours à s'en aler de l'empereur et l'empereur à luy par une adresce, jusques à tant qu'il vint jusques au fleuve de Loire près du chastel de Blois, là endroit à une petite eaue qui a nom Cize qui chiet en Loire. Les hesberges tendirent d'une part et d'autre.

Note 961: Voici le latin édité: «Adclamatione porro militari, post
captam urbem, Gotselmus comes, itemque Sanila comes, nec non et
Madalelmus vassallus dominicus….» Gerberge étoit la femme de
Gaucelme.

Note 962: La phrase suivante n'est pas traduite du latin.

Note 963: Vita Ludov. Pii.—LIII.

Note 964: Matulle. En latin: Maduallis. On croit que c'est aujourd'hui la ville de Laval.

En ce point vint Pepin à tout grant gent à son père, et quant Lothaire sceut ce, il vit qu'il ne pourroit durer. A donc vint humblement à son père, et le père qui fu doulx et debonnaire ne luy fist autre mal fors qu'il le chastoia et reprinst de parolles. Les seremens prist de luy et de ses barons en telle seureté comme il voult, et puis le renvoia en Italie. Et pour eschiver les périls qui pourroient avenir, fist garder et fermer les destrois des montaignes et des chemins de Lombardie, que nul n'y peust passer sans le congié de ceulx qui les gardoient. Après s'en ala à Orléans; Loys son fils mena avec luy. Là luy donna congié de soy en retourner et aux autres; d'ilec s'en retourna à Paris. Après la feste de saint Martin tint parlement au palais de Attigni. Là fu ordonné coment aucunes mauvaises accoustumances des églyses et des choses communes feussent amendées; pour ce manda à son fils Pepin que toutes les choses qui avoient esté en sa terre tollues aux églyses, lesquelles luy et ses devanciers avoient données, feussent rendues et restablies sans demeure. Des messages envoia par les cités et par les abbaïes, et leur commanda que l'estat de sainte Églyse qui jà estoit déchoy feust refermé, et puis commanda aux messages qu'ils cerchassent les contrées pour les larrons et pour les robeurs, qui à ce temps faisoient moult de maulx; et, quant mestier leur serait, qu'ils appellassent en leur aide les princes et les seigneurs du païs et les hommes des éveschiés et des abbaïes pour prendre et pour chacier les maufaiteurs, et puis repairassent à luy, pour denuncier ce qu'ils auroient fait de ceste besogne, en Garmaise, où il devoit tenir parlement à l'issue de l'yver.

[965]Grant partie de cette saison demoura à Ais-la-Chapelle. Devant la Nativité s'en partit et s'en ala à Théodone, et d'ilec à Mez. Là célébra la sollempnité de Noël avec Dreues, l'évesque de la cité, qui son frère estoit. De là se partit et célébra la purification nostre Dame à Théodone. Là assembla parlement de ses barons, si comme il avoit ordonné devant.

Note 965: Vita Ludov. Pii.—LIV.

En cette assmblée fist sa complainte, devant tous les princes, des évesques qui avoient esté contre luy, et qui estoient cause de sa déposicion et de sa honte; mais aucuns s'en furent fouis en Lombardie, et aucuns, tout feussent-ils semons, ne vouldrent ou ils n'osèrent avant venir. De tous ceulx que l'empereur accusoit n'en y eut que un seul qui avoit nom Ébons[966]. Contraint fu à rendre raison de son meffait; si se complaignoit moult durement de ce, et disoit que l'en se prenoit à luy tant seulement de ce dont les autres devoient estre aussi en coulpe, et en laquele présence ce eut esté fait. A la parfin, quant la chose luy tourna à ennuy, il confessa tout plainement sa coulpe par le conseil d'aucuns évesques, et conferma par sa parole meisme qu'il n'estoit plus digne d'estre évesque né prestre, et jugea-il meisme qu'il devoit estre déposé d'office et de bénéfice, et puis bailla à l'empereur le libelle de cette sentence par les évesques meismes. Après ce fu Agobart, arcevesque de Lyon, deposé de l'arceveschié, pour ce qu'il avoit esté semons trois fois, né point n'estoit venu avant.

Note 966: Ébons. C'est le fameux archevêque de Reims.

Tous les autres évesques parçonniers de ce cas s'en estoient fouis en Italie. Le dimanche, qui fu après devant la Quarantaine, l'empereur et tout le peuple qui eurent esté à ce parlement vindrent à Mez; tandis comme l'en chantoit la grand messe, vint devant le maistre autel de l'églyse et fist lire, sur son chief, sept oroisons par sept arcevesques, en réconciliation de luy à sainte Églyse. Car ce ne suffisoit pas, si, comme il luy sembloit, il n'estoit réconcilié et restabli selon la manière qu'il avoit esté déposé; et moult en fu le peuple lie et en rendirent graces à nostre Seigneur; car ils virent qu'il fu restabli plainement en l'empire.

Après s'en retourna l'empereur et le peuple à Théodone, et le dimanche qui fu le premier jour de la Quarantaine, donna congié à chascun de retourner en sa contrée. Mais il se mut de la ville jusques à la fin de caresme et fist à Mez la sollempnité de la Résurrection. Après la Pentecoste, ala tenir général parlement en la cité de Garmaise.

