III.
ANNEE: 768.
Des quatre dernières batailles que il eut en son temps.
[246]La sixième de ses batailles fu contre les Baviers. Celle fu tost commencée et tost achevée. L'orgueil et la discorde[247] du duc Thassille fut cause de cette guerre, et ce fist-il par l'ennortement de sa femme qui estoit fille du roi de Pavie Desier que le roy avoit envoyé en essil. Ainsi cuidoit venger son père par son mari. Et pourcequ'il savoit bien qu'il ne suffisoit mie à guerroier à si puissant, il fist alliance à une manière de gens qui sont appellés Huns. Le roy vint contre luy à grand ost, mais le duc vint à lu y à merci quand il vit qu'il ne pourroit durer. Tels ostages livra comme le roy demanda: entre les autres un sien fils qui avoit nom Theodones. Là jura le duc que jamais contre luy ne seroit, pour nulle chose que l'en luy sceust dire.
Note 246: Tous les manuscrits continuent ce titre de la manière suivante: Et comment il escrut et mouteplia en son temps, et de l'amour que li roys paiens avoient en lui, et de l'onneur que il li portoient en leurs lettres, et des grans présens que il li faisoient en son temps. Mais on ne trouve rien de toute cette partie du texte d'Eginhard, dans le cours du chapitre. Les réviseurs de la traduction l'auront supprimé parce qu'on revoit les mêmes détails dans le troisième livre.
Note 247: Eginh. vita. C. M.—XI.—La discorde. Latin: Socordia. C'est plutôt: La lâche trahison.
En cette manière fu cette guerre fenie briefment, que l'en cuidoit que longuement deust durer. Le roy manda le duc en pou de temps après, né puis ne le laissa arrière retourner. Cette duchée de Bavière né fu puis tenue par duc, ains fu gouvernée par conte. Avant que le roy retournast de cette voie, il mist bones et devises par le cours d'une eaue entre les Baviers et les Alemans[248].
Note 248 Cette dernière phrase est ajoutée d'après celle-ci de la chronique de Sigebert: «A° DCCLXXXIX, Karolus Coloniæ super Rhenum pontes duos construxit et muniit.»—Bones et devises; bornes et séparations.
[249]La septième bataille que il emprist fu vers les Esclavons. En cel ost furent les Saisnes en l'aide du roy, avec les autres nations qui à luy obéissoient, jà soit ce qu'ils ne le féissent pas de bonne volonté. Car ils le faisoient plus par crainte que par amour. La raison pour quoi le roy emprist cette guerre contre les Esclavons fu pourcequ'ils grevoient les Abrodiciens[250] qui aux François s'estoient aliés long-temps devant; pour ce sembloit au roy qu'il fust tenu à leur aider contre leurs ennemis, et si en estoit encore plus esmeu, pource qu'ils ne vouloient cesser à son mandement.
Note 249: Eginh. vita. C. M.—XII.
Note 250: Abrodiciens. Les Abodrites, ou Obotrites, avoient pour ville principale Mecklenbourg.
En ces parties couroit un bras de mer qui vient de la grant mer d'Occident et court droit vers Orient; si est si long que nul n'est certain de sa longueur. En aucuns lieux à cent milles de large, en aucuns mains[251]. Sur ce bras de mer habitent moult de manières de gens, Thamsiens, Soionois[252], que nous appellons Normans. Ceulx tiennent le rivage et les isles, par devers Septentrion; ceulx de par deçà tiennent les Esclavons et les Haistes. De toutes ces manières de gens sont plus nobles et plus puissans les Esclavons ausquels le roy appareilloit bataille; contreulx se combatit et les chastia si et dompta à sa première venue qu'ils n'osèrent plus rien faire contre sa volonté.
Note 251: Les pas d'Eginhard sont ici assez mal traduits. «Longitudinis quidem incompertæ, latitudinis verò quæ nusquàm centum millia passuum excedat, cùm in multis locis contractior inveniatur.» La plupart des leçons portent même cent mille lieues de large, et Dom Bouquet a suivi ce mauvais texte. Au reste, la mer Baltique a plusieurs fois, comme on sait, une largeur de deux cent mille pas.
Note 252: Thamsiens, Soionois. Latin: «Dani ac Sucones quos
Nordmannos vocamus.»
