LA SUITE DU CINQUIESME LIVRE DES GRANDES CHRONIQUES.

* * * * *

XX.

ANNEE: 636.

Comment le roy Sigebert et le roy Loys[4] despartirent les trésors leur père après sa mort.

Note 4: Loys. Ou Clovis, c'est le même mot, avec ou sans
aspiration. Ainsi Clotaire et Lothaire.

[5]Après la mort du bon roy Dagobert, descendi tout le royaume à Loys son fils qui encore estoit enfant assez petit d'âge. Les barons de France[6] et de Bourgoigne le reçurent à seigneur et lui firent homage, en une ville qui lors estoit apelée Massolaque. Egua le mestre du palais et la royne Nantheut qui estoit demourée en veuveté, gouvernoient le royaume noblement ès deux premiers ans du règne Loys. Cil Egua estoit l'un des plus beaux et nobles princes de Neustrie, le plus sage et le plus pacient, homme estoit plein et enluminé de toutes graces: car il estoit riche et estrait de haut lignage, droiturier en justice, sage en paroles, apareillié en responses: une mauvaise teche[7] avoit en lui à reprendre tant seulement, car l'on disoit que il es toit trop aver[8].

Note 5: Gesta Dagoberti, cap. 46.

Note 6: De France. «Omnes duces de Neustriâ et Burgundiâ cum Massolaco villa sublimant in regnum.» Mabillon, dans ses Francorum regum Palatia, avoue son ignorance complète de la situation de ce palais, qui, suivant les plus grandes probabilités, appartenoit aux rois de Bourgogne. C'est là qu'Aletés (suivant Fredegaire) avoit été tué par l'ordre de Clotaire II, en l'année 613.

Note 7: Teche, teiche, tesche ou tache. Disposition bonne ou mauvaise, d'où nous est resté entiché, qu'on a long-temps écrit entéchié.

Note 8: Aver. Avare.

[9]Cy en droit nous convient deviser comment le trésor du roy Dagoubert fu desparti entre ses fils après sa mort. Bien avéz oï, devant,[10] comment Pepin le mestre du palais d'Austrasie et les autres princes du royaume qui avoient esté sous la seigneurie du roy Dagobert requirent Sigebert à seigneur, d'un accort et d'une volenté. Pepin et Cunibert l'archevesque de Coloigne firent adonques aliances ensemble de rechief. Car ainsi comme ils avoient esté devant joint en pais et en amour,[11] que ils fussent ainsi tousjours mais sans desevrer. Sagement atrayoient à leur amour les princes et les plus grands Austrasiens, et les gouvernoient en humilité et en douceur comme ceus qui estoient preudomes et loiaus et profitables au roy et au royaume. Lors furent messages envoiés en France au roy Loys et à la royne Nantheut, et à Egua le mestre du palais de par le roy Sigebert, qui requéroit telle partie des trésors son père comme il lui afferoit. Le roy Loys et sa mère et Egua s'accordèrent volentiers à ce que il en eust sa part; si assignèrent jour de partir au roy Sigebert ou à ceux que il y voudroit envoier: et il y envoia pour lui l'archevesque Cunibert et Pepin le mestre du palais et aucuns riches hommes de son royaume. A Compiègne vinrent, là furent les trésors assemblés et despartis également par le commandement le roy Loys et la royne Nantheut; mais elle reçut la tierce part de tous les aquets que le roy Dagobert avoit aquis, puis que elle commença à régner en sa compagnie: et Cunibert et Pepin enmenèrent leur partie à Mets, là furent présentés au roy Sigebert.

Note 9: Gest. Dagob., cap. 47.

Note 10: Avez oï devant. On n'a rien ouy de semblable, et cette
manière de parler n'est pas traduite du texte.

Note 11: Que ils fussent. Il faut avant ces mots sous-entendre:
Vouloient-ils

En tour un an après, mourut le bon prince Pepin, qui moult fu plaint et regretté de tous ceus du royaume d'Austrasie: car il estoit amé de tous et prisié pour sa bonté et pour sa loiauté. Aussi mourut en la cité de Clichi Egua le mestre du palais du roy Loys, au tiers an de son règne, qui moult fu sage homme et loial.[12] Après lui fu Herchinoal mestre du palais: cousin avoit esté au roy Dagobert de par sa mère: moult avoit en lui de bonnes graces; car il estoit plein de bonté et de pacience, sage et de bon engin, aux prestres, et aux sergens nostre Seigneur portoit honneur en grant humilité, des richesses de ce siècle avoit assez par raison. Tant estoit prisié et amé de tous les princes que chacun lui portoit honneur et grant affection.

Note 12: Gesta Dagob., cap. 48.

Incidence. En ce teins ala la royne Nantheut en la cité d'Orléans: son fils le roy Loys mena avec elle au quart an de son règne. Là fist assambler les prélats et les barons de Bourgoigne: (pour ce les fit là assambler que ce estoit, au tems de lors, le siège du royaume)[13]. Tous les barons et prélats débonnairement atraioit et parloit à chacun par belles paroles: Flaucate, qui François estoit de nascion, establit-elle mestre du palais de Bourgoigne, par la volenté et par l'élection des barons du païs: et quant elle l'eut mis en tel honneur, si lui fit espouser Rainberge une sienne nièce.

Note 13: Cet incidence est du traducteur.

[14]En ce tems mesmes, ordena son testament des villes de son douaire par la volenté de son fils[15], et les desparti aus églyses des saints et des saintes, dans lesquelles elle n'oublia pas le martyr saint Denis: si fit faire trois exemplaires de la chartre de son testament d'une mesme sentence, desquels l'un est gardé jusques aujourd'hui ès chartriers du trésor saint Denis. Quant elle eut ainsi son testament devisé, et les besoignes du royaume ordonées en prospérité, et son fils eut jà régné entour quatre ans au profit des deus royaumes, c'est à savoir de France et de Bourgoigne, elle trespassa de ce siècle, en sépoulture fu mise en l'abaïe Saint-Denis avec son seigneur, en un mesme sarqueuil.

Note 14: Gesta Dagob., cap. 49.

Note 15: Par la volenté de son fils. Le texte latin est mal rendu. Testamentum de villis quibus eam rex Dagobertus et filius ejus Hladovius ditaverant….

[16]Incidence. Quant le bon roy Dagobert et la royne Nantheut furent trespassés de ce siècle, le roy Loys gouverna tout seul le royaume de France et celui de Bourgoigne: les dons et les lais que son père avoit donné à l'églyse Saint-Denis garda et tint fermement, et les renouvela et reconferma par son seel et subscription de sa propre main. Au quatriesme an de son règne fu en France merveilleuse famine: par le conseil d'aucuns, commanda que l'églyse Saint-Denis fust découverte endroit les fiertres[17] que son noble père le roy Dagobert avoit fait couvrir par dehors d'argent pur par grande dévocion, et commanda que il fust desparti aus povres et aus pélerins. Ce commandement fit à l'abbé Aigulphe qui en ce tems gouvernoit l'abbaye, et l'enchargea que il le fésist selonc Dieu au plus loiaument que il porroit.

Note 16: Gest. Dag., cap. 50.

Note 17: Les fiertres. Les châsses.

XXI.

ANNEE: 654.

Comment le roy Loys franchit par exemption l'églyse Saint-Denis, par la volenté S. Landri l'évesque de Paris.

[18]Long tems après, assembla le roy Loys les barons et les évesques de son royaume en la ville de Clichi au seizième an de son règne, pour traitier des communes besoignes du royaume. Quant tous furent asssemblés, le roy séit entre eus aourné des royaus ournemens, si comme il lui afféroit; il commença à parler entre les autres choses ce que le Saint-Esperit lui mettoit en courage et dist en telle manière: «Ententivement nous convient porter honneur et révérence aux honorables lieus des saints et des saintes, selon la coustume et le commandement de nostre très-débonnaire père, pour ce que nous les ayons à patrons et défendeurs contre les ennemis de l'ame, au jour et en l'heure de nécessité. Pour ce vous prie, seigneurs évesques, et vous seigneurs princes de nostre palais et de nostre royaume, que vous escoutiez d'oreille et de cuer le conseil que nostre sire, si comme je croi, a daigné espirer[19] en mon cuer; et sé vous esprouvez que ce soit profitable chose, en traitiez avec moi à l'aide de nostre Seigneur. Le Père tout-puissant, qui dit que sa lumière donroit clarté aux ténèbres, a embrasé et espris du feu de charité les cuers de vrais crestiens, par le mystère de l'Incarnation son fils nostre seigneur Jésus-Crist, par la faveur du Saint-Esperit pour laquele amour et pour lequel désirier le glorieux martyr saint Denis, saint Rustic et saint Eleutère ses compaignons ont déservi entre les autres martyrs couronne de victoire en joie pardurable: en laquelle églyse, où les cors saints reposent corporelment, nostre Sire a fait pour lui maint grant miracle en la gloire et en la loenge de son nom. En ce mesme lieu gist nostre père Dagobert et nostre mère dame Nantheut, qui là eslurent sépulture pour leur dévocion, en espérance que ils fussent parçonniers du règne des cieux, par les prières et par les mérites des glorieux martyrs. Et pour ce que ce saint lieu est fondé de nostre père, et enrichi ès choses temporelles de lui et des anciens roys et d'autres bons crestiens qui Dieu doutoient, pour acquérir la vie pardurable, la requeste de nostre dévocion si est telle, que Dan Landri évesque de Paris veuille donner et confermer un privilége au saint lieu, à l'abbé et aus frères de laiens (s'il vous samble, Seigneur, que ce soit bon), que ils soient exemps et sans juridiction de l'évesque de Paris à tousjours-mès, si que ils puissent plus délivrement et plus en pais prier pour nous et pour nos ancesseurs, pour le profit et pour l'estat du royaume. Et cette indulgence veult bien donner et confermer Dan Landri évesque de ce lieu à nostre requeste. Et nous, pour la révérence des martyrs volons avec vous confermer ce précepte présentement, que si aucunes choses sont données au saint lieu, soit en villes, ou en manoirs, ou en quelque chose que ce soit, et les choses mesmes qui encore porront estre données par ceus qui sont à avenir, soient en telle franchise, que nul évesque né personne nulle, quelle qu'elle soit, puisse rien oster ni aliéner du lieu, né, par mauvaise coustume, aquérir au lieu aucun povoir né aucune juridiction, né prendre, par eschange ou par emprunt, né croix, né calices, né garniment d'autel, né textes[20], né or, né argent, né nul rien, sans nostre commandement et sans nostre assentement et de tout le convent. Pour ce, volons-nous que les frères demeurent en telle pais et en tel franchise que ils puissent tenir paisiblement et sans nule moleste ce que on leur a donné; si que ils aient délectation et dévocion à prier plus dévotement pour les ames de nos pères et de nos mères et pour l'estat de nostre royaume. Nous voulons donques donner au lieu saint ce bénéfice et cette grace en l'honneur des martyrs par vostre conseil, de bon courage[21] et de volenté enterine: en telle manière toutes voies que l'ordre de l'Églyse soit maintenu de chanter et de lire ainsi comme nostre père l'establit[22], en cette mesme manière que ceus de saint Martin de Tours et saint Morise de Gaunes.» Quant le roy eut cessé de parler, les barons et les prélats qui de bon cuer et volontiers eurent sa parole escoutée, le loèrent moult de sa dévocion et de sa bonne volenté, et confirmèrent tous après lui le précept[23] en la manière que le roy l'eut devisé. En cette congrégacion furent aucuns saints évesques, desquels sainte Eglyse ne doute pas que ils ne soient saintefiés en paradis par les miracles que Dieu a puis faits à leurs sépultures, si comme saint Oain[24] et saint Radon son frère, saint Paladie, saint Cler, saint Eloy, saint Souplice, saint Castadie[25], saint Ethère, et saint Landri évesque de Paris qui confirma le privilége de sa propre volonté. Tous ces saints pères estoient présents en cette congrégacion et maint autres qui pas ne sont ci nommés.

Note 18: Gest. Dag., cap. 51.

Note 19: Espirer. Inspirer, introduire.