En cette assemblée furent les deux fils Pepin et Loys. Lors n'entrelaissa pas l'empereur qu'il ne pensast du prouffit de la chose commune selon la coustume; car il fist avant venir les messages qu'il avoit envoyés par tout le royaume, et enquist diligeament à chascun coment ils avoient exploitié. Et quant il sceut que aucuns de ses comtes avoient esté lasches et péresceux en leurs terres garder et en prendre vengence des larrons et des malfaiteurs, il les condempna par diverses sentences, et les punit de telles sentences comme ils avoient desservi par leur paresce. ([967]Ci ne doit-on pas entendre que ce feussent comtes qui feussent princes, né hauls barons qui teinssent les comtés par héritages; ains estoient ainsi comme ballifs que l'on ostoit et mettoit à certain temps et punissoit de leurs meffais, car ils le desservoient; et si releva et adréça aucuns preudommes que ses fils avoient mal menés et grevés à tort.) Et reprist ses fils des griefs qu'ils faisoient à ceulx qu'ils devoient garder, et leur deffendit que plus ne le féissent, s'ils ne voulloient estre inobédiens à ses commandemens, et sé ils ne le faisoient il l'amanderoit selon droit jugement. Mais avant qu'il départist, on fist crier un autre parlement après Pasques à Théodone. Après ces choses, se traist à Ais-la-Chapelle pour yverner. A son fils Lothaire manda qu'il luy envoyast aucuns de ses plus nobles hommes pour traitier d'amour et de concorda entre eulx deux.

Note 967: Cette parenthèse n'est pas traduite du latin. Notre moine de Saint-Denis s'exprime ainsi pour expliquer une sévérité qui auroit scandalisé les barons du XIIIème siècle.

XXI.

ANNEES: 835/836.

De la requeste Judith l'empéreris; coment Lothaire ne put venir à son père pour sa maladie. Des chastoiemens qu'il luy manda, pour les griefs qu'il faisoit à sainte Églyse. Des messages l'apostole que Lothaire retint; de la mort des barons Lothaire, et coment l'empereur manda ses fils au parlement; et d'autres choses.

L'empéreris Judith, qui bien veoit que l'empereur afléboioit et envieillissoit trop durement, et moult se doubta et apensa que il mourroit en tel point que elle et Charlot son fils seroient en péril, s'ils ne faisoient tant vers l'un des frères qu'il feust de leur accort, de ce se conseilla aux princes et au conseil l'empereur, et ils luy loèrent que ce feust Lothaire; car il leur sembloit que ce feust le plus profitable à l'empire. A l'empereur prièrent qu'il luy envoyast les messages de paix et d'amour, et qu'il luy priast de ceste chose. Et l'empereur, qui tousjours aima paix et concorde et non mie tant seulement de ses fils, mais des étranges et de ses ennemis meismes qui aucunes fois avoient sa mort jurée, le fist volentiers. [968]Mais en ces entrefaittes vindrent à court les messages Lothaire, desquels Walle fu le souverain[969]. L'empereur leur toucha de la besoingne devant dite. Et quant elle fu affinée et accordée, l'empereur revoult estre réconcilié à sa femme et à celuy Walle premièrement; car ils avoient eue sa male volonté pour aucunes raisons dont l'istoire a dessus parlé, et tout maintenant leur pardonna tout quanqu'ils avoient vers luy mespris, et manda Lothaire son fils par ses messages meismes qu'il venist à luy, et s'il y venoit, ce seroit son preu. Arrière retournèrent les messages et comptèrent à Lothaire ce qu'il luy manda et qu'il venist à luy. Mais il ne put à cette fois pour une maladie qui le prist. Ne demoura pas puis longuement que cil Walle accoucha malade et mourut. Long-temps languit Lothaire de celle maladie. Et l'empereur, qui par nature estoit piteux et compatient, fu moult dolent quant il sceut que son fils estoit cheu en langueur. Huon, son frère, et le conte Algaire envoya pour le visiter, et voult savoir coment il luy estoit. Et leur commanda qu'ils luy rapportassent certainneté de son estat. A l'exemple du roy David, qui moult fu dolent de son fils Absalon, qui tant avoit fait de mal au père et de persécutions.

Note 968: Vita Ludov. Pii.—LV.

Note 969: Souverain, premier.

Quant Lothaire fu eschappé de celle maladie et il fu du tout guari, il fu compté à l'empereur qu'il avoit rompu la paix et la concorde qu'il avoit promise, et gastoit jà moult durement la terre de l'églyse de Saint-Pierre de Rome et occioit les hommes que Pepin, son aïeul, et Charlemaines, son père, et luy-meisme avoient receue en garde.

De ces nouvelles fu l'empereur si esmeu et si courroucié qu'il y envoyast tantost ses messages, et ne voult qu'ils eussent ou pou ou néant d'espace pour eux appareiller à faire si longue voie. A son fils manda en admonnestant qu'il ne féist né ne soufrist à faire si grant desloyauté, et luy souvinst que quant il luy bailla à garder le royaume d'Italie, qu'il luy jura la cure de l'Églyse, et il la receust en telle manière qu'il la garderoit et deffendroit vers tous adversaires, et toutes ces convenances conferma-il par son serement: et bien sceust-il que s'il le brisoit, il courrouceroit Dieu et en seroit jugé au jour du jugement. Après ce, luy manda qu'il féist garnir les trespas de quanque mestier leur seroit jusques à Romme. Car il y béoit à aler pour visiter les apostres. Et sans faille il y feust meu; mais les Normans, qui soudainement s'embatirent en Frise, luy destourbèrent celle voie. Car il convint qu'il y alast à grant ost; mais il envoia tandis messages à Lothaire, l'abbé Foulcaut et un autre abbé qui avoit nom Rambaut et le comte Richart. Et leur commanda que le comte Richart et l'abbé Foulque luy apportassent la response de Lothaire, et que l'abbé Rambaut s'en alast tout oultre pour conseil querre d'aucuns cas à l'apostole George[970], et pour luy-mesme luy faire savoir la volonté l'empereur d'aucunes besoingnes. Au mandement l'empereur respondit Lothaire que volentiers feroit rendre les choses qui auroient esté perdues ou tollues à aucunes églyses de Lombardie. Mais le commandement qu'il luy mandoit d'aucunes autres choses ne pourroit-il garder né accomplir.

