IV.

ANNEE: 808/809.

Coment Cardulphe le roy des Nordenbriens fut chacié de l'isle de Bretaigne, et restabli arrières par le comandement de l'empereur; et coment l'empereur des Grieux envoia de rechief sa navie contre Pepin pour destruire Lombardie. Coment il s'en retourna sans riens faire. Coment le roy Loys ostoia en Espaigne, et coment Godefroi, le roy des Danois, s'escusa vers l'empereur de souspeçon. Du concile que l'empereur assembla. Puis coment il fonda une cité pour défendre sa terre des estranges nations.

Entre ces choses avint que Carduphe le roi des Nordenbriens[461] fut chacié de l'isle de Bretaigne; à l'empereur vint comme essillié de son règne. La raison pourquoy il estoit à luy venu luy compta, et l'empereur le fist conduire à Rome, et de là retourna arrière en son païs, au conduit des messages de l'empereur et de l'apostole, et fu ainsi rétabli par eulx dans son royaume. Le message à l'apostole Lyon avoit nom Adulphe, dyacre estoit et né de Sassoigne: et les messages l'empereur furent deux abbés, Orfride le notaire, et Nantier abbé de Saint-Omer.

Note 461: Carduphe, le roy des Nordenbriens. Ou Ardulphe, roi de
Northumberland. Les historiens anglais ne parlent pas du
rétablissement de ce prince, avec l'aide de Charlemagne.

En ce point fist l'empereur fermer deux chasteaux par ses menistres sur le
fleuve d'Albe; bonnes garnisons y mist contre l'assault des Esclavons. A
Ais-la-Chapelle retourna. Là célébra la Nativité et la Résurrection nostre
Seigneur.

[462]L'empereur de Constantinoble et les Grieux qui tousjours ont envie contre les Latins pour le nom et la dignité de l'empereur, envoia sa navie derechief destruire la terre d'Italie. Premièrement vint et arriva en Dalmatie et puis en Venise. Tandis comme elle yvernoit là, une partie s'en ala en une isle qui a nom Commacle[463]. Contre la gent et la garnison de celle isle se combatirent. Mais vaincus furent les Grieux et rechaciés en Venise. Le maistre et le chevetain de celle navie qui Pons avoit nom mettoit grant travail et grant entente envers le roy Pepin comment paix et aliance fust confermée entre Grieux et François, aussi comme sé ce ly fust enjoint. Mais il s'en partit avant que la besongne fust affinée, pour ce qu'il s'apperceut que deux des ducs de Venise, Vulharenne et Benoist, luy destourboient son propos et lui appareilloient agais par quoy ils le peussent prendre.

Note 462: Eginh. Annal. A° 809.

Note 463: Commacle. C'est Commachio.

En dementiers que ces choses advinrent en ces parties, Loys l'un des fils l'empereur qui roy estoit d'Acquitaine assembla ses osts et entra en Espaigne. Une cité assist qui a nom Tourtouse, sur un fleuve qui a nom Hie. Une pièce de temps tint siége devant cette cité, et quant il vit qu'il ne la pourroit prendre sans trop long siége, il retourna en Acquitaine. Après ce que Cardulph le roy des Nordumbriens fust restabli en son siége par les messages l'apostole et l'empereur si comme l'istoire de devant dit, un de ces messages qui avoit nom Ardulphe fu pris ainsi comme il s'en retournoit; mais tous les autres eschappèrent sans grief, mené fu en Bretaigne et racheté par un des hommes le roy qui Cenuphes[464] avoit nom, et le roy le délivra et renvoia à Rome.

Note 464: Cenuphes. Ou Cenulphes, roi de Mercie, mort en 819.

[465]Populanium, une cité de Toscane qui siet sur la mer fu robée et prise en ce temps par une manière de Grieux qui sont appellés Orobites. En ce point yssirent d'Espaigne les Mores. En l'isle de Corse entrèrent et destruisirent une cité le jour de Pasques meisme. Nul homme n'y laissièrent fors l'évesque de la ville et aucuns vieillars malades.

Note 465: Populanium. C'est Piombino.

Entre ces choses, Godefroy le roy de Danemarche manda à l'empereur par marchans qu'il avoit oy dire qu'il estoit esmeu et courroucié vers luy, pour ce qu'il avoit ostoié en l'année devant sur les Abrodiciens, et qu'il s'estoit vengié des dommages qu'ils luy avoient fait: puis manda que volentiers se purgeroit vers lui de ceste chose, et bien monstreroit qu'ils brisièrent premièrement les aliances qu'ils avoient à luy, avant qu'il ostoiast sur eulx. Et puis requéroit que un parlement fust pris de eulx deux et de leurs princes oultre le fleuve d'Albe, en la marche des deulx royaumes; si que les deux causes feussent là rentrées et proposées devant tous; et qui avoit tort l'amendast au jugement des barons. L'empereur ne refusa pas le parlement; si l'accorda volentiers. Oultre le fleuve d'Albe s'assemblèrent les deulx parties au jour qui fu pris et les barons de chascune part en un lieu qui est appelle Bardenflot. Moult de cas proposèrent les Danoys en la présence l'empereur et les barons de France; mais ils s'en départirent d'ambedeulx pars sans plus faire, si que celle besongne demoura sans prendre fin. Et sans faille la vérité si estoit que Trasque le duc des Abrodiciens avoit assemblé osts et avoit appellé les Saisnes en son aide contre les Wiltzes; leurs terres et leurs villes avoit gastées par feu et par occision; et puis qu'il eut fermé aliances au roy Godefroy et qu'il eut baillé son fils en ostage à l'empereur. Et quant il fu retourné en sa terre, il assembla plus grant ost qu'il n'avoit fait devant ce et leur destruisit la plus grant cité et la plus noble de la contrée Esmeldenge. Si fu tant enorgueilli de ses bonnes aventures qu'il contraignit par force à venir en sa compaignie et en sa seigneurie tous ceulx qui devant s'en estoient partis[466].