Note 20: Textes. Evangélistaires ou livres saints, couverts en métal. Sacros codices (Voyez déjà tome Ier, note 146.)

Note 21: Courage. Ce mot n'a jamais dans l'ancien françois une acception différente de cœur.—Enterine, entière. Traduction du latin integra.

Note 22: L'establit. Le texte latin n'est pas complètement rendu: «Eo scilicet ordine, ut sicut ibidem tempore domini et genitoris nostri Psallentium ordo per turmas fuit institutum, vel sicut in monasterio S. Mauricii Agaunis, et S. Martini Turonis die noctuque tenetur, ita in loco ipso, per omnia futura tempora celebretur.» Voyez notre tome Ier, fin du chapitre XVIII du cinquième livre des grandes chroniques.

Note 23: Le precept. Le temps a épargné cet instrument précieux, qui des archives de Saint-Denis est passé dans les archives du royaume. Voyez-en un fac-simile dans la diplomatique de Mabillon.

Note 24: Oain. Variantes: Hoain, Oians. Le latin des Gesta porte beatus Odoenus. Mais on ne retrouve plus cette signature dans l'original de la charte, à moins que ce ne soit celle que les critiques ont lu Auderdus. Aimoin nous apprend qu'Andoenus, autrement Dado, avoit été référendaire sous Dagobert, et qu'après lui, son fils Autharius avoit été revêtu de la même charge.

Note 25: S. Souplice, S. Castadie. On n'a pas déchiffré ces deux noms parmi les souscripteurs du Precept.

XXII.

ANNEE: 654.

Comment le roy Loys devint hors de sens pour ce que il prist un des os du bras monsieur saint Denis.

[26]Le roy Loys gouverna son royaume paisiblement; sans guerre et sans bataille fu tous les jours de sa vie. Une fois vint en l'églyse Saint-Denis, ainsi comme mauvaise fortune le menoit, pour déprier les martirs. Et pour ce que il voloit avoir aucunes aliances d'eus avec soi, il commanda que les chasses des martirs fussent ataintes[27]; après fist ouvrir et desjoindre par fole présumpcion le vessel en quoi le précieux corps saint repose, moins religieusement le regarda que il ne dut. Ja soit ce que il le fésist par dévocion, si ne lui suffit pas le regarder tant seulement; ains brisa l'os de l'un des bras et le ravist. Et le martir monstra bien tantost que il ne lui plaisoit pas dont son corps estoit ainsi traitié: car le roy fu tantost si espoventé et si esbahi, que il chaï en frénésie et perdit son sens et sa mémoire en cette heure mesme; tantost fu le moustier raempli de ténèbres et d'oscurté; et une paour si grant prist soudainement à tous ceus qui là estoient, que ils se mirent à la fuite. Le roy donna puis aucunes villes au martir pour lui apaisier et pour ce que il recouvrast son sens et sa mémoire; l'os que il avoit folement desevré du corps fist vestir et aorner d'or pur et de pierres précieuses, et le fist remettre en la chasse avec le corps. (Pour cette raison puet-on prouver que le corps du glorieux martir gist laiens entièrement; quant il ne put oncques souffrir que un petit osselet fust osté de son bras ni desmembré de son corps, moins volentiers souffriroit donques que le chief de lui fust déseuré, et que il ne feust en sa chasse ou en l'églyse de léans.[28]) Le roy toutes voies recouvra son sens en partie, mais non pas entièrement, né en tel point comme il l'eut devant eu[29]. Si ne vesqui pas puis moult longuement, car il trespassa au chief de deux ans après que ce lui fu avenu.

Note 26: Gest. Dagob., cap. 52.

Note 27: Ataintes. Touchées.

Note 28: Cette parenthèse, qui est de notre traducteur, fait allusion aux prétentions qu'affectoit le chapitre de Notre-Dame de Paris à la possession du véritable chef de saint Denis. (Voy. Felibien, Hist. de l'ab. de Saint-Denis, page 209).

Note 29: Ici s'arrêtent les Gesta Dagoberti, que notre traducteur suivoit de préférence aux Gesta regum, et aux continuateurs de Fredegaire. Un peu plus haut, c'est-à-dire avec le prescript de Clovis II en faveur de l'abbaye de S.-Denis, finit le véritable texte d'Aimoin, qui jusqu'à présent avoit été d'un si grand secours à notre chroniqueur françois.

[30]Ce roy Loys eut femme du lignage de Sassoigne; Baltheur avoit nom, sainte dame et religieuse et plaine de la paour nostre Seigneur; si estoit sage dame et de grant beauté; et si fu celle que l'on dit sainte Baltheur de Chelle.

Note 30: Gesta regum Francorum, cap. 43. «Accepit uxorem de genere
Saxonorum nomine Bathildem, pulchram valdè et omni ingenio strenuam.»
Le traducteur a ajouté le reste, d'après les idées de vénération
qu'avoient ses contemporains pour sainte Bauthieut, Balteur ou
Bathilde
de Chelles.

En ce tems morut le prince Pepin fils Carlomagne[31], et mestre du palais de Sigebert le roy d'Austrasie. Après lui fu en la dignité du palais son fils Grimoart, homme fu plein de mal et de desloiauté, si comme il aparut après[32]. Car quant le roy Sigebert fu mort, ce Grimoart prist son fils Dagobert, qui roy devoit estre, et l'avoit-il receu en garde; puis le tondit, et l'envoia en Escoce en exil[33] par Dodon l'évesque de Poitiers, et mist son fils[34] en la possession du royaume. Et quant les François Austrasiens virent la desloiauté que il avoit faite, ils en eureut moult grant desdain, par agait le prirent et le lièrent en fers, et puis l'envoièrent à Loys le roy de France, pour que il le jugeast et en féist justice selon son fait. Et le roy le mist en prison en la cité de Paris, lié en buies de fer[35]. Après le fist mourir de griefs tourmens selon sa desserte, comme celui qui telle desloiauté avoit faite à son droit seigneur.

Note 31: Fils Carlomagne. Fils de Carloman, maire du palais d'Austrasie.

Note 32: Cette parenthèse est le fait de notre traducteur; le continuateur de Fredegaire dit au contraire; «Grimoaldus, cùm esset strenuus, à plurimis diligebatur.»

Note 33: En exil. In Scotiâ ad peregrinandum dirigens. Ce qui est différent.

Note 34: Son fils. Nommé Childebert.

Note 35: En buies de fer. «Vinculorum cruciatu constrictus.»

[36]Incidence. Mais avant que ce avenist que nous avons ici conté, au tems que le roy d'Austrasie estoit encore en vie, assambla-il ses osts et alla à bataille contre Radulphe le roy de Toringe. En ce tems n'a voit encore nul hoir de son corps né nul n'en povoit avoir, et pour le désespoir en quoi il estoit chéus, fonda-il douze abaies en son royaume. Si estoient son coadjuteur et ministre Grimoart le mestre de son palais et Remacle évesque de la cité du Traet[37].

Note 36: Le fonds de cet alinéa se trouve dans le texte de la Vita
Sigiberti regis Austrasiæ, cap.
4 et 5, et dans la chronique de
Sigebert, moine de Gemblours (année 651).

Note 37: Du Traet. Ou Trajectum; ce n'est pas Utrecht, mais
Maestrick, où le siége épiscopal de Tongres fut d'abord transporté,
puis ensuite à Liège. Le biographe de Sigebert III écrit: Remaclo
Tungrensis episcopo.

[38]Incidence. Itte, qui a voit esté femme le premier Pepin mestre du palais d'Austrasie, se voua et donna à Dieu, elle et ses choses, par l'amonestement et le conseil saint Amant: une abaïe de nonnains fonda à Nivele et fist abbesse du lieu une sienne fille pucelle et vierge qui avoit nom Gertrus. [39]En ce tems revint en France saint Fursin, l'abaie de Laigni fonda par la volonté du roy Loys, qui moult honnourablement le reçut. Peu de tems après resplendirent en bonnes euvres au royaume de France ses deux frères, saint Follene et saint Ultane: et fonda ce saint Follene en ce tems l'abaïe Saint-Mor des fossés par le don d'une vierge qui avoit nom Gertrus; léans mesme gist-il par martire couronné.[40] En ce mesme tems florissoient en bonnes euvres au royaume de France saint Eloy évesque de Noion, saint Oain[41] archevesque de Rouen, saint Philibert en hermitage, saint Richier en Ponthieu[42] et saint Germer à Flai. Ansegise, le fils saint Ernoul, évesque de Metz, qui selon l'opinion d'aucuns fu dit Anchise, vivoit en ce tems: si avoit espousée Begue, fille au premier Pepin le mestre du palais Sigebert roy d'Austrasie, et seur Grimoart.[43] De cet Ansegise ou Anchise qui fu fils saint Ernoul, fu fils le second Pepin, qui estoit nommé Pepin le brief, qui engendra le noble prince Charles-Martel, si comme l'histoire dira ci-après. Charle Martiau fu père Pepin le tiers, qui fu père au grant roi Charlemaine: et par ce puet-on prouver que la ligniée de Mérovée continua sans faillir jusques à Charlemaine le grant.

Note 38: Sigiberti Gemblacensis monachi Chronicon. Anno 650.

Note 39: Cette mention de saint Fursin est citée par Jacques de Guise d'après la chronique de Sigebert; mais c'est en vain que nous l'y avons cherchée. Aimoin avoit auparavant placé le même fait sous le règne de Clovis Ier. Mais notre traducteur qui l'avoit d'abord suivi (voyez tome 1er, note 88), le rétablit ici à sa véritable place.

Note 40: Sigiberti monachi Chronicon. Anno 649.

Note 41: Saint Ouen, ou Dado. « Audoenus qui et Dado,
Rolhomage.» Texte de Sigebert, cité par Jacques de Guise.

Note 42: Saint Philibert, etc. Le texte de la chronique de Sigebert porte: « Philibertus et Richarius Pontivensis abbatiæ.» Quant à saint Germer de Flai (Flaviensis), c'est d'après son ancien biographe que notre traducteur en fait mention. Flai, plus tard Saint-Germer, est aujourd'hui un Village du département de l'Oise (Picardie).

Note 43: Vita S. Sigiberti Austrasiæ regis, cap. 4.

XXIII.

ANNEES: 656/674.

Comment Ebroin fu mestre du palais le roy Theoderic et comment il fist martirier saint Ligier évesque d'Ostun.

[44]Au tems de ce roy Loys avinrent moult de pestilences au royaume de France. De cestuy roy Loys puet-l'on plus dire de mal que de bien: tout fust-il assez dévot aus églyses des saints et des saintes; néantmoins eut-il en lui tant de vices que ils étaingnirent les vertus, s'elles y furent: abandonné fu à toute ordure de péchié, à fornicacion, à gloutonnie, à yvresce; et si fu despiseur de femmes. Et ne recorde pas l'histoire que sa vie né ses faits feussent dignes de loenge et de mémoire; car maint acteurs d'histoires le mettent à damnacion, pour ce que ils ne sevent la fin de son péchié. Ainsi dist-on de lui une chose et autres, mais nul n'en parole fors en doutance. Trois fils eut de la royne sainte Baltheur: Clotaire, Childeric et Theoderic. Mors fu en l'an de l'incarnation six cent soixante-deus, et de son règne le dis-sept, ensépulturé fu en l'églyse Saint-Denis avec son père. La royne sainte Baltheur sa femme fonda en son tems l'abaïe Saint-Pierre de Corbie et celle de Chelle-les-Nonains en laquelle elle gist corporelment. [45]En ce tems morut Herchinoal le mestre du palais.

Note 44: Gesta regum, cap. 44.

Note 45: Gesta regum, cap. 45.