Note 970: Georges. Il falloit Gregoire.

A tant s'en partirent les messages et retournèrent à l'empereur, qui jà estoit retourné luy et son ost de Frise, et avoit les Normans chaciés de la terre. En son palais de Franquefort le trouvèrent, là estoit demouré en déduit de bois tout le mois de septembre. [971]Après celle saison s'en ala pour yverner à Ais-la-Chapelle. Et l'abbé Rambaut, qui fu alé jusques à Romme, si comme il luy fu commandé, trouva l'apostole Gregoire malade de flum de sang. Et jà soit ce qu'il le laschast aucunes fois par ailleurs, il le rendoit aussi continuellement par les narilles; mais il fu si très lie de la venue du message à l'empereur, que luy meisme dist qu'il avoit aussi comme tout oublié sa douleur. Avec soy le fist mengier et luy donna grans dons. Au départir envoia avec luy deux messages qui estoient évesques, si avoit l'un nom George et l'autre Pierre. Lothaire, qui bien sceut qu'il envoioit messages à l'empereur, envoia à la cité de Bouloingne Léon, qui au temps de lors tenoit grant lieu en sa court. Les deux messages à l'apostole trouva, durement les espovanta et leur commanda qu'ils ississent de la cité. Et quant l'abbé Rambaut, qui message estoit à l'empereur, vit ce, il prist tout coiement la lettre que l'apostole envoioit à l'empereur et la bailla à un sien sergent qui la porta jusques oultre les mons, en l'abit d'un pauvre mandient de la cité. Puis se partit et repaira à l'empereur.

Note 971: Vita Ludov. Pii.—LVI.

En ce temps, avint une mortalité et une pestilence ès barons et au peuple qui de France s'en estoient alés avec Lothaire si très grande qu'elle est merveilleuse à raconter et à oïr. Car en si pou de temps comme il a des kalendes de septembre jusques à la Saint-Martin, moururent tous ceulx qui sont ci nommés: Joucelin[972], évesque d'Amiens; Élizée, évesque de Troies; Walle, abbé de Corbie; Hue, Lambert, Godefroy et les fils de Godefroy; Aginbert, comte du Perche; Bulgaire et Richart. Ce Richart eschapa premier; mais il en rechay, puis il mourut. Tous estoient de si grant affaire et si sages que l'en disoit que France estoit demourée orpheline de sens et de noblesce et de force, puis que ceulx s'en estoient partis. Après la mort de ces nobles hommes, monstra bien nostre Seigneur coment c'estoit profitable chose de garder ses commandemens; car il dit que le sage ne se doit pas glorifier en son sens, né le fort en sa force, né le riche en sa richesse[973]. Mais qui est cil qui ne se doie esmerveiller du fin cuer et de la bonne volenté l'empereur, et comme saintement et dignement nostre Seigneur le gouverna à tous les jours de sa vie, car quant il oït la mort de tous ces nobles hommes, qui pour haine de luy l'avoientdéguerpi et s'en estoient alés à Lothaire son fils, il ne s'en esjoï oncques en son cuer, né ne s'esléesça pour la mort de ses ennemis, ains commença à plourer et à batre sa coulpe[974] et à prier nostre Seigneur qu'il leur pardonnast leurs péchiés.

Note 972: Joucelin, c'est-à-dire, Josse, autrefois… C'est le Josse olim du texte latin qui a trompé notre traducteur.—Jessé avait été privé du siége d'Amiens en 830.

Note 973: Jeremie, ch. 9, v. 23.

Note 974: Sa coulpe. L'habitude de prononcer, en se frappant la poitrine, le mea culpa, avait fait confondre ce mot avec celui qui désignait la poitrine même. De la l'expression si fréquente de battre sa courpe ou coulpe.

En ce temps se rebellèrent les Bretons derechief: mais aussi légièrement furent-ils chaciés et abatus, comme l'empereur mist s'espérance à cellui que l'en dit: biaux Sire Dieu, tu as povoir quant tu veulx[975]. En ce temps environ la Chandeleur, assembla l'empereur grant parlement à Ais-la-Chapelle et meismement d'évesques; là fu ordonné de l'estat de l'Églyse. Et fu faite la complainte des rapines et des griefs que Pepin et les siens avoient faits aux églises. Pour ce fut ordené que Pepin et sa gent feussent admonnestés à com grant péril des ames ils avoient tollues et ravies les choses des églyses. Si tint ceste admonicion bonne fin; car Pepin et sa gent receurent débonnairement l'admonnestement l'empereur, et obéit volontiers à son père; car il rendit aux églyses leurs biens et leurs possessions, et conferma la restitution par son séel, et voult que sa gent se tenissent dès lors de telles rapines.

Note 975: Sagesse, c. 12, v. 18.

[976]Après cestuy parlement, en fist l'empereur assembler un autre ou temps d'esté, en la contrée de Lyon en un lieu qui s'appelle Stramat[977]. A ce parlement vinrent ses deux fils Pepin et Loys. Lothaire n'i fut pas, car il estoit encore trop foible après sa maladie. En ce parlement furent débattues les causes de l'églyse des arceveschiés de Lyon et de Vienne qui estoient vagues et sans pasteurs; les évesques qui semons estoient au parlement s'en estoient destournés, si comme l'évesque Agobars et Bernart, arcevesque de Vienne. Ce Bernart y vint toutes voies, mais il s'en refouyt tantost; si ne fu pas ceste besoingne parfaite pour ce que les prélas n'estoient pas présens.