[253]Après ceste bataille fut l'uitiesine contre les Huns (qui ores sont appellés Hongres). Selon l'opinion d'aucuns, ceste fut la plus longue et la plus griefve que le roy emprist oncques après celle de Sassoigne, et celle qu'il maintint et admenistra tousjours plus efforciement et à plus grant appareil. Une seule bataille fist par lui en Pannonnie contre eulx; car ils habitoient lors en cette terre. Les autres fist par son fils Pepin, par les contes et par les ballifs[254] de ses provinces. Si bien et si sagement fut cette guerre admenistrée, que elle fut affinée en l'uitiesme an qu'elle fut commenciée.
Note 253: Eginh. vit. C. M.—XIII.
Note 254: Les ballifs. «Comitibus atque legatis.»
Cette terre de Pannonie qui après fut gastée et deserte tesmoigne bien les grans batailles et les grans occisions qui au païs eurent esté: et le lieu meisme où le palais du roy Cagan[255] eut esté demoura si désert qu'il sembloit qu'il n'y eust oncques eu habitation d'omme. Toute la gloire et la noblesse des Huns péri en cette bataille: tous les trésors que leurs rois et les anciens princes avoient amassés furent ravis. Si ne recorde pas mémoire d'omme vivant que François eussent oncques éu victoire où ils gaignassent tant né dont ils feussent si enrichis; car il leur sembla que ils eussent devant esté povres, pour la très-grant plenté de richesses qu'ils conquistrent en cette bataille. Tant trouvèrent or et argent et précieuses dépouilles ès trésors du palais, que l'on doit cuidier que François tollissent à droit aux Huns ce qu'ils avoient tousjours à tort tollu aux autres nations. En cette guerre périrent deux princes de France tant seulement: l'un eut nom Henri duc d'Acquilée, et l'autre eut nom Girous, un des prévosts de Bavière. Ce Henri fut occis en une terre qui eut nom Liburnie, de lès une cité qui a nom Tarsatique[256]. Entrepris fut par les aguais de ceus de cette cité. L'autre, qui eut nom Girous, fut occis, soi tiers, en Pannonie tant seulement, tandis comme il chevauchoit parmi son ost et qu'il entendoit à amonnester ses gens et à ordonner ses batailles pour combatre contre les Huns; mais on ne sceut qui l'occist. Cette guerre ne fut pas moult dangereuse né dommageuse aux François, et si ne dura-elle longuement: si fut-elle fenie en prospérité. Après celle, fut fenie celle de Sassoigne, qui avant fut commenciée et qui si longuement avoit duré: bonne fin eut, ja soit qu'elle grevast François sur toutes les autres. [257]Celle de Linonie et celle de Boesme, qui après commencièrent, ne durèrent pas longuement; l'une et l'autre fut tost fenie par un ost tant seulement que Charlot le fils au roy guia.
Note 255: Cagan. C'étoit le titre particulier du roi des Huns ou
Avares.
Note 256: Tarsatique. M. Guizot rend ce mot par celui de
Tarsacos. Cependant on croit généralement que l'ancienne Tarsatique
est aujourd'hui la ville de Fiume, dans la Carniole.
Note 257: Eginh. vita. C. M.—XIV. «Boematicum quoque et Linonicum bellum…» Les Linoniens étoient les peuples de Lunebourg.—Guia, conduisit.
La nueviesme et la derrenière de ses batailles fut contre les Normans qui sont une manière de Danois. La cause de cette guerre fut pour ce qu'ils furent premièrement robeurs de mer, que l'en appelle galios[258]. Et après ce assemblèrent plus grans navies; puis commencièrent à haïr le peuple, et à envaïr ceulx de Galle et d'Alemaigne et les cités qui sont sur le rivage de la mer. Jà estoient montés en si grant orgueil qu'ils tenoient aussi comme leur toute Sassoigne et toute Frise. Si avoient jà les Abrodiciens soubsmis et fais tributaires: si se vantoient jà qu'ils vendroient à grant ost à Ais-la-Chapelle qui estoit ainsi comme la propre chambre du roy et là où le plus grant pouvoir estoit. Si cuidoit-on bien qu'ils commençassent à faire ce de quoy ils se vantoient, quelle que la fin en fust, sé leur propos n'eust este destourbé et empesché par la mort de leur prince[259]. Car il fut occis par un sien sergent meisme: ainsi fut cette guerre fenie sans commencier, que le roy eust hastivement emprise sé ne fust ceste adventure.
Note 258: Que l'on appelle galios. Ainsi, tous les manuscrits que j'ai consultés; mais ils doivent tous offrir une lacune dont il faut accuser le scribe primitif. Il faudroit donc lire: En de petites navies que l'on appelle galios.
Note 259: Leur prince. Eginhard et les autres historiens le nomment ailleurs Godefroi, ou Joffroi. Ce fut le père d'Ogier le Danois, le fameux héros de roman.