Après la mort le roy Loys couronnèrent les François Clotaire, l'aisné des trois fils; si gouverna le royaume entre lui et sa mère la royne Baltheur. [46]Lors furent les François en doute de qui ils feroient mestre du palais. En la parfin en eslurent un qui avoit nom Ebrouin. (Ce fu celui qui fist martirier monseigneur saint Ligier l'évesque d'Ostun.) Le roy Clotaire morut, quant il eut quatre ans régné[47]. Lors couronnèrent les François le mainsné qui avoit nom Theoderic; Childeric le troisième envoièrent en Austrasie avec le duc Vulphoal pour le royaume recevoir. [48]Dès lors commença le royaume de France à abaissier et à décheoir, et le roy à fourlignier du sens et de la puissance de ses ancesseurs. Si estoit le royaume gouverné par chambellens et par connestables qui estoient apelés mestres du palais; et les roys n'avoient tant seulement que le nom et de rien ne servoient[49] fors de boire et de mengier. En un chastel ou en un manoir demouroient toute l'année jusques aux calendes de may. Lors issoient hors en un char pour saluer le peuple et pour estre salué d'eus, dons et présens prenoient et aucuns en rendoient, puis retournoient à l'hostel et estoient ainsi jusques aus autres calendes de may. [50]Cet Ebrouin mestre du palais fist tant que les François le cueillirent en grant haine pour son orgueil et pour sa desloiauté, et le roy Theoderic aussi qui les grevoit par son conseil[51]: agais leur bastirent, une heure, et les prirent tous les deux; Ebrouin tondirent etl'envoièrent en une abaïe de Bourgoigne qui a à nom Luxovion[52]. Le roy Theoderic chacièrent de France, et aucunes croniques[53] dient que ils le tondirent aussi en l'abaïe Saint-Denis.

Note 46: Gesta regum, cap 45.

Note 47: Quatre ans régné. On croit généralement que le texte des Gesta regum est ici corrompu, et devroit porter XIIII, au lieu de IIII annis. Cependant le continuateur de Fredegalre dit la même chose, et l'opinion générale des savans n'est, après tout, fondée que sur des chartes de donations et des Vies de Saints.

Note 48: Chronicon Sigiberti monach. A° DCLXII.

Note 49: Fors de boire, etc. «Quam irrationabiliter edere et bibere.»

Note 50: Gesta reg., cap. 45.

Note 51: Par son conseil. Par le conseil d'Ebrouin.

Note 52: Luxovion. C'est Luxeuil, aujourd'hui ville du
département de la Haute-Saône (Franche-Comté).

Note 53: Aucunes chroniques. Entre autres celle de Sigebert,
A° DCLXVII.

Lors mandèrent le roy Childeric d'Austrasie son frère et le duc Vulphoal, et le couronnèrent et firent roy sur eus. Ce roy Childeric estoit moult légier de courage, ses fais faisoit folement et sans conseil. Pour ce le commencièrent les François à haïr trop durement; et n'estoit pas de merveilles, car il leur faisoit trop de griefs sans raison. Une fois en fist-il prendre un des plus grans et des plus nobles, qui Bodile avoit nom, estraindre et lier le fist à une estache[54], et le fist battre moult cruellement sans loi et sans jugement. Quant les autres virent que il faisoit telles cruautés sans raison, si en eurent trop grant ire et trop grant desdaing[55]; ensamble firent conspiration, et s'assamblèrent contre lui. De cette conspiracion furent principaux Ingobert et Amaubert, et plusieurs autres des plus nobles du royaume. Ce Bodile, que il avoit fait lier et battre à l'estache, l'espia un jour que il chaçoit en bois entre lui et autres compagnons: seul le trouvèrent, et lui coururent sus et l'occirent, et sa femme Blichilde aussi qui estoit grosse d'enfant. Vulphoal le mestre du palais eschapa à quelque paine et s'enfuit en Austrasie. Lors firent les François mestre du palais Leudesie le fils Herchinoal, par le conseil saint Légier, l'évesque d'Ostun et son frère Garin; [si rapelèrent à roy Theoderic, qu'ils en avoient chacié][56]. Ebrouin qui avoit esté tondu en une abaïe de Bourgoigne s'en issit, quant il eut tant attendu que ses cheveux furent recréus: tant fist que il assambla grant gent que de ses compagnons que d'autres; et retourna en France à grant ost et à grant efforcement; à saint Ouan l'archevesque de Rouen envoia, et lui demanda comment il ouverroit, et cil lui remanda en un escrit ces paroles tant seulement: «De Frédégonde te souviegne!» et celui-ci qui fu malicieux et soubtil, entendi bien le conseil que il lui donna. Par nuit se leva et esmut son ost, et vint à une iaue qui a nom Ysere[57]; ceus qui ce pas gardoient occist, outrepassa le fleuve jusques à Sainte-Maxence; là remist à l'espée quanques il y trouva de ceus qui le passage lui devéoient. Le roy Theoderic qui là estoit en ce point, et Leudesie le mestre du palais et pluseurs autres s'enfuirent et eschapèrent en telle manière; et Ebrouin les chaça jusques à un lieu qui lors estoit nommé Bacivile[58]; là prist les trésors du roy qui là estoient, outrepassa jusques à une ville qui a nom Creci; là s'acorda au roy Theoderic qui le reçut en grace ainsi comme devant. A Leudesie, le mestre du palais manda que il venist à lui parler, et l'asseura par sa foi que il n'auroit de lui garde. A celui vint qui sa foi lui menti; car il l'occis tantost comme il fu venu. En telle manière se remist Ebrouin en la seignorie du palais dont il avoit devant esté osté.

Note 54: Estache. Poteau.

Note 55: Desdaing. Toujours pris dans le sens de notre
indignation.

Note 56: Cette phrase importante n'est pas dans les Gesta regum,
mais dans Sigebert.

Note 57: Isère. Variante: Aise. C'est l'Oise.

Note 58: Bacivile. Aujourd'hui Baisieux, village du département de la Somme (Picardie), proche de Corbie.

[59]Lors assambla le roy Theoderic un concile d'évesques par le conseil Ebrouin et, par sa sentence, en osta aucuns de leur éveschié et les autres damna par exil sans nul rappel. En cette tempeste et en cette persécution de sainte Eglyse fu saint Lambert osté de la cité du Traet[60]; en une abaïe entra pour esquiver les tumultes du monde; sept ans y demoura saintement et religieusement.

Note 59: Sigib. mon. Chronicon. Anno DCLXXXV.

Note 60: Du Traet. De Maestrick, comme plus haut et plus bas encore.

Ansegise fu occis en ce point par un homme qui avoit nom Gondoime. Cet Ansegise qui vaut autant comme Anchise, fu fils saint Ernoul et père Pepin le Brief le père Charles Martel. Ebrouin prist saint Légier et son frère Garin, si les fist tourmenter cruelment. A la parfin fu Garin lapidé et craventé de pierres, et saint Légier fu jeté en prison et afamé par long jeune. Après, lui fist Ebrouin les yeux forer, la langue et les lèvres trenchier.[61] Mais nostre Sire le rétablit puis et lui rendit la langue et la parole, si comme il est plus plainement contenu en sa vie; au darrenier lui fist le chief couper pour le martire consommer. Tant le voulut puis nostre Sire honorer, que il monstra les mérites et l'innocence de lui par les miracles que il fist en sa sépulture.

Note 61: A compter de là, le reste n'est pas dans Sigebert, mais est ajouté par le traducteur, d'après l'ancienne vie de Saint-Leger.

XXIV.

ANNEES: 678/709.

Comment Ebrouin fu occis, et comment Pepin le Brief, qui fu père Charles Martel, fu mestre du palais.

[62]En ce tems après que le roy fu mort, gouvernoient le royaume d'Austrasie deux ducs, Martin et Pepin le second, qui fu fils Ansegise le fils saint Ernoul, si comme l'histoire a là sus conté: (apelé fu Pepin le Brief[63], et fu père Charles Martel, si comme l'histoire le contera ci-après). Haine conçurent contre Ebrouin et contre le roy Theoderic; l'ost des Austrasiens esmurent contre eus, et le roy et Ebrouin revinrent d'autre part à bataille en un lieu qui est nommé Luchophale[64]; estour y eut fier et merveilleux, du peuple y chaï sans nombre et d'une part et d'autre. Mais à la parfin furent les Austrasiens desconfits et s'enfuirent du champ. Ebrouin les enchaça et fist d'eus trop cruele occision, et destruisit grant partie de cette région. Martin qui eschapa à quelque paine se mist en la cité de Laon, et Pepin s'enfui en Austrasie. Ebrouin retourna en France après cette victoire, puis manda à Martin qui encore estoit à Laon, que il venist surement parler au roy Theoderic. Les messages qui là furent envoies lui firent serement sus chasses toutes vuides pour lui décevoir. Lui qui cuida que ils lui tenissent vérité, vint au roy: occis fu tout maintenant, lui et ses compagnons que il avoit avec lui amenés.

Note 62: Gesta reg., cap. 46.

Note 63: Pepin le Brief. Tous les anciens chroniqueurs françois ont donné au père de Charles Martel le surnom qui n'est pourtant resté qu'à son fils, le roi Pepin. Sic vos non vobis

Note 64: Luchophale, et mieux Lucofale (Lucofao, Lufao, Lucofago). On est indécis sur ce lieu. Don Calmet le retrouve dans Lifou, au diocèse de Toul; dom Ruinard dans Loisy, en Lorraine; dom Nicolas Lelong, dans Bois-Fay, près de Marle. Cette dernière opinion me semble la plus probable, Lucofago devant être précisément la traduction latine de ce mot vulgaire. Ce pourroit bien être encore Laffaux, à deux lieues de Soissons où, près d'un siècle auparavant, l'armée de Fredegonde avoit mis en déroute celle de Theodebert et Theoderic. (Voy. tom. 1, livre IV des grandes chroniques chapitre X).

[65]Ebrouin qui de rien ne fu chastié[66], pour nul grief que on lui eust devant fait, recommença à grever les François plus cruellement qu'il n'a voit onques devant fait; mais nostre Sire lui rendi les mérites de ses faits peu de tems après, en vengeance de monseigneur saint Légier et de son frère que il avoit fait martirier, par un François qui avoit nom Hermanfroi, qui l'espia une nuit: sur lui vint soudainement entre lui et ses aides et l'occist. Après ce fait s'en ala en Austrasie à Pepin le Brief. Lors eslurent les François un autre à la seignourie du palais qui avoit nom Garaton. Ce Garaton fist pais au duc Pepin d'Austrasie, et reçut de lui ostages en confirmation de la pais. Ce Garaton avoit un fils qui avoit nom Gillemer, fier et courageux estoit, mais trop estoit cruel de courage, et de pesmes[67] meurs; à son père pourchaça mal et fist tant que il lui supplanta la dignité du palais. De ce le reprist saint Oain archevesque de Rouen, et lui deffendist que il ne féist telle cruauté ni telle félonnie vers son père. Mais oncques rien n'en voulut laissier, pour le chastiment[68] du saint homme. Maintes discordes et maintes batailles fi contre Pepin le duc d'Austrasie, à qui Garaton son père avoit formées aliances. Mais pour le péchié de son père[69] et pour autres crimes que il avoit fais en prist nostre Sire telle vengeance, que il routa l'ame de son corps soudainement[70], selon la parole saint Oain. Et quant il fu mort, Garaton son père entra en l'honnour et en la dignité du palais, si comme il estoit devant esleu.[71] Une femme avoit qui moult sage estoit et estraite de haut lignage, Enseflède avoit nom. Mort fu quant il eut le palais gouverné une pièce de tems. Les François, qui avoient diverses intentions, ne surent qui ils péussent eslire après lui: si foloièrent à la parfin[72]; car ils eslurent un homme néant profitable au royaume, qui Berthaire avoit nom: petit estoit de stature, et n'es toit de nul sens ni de nul conseil.

Note 65: Gesta reg., cap. 47.

Note 66: Chastié. Refréné, réprimé.

Note 67: Pesmes. Très-mauvaises. (Pessimæ.)

Note 68: Chastiment. Reprimande.

Note 69: Le pechié de son père. Le péché de Gillemer à l'égard de son père.

Note 70: Que il routa, etc. «Iniquissimum spiritum exhalavit.»

Note 71: Gest. reg., cap. 48.—Fuitque et matrona nobilis atque
ingeniosa
.

Note 72: Si foloierent à la parfin. Enfin, ils se conduisirent en
fous.