Note 976: Vita Ludovici Pii.—XLII.

Note 977: Stramat, en latin Stramiacum. C'est aujourd'hui Crémieux.

En ce parlement fu aussi plaidoié et débatu la cause des Gotiens qui estoient divisés en deux parties; car l'une soustenoit la partie Berart et l'autre celle de Berengier, le fils le comte Huironne[978]. Et ceste cause fu terminée par une aventure qui advint; car celluy Berengier mourut. Et la seigneurie et le povoir demoura toute à Berart.

Note 978: Huironne. Le latin porte: H. Turonici quondam comitis filius.

XXII.

ANNEES: 838/839.

De la comète qui apparut. Coment l'empereur donna à Charlot, son petit fis, partie de l'empire, dont les frères furent moult courouciés. Coment il le couronna. De la complainte du peuple contre le comte Berard. Coment il donna grant terre à Lothaire, pour ce que il feust garde de son fils Charlot, et coment Loys ostoia contre son père.

Après ce parlement et ces choses, se départirent tous, et donna l'empereur congié à ses fils; en chaces de bois se déporta vers le mois de septembre; vers la Saint-Martin se traist vers la Chapelle pour yverner. Tout cet yver y demoura et y célébra la sollempnité de Noël et de Paques. [979]Lors apparut au ciel un signe espouvantable que l'en nomme l'estoille comète; si dient les astronomiens qu'elle signifie mort de princes. L'empereur qui l'estudioit volentiers en telles choses, l'apperceut premièrement: tantost fist venir devant luy deux clercs qui de cel art savoient, et leur demanda qu'il leur sembloit de ce signe? L'un de ces deux clercs fu celluy qui ceste histoire escript, si comme il dit là endroit. Lors luy dit le clerc qu'il attendist la response de luy de ce qu'il demandoit, jusques à lendemain qu'il auroit mieux l'estoille pourveue et la signification congnue; et l'empereur cuida, si comme il estoit voir, qu'il ne luy déist fors pour passer temps et pour ce qu'il avoit paour que il ne feust contraint à respondre telle chose dont l'empereur fu courroucié. Lors luy dit: «Va tost sur les murs de ce palais et me saches à dire la vérité de ce que tu auras veu; car je sai bien que c'est l'estoille et le signe dont nous avons aucunes fois parlé. Va doncques, et si m'en saches à dire ce qu'il t'en semblera.»

Note 979: Vita Ludovici Pii.—LVIII.

Adont luy respondit le clerc, quant il eut celle estoille veue; aucunes choses dist et d'aucunes se tut. Et l'empereur qui bien s'en apperceut luy dit lors: «Une chose y a, dont tu ne parles mie. Car je scay bien que ce signifie mort de princes et mutacion de règne.» Le clerc luy mist avant l'authorité du prophète pour lui appaisier, qui dist ainsi: N'aies paour des signes du ciel qui les gens espouvantent[980]. Et l'empereur respondit par grant sens et par grand fermeté de cuer et de foi: «Nous ne devons,» dit-il, «nulle riens doubter tant comme celluy qui créa l'estoille. Et nous-mesmes ne povons pas assez louer né merveiller sa débonnaireté qui nous daingne admonester par tels signes, pour que nous qui sommes pécheurs et sans repentance, nous retraions de nos péchés. Et pour ce que ce signe touche moy et tous les autres, chascun se devroit efforcer de sa vie amender, que nos péchiés ne nous tollent à avoir sa grace et sa miséricorde.» Quant il eut ce dit, il demanda le vin[981], si but; et puis tous les autres. Presque toute celle nuit veilla en prières et en oroisons. Au matin appella les ministres du palais et leur commanda que l'en donnast aux moustiers et aux povres, aux moines, aux chanoines et aux autres gens de religion. Messes fist chanter à tant de prestres comme l'en peut trouver. Si ne se doubtoit pas tant de luy come de l'estat de Sainte Églyse qu'il avoit à garder.

Note 980: Jeremie, chap. 10, v. 2.

Note 981: Il demanda le vin. Le latin dit: «Paulisper mero induisit.» C'est bien là le vin du coucher; sorte de collation que nos pères faisoient avant de reposer, et dont il est si souvent parlé dans les Chansons de geste.

Après ces choses, s'en ala pour chacier en la forest d'Ardaine. Et, ainsi comme l'en disoit, toutes les choses que il voult ordenner et faire en ce temps luy vindrent à bonne fin[982]. Le mois d'aoust approchant, fu à Ais-la-Chapelle. Là donna une partie de l'empire à Charles son fils, en la présence des ministres du palais et des contes palazins qui là furent assemblés. De ce furent moult courrouciés les autres frères quant ils le sceurent. Pour ce firent parlement ensemble; mais quant ils virent qu'ils ne le pourroient pas contredire, ils faingnirent et souffrirent ce que l'empereur avoit ordonné. Ainsi demoura le père tout cel esté. Quant ce vint vers le septembre, il assembla parlement vers la ville de Carisi; là vint son fils Loys du royaume d'Acquitaine, et fu présent à celle assemblée. Avant que le parlement départist, fist l'empereur chevalier son fils Charles, et le couronna et vestit de garnemens royaux, et luy donna Neustrie que Charles, son aïeul[983], avoit tenue. Tant comme il put s'efforça de garder la paix entre ses fils.

Note 982: Vita Ludovici Pii.—LIX.