Note 466: Toute cette phrase a été mal comprise. L'annaliste raconte des événements postérieurs au parlement de Godefroi et Charlemagne. «Trasco verò dux Abroditorum, postquàm filium suum postulanti Godofrido obsiderat, collectâ popularium manu, et auxilio Saxonibus accepto, vicinos suos Wilzos adgressus, agros corum igne et ferro vastat. Regressusque domum cum ingenti prædâ, accepto iterùm à Saxonibus validiori auxilio, Smeldingorum maximam civitatem expugnat.»

Après ces choses, l'empereur se partit d'Ardenne et retourna à Ais-la-Chapelle. Au mois de novembre qui après vint, assembla un conseil d'évesques; là fu question faite et meue de la procession du Saint-Esprit. Si la proposa premièrement un moyne nommé Jehan de Jherusalem, et elle fu disputée mais ne fu pas déterminée; ains fu envoié à Rome, au pape Lyon, pour ce qu'il la feist déterminer. Portée fu par un évesque qui avoit nom Bernart et par Adam abbé de Saint-Père-de-Corbie. En ce conseil meisme fu meue une autre question de l'estat de l'Églyse et de la conversation des menistres de sainte Églyse qui ès offices servoient nostre Seigneur. Mais rien n'en fu déterminé, car la question estoit trop griève si comme il leur sembloit.

[467]En si très-grant amour et en si très-grant reverence eut l'empereur saincte Églyse, que tousjours la maintint et gouverna en toutes manières, et aourna les églyses d'or et d'argent, de pierres précieuses et de draps de soie. Les offices des églyses vouloit qu'ils feussent administrés en tel habit comme ils devoient estre; meisme des portiers ne voulloit-il pas qu'ils administrassent en habit commun[468].

Note 467: Ici notre traducteur quitte un instant les annalistes et revient à la vie de Charlemagne par Eginhard, chapitre 26.

Note 468: Le texte d'Eginhard est plus clair. «Sacrorum vasorum ex auro et argento, vestimentorumque sacerdotalium tantam in eâ (ecclesiâ Aquisgrani) copiam procuravit, ut in sacrificlis celebrandis ne janitoribus quidem, qui ultimi ecclesiastici ordinis sunt, privato habitu ministrare necesse fuisset.» Je crois qu'ici Eginhard vouloit seulement dire que tous les officiers ecclésiastiques et même les bedeaux et portiers de l'église d'Aix-la-Chapelle, étoient habillés aux dépens de l'église.

A Ais-la-Chapelle fonda une églyse en l'onneur de Nostre-Dame moult grant et moult belle; le marbre et les colonnes fist apporter de Romme et de Ravenne. Moult luy pesoit que les chantres et le service des églyses de France se descordoient de l'églyse de Romme. Et pour ce qu'il vouloit mieulx boire et puiser à la fontaine que au trouble ruissel envoia-il à Romme deulx clers pour apprendre la manière et les chans des Romains. Ceulx retournèrent quant ils en furent sages. Par eulx fut introduite[469] premièrement la cité de Mes et après les églyses de France[470]. Tant avoit grant cure des pouvres nostre Seigneur, que il ne soustenoit pas tant seulement ceulx de son royaume, mais les pouvres crestiens qui habitent en Auffrique, en Égypte et en Surie; et meismement ceulx de Jerusalem estoient confortés de ses aumosnes. Et pour ceste raison meisme l'amoient le roy d'Égipte et de Perse et d'autres régions de payennie. Si désiroit plus leurs aliances pour ce que les pouvres crestiens qui mendioient à leur povoir en eussent aucuns bénéfices et aucuns alligemens. Par tout son royaume et empire faisoit faire loyale justice par ses menistres. Si compila et fist vint et neuf chappitres de lois[471].

Note 469: Introduite. C'est-à-dire, instruite, initiée.

Note 470: Eginhardi Vita Caroli-Magni, cap. 27.

Note 471: Chapitres de lois, ou Capitulaires.

[472]Moult de choses furent contées à l'empereur de la ventance et de l'orgueil Godefroy le roy de Dannemarche; pour ce se pena qu'il édifieroit une cité oultre le fleuve d'Albe, et mettroit garnison de François contre les envaïes et les assaus des estranges nacions. Pour ceste besongne furent quis et assemblés ouvriers en France et en Alemaigne, garnis et appareillés d'armes sé mestier fust et de telle chose comme à telle œuvre convient; et fu commandé qu'ils fussent menés par Frise au lieu où celle cité devoit être commenciée. Quant le lieu convenable à tele besoigne fut trouvé, l'empereur commanda au conte Egebert la cure de l'œuvre, et qu'il trespassast le fleuve d'Albe et pourpreist et ordonnast le siége de la cité. Et ils la commencièrent à garnir en la première y de de mars. Droit en ce point fu occis Trascon le duc des Abrodiciens en traïson, en un chastel qui a nom Reric[473]. Si cuida-l'en que ce fust par les gens Godefroy le roy de Dannemarche.

Note 472: Eginh. Annal. A° 809.

Note 473: Reric. Ce chastel est l'Empoire ou marché dont il est parlé plus haut, Année 808.