En ce point que les François estoient ainsi discordables et contraires à eus-mesmes, Pepin le Brief duc d'Austrasie esmut ses osts contre le roy Theoderic et Berthaire le mestre du palais, et cils revinrent d'autre part: en un lieu qui est apelé Tertrice[73], assamblèrent, forment et longuement se combatirent d'ambes parts; mais à la parfin fu Berthaire et le roy desconfis, et s'enfuirent du champ, et Pepin et les siens eurent victoire. Peu de tems passa après que Berthaire fu occis d'aucuns traistres de sa mesnie mesme, par le conseil Enseflède femme de Garaton son devancier. A la parfin firent pais et concorde ensamble le roy Theoderic et le duc Pepin, et cil fu esleu à la dignité du palais. Quant il eut les trésors receus et la cure du royaume, il repaira en Austrasie et laissa pour lui[74] un prince qui avoit nom Nordebert. Cil prince Pepin avoit femme noble de lignage et plaine de très-grant sens, Plectrude estoit apelée; deux fils avoit de lui, Droque avoit nom l'ainsné, et le mainsné Grimoart: à Droque l'aisné avoit-on donné la contrée de Champagne. [75]En cette manière comme vous avez oy, fu Pepin sire de toute Austrasie et de toute France, qui par autre nom est aucune fois nommée Neustrie. Et si dure, d'un sens, de la grant mer de la petite Bretaigne jusques au fleuve de Muese, et d'autre part du Rhin jusques à Loire. Moult amenda le païs de sa seignourie; car il mist les choses en meilleur estat que elles n'estoient devant. Saint Lambert, que le roy Theoderic avoit envoié en exil par l'assentement Ebrouin, rapela et remist en son siége en la cité du Traet: si fu mestre du palais d'Austrasie vingt-sept ans et demi, au tems de divers roys.

Note 73: Tertrice. «In loco nuncupante Textricio.» C'est aujourd'hui Tertry, village du département de la Somme (Picardie), à trois lieues de Péronne.

Note 74: Pour lui. Il falloit ajouter, auprès du roi. «Cum rege.»

Note 75: Le reste de l'alinéa n'est pas traduit des Gesta regum, et semble le fait du traducteur.

[76]Adont morut le roy Theoderic fils le roy Loys, qui fu fils le roy Dagobert, au dix-nueviesme an de son règne et de l'incarnacion nostre Seigneur six cent quatre-vingt et treize. Deux fils laissa de la royne Clotilde: Clodovée avoit nom l'aisné, et l'autre Childebert. Cil Clodovée, l'aisné fils, fu couronné après lui; trois ans régna, et puis morut. Après lui régna son frère Childebert; noble homme fu et droiturier; mais tout de mesme fu Pepin mestre du palais.[77] En ce tems vainqui en bataille Rabode le duc de Frise, et envoia Guillebrode en cette terre pour preschier la foi Jesu-Crist. Mort fu Nordebert que Pepin le Brief avoit mis pour lui au palais le roy; son fils[78] Grimoart mist après en l'office. En ce tems morut Begga la mère Pepin, femme fu Ansegise le fils saint Ernoul. Cil Droque, qui estoit fils le prince Pepin et comte de Champagne, morut en ce tems.

Note 76: Gesta regum, cap. 49.

Note 77: Chronicon Sigiberti. A° 694.

Note 78: Son fils. Le fils de Pepin.

[79] Saint Lambert reprist le prince Pepin pour ce que il maintenoit Alpaïs, une dame qui pas n'estoit son espousée, par dessus Plectrude sa propre femme. Le frère de cette Alpaïs, qui avoit nom Dodon, occist saint Lambert, pour ce tant seulement que il eut repris Pepin de son péchié. Porté fu le corps en la cité du Traet; (mais comment il fu puis reporté en la cité du Liége se taist l'histoire). Après lui fu évesque saint Hubert.

Note 79: Chronicon Sigiberti. A° 698 et 699.

Incidence. En ce tems que le roy Childebert régnoit, fonda l'évesque Aubert au diocèse d'Avranches, l'églyse Saint-Michiel, que l'on dist en péril de mer: aussi est apelée la Tombe, pour la hautesce d'elle.

[80]Incidence. En ce tems fu occis Hector, le séneschal de Marseille, pour les griefs que il faisoit à l'églyse de Clermont en Auvergne.

Note 80: Chronicon Virdunense Hugonis, abbat. Flaviniae. A° 597.

[81]En ce mesme tems Vulphoal le mestre du palais le roy Childeric fonda l'abaïe Saint-Michiel sur le fleuve de Muese, en l'éveschié de Verdun.

Note 81: Chronic. Sigib. A° 667.

[82]Le prince Pepin se combatit encontre mainte estrange nacion, contre ceus de Souave et de Frise, et eut victoire partout. Son fils Grimoart eut un fils d'une meschine[83], lequel eut nom Theodoal. Le prince Pepin eut un fils de cette Alpaïs, que il maintenoit pardessus Plectrude son espousée: Charles eut nom; homme fu noble en armes et de fière puissance et profitable au royaume; (par sa fierté fu puis apelé Charles Martiaus, si comme l'histoire contera ci-après en ses fais.)

Note 82: Gesta reg., cap. 49.

Note 83: Meschine. Concubine.

[84]En ce tems morut le glorieux roy Childebert, homme juste et de pure mémoire; (de ses fais ne savons rien, pour ce que l'histoire n'en parle pas.) Mort fu en l'an de l'incarnacion sept cent quatorze; de son règne dix-sept, ensépulturé fu en l'abaïe de Cauci[85] en l'églyse Saint-Estienne. Son fils Dagobert fu couronné après lui[86]. Il fu apelé le second Dagobert, pour le premier qui fonda l'abaïe Saint-Denis, et fu au quart degré de son lignage. Car le premier Dagobert engendra Loys, et Loys Thoderic, Theoderic Childebert, Childebert ce second Dagobert: et jà soit ce que pluseurs roys fussent entre eus deux, toutes voies furent-ils en droite lignée. Grimoart fils du prince Pepin qui mestre estoit du palais, avoit femme, si avoit nom Teudesinde; fille estoit d'un prince paien, Rabode le duc de Frise. Ce Grimoart estoit bien morigené et avoit en lui de belles graces; car il estoit doux et débonnaire, sage et atrempé, loial et droiturier. Un jour mut pour aler en Austrasie visiter son père Pepin qui malade estoit, en la cité de Liége entra pour adorer en l'églyse saint Lambert: en ce point que il estoit devant l'autel en oroison, Rangaire un sergeant Rabode le duc de Frise[87] de qui la fille il avoit espousée, l'occist. Un fils avoit d'une autre femme, qui avoit nom Theodoal; après lui fu en la seignourie du palais par le commandement le prince Pepin, son aioul.

Note 84: Gesta reg., cap. 50.

Note 85: Cauci. (Cauciago.) C'est Choisy-sur-Aisne, ou Choisy-au-Bac, aujourd'hui bourg du département de Seine-et-Marne (Brie).

Note 86: Les deux phrases suivantes sont une addition du traducteur.

Note 87: Un sergent Rabode, etc. Les Gesta ni les autres chroniques ne disent pas cela, mais seulement à Rangalio gentile, filio Betial, ce qui est bien différent. Notre traducteur a cru que le diable et Rabode c'étoit un.

[88]Incidence. En ce tems vint saint Gille des parties de Grèce en la terre de Gothie, qui ore est apelée Provence: là vesqui, et fist fruit de bonnes œuvres, si comme il est contenu en sa vie.

Note 88: Addition du traducteur.

XXV.

ANNEES: 714/722.

Ci commencent les fais du très-noble prince Charles Martel et comment il eschapa de la prison sa marrastre, et comment il fu prince des deux royaumes.

[89]En ce point morut le noble prince Pepin, qui fu apelé le Brief, en l'an de l'incarnacion sept cent quinze; la seignourie du palais tint vint-sept ans et demi au tems de pluseurs roys. Plectrude sa femme gouvernoit le royaume sagement, entre lui et le roy Dagobert et Theodoal son neveu[90] le mestre du palais. Charles son fillastre, qui puis fu dit Martiaus, haïssoit-ele trop durement; prendre le fist et mettre en prison en la cité de Couloigne. Droit en ce point mut contens[91] et dissencions trop grans entre les François pour Theodoal le mestre du palais; car aucuns estoient contre lui et aucuns soustenoient sa partie. A ce monta la besoigne que ils firent bataille forte et cruelle, si en y eut assez d'occis d'une part et d'autre. Theodoal et les siens furent desconfits; mais il se sauva par fuite. En ce point estoit France troublée et en grant persécution. Quant Theodoal s'en fu fui et sa gent mise au desous, les François eslurent Raganfroy, et le firent mestre du palais. Lors esmut les osts de France entre lui et Dagobert le roy; la forest de la Charbonnière[92] trespassèrent jusques au fleuve de Muese, en dégastant tout le païs par feu et par occision; à un prince paien, Rabode le duc de Frise, firent aliances. Droit en ce point eschapa Charles de la prison de Plectrude sa marrastre, par l'aide de nostre Seigneur.

Note 89: Gesta reg., cap. 51.

Note 90: Entre lui, etc. Cette traduction n'est pas exacte. L'auteur des Gesta veut sans doute parler du temps qui suivit la mort de Pepin. «Plectrudis quoque, cum nepotibus suis vel rege cuncta gubernabat sub discreto regimine.»

Note 91: Contens. Querelles. Du latin contentio.

Note 92: De la Charbonnière. La forêt Carbonière étoit alors la partie occidentale de la forêt des Ardennes.

[93]Peu de tems après morut le roy Dagobert, et régna cinq ans tant seulement. Lors eslurent les François un clerc qui avoit nom Daniel; mais aucunes histoires dient que il fu frère au roy Dagobert[94], qui devant avoit régné. Ses cheveux lui lessièrent croistre, puis le couronnèrent et lui changièrent son nom et l'apelèrent Chilperic. Quant Charles fu eschapé de prison, il se pourquist et pourchaça de quanques il put avoir pour la seignourie conquérir du palais, que son père le prince avoit tenue, et comment il la pourroit tollir à Raganfroy. Mais le roy Chilperic et Raganfroy ajoustèrent leurs osts ensemble et murent à bataille contre lui jusques au fleuve de Muese; si revint d'autre part en leur aide Rabode le duc de Frise à qui ils s'estoient aliés, et Charles revint encontre eus hardiement, ses batailles ordona, et se ferit ès Frisons et entre ses autres ennemis; là souffrit si fort estour et périlleux, que il y perdit trop de ses gens; à la parfin fut-il desconfi, et il s'en eschapa par fuite.

Note 93: Gesta reg., cap. 52.

Note 94: Au roi Dagobert. L'origine de Chilperic II est fort
incertaine; il paroît cependant que le maire du palais Raganfroi,
ou Rainfroi, voulut le faire reconnoître pour le second file de
Childeric II, assassiné en 674 avec son fils aîné Dagobert. Dans ce
cas, il ne pouvoit passer pour le frère du dernier roi
Dagobert III. Les Gesta ni les continuateurs do Fredegaire ne
parlent en rien de l'origine royale de Daniel.