Note 983: Son aïeul. «Quam homonymus ejus Karolus….»

Après, donna congié à Loys de retourner en Acquitaine, et Charlot envoia en la partie qu'il luy avoit donnée. Mais avant qu'il se partist du père, les barons de Neustrie qui là estoient luy firent feaulté et hommage. Et ceulx qui pas n'estoient là luy firent autel serment quant il fu retourné en son royaume.

En ce temps vindrent à cour presque tous les plus nobles d'Espaigne[984]. Tous se plaignoient de Berart, le duc de ces parties, et disoient qu'il tolloit aux hommes et aux églyses leurs biens sans raison, tout à sa volenté. Pour ce, requeroient à l'empereur, qu'il les receust en sa garde et après y envoiast tels qui fussent si sages et si forts qu'ils rétablissent les choses tollues aux l'églyses et aux peuples, et féissent tenir et garder les anciennes coustumes et lois du païs. Volontiers s'accorda l'empereur à ceste requeste. Pour ceste besoingne furent esleus le comte Donnat, le comte Boniface et l'abbé de Flavigni. A tant se départit de là l'empereur et s'en ala chacier en bois vers le septembre, si comme il avoit accoustumé; vers yver se retraist vers Ais-la-Chapelle.

Note 984: D'Espaigne. «Penè omnes Septimaniæ nobiles.»

Quant le fort yver fu passé[985], droit ès kalendes de janvier, l'estoille comète apparut au ciel au signe de l'Escorpion. En pou de temps après mourut Pepin, l'un des fils l'empereur, l'empéreris Judith ne mist pas en oubli la besoingne qu'elle avoit encommenciée; car si comme nous avons jà dit, elle s'estoit conseilliée au conseil du palais, coment elle auroit en son aide l'un des fils l'empereur. Après la mort du père, derechief s'en ala aux barons et les pria de ceste besoingne. Et ils prièrent à l'empereur qu'il envoiast querre Lothaire, et luy mandast qu'il venist à luy par telle condicion que s'il voulloit amer et garder Charles, son frère, sceust-il certainement qu'il luy pardonneroit bonnement quanqu'il avoit oncques vers luy meffait, et qu'il luy donroit encor moitié de l'empire, fors Bavière tant seulement. Ceste chose pleut à Lothaire et à sa gent, et luy sembla que c'estoit son preu. [986]Après Pasques vint à son père en la cité de Garmaise, Le père le receut liement luy et sa gent. Largement leur fist livrer et administrer quanque mestier leur fu. Et l'empereur luy dist qu'il luy tiendroit volontiers ce qu'il luy avoit promis; et que dedens trois jours seroit conseillé et avisé, entre luy et sa gent, coment l'empire seroit départi et devisé, en telle manière toutes voies que luy et Charles auroient avantage de prendre avant à leur choix. Et Lothaire eut conseil qu'il s'accorderoit à ce; mais que l'empereur devisast l'empire à sa volenté. Toutes voies, disoit-il bien que ceste particion ne pouvoit estre égaument faite, pour ce que l'on ne savoit pas né les lieux né les régions. Lors départit l'empereur l'empire au mieux et au plus justement qu'il peut en deux parties, fors le royaume de Bavière qu'il eut donné à Loys son autre fils. Les barons et le peuple appella. A Lothaire donna tout le royaume d'Austrasie, si comme il se comporte jusqu'au fleuve de Meuse. Et l'autre partie de deçà devers occident donna à Charles, son petit fils; et confirma ceste partition par ses parolles, devant les barons et devant tout le peuple. Si lié estoit de ces choses qu'il avoit ainsi ordonnées, qu'il en rendit graces à nostre Seigneur et admonnestoit ses fils qu'ils s'entramassent entièrement, et se gardassent l'un l'autre. Et à Lothaire pria et commanda qu'il eust grant cure de son frère et qu'il luy souvenist qu'il estoit son père; et à Charles commanda qu'il luy portast honneur comme à son père espirituel et comme à son ainsné frère.

Note 985: La plupart des leçons latines portent hieme transactâ; mais Dom Bouquet a judicieusement préféré celle de quâ hieme.

Note 986: Vita Ludovici Pii.—LX.

Quant le père qui tousjours ama paix eut ainsi fait paix et amour entre les frères et entre les barons à son povoir, il donna congié à Lothaire de retourner en Italie. Mais avant luy donna de grans dons et sa benéiçon. Et si luy admonnesta qu'il gardast sa loyaulté et ce qu'il luy avoit promis. Tout cel yver demoura à Ais-la-Chapelle et célébra la Nativité et la Résurrection avant qu'il s'en partist. [987]Moult porta grief ceste partition Loys, le roi de Bavière. Ost assembla et saisit toute la terre delà Rin. L'empereur, qui ces nouvelles oït, le souffrit jusques à Pasques. Tantost après la feste esmut son ost et trespassa le Rin et la cité de Maïence et ala jusques à Tribure[988]. Là demoura un pou pour accueillir et pour attendre son ost. Lors s'en partit et vint jusques à la cité de Bodomat[989]. Là vint à luy son fils moult humblement quelque grief qu'il en eust; des parolles du père fu blasmé et repris; et luy recongnut qu'il avoit mal fait et promist qu'il amenderoit tout. Et le père qui tousjours fu doulx et débonnaire luy pardonna tantost. Avant le chastia et reprit de parolles dures si comme il l'avoit desservi; après le blandit et assouagea de belles paroles. A tant luy donna congié de retourner en Bavière. Et l'empereur se mist au retour; le Rin passa et entra en Ardaine pour chascier, si comme il avoit accoustumé en celle saison.

Note 987: Vita Ludovici Pii.—LXI.