[95]Peu de tems après, le roy Chilperic et Raganfroy esmurent leurs osts derechief contre lui; en la forest d'Ardenne entrèrent, outre-passèrent jusques au Rhin et puis jusques à Couloigne, en dégastant tout le païs. Mais Plectrude, la marastre[96] qui femme avoit esté au prince Pepin, les en fist retourner par grant avoir que elle leur donna. En ce point que ils retournoient, Charles leur vint au-devant à un pas qui a nom Amblave[97]; entre eus se ferit, si leur fist moult grant dommage de leur gent. Après rapela sa force et mut son ost après eus; ils rassamblèrent leurs osts d'autre part, et vinrent contre lui; mais avant que ils vinssent à bataille ensamble, Charles les requist de pais et de concorde; à ce ne se voulurent accorder; ains issirent à bataille contre le droit en un lieu de Cambresis qui est apelé Vinci[98], le dimenche devant Pasques, en la tierce[99] calende d'avril; et il revint au-devant d'autre part et les reçut hardiement. Forte bataille rendirent d'ambedeux parts, desconfits furent à la parfin Raganfroy et le roy Chilperic, et eschapèrent par la fuite; et Charles eut victoire et demoura au champ comme noble vainqueur. Toute cette région mist à gast, et retourna en Austrasie à grant despoilles de ses ennemis. Aucunes croniques dient que[100] il les chaça jusques à Paris. Avant que il retournast en Austrasie, à la cité de Couloigne s'en alla et fist que elle fut de sa seignourie. Encontre Plectrude sa marrastre estriva[101] tant que elle lui rendit les trésors de son père. Si fist un roy sur soi qui avoit nom Clotaire. Tandis comme le prince Charles se demenoit ainsi au royaume d'Austrasie, le roy Chilperic et Raganfroy apelèrent en leur aide Eudes le duc d'Aquitaine, et firent aliances à lui. L'ost des Gascons assambla puis murent à grant ost tous ensamble contre le prince Charles et il revint contre eus hardiement et sans nul doute. Ensamble se combatirent fortement et longuement; à la parfin furent-ils desconfits, et s'enfuit le duc Eudes jusques à Paris; Saine trespassa et s'enfui tout outre jusques à Orléans. Là n'osa demourer: ains prist le roy Chilperic et tous ses trésors, et s'enfui en sa terre tout lié quant il put eschaper. Charles le suivit longuement; mais il ne le put trouver: Raganfroy le mestre du palais chaça jusques en la cité d'Angiers; dedens l'asist, né onques ne s'en voulut partir jusques à tant que il eut pris lui et la cité.[102] Pitié et miséricorde l'esmut à ce que il la lui donnast pour habiter. Quant il fu venu au-dessus de lui, en France retourna et entra en la seignourie du royaume sans contredit. En cette année morut le roy Clotaire que il avoit couronné par-dessus lui. En l'an après envoia le prince Charles ses messages au duc Eudes d'Aquitaine; tantfist le duc Eudes vers lui, que il eut sa pais et sa concorde et lui rendi le roy Chilperic que il en avoit mené, et grant plenté de ses trésors et de ses joiaus. Le roy ne vesquit pas puis moult longuement; cinq ans et demi régna; mort fu et ensépulturé en la cité de Noyon. Après lui eslurent les François un autre et le prince Charles le confirma, Théoderic avoit nom; droit hoir estoit, car il avoit esté fils le second Dagobert, et norri en l'abaïe de Chelles[103]; si régna puis quinze ans. En telle manière fu Charles le noble prince mestre du palais de France, et prince du royaume d'Austrasie.

Note 95: Gesta reg., cap. 53.

Note 96: La marastre, etc. La plupart des manuscrits portent la preude femme. C'est une erreur évidente, suivie par tous les précédents éditeurs. J'ai préféré la leçon du nº 1541: «Multoque thesauro à matrona Plectrude accepto, revertebantur gaudentes.» Cela est bien différent. Matrone ne signifie pas ici preude femme, mais veuve, et Plectrude ne fit pas retourner les Royaux, mais une fois leur course terminée, elle leur distribua de ses trésors en les remerciant au contraire du mal qu'ils avoient fait à son fillatre Charles.

Note 97: Amblaves. C'est un lieu situé non loin du monastère de
Stavelon, dans le pays de Liège.

Note 98: Vinci. C'est aujourd'hui une ferme du département du Nord,
située sur le terroir de Crevecœur, et dépendant de la paroisse de ce
bourg. Elle est à deux lieues de Cambrai, comme nous l'apprennent
Balderic et son savant éditeur M. Le Glay.

Note 99: La tierce calende. Les Gesta regum portent: XII Kal.
Ap. in quadragesima.

Note 100: Aucunes croniques. Entre autres celle du second continuateur de Fredegaire. «Quos Carlus persecutus, usque Parisius civitatem properavit.» (Cap. 56.) Ces concordances d'autorités prouvent avec quel soin scrupuleux notre traducteur françois établissait son texte.

Note 101: Estriva. Lutta, batailla. Nos paysans de la Champagne gardent le mot retriver, dans un sens analogue.

Note 102: Pitié et miséricorde. Cette phrase n'est pas dans les Gesta, mais dans Sigebert. A° 722. Au reste, ce ne fut que sept ans plus tard que Charles Martel consentit à donner pour lieu de refuge à Rainfroi la ville d'Angers.

Note 103: En l'abbaye de Chelles. Ici s'arrête le texte latin des Gesta regum, dont l'auteur étoit évidemment contemporain, d'après les derniers mots de son récit: «Franci vero Theudericum….. regem super se statuunt; qui usque nunc in regno subsistit.» Un ancien manuscrit de ces Gesta porte même: «Qui nunc anno sexto in regno subsistit.» Les principaux guides de notre traducteur seront désormais les continuateurs de Fredegaire, que l'on feroit mieux d'indiquer: Anonymes, continuateurs d'un anonyme. Pour le reste du paragraphe, c'est une addition du traducteur.

[104]En ce tems se rebellèrent les Sennes; le prince Charles assambla ses osts et entra en leur terre; vertueusement les domta et desconfit: après retourna en France à grant victoire. Au chief de cet an mesme assambla ses osts, le Rhin passa. Si avirona et cercha toute Alemaigne et toute Souave, et soumist toutes ces terres à sa seignourie; puis passa tout outre jusques au fleuve de la Dinoe; ès terres et ès régions qui par delà sont conduisit son ost de France; une terre qui est par delà le fleuve conquist, qui a nom Bulgarie[105]. Quant il eut toutes ces terres conquises et les parties devers Orient cerchées[106], il retourna en France à grans victoires et à grant proies de diverses richesses: en son retour amena avec lui dame Plectrude sa marrastre[107] et une sienne nièce qui avoit nom Sinichilde.

Note 104: Fredeg. cont., cap. 108.

Note 105: Bulgarie. «Fines Bajoarenses occupavit.» Il falloit traduire qui a nom Bajoarie ou Bavière.

Note 106: Et les parties, etc. Cela est du fait de notre traducteur, dont la mémoire étoit sans doute remplie des chansons de geste populaires.

Note 107: Dame Plectrude sa marastre. Le traducteur semble avoir été trompé par le mot matrona. Le continuateur de Fredegaire dit: «Cum matronâ quâdam, nomine Bilitrude et nepte suâ Sonichilde regreditur.»

En ce tems, brisa Eudes le duc d'Aquitaine les aliances que il avoit à lui formées. Le prince Charles, qui bien sut ces nouvelles par messages, esmut ses osts, Loire trespassa et chaça le duc bien avant en sa terre; mais prendre ne le put. Maintes richesses conquist sur ses ennemis, puis retourna en France; mais il n'y fist pas long séjour.[108] Ses osts rassambla derechief et mut contre les Sennes, les Alemans, les Bavarois et contre ceus de Souave, qui tous estoient revelés contre lui. Lanfroy le duc d'Alemagne sousmit et humilia par armes: toutes ces terres devant dites destruisist et gasta, puis retourna en France noble vainqueur partout, à grans victoires et à grans despoilles de ses ennemis.

Note 108: Le reste de l'alinéa n'est pas dans le continuateur de Fredegaire, mais semble fait d'après la Chronique de Sigebert; années 724 à 729.

XXVI.

ANNEES: 732/734.

Comment Charles Martiaus occist en une bataille trois cent quatre-vingt et cinq mille Sarrazins, et comment il tolli les dismes aux églyses.

Quant le duc Eudes vit que le prince Charles l'eut ainsi abatu et si humilié, et que il ne se porroit vengier sé il ne queroit secours d'aucune part, il s'alia aus Sarrazins d'Espaigne[109] et les apela en son aide contre le prince Charles et contre la crestienté. Lors issirent d'Espaigne les Sarrazins, et leur roy qui avoit nom Abdirames, à tout leurs femmes et leurs enfans et toute leur substance, en si grant plenté que nul ne le povoit nombrer ni estimer; tout leur harnois et quanques[110] ils avoient amenèrent avec eus, ainsi comme se ils deussent tousjours-mais habiter en France. Gironde trespassèrent, en la cité de Bordeaux entrèrent, le peuple occirent, les églyses ardirent et destruisirent tout le païs. Outrepassèrent jusques à Poitiers, tout mirent à destruction aussi comme ils avoient fait à Bordeaux, et ardirent l'églyse Saint-Hilaire, de quoi ce fu grans douleur. De là murent pour aller à la cité de Tours pour destruire l'églyse Saint-Martin, la cité et toute la contrée. Là leur vint au-devant le glorieux prince Charles et quanques il put avoir d'effort[111]; ses batailles ordona et se ferit en eus par merveilleus hardement, ainsi comme le loup affamé fiert entre les brebis. Au nom de la vertu nostre Seignour, là fist si grant occision des ennemis de la foi crestienne, si comme l'histoire tesmoigne, que il en occist en cette bataille trois cent quatre-vingt et cinq mille[112], et leur roy qui avoit nom Abdirames. [113]Lors fu-il primes apelé Martiaus par seurnom, car aussi comme le martiaus debrise et froisse le fer et l'acier et tous les autres métaus, aussi froissoit-il et brisoit par la bataille tous ses ennemis et toutes estranges nacions. Si fu plus grant merveille: car il ne perdi en cette bataille de toute sa gent que mille et cinq cents hommes. Leurs tentes et leurs harnois prist tout, et fist proie de quanques ils avoient, à lui et à ses hommes. Pourla raison de grant besoing prist-il les dismes des églyses pour donner aus chevaliers qui deffendoient la foi crestienne et le royaume, par le conseil et par la voulenté des prélas; et promist que sé Dieu lui donnoit vie, il les restabliroit aus églyses, et leur rendroit largement et ce et autres choses. Ce fist-il pour les grans guerres que il avoit souvent, et pour les continueux assauts de ses ennemis. Eudes, le duc d'Aquitaine, qui si merveilleux peuple de Sarrazins avoit fait venir en France, fist tant que il fu réconcilié au prince Charles Martiaus et occist puis des Sarrazins quanques il en put trouver qui estoient eschapés de la bataille.

Note 109: Il s'allia aux Sarrasins. La Chronicon Moissiacensis
Coenobii
, qui semble du VIIIème siècle, dit le contraire. Eudes,
après avoir été vaincu par les Sarrasins, auroit demandé secours à
Charles Martel.

Note 110: Quanques. Tout ce que.

Note 111: D'effort. De résistance.

Note 112: Trois cent quatre-vingt-cinq mille. Cette énumération ne se trouve que dans Paul Diacre et dans la Chronique de Sigebert: «Ex eis CCCCLXXV millia cum rege suo Abdyrama peremit, et MDI suorum amisit.» (Ad ann. 730.) Voyez au reste pour la bataille de Poitiers le précieux travail que vient de publier M. Reynaud sur les invasions des Sarrasins en France. Paris, Dondey-Dupré, 1836.

Note 113: Lors fu primes appelé Martiaus. Cela et la mention de la prise des dîmes sont empruntés ad Chronicon S. Richarii, auctore Hariulfo monacho; elle remonte au XIème siècle. (Voy. lib. II, ad ann. 737.)

[114]En l'année après rassembla ses osts le noble prince Charles Martiaus, et entra en Bourgogne; les contrées du royaume cercha[115], les cités et les chastiaus saisist et garnist de sa gent, et y mist chevetains et chastelains fevetables[116] et loiaus pour le païs justicier, et pour contrester[117] aus rebelles. Quant il eut les choses ordonées à sa volonté, et mis pais par tout le païs, il retourna par la cité de Lyon, et se mist en possession de la cité, puis la livra à garder à ceus à qui il se fia et de là retourna en France. En ce tems morut Eudes le duc d'Aquitaine. Charles Martiaus qui les nouvelles en sut, mut à ost banie[118] pour sa terre saisir par le conseil de ses barons; le fleuve de Loire passa, puis Gironde; la cité de Bordeaux prist, et puis celle de Blaives, toute cette région mist en sa seigneurie, cités et chastiaus. Après retourna en France glorieux et victorieux pour tous ses fais, par l'aide du Roy des roys qui vit et règne sans fin. Mais aucunes chroniques dient[119] ci endroit que avant que il eust Aquitaine conquise, il se combati contre Hunaut et Gaifier les deux fils le duc Eudes.

Note 114: Cont. Fredeg., cap. 109.

Note 115: Cercha. Parcourut.

Note 116: Fevetables. Comme fievés, c'est-à-dire hommes dévoués et dont il avoit pris la foi.

Note 117: Contrester. Résister.

Note 118: Mut à ost bannie. Marcha avec une armée convoquée.

Note 119: Aucunes chroniques. Entre autres celle de Sigebert?. ad ann. 733. Mais dans tous les cas, les deux fils d'Eudes étoient Hatto et Hunaud. Gaiffier étoit fils de Hunaud.

A ce tems advint que les Frisons, qui sont gent cruelle et hardie, se rebellèrent contre lui trop cruellement. Là ne put-on aller par terre: car cette région est enclose de mer; pour ce lui convint-il assambler grant navie de nefs et de galies pour passer en Frise. En mer se mist, et arriva en cette terre par l'aide nostre Seignour: Astrasie et Emstrachie[120], deux contrées de cette région, trespassa toutes et chercha, et mist tout à destruction par feu et par occision.

Note 120: Astrasie. Westrachia, aujourd'hui Westergoe, qui donne son nom à l'un des quatre quartiers de la Frise; celui qui touche à la côte du Zuider-Zée.—Emstrachie (Austrachia), est aujourd'hui Oostergoe, le quartier oriental de la même contrée.

Rabode[121] le duc de Frise encontra sur un fleuve qui est apelé Burdonne; à lui se combati, et l'occist et lui et tout son ost, toutes leurs ydoles froissa et ardit. A tant retourna en France en prospérité à grans victoires et à grans despoilles de ses ennemis.[122] En ce point vinrent en France les Wandes, gent cruele et félonesse et sans nulle humanité; les cités prenoient, les églyses destruisoient, les abaïes ardoient et roboient, les chasteaus craventoient, le peuple occioient, et merveilleuse occision et efusion de sang humain faisoient; ainsi vinrent tout le païs gastant jusques à la cité de Sens. Fortement commencièrent à assaillir la ville de javelots, de fondes et de fondoufles[123] et de tels instrumens comme ils avoient. Mais Ebbe l'archevesque de la cité issit hors encontre eus à tant de gent comme il put avoir, armés de foi et d'espérance et de l'aide nostre Seignour; du siége les leva et les fist tourner à fuite. Tant les chaça que ils fussent hors de la contrée.

Note 121: Rabode. Le traducteur, ou plutôt le copiste, a écrit ce nom au lieu de Poppon, qui est dans le texte.—Burdonne. «Super Burdine fluvium.»

Note 122: Tout ce qui se rapporte aux Wandes ou Wandales est tiré d'une chronique anonyme publiée par Duchesne, tome III de ses Scriptores Francic., p. 394, d'après un manuscrit du commencement du XIème siècle. On retrouve la même chose dans le début aussi ancien du roman de Garin le Loherain que j'ai publié:

Vielle chanson voire volez oïr,
De grant istoire et de merveillous pris?
Si com li Wandre vinrent en cest païs,
Crestienté ont malement bailli,
Les homes morts et art tout le païs, etc.

Note 123: De javelots, de fondes et de fondoufles; la chronique anonyme dit seulement: «Omni arte, jaculis et machinis infestare.» Les fondoufles ou fandoufles étoient sans doute une espèce de fronde ou fonde.

[124]Le victorieux prince Charles Martiaus esmut ses osts en ce point, en Bourgoigne entra, et alla jusques à la cité de Lyon; les plus grans et les plus nobles de cette région soumist à sa seignourie: de là vint à Marseille, et puis à Arle le blanc[125], ses séneschaus et ses baillis mist partout; après retourna en France rempli de grans dons et de grans presens. Lors recommencièrent les Saisnes à se rebeller les premiers, par devers ces parties qui habitent sur le Rhin. Mais Charles Martiaus, qui cette présumpcion ne voulut pas souffrir sans vengeance, esmu ses osts, le Rhin trespassa par l'endroit où une rivière court qui est apelée Lippie[126]; une partie de cette région destruisit et gasta, et l'autre fist tributaire et en prist bons ostages: à tant retorna en France.

Note 124: Ici commence le troisième continuateur anonyme de la chronique de Fredegaire. L'auteur écrit par les ordres de Childebrand, frère de Charles Martel.

Note 125: Arle le blanc. (Arelatum.) Arles.

Note 126: Lippie. Aujourd'hui la Lippe.

XXVII.

ANNEES: 737/740.

Comment Charles Martiaus recouvra la cité d'Avignon et les autres cités que les Sarrazins avoient prises, et comment il morut.

En ce tems s'esmut une manière de gent forts et cruels, si estoient nommés Ismaëliciens, mais par autre nom sont orendroit[127] apelés Sarrazins. Devers Espaigne vinrent, et trespassèrent le Rhosne et s'aprochièrent jusques à la cite d'Avignon, qui tant est forte et haute que ils ne l'eussent de long tems prise par force né par assaut, sé elle n'eust esté traïe. Mais Maronte, un duc du païs, et aucuns trahiteurs se consentirent à eus et leur ouvrirent les portes; cils entrèrent ens qui jà avoient mis tout le païs à destruction. Quant le prince Charles Martiaus sut ces nouvelles, il envoia avant son frère le duc Childebrant et maint autre prince et duc à grant ost et grant appareillement d'engins et de tourmens[128]: la cité assiégèrent qui trop estoit forte et bien garnie, les engins drecièrent, et ordonnèrent leur gent pour livrer assaut; lors s'aprochièrent et drecièrent eschelles aux murs. En ce point vint le glorieux prince Charles Martiaus à grans effors; lors primes fu l'assaut commencié par merveilleuse vertu; de tous sens cernèrent la ville, les perrières firent lancier, les batailles aprochier, arcs et arbalestes traire et dars ruer; de toutes pars huier[129] trompes et araines sonner, en la manière que l'on fist jadis quant Jérico fu prise. De tous sens assailloient si viguereusement et si asprement, que grant paour povoient avoir ceus dedens. Lors s'esvertuèrent François, et montèrent sus les murs par eschelles et sus les maisons; si s'espandirent par la cité, les Sarrazins prirent et occirent tous; et fu la cité en telle manière recouvrée. Outre le Rhosne conduisist son ost; tout le païs des Ghotiens chercha, et vint jusques à Nerbonne, cité est noble et riche et mestresse de toute cette province; dedens estoit Anthisme un roy Sarrazin à grant plenté de sa gent: Charles Martiaus assist la cité, et les enclost dedens. Quant les plus grans des princes des Sarrazins d'Espaigne oïrent ce dire, ils murent de leur païs à merveilleux ost avec un autre roy paien, qui avoit nom Amour, pour secourir le roy Anthisme. Des nefs issirent car ils estoient venus par mer, et vinrent contre Charles Martiaus tous prests à bataille; et Charles leur revint au-devant, hardiement les encontra en une valée qui est apelée Corbarie, sur un fleuve qui a nom Byrra[130]. Là fu la bataille grant et merveilleuse; mais par la vertu de nostre Seignour le plus grant de leurs roys fu occis, et tous les autres desconfits. Puis que ils virent leur sire mort, ceus qui demeurèrent de l'occision au rivage de la mer fuirent et cuidèrent eschaper par l'aide de leur navie; ès nefs sailloient, par grant estrif[131], ceus qui y povoient avenir, et ceus qui avenir n'y povoient sailloient en la mer par paour et par destrèce de la mort. Mais François qui de près les assailloient, se mirent ès galies et leur coururent sus; les uns noièrent et afondrèrent en la mer, les autres occirent en lançant de dars et de javelos. Ainsi eut victoire le glorieux Charles Martiaus des Sarrazins par l'aide de nostre Seignour, et gagnièrent François leurs despoilles, et quanques ils avoient amené; la terre de Ghotie prirent et mirent à destruction, et prirent le duc Victor[132] et maints autres riches prisonniers; les plus grans cités et les plus nobles du païs abatirent et craventèrent jusques à terre, et boutèrent le feu partout, pour ce que elles estoient habitées de Sarrazins, si comme Nimes et Agens dont la contrée est appelée Aginnois, Bediers et autres cités du païs, et Sustancion, qui ore est apelée Monpellier[133]. Et quant il eut tout ses ennemis vaincus et mis sous pié, il retourna en France vainqueur par tout par l'aide de nostre Seigneur.

Note 127: Orendroit. Maintenant.

Note 128: Tourmens. Machines de guerre.

Note 129: Huier. Variantes: Huer, crier.—Araines. Trompettes d'airain, comme on disoit olifans, pour cors d'ivoire ou de corne.

Note 130: En une vallée, etc. «Super fluvio Birra et valle Corbaria palatio.» La Berre coule au milieu de la Vallée Corbière entre Narbonne et Leucate. Elle prend sa source dans les flancs d'une montagne également appelée le mont Corbière.

Note 131: Estrif. Effort.

Note 132: Le duc Victor. Voilà un gros contre-sens. Le continuateur de Fredegaire dit: «Captâ multitudine captivorum, cum duce victore regionem gothicam depopulantur.» Il est vrai que d'autres manuscrits suivis par Duchesne et Freher portent: «Cum duce, Victor… depopulatur.» Ce qui feroit croire que dans les prisonniers étoit le chef des Sarrasins. Mais cette leçon ne semble pas admissible, et, dans tous les cas, cet illustre vaincu ne s'appeloit pas Victor.

Note 133: Si comme, etc. Variante: Si comme Victicum, Nemausum,
Altimurium, Agatham, Biterris et Substancium
qui ore est apelée
Montpellier. Ce sont Uzès, Nismes, Agde, Beziers et Substancion.
J'ignore quelle ville entend le chroniqueur par Altimurium. Pour
Substantion elle étoit placée à trois quarts de lieue de
Maguelonne, aujourd'hui Montpellier. Le texte du continuateur de
Fredegaire dit seulement: «Urbes famosissimas Nemausum, Agatem ac
Biterris…. destruens.»

Au second mois de l'an qui après vint[134], envoia le prince Charles Martiaus le duc Childebrant son frère et plusieurs autres princes en Provence à grant ost; lui mesme mut d'autre part droit vers la cité d'Avignon pour le duc Baronte[135] punir, qui dommage lui faisoit en ces parties: il le chaça jusques au rivage de la grant mer, et chercha[136] montagnes et valées si hautes et si périlleuses que il sambloit que nul n'y peust puier[137]: les chastiaus et les forterèces dessus la marine conquist, et toutes ces terres mist à sa seignourie. Après retourna en France glorieux et victorieux et renommé par tous ses fais par l'aide de nostre Seigneur; tant estoit fier et redouté que il ne trouva mais qui vers lui s'osast deffendre.

Note 134: Au second mois, etc. Nous lisons maintenant dans le texte du continuateur de Fredegaire qui nous est parvenu: «Denuò curriculo anni illius mense secundo.» Et le P. Lecointe a conjecturé qu'il falloit ainsi restituer ce passage: Denuò curriculo anni secundo. Le texte des Chroniques de Saint-Denis doit nous faire penser que le manuscrit du traducteur portoit: «Secundo curriculo anni, illius mense secundo.» Ce qui vaut encore mieux.

Note 135: Baronte. Lisez Maronte.

Note 136: Chercha. Parcourut.

Note 137: Puier. Monter. De Pui montagne. D'où nos mots appui et appuyer.

[138]Puis retournèrent d'Espaigne les Sarrazins, la cité d'Arle-le-blanc prirent et gastèrent tout le païs: mais Charles Martiaus leur courut au devant, si eut en son aide Liuprant le roy des Lombars. Tant eurent grant paour de lui que ils s'enfuirent sans bataille, pour la renommée de son nom tant seulement. Ainsi chassa les Sarrazins et leur tolit espérance de jamais retourner en France; quant devant avoient conquises presque toutes les régions d'Aise et de toute Libbie, (qui autant vaut comme Afrique) et grant partie d'Europe. [139]Le duc Baronte prist qui les Sarrazins avoit apelés d'Espaigne, si comme l'histoire a là sus conté; puis retourna en France glorieux vainqueur par la vertu de celui qui règne et régnera sans fin. [140]Dès lors en avant commença à afleboier, et le prist une maladie en une ville qui a à nom Vermerie[141], qui siet sur la rivière d'Aise. [142]Devant ce avoit formées aliances à Liupran le roy des Lombars: Pepin le moins agé de ses fils lui envoia premier, pour ce que il lui tondist les cheveux et fust son père spirituel, selon la coustume du tems de lors. Le roy Liupran le fist moult volontiers, et le renvoia à son père honouré de grans dons.