Note 988: Tribure, ou Tribourg. Entre Mayenne et Oppenheim,
au-delà du Rhin.

Note 989: Bodomat. Latin: Bodomia. Il y avoit dans ce lieu de
Germanie un palais de nos rois.

XXIII.

ANNEES: 839/840.

De la discorde des barons et du peuple du royaume d'Acquitaine. Du parlement que l'empereur tint à Chalon, de l'ordonnance du royaume d'Acquitaine, et de l'estat de sainte Églyse. Coment son fils Loys esmut de rechief ses osts contre luy; de la maladie qu'il en eut et de son mautalent; et coment il accoucha au lit de la mort en la cité de Maïence.

Encore se déportoit l'empereur en chaces et en gibiers, quant certaines nouvelles luy vindrent d'Acquitaine par messages qui à luy venoient; et affirmoient, ce qui voir estoit, que une partie des plus nobles hommes de la terre attendoient son ordonnement et sa sentence du royaume d'Acquitaine; et les autres estoient courrouciés de ce qu'ils avoient oï dire qu'il avoit donné son royaume à Charles, son mainsné fils. Et pour ceste besoigne vint à luy Ébroin, l'évesque de Poitiers, et luy dist que luy et les autres des plus grans hommes du royaume d'Acquitaine attendoient à oïr sa volenté, et estoient tous près d'accomplir son commandement; si estoient en ceste volenté et en ceste ordonnance les plus grans du païs, si comme luy-meisme, le comte Regnault, le comte Gérart, qui gendre estoit Pepin, le comte Rothaire et mains autres qui estoient de leur volenté. Mais l'autre partie du peuple et meismement Emein, le plus grant et le plus chevetain, n'estoient pas de celle volenté, ains avoient prins l'enfant Pepin, son nepveu, pour ce qu'il devoit estre droit hoir du royaume; et s'en aloient par toute la terre et mettoient toutes leurs cures en faire rapines; et pour ce prioit l'évesque Ébroin à l'empereur pour Dieu qu'il méist hastivement conseil en ceste besoigne, et venist tost au païs, et ordennast du royaume à sa volonté avant que ceste pestilence moutepliast plus. L'empereur regracia moult l'évesque Ébroin pour sa bonne volenté et pour sa loyaulté et tous les autres aussi qui à son accort se tenoient. Arrière les renvoia et manda aucuns qu'ils feussent à luy à Chalon en Bourgoigne au mois de septembre, car il proposoit à y faire parlement. Si ne doibt-on pas cuider que l'empereur eust courage de l'enfant Pepin son nepveu deshériter. Mais il voulloit mettre conseil en sa besoigne et chacier et reprendre la légièreté des gens du païs, car il cognoissoit leur manière et leur desloyauté comme cil qui avoit esté norri au païs; et sçavoit qu'ils estoient gens où il n'avoit point d'espérance de seureté. Et pour ce qu'ils peussent corrompre et convertir les mauvaises meurs, Pepin son frere, le père de l'enfant, chacièrent-ils au commencement hors du royaume ceulx que luy-meisme avoit là envoiés pour luy garder et enseigner, ainsi comme ils avoient esté baillés à luy-meisme au temps Charlemaines son père. Et quant ils les eurent hors boutés, si s'abandonnèrent à faire leurs grans desloyautés parmi le royaume, toutes rapines et homicides si comme il est apparent, et comme savent ceux qui encore sont vivant. En toutes manières voulloit que l'enfant feust saintement nourri et enseigné, si qu'il peust prouffiter à soy et aux autres. Si luy souvenoit de cil qui ne vouloit donner terres à ses fils tant comme ils estoient jeunes; et quand on luy en parloit, il se excusoit en telle manière: «Je ne suis pas tant esmeu par envie contre mes enfans que j'ay engendrés de moy, que je veuille qu'ils ne soient à grant honneur. Mais pour ce, je scai bien que l'on admoneste légièrement à si jeunes gens de faire cruaulté, et ceux qui sont jeunes volontiers si accordent et assez légièrement.» Vers le mois de septembre s'en alla l'empereur à Chalon. Là assembla parlement si comme il avoit ordenné. Là fu traitié des besoignes de sainte Église et des besoignes du royaume communes et privées.

Après ce entendit et ordenna du royaume d'Acquitaine; de la cité de Chalon se partit, si estoit Loys avecques luy, l'emperéris Judith et Charles son fils, à grans compaignies de princes et de peuple. Le fleuve de Loire trespassa et s'en ala à Clermont en Auvergne. Là furent venus ses amis et ceulx qui loyauté luy portoient. Liément et débonnairemient le receurent. Et puis voult qu'ils féissent serement de loyauté à Charles son fils. Aucuns de ceulx qui ne voulloient avant venir fist prendre pour ce meismement que ils ne voulloient avant venir, ains alloient entour la route, espiant et faisant toultes et larrecins quant ils povoient. Jugier les fist et justicier selon les loys. Tant demoura au païs pour ordenner des besoignes du royaume que la Nativité approucha. La feste fist en la cité de Poitiers.

[990]La meisme nuit vint à luy un messagier qui luy apporta nouvelles que son fils Loys avoit assemblé Saisnes et Thoringiens, et estoit entré moult esforciement en Alemaigne. De ces nouvelles fu l'empereur si troublé, qu'il en receut en soy une maladie, car il estoit de grant aage et de fleumatique complexion, qui plus habunde en yver que en esté. Si avoit autres enfermetés dedans le corps et la douleur des nouvelles qui moult le tourmentoient, jà soit ce qu'il feust débonnaire oultre manière d'homme. Mais le grant cuer de luy qui oncques ne fu pour nulle adversité brisié, et ce qu'il véoit sainte Églyse troublée et le peuple crestien en persécucion, le fist fort à souffrir toutes adversités pour l'amour de nostre Seigneur.