Note 138: Chronic. Sigib. mon. A° 738.

Note 139: Le duc Baronte. Notre traducteur, passant de Fredegaire à Sigebert, répète ici ce qu'il avoit dit d'après sa première autorité quelques lignes au-dessus.

Note 140: Cont. Fredeg., cap. 109.

Note 141: Vermerie. Aujourd'hui Verberie, petite ville du département de l'Oise (Picardie).

Note 142: Paul Diacre, lib. VI, cap. 53.

[143]Droit en ce tems lui envoia saint Grigoire, l'apostole de Rome, les clés du saint sépulcre et les liens dont saint Pierre l'apostole fu lié, et tant de présens et si grans que nul n'avoit onques veu ni oy parler de tels; par telle condicion que il mist les choses célestiales avant les terriennes, et deffendist l'Eglyse de Rome de la cruauté des Lombars, laissast leur familiarité et leur acointance, et venist à Rome, et fust prince et conseiller des Romains[144]. Les messages qui ces dons et ces nouvelles lui aportèrent reçut-il moult honnorablement, et leur donna moult larges dons au départir; grans dons et grandes richesses envoia à l'églyse Saint-Pierre de Rome par ses propres messages, par Singobert[145] l'abbé de Saint-Denis en France, et par Grimon l'abbé de Saint-Pierre de Corbie.

Note 143: Cont. Fredeg., cap. 110.

Note 144: On a conservé les deux lettres que Grégoire III écrivit en cette occasion à Charles Martel. On peut les voir dans le Recueil des historiens de France, tom. IV, pag. 92 et 93.

Note 145: Singobert, l'abbé…. Le texte du continuateur porte seulement: «Et Sigobertum reclusum sancti Dionisii.» Mais notre traducteur, qui connois soit l'histoire de son abbaye, a très-bien corrigé: Singobert abbé. Il fut élu, en effet, peu de temps après son retour de Rome.

Par le conseil de ses barons départi-il son royaume à ses fils à son vivant: à Charlemaines[146] l'aisné donna Austrasie, Souave et Thoringe; à l'autre plus jone, qui Pepin avoit nom, donna France, Bourgoigne, Provence et Neustrie, (qui ore est apelée Normendie).[147] Au tiers, qui Grifon avoit nom et estoit l'aisné de tous, n'assena[148] point de terre; dont il sourdit contens[149] après sa mort. En cette mesme année mut Pepin en Bourgoigne entre lui et Childebrant son oncle, à grant ost: toute la terre chercha, et se mist en saisine du don que son père lui avoit fait.

Note 146: Charlemaines. (Carlomanno.)

Note 147: Au tiers. Cette mention de Griffon semble le fait de notre traducteur.

Note 148: N'assena. N'assigna.

Note 149: Contens. Contentions, disputes.

Entre ces choses, advint ce qui est trop grief à raconter; car nouveaus signes aparurent au soleil, en la lune et ès estoiles, et fu l'ordonance de Pasques troublée. Si advinrent ces signes pour le défaut de si haut prince; car peu de tems après, lui prist une trop forte fièvre en une ville qui a nom Carisi[150], si sied sur la rivière d'Aise. Le royaume de France crut et eslargi en son tems, et laissa en grant pais et en grant prospérité. De ce siècle trespassa en l'onzième calende[151] de novembre. Les deux royaumes gouverna vingt-cinq ans; mort fu en l'an de l'incarnacion sept cent quarante-et-un et ensépulturé en l'églyse Saint-Denis en France, à qui il avoit donné maint beau don; [152]mis fu en coste le maistre autel en un riche sarcueil d'alebastre[153].

Note 150: Carisi. Ou Caricy. (Carisiacum.) Aujourd'hui
Quierzy-sur-Oise, village du département de l'Aisne (Picardie).

Note 151: L'onziesme calende. Il falloit traduire: Le onze des
calendes
.

Note 152: Mis fu, etc. Addition du traducteur.

Note 153: Là s'arrêtent la plupart des manuscrits qui nous ont transmis la troisième continuation du prétendu Fredegaire. La quatrième a été composée évidemment par un clerc attaché à la personne de Nibelunge, fils de Childebrand, le frère de Charles Martel. Mais notre traducteur de Saint-Denis va s'attacher de préférence aux textes de la Chronique qui passe pour l'ouvrage d'Eginhard et que l'on a insérée dans la collection des Historiens de France, t. V. p. 196 et suiv,, sous le titre: Annales regum Francorum Pippini et Caroli magni, vulgò adscripti Eginhardo ipsius Caroli Magni notario, posteà abbati.

XXVIII.

ANNEES: 741/747.

Cy commencent les fais du roy Pepin: et comment Grifon, le tiers des fils Charles Martiaus, guerroia son frère; comment Charlemaines devint moyne, et comment le roy Pepin fu couronné.

[154]Trois fils eut le victorieux prince Charles Martiaus: Charlemaines, Pepin et Grifonnet. Cil Grifon, qui aisné estoit, eut une mère qui avoit nom Sonnichilde, nièce estoit d'Odilon le duc de Bavière. Par son mauvais conseil lui fist commencier guerre contre ses frères, et le mist en espérance d'avoir tout le royaume: si monta en si grant présumpcion, que il saisi la cité de Montloon[155], et manda à ses frères bataille à jour nommé, et ses frères esmurent leurs osts contre lui et l'assiégèrent dedens la cité. A la parfin se rendit à eus, quant il vit que la force n'estoit pas sienne, et que il ne leur povoit contrester. Lors retournèrent les frères pour les besoignes du royaume ordoner, et recouvrer les provinces qui jà s'estoient départi de la société et de l'aliance des François, puis la mort de leur père. Si estoit leur intencion telle que ils vouloient le royaume laissier en tel point que le païs fust sûr et en pais, tandis comme ils guerroioient en estranges contrées: et pour ce que ils se doutoient que Grifon leur frère ne leur feist anui au royaume, endementiers[156] que ils seroient hors, Charlemaines le prist et le mist en prison en un nuef chastel qui siet delès Ardenne; là le fist moult bien garder jusques à tant que il mut pour aller à Rome.

Note 154: Eginhardi Annales, A° 741.

Note 155: Montloon. «Mons Laudunensis.» C'est Laon, souvent appelée encore par les annalistes: «Lugdunum Clavatum.»

Note 156: Endementiers. Tandis que.

[157]Lors esmurent les frères leur ost pour entrer en Aquitaine contre le duc Hunau; car ils voloient premièrement recouvrer cette contrée; un fort chastiau prirent, qui a nom Loches[158], puis allèrent au viel Poitiers; là départirent le royaume (avant que issisent de cette contrée), que ils avoient tenu entr'eus deux jusques alors. Quant ils furent retournés en France, Charlemaines esmut son ost, et entra tout seul en Alemaigne, pour ce que elle s'estoit desevrée de la société des François; toute la dégasta par feu et par occision, puis retourna en France.

Note 157: Eginh. Ann., A° 742.

Note 158: Loches. (Lucca.) Aujourd'hui ville du département d'Indre-et-Loire (Touraine).

[159]Un peu après, les deux frères Charlemaines et Pepin assemblèrent leur ost et murent contre Odilon le duc de Bavière, pour ce que il avoit une leur serour ravie: à lui se combatirent et le vainquirent lui et tout son ost. Quant ils furent en France retournés, Charlemaines alla tout seul ostoier[160] en Sassoigne; un chastiau prist qui est nommé Hobseobour[161], et prist un duc du païs qui avoit nom Theoderic, puis retourna en France[162]. Une autre fois allèrent les deux frères en Sassoigne arrière, et reçurent de rechief ce mesme Theoderic en leur merci, et quant ils eurent mis tout le païs à destruction, si se mirent au retour.

Note 159: Eginh. Ann., A° 743.

Note 160: Ostoier. Guerroier, diriger une ost.

Note 161: Hobseobour. «Hocseburg.» Sans doute Hochberg, dans le cercle de Souabe.

Note 162: Eginh. Ann., A° 744.

[163]En cette année monstra Charlemaines le bon propos que il avoit tousjours eu; car son cuer tendoit à guerpir le siècle, et à adosser[164] toute la vaine gloire de ce monde, et entrer en religion pour Dieu servir et faire sa pénitence. Pour cette raison laissa Pepin à ostoier[165] cette année, pour parfaire le veu Charlemaines son frère; car il voloit que il fust mis là où il vouloit, tout à sa volonté[166]. A Rome s'en alla Charlemaines, et laissa la fausse gloire de ce monde; un moustier fonda en un lieu qui a nom Montsoract, en l'honnour saint Sévestre, pour ce que il s'estoit là tapis, si comme l'on disoit, au tems de la persécucion des crestiens, qui fu sous l'empereur Constantin. Là le tondi et le benéi le pape Zacarie, et lui donna habit de moyne. Puis laissa-il ce lieu, pour ce que les nobles gens de France qui là alloient le visitoient trop souvent. En l'abaïe Saint-Beneoit de Moncassin entra en la congrégation des autres frères; la servi nostre Seigneur, et fist fruit de bonnes euvres par la bonne vie que il mena puis, toute sa vie.

Note 163: Eginh. Ann., A° 745.

Note 164: Adosser. Tourner le dos à.

Note 165: Laissa Pepin à ostoier. Pepin cessa de guerroyer.

Note 166: Eginh. Ann., A° 746.

[167]Grifon l'autre des frères ne vouloit estre sujet à son frère Pepin, jà soit ce que il vesquit sous lui honorablement; ains assambla tant de gent comme il put avoir, et s'enfui en Sassoigne. Peu de tems après, vint à ost contre son frère sur une rivière qui a nom Obacre, en un lieu qui est nommé Orhain[168]. Et le prince Pepin rassambla l'ost de France contre la desloiauté son frère; par Toringe s'en alla et entra en Sassoigne; son ost fist logier en un lieu qui est nommé Skahingue sur un fleuve qui estoit apelé Misaha; pas n'assamblèrent à bataille; ains firent parlement, et se départirent à tant[169]. Grifon qui bien s'aperçut de la légièreté et de la fausseté de la gent du païs, se départi de la terre, pour ce que il se douta d'aucune traïson. En Bavière s'en alla, les chevaliers et les sergens du royaume de France, qui à lui alloient, recevoit; Lanfrid[170] qui à lui vint pour lui aidier retint: si fist tant que il tolli la duchée à Thassille qui estoit duc du païs. Quant la nouvelle fu raportée de ses fais au prince Pepin son frère, il mut et entra en Bavière à grant ost; Grifon et tous ceus qui avec lui estoient et qui à lui estoient venu, prist; au duc Thassille rendi sa terre; à tant retourna en France. A Grifon son frère donna douze comtées du royaume de Neustrie; mais encore ne lui souffit-ce pas; ains s'enfui cette année mesme à Gaifier le duc d'Aquitaine.

Note 167: Eginh. Ann., A° 747.

Note 168: Obacre…. «Super fluvium Obacra, in loco qui dicitur
Horheim.» (Annales Fuldenses.) L'Obacre est aujourd'hui l'Ocker.

Note 169: Eginh. Ann., A° 748.

Note 170: Lanfrid. Le latin porte: Swilgerum.

[171]Le prince Pepin qui bien vit que le roy de France qui lors estoit ne tenoit nul profit au royaume, envoia adonques à l'apostole Zacarie messages, Burcart l'archevesque de Bourges[172] et Fourré son chapelain, pour demander conseil de la cause des roys de France qui en ce tems estoient: «Lequel devoit estre mieux roy, ou celui qui nul povoir n'a voit au royaume, né en portoit fors le nom tant seulement, ou celui par qui le royaume estoit gouverné et qui avoit le povoir et la cure de toutes choses.» Et l'apostole lui remanda que celui devoit estre roy apelé, qui le royaume gouvernoit et qui avoit le souverain povoir. Lors donna-il sentence que le prince Pepin fust couronné comme roy.