Note 990: Vita Ludovici Pii.—LXII.

Quant ce vint vers le caresme, que les saintes jeunes durent commencier, il appareilla son ost pour ostoier en Alemaigne contre son fils Loys. Si le grevoit plus pour ce qu'il souloit tout ce saint temps despendre en matines et en jeunes et en oraisons et aumosnes; et il le convenoit ostoier et chevauchier en armes par le païs, né ne voulloit avoir un seul jour de repos pour la cure qu'il avoit de sainte Églyse ramener à pais et à concorde. Car il faisoit à l'exemple du bon pasteur qui pas ne doubte à abandonner son corps à martire pour la délivrance de ses ouailles: dont l'en ne doibt pas doubter qu'il ne ait les mérites receues, quant le souverain des pasteurs promet grant loier à ceulx qui ainsi travaillent pour l'amour de luy. A Ais-la-Chapelle s'en vint à grant travail de son corps et meismement pour la maladie qu'il sentoit. Droit à la sollempnité de Pasques vint là. Après la feste, se mist à la voie pour accomplir la besoigne pour quoi il estoit meu: le Rin trespassa et s'en alla en Thoringe, où il avoit entendu que Loys estoit. Mais quant il sceut que son père venoit si efforciement, il ne l'osa attendre, ains se mist à la fuite par Esclavonie, et par là retourna en Bavière. Et l'empereur assembla parlement en la cité de Garmaise. Si envoia endementiers en Italie à son fils Lothaire, et luy manda qu'il venist à son parlement pour traitier de ce et d'autres choses. Charles son fils et l'emperéris estoient demourés en France, et conversoient adoncques au royaume d'Acquitaine.

Incidence. Droit en ce temps fu éclipse de soleil universel, tel que entre l'éclipsé et la nuit n'a voit point de différence. Et jà soit ce qu'il feust[991] doulx et débonnaire selon nature, si eut-il fin triste et douloureuse. Car il fu par ce signifié que celle grant lumière qui luisoit au monde dessus le candelabre, se devoit départir en ténèbres et en tribulations. Car il commença lors à afleboier et à perdre le boire et le mangier, puis à sangloter et à souspirer et à deffaillir du tout. Et quant il se sentit ainsi en foible point, il commanda que on lui tendist ses paveillons en une isle de lès la cité de Maïence. Lors si defaillant fu de ses membres qu'il accoucha du tout au lit.

Note 991: Qu'il feust. Que l'éclipse.

Qui pourroit raconter la cure qu'il avoit de sainte Églyse et la joie qu'il avoit quant il la véoit en bon estat, et la douleur aussi et la compassion qu'il avoit de sa tribulacion? Qui pourroit nombrer les larmes qu'il respandoit en priant nostre Seigneur pour le confort de sainte Églyse? Il ne se doutoit pas pour ce qu'il trespassoit de ce siècle, mais pour les tribulacions qu'il sentoit qui estoient à venir après sa mort, et disoit en se complaignant: «Las pourquoi est ma vie fénie en telle tribulacion et en telle persécution de paix et de concordance.» Là estoient présens mains vaillans prélas pour lui reconforter et mains autres sergens nostre Seigneur. Entre les autres estoit Henry[992], arcevesque de Trèves; Othogaire, arcevesque de Maïence, et Dreues son frère, arcevesque de Mez, et arcichapellain du palais. Et en tant comme il estoit plus son prouchain, de tant se fioit-il plus en luy; c'estoit celluy à qui il se confessoit chascun jour, à qui il offroit à Dieu le sacrifice de vrai cuer contrit. Par quarante jours ne prist oncques aultre viande que le corps du Sauveur, en regraciant et loant la justice de nostre Seigneur, et en disant: «Sire Dieu, tu es juge droiturier; car pour ce que je n'ai pas jeuné la quarantaine, je te rends orendroit ces jeunes commandées.

Note 992: Henry. Le latin peut-être corrompu ou mal édité porte: Heti.

XXIV.

ANNEE: 840.

Coment l'empereur fist aporter tous ses joiaus devant luy pour départir aux églyses. Coment il donna sa couronne et s'espée à Lothaire, pour ce qu'il amast et soustenist Judith sa femme et Charles son fils. Comment il se complaint de son fils Loys. De son trespassement, et coment Dreues son frère, évesque de Mez, fist le corps porter à Mez, et noblement ensépoulturer en l'églyse Saint-Arnoul.

Lors commanaa à Dreues, son frère, qu'il féist venir devant luy tous les chambellens du palais et les menistres, et voult que tous ses joyauls et ses meubles feussent escris, en quelque chose que ce feust: en escrins, en or, en couronnes ou en pierres ou en armes, en livres, en vaisseaux et en draps de soie ou en ornemens d'églyses. Pour ce le faisoit qu'il voulloit savoir qu'ils pourroit donner aux églyses, aux povres et aux menistres du palais; et, au derrenier, que il pourroit donner à ses deux fils Lothaire et Charlon. A Lothaire donna sa couronne et s'espée par telle condicion qu'il portast foy et loyauté à sa femme Judith et à Charlon son frère, et qu'il luy laissast en paix sa partie du royaume, telle comme il luy avoit donnée devant les princes du palais, ainsi comme luy-meisme estoit tenu à tenir et à garentir par son serement.

Après ce qu'il eut ainsi ordenné de toutes ces choses, il rendit graces à Dieu de ce que riens propre ne luy demouroit. Son frère, l'évesque Dreues, et les autres prélas qui présens estoient, regracioient Dieu de ce qu'ils véoient la fin du saint prudomme en telle dévocion et en telle persévérence, sacrifiant à Dieu en vraie pacience les tribulations de ce siècle. Si devoit avoir bien telle fin, car il avoit tousjours eue vie aournée de vertus. Mais une chose y avoit qui un petit troubloit leur joie, car ils se doubtoient qu'il ne voulsist son cuer apaisier envers Loys son fils, qui tant de tribulacions lui avoit faites. Car ils savoient bien qu'il l'avoit tant de fois courroucié et meismement en la fin de sa vie qu'il en avoit grant ire et grant douleur au cuer. Toutes voies se fièrent tant en la pacience de son doulx cuer qui oncques pour nulle adversité n'avoit esté brisée qu'ils essaièrent légièrement sa pensée par l'évesque Dreues son frère: car il ne voulloit refuser de nule chose qu'il voulsist.

Et quant l'évesque Dreues luy eut son fils ramerteu, il monstra premier par semblant l'amertume et la douleur de son cuer. Mais après quant il fu revenu petit à petit à sa pensée et il se fu efforcié de parler tant comme il put, il commença à raconter et à nombrer les angoisses et les maulx qu'il luy avoit fais et puis les mérites qu'il avoit desservis à faire telles choses contre nature et contre le commandement nostre Seigneur. «Mais pour ce,» dist-il, qu'il ne peut à moy venir, pour faire satisfaction en tesmoing de Dieu et de vous qui ci estes présens, je luy pardoing tout quanqu'il m'a meffait. Mais à vous,» dist-il, appartient de luy amonnester que sé je luy pardone ce qu'il a tantes fois vers moy mespris, toutes voies n'oublie-il pas les travaulx et les griefs qu'il m'a fais à la fin de ma vie qui m'ont mené à la mort. Et qu'il n'oublie pas aussi ce qu'il a petit prisié et mis en despit les commandemens de nostre Seigneur qui commande qu'on porte honneur à son père et à sa mère.» [993]Après ces parolles il commanda que l'en chantast Vigiles devant luy; si estoit samedi au soir. Et puis commanda que l'en le seignast du signe de la sainte croix. Luy-meisme prist la croix et fist signe sur son front et sur son pis. Et quant il estoit las, il faisoit signe à l'évesque Dreues, son frère, qu'il le préseignast.

Note 993: Vita Ludov. Pii.—LXIV.

Toute celle nuit demoura si foible que nulle vertu corporelle n'estoit en luy, mais tousjours avoit pensée saine sobre et attemprée et certaine mémoire de sens naturel. Et au dimanche au matin commanda qu'on appareillast pour chanter messe; et voult que l'évesque Dreues son frère la chantast. Après la messe receut son Sauveur, et en un petit galice un pou de son précieux sang. Lors pria son frère et tous les autres qu'ils allassent mengier, et dist qu'il attendroit bien tant qu'ils feussent revenus.

Après quant ils eurent mengié et ils furent revenus, il sentit que l'eure de son trespassement approchoit. Il joingt le pouce au doi et fist signe à Dreues, son frère, qu'il s'approchast de luy, car il faisoit adès[994] ainsi, quant il le voulloit appeler. Quant luy et tous les autres prélas se furent approchés de luy, il leur requist par signes et par parolles telles comme il put qu'ils li donnassent leur benéiçon. Quant ce vint à celle heure que l'ame se dut départir du corps[995], il tourna sa face à senestre partie, et à toute la force du corps qu'il put en soy trouver, par manière de grant indignacion, il dist: Huz! huz![996] qui vault autant à dire comme hors, hors: dont il appert que il vit le diable à celle heure; de laquelle compaignie il n'eut oncques que faire né mort né vif. Après ce, retourna sa face à destre partie et puis si leva les yeulx vers le ciel; et de tant comme il regardoit plus horriblement à la senestre partie, de tant regardoit-il à la destre plus liement, en telle manière que entre luy et un homme qui rit n'avoit point de différence.

Note 994: Adès. Toujours.

Note 995: Le texte latin ajoute: Ut plures me retulet.

Note 996: Huz. C'est, je pense, l'interjection dont on se sert encore pour faire avancer les bêtes de somme. Hu! lequel mot, suivant le latin, significat foras, foras.

En ceste manière trespassa de ceste mortelle vie à la joie de paradis si comme l'en croit certainement. Car (ainsi comme un sage maistre dit) cil ne peut mauvaisement mourir qui tousjours a bien vescu. Le jour de son trespassement fu en la douziesme kalende de juillet. Le temps de sa vie soixante-quatre ans. Le temps du royaume d'Acquitaine trente-sept ans. Le temps de son empire vingt-sept ans. Le temps de l'incarnation huit cent quarante.

Quant il fu trespassé, Dreues son frère, l'évesque de Mez, et les autres prélas, les abbés, les comtes et les barons[997] qui là estoient présens, prindrent le corps et le firent mettre en terre à Mez à grant procession du clergié et du peuple: en l'églyse Saint-Arnoul le fist son frère enterrer honnourablement avec sa mère, la royne Hildegarde, qui léans estoit ensépulturée.

Note 997: Les barons. «Wassis dominicis.»

Au temps de cestuy empereur furent apportées les reliques en France de saint Ypolite et de saint Tiburce, et mises honnourablement en l'églyse Saint-Denis en France.

CI FINENT LES GESTES DU DEBONNAIRE ROY LOYS, ET LE SECOND VOLUME DES GRANDES CHRONIQUES.