Note 171: Eginh. Ann., A° 749.

Note 172: De Bourges, de Wurtzbourg en Franconie.—Fourré ou Folrade.

[173]En cette année mesme fu roy clamé par la sentence le pape Zacarie et par l'élection des François. Oint fu et sacré en la cité de Soissons par la main saint Boniface le martir, en l'an de l'incarnacion nostre Seigneur sept cent cinquante. Childeric, qui roy estoit apelé, fu tondu et mis en une abaïe. Puis régna le roy Pepin quinze ans, quatre mois et vingt jours. Si avoit, devant ce, tenu la seignourie du palais et du royaume puis la mort Charles Martiaus son père, dix ans.

Note 173: Eginh. Ann., A° 750.

XXIX.

ANNEE: 752.

Coment le roy Pepin desconfit les Saisnes.

[174]En l'année après ce qu'il fut couronné, assembla-il ses osts et entra en Sassoigne. Et jà soit ce que les Saisnes se deffendissent vertueusement en l'entrée de leurs terres, toutes voies donnèrent-ils lieu[175] et s'en fouirent desconfis. Et le roy chevaulcha tout outre jusques à un lieu qui est appellé Rimi, qui siet sur le fleuve de Wisaire[176]. En celluy ost fu occis l'archevesque Hildegare. Lors se mist le roy au retour, quant la terre eut gastée. Ainsi qu'il s'en retournoit, il lui fu conté que Griffon, son frère, qui au duc Gaifier s'en estoit foui, estoit tué, et coment et par qui il avoit esté occis.

Note 174: Eginh. Ann., A° 751, 752, 753.

Note 175: Donnèrent-ils lieu. Cédèrent-ils la place, ou, comme dit le peuple: Fichèrent-ils le camp.

Note 176: Wisaire. Le Weser.

[177]En ce temps, fit le roy Pepin corriger et amender les chans et le service des églyses de France, par l'estude et l'autorité de Rome. Remi l'archevesque de Rouen, frère le roy, florissoit en ce temps en bones euvres.

Note 177: Cet alinéa n'est pas traduit des Annales d'Eginhard; mais on trouve la preuve du fait qu'il rapporte dans une lettre du pape Paul Ier à Pepin, insérée au 5ème vol. des Historiens de France, pag. 531.

En celluy an vint en France le pape Estienne au roy Pepin, en la ville de Carisi. La cause de sa voie fu qu'il requéroit aide et deffense pour luy et pour l'Églyse de Rome contre les Lombars. Après luy vint Charlemaines, le frère du roy, qui estoit moine de saint Beneoit de Mont-Cassin, par le commandement de son abbé, pour prier le roy son frère que il ne s'accordast mie au pape, né ne se consentist à sa requeste. Mais on cuida que il ne fit pas ce de bonne volenté; car il ne osoit contredire le commandement de son abbé, né l'abbé celuy du roy des Lombars qui ce luy avoit commandé.

Ce roy, qui Aistulphe avoit nom, faisoit trop de griefs aux Romains, car il vouloit avoir le treu[178] de chascun chef. [179]Le roy Pepin se consentit toutes voies à la requeste du pape et receut luy et l'Églyse en sa garde et defense. Le pape l'enoint et sacra à la royalle dignité luy et ses deux fils Charles et Charlemaines en l'églyse de Saint-Denis en France; et les conferma en tele manière que luy et toute sa ligniée tenissent la dignité du royaume à tous jours mais, par héritage; et escomenia tous ceulx qui encontre seroient ou qui force y feroient. Tout l'hiver demoura ce pape en France.

Note 178: Le treu. Le tribut. C'est précisément ce que nous payons aujourd'hui sous le nom de contribution personnelle. Ce dernier mot est bien moins révoltant.

Note 179: Eginh. Annal., A° 754.

Incidence. En cet an fu martirié en Frise saint Boniface, archevesque de Mayence, qui là estoit envoié en prédication.

XXX.

ANNEES: 755/759.

Comment le roy Pepin et tout son ost entra en Lombardie et desconfist les Lombars.

[180]Le roy Pepin envoia ses osts et assembla, quant la nouvelle saison fut venue, pour entrer en Lombardie, et requerre la droiture saint Père envers le roy des Lombars[181], à la requeste le devant dit apostole Estienne. Les Lombars rassemblèrent tous leurs efforts pour contrester au roy et aux François et pour deffendre l'entrée de Lombardie. Au devant leur vindrent à l'entrée des montaignes, et leur rendirent forte bataille, mais toutes voies furent-ils desconfis et s'enfuirent. Et les osts des François passèrent oultre assés légièrement, tout fust le passage grief[182].

Note 180: Eginh. Annal. A° 755.

Note 181: La droiture, etc. Et soutenir les droits de saint Pierre contre le roi des Lombards.

Note 182: Tout fust. Bien que fust, etc.

Quant ils eurent les montaignes passées et ils furent ès plains de Lombardie, le roy Aistulphe et ses Lombars ne les osèrent atendre en bataille, ains se mistrent en la cité de Pavie et furent dedens assis: né le roy Pepin ne se voult lever du siège jusques à tant que le roy Aistulphe lui eut donné feauté et juré et donné quarante ostages que il rendroit son droit à l'Églyse de Rome. Quant la besoigne fut ainsi conformée par serement et asseurée par ostages, le roy retourna en France; l'apostole fist conduire à Rome à grant compaignie de François. Charlemaines, le frère au roy, qui moine estoit, estoit venu en France pour empescher la besoigne l'apostole, si comme il est dit dessus, et demoura en la cité de Vienne avec sa serourge la royne Berthe. Là le prist une fièvre et fut mort avant que le roy feust retourné de l'ost de Lombardie. Et le roy fist le corps de luy atourner et porter à Mon Cassin où il avoit receu l'abit et fait profession.

[183]Aistulphe, qui en l'année devant avoit juré au roy et donné ostages et ses barons liés avec lui par serement, que ils tiendroient et garderoient la droiture et la doctrine de l'Églyse de Rome, ne tint guères bien son convenant; car il n'accomplit onques chose qu'il eust promise. Pour ce semont ses osts le roy Pepin et entra à grant force en Lombardie. Le roy Aistulphe assist, ainsi comme il eut fait devant, en la cité de Pavie; par force le contraignit à ce que il tenist ce que il avoit devant promis et juré à l'Églyse, et luy rendist Pentapole et Ravenne et toutes les appartenances; et le roy les rendit à l'apostole et à l'Églyse de Rome. Atant retourna en France.

Note 183 Eginh. Annal. A° 756.

Et quant le roy Pepin s'en fu retourné, le roy Aistulphe ne se pena pas tant d'acomplir ce que il avoit promis, comme il fist de changer et de rappeler ce que il avoit acompli: mais nostre Seigneur mit conseil en sa besoigne meisme, et luy empescha son divers[184] propos: car il chaït de son cheval le jour qu'il chaçoit au bois; de celle froissure le prist une maladie et mourut. En pou de temps après, le royaume receut ung prince de son palais qui avoit nom Desier, si règna puis dix-huit ans.

Note 184: Son divers propos. Sa résolution inconstante.

[185]En ce temps vindrent au roy les messages Constantin, l'empereur de Constantinoble, au chastel de Compiègne où le roy estoit adonc au général parlement. Riches présens luy apportèrent de par leur seigneur. Entre les autres choses lui eut envoyé unes orgues de merveilleuse beauté. La meisme nuit, Thasille, le duc de Bavière, vint à grant compaignie des plus nobles de son païs. Là devint son homme et mist ses mains entre les siennes, selon la coustume françoise, et luy jura feauté à luy et à ses deux fils Charles et Charlemaine. Le serment qu'il eut fait au roy renovella puis sur le corps saint Denis et sur le corps saint Germain de Paris et sur le corps saint Martin de Tours, et promist qu'il porteroit foy et loyauté au roy et à ses deux fils comme à ses seigneurs, tous les jours de sa vie. Et tous les princes et les plus grans de Bavière qui avec lui estoient venus firent ce meisme serement sur les devant dis corps sains.

Note 185: Eginh. Annal. A° 757.

[186]Le roy assembla ses osts et entra en Sassoigne; mais les Saisnes lui contrestèrent et deffendirent vertueusement leurs forteresses et leurs chasteaux. Toutes voies furent-ils reculés et desconfis, et entra le roy en leurs terres par le passage qu'ils deffendoient. Quant ils furent oultre passés, ils combatirent communément ensemble; mais moult y eut des Saisnes occis. Si, furent contrains à ce que ils promistrent à faire la volenté du roy oultréement; et sa volenté si fut telle, que ils vendroient chascun an en sa court au général parlement, pour luy honorer et présenter trois cens chevaulx de pris. Ceste chose jurèrent tenir, en la manière de leur païs. Quant le roy les eut de ce treu chargés, il retourna en France.

Note 186: Eginh. Annal. A° 758.

[187]Lors receut le roy ung fils, Pepin fut appellé comme son père. Mais il mourut au tiers an de son aage. En celle année, célébra le roy la solemnité de Noël en ung lieu qui est nommé Longlare[188]; la Pasque en ung autre qui est appelle Jopila; n'onques de toute celle année ne chevaucha hors du royaume.

Note 187: Eginh. Annal. A° 759.

Note 188: Longlar. C'est Glare, dans la forêt des Ardennes, et dans le diocése de Liège.—Jopila, ou Jopil, étoit une autre maison royale à peu de distance de Liège, sur la Meuse.

[189]Le duc Gaiffier d'Acquitaine esmut le mautalent[190] du roy contre luy, pour ce que il recevoit les rentes en sa terre des églyses qui estoient establies soubs le roy, né rendre ne les vouloit aux menistres du roy[191], combien que le roy le fist admonester par ses propres messages. Pour ce, esmut ses osts et entra en Acquitaine pour la cause des églyses deffendre et pour restablir les choses que le duc avoit saisies. En ung lieu qui est appelle Thedoad fist le roy logier son ost. Le duc Gaiffier qui à luy n'osa estriver par bataille ly manda par ses messages que il estoit prest d'obéir du tout à sa volenté, et de rendre aux églyses ce que il avoit du leur; et de ce lui donroit teles séurtés comme il demanderoit. Et pour ce que il fust plus certain de ces convenances, il metroit par devers luy deux des plus nobles hommes d'Acquitaine, Algaire et Ytherie. Par ceste offre apaisa le courage du roy qui trop estoit courouciés contre luy, tant qu'il se tint de faire bataille contre luy par les ostaiges que il luy livra. Son ost départit à tant et retourna en France. En la ville de Carisi yverna et célébra la solennité de Noel et de Pasques.

Note 189: Eginh. Annal. A° 760.

Note 190: Mautalent. Ressentiment.

Note 191: Cette phrase est mal entendue. Il ne s'agit pas des ministres du roi, mais plutôt des directeurs ecclésiastiques des biens dont Pepin étoit l'avoué, le protecteur reconnu. «Waifarius, cùm res quæ in suâ potestate erant, et ad ecclesias sub manu Pipini regis constitutas pertinebant, rectoribus ipsorum venerabilium locorum reddere noluisset….»

[192]Le duc Gaiffier désiroit moult que il fust vengié en aucune manière des dommaiges que l'ost de France luy avoit fait, et jà soit ce que il eust au roy serement et ostages livrés de obéir à sa volenté, un pou de temps après envoya-il son ost jusques en la cité de Châlons en Bourgoigne, pour gaster le païs. Le roy sceut ce, qui adont tenoit parlement en une ville qui est appellée Durie[193]. Il retourna en Acquitaine à grant gent et à grant apareillement de bataille. Aucuns chasteaux prist par force desquels fuient les nobles Borbon, Canitille et Cleremont[194]. Aucuns se rendirent sans assault, pour ce que ils estoient trop souvent grevés par siége et par bataille. Tout ce que François trouvèrent hors des forteresces, gastèrent-ils par feu. Jusques à la cité de Limoges conduisit le roy son ost, en dégastant tout devant luy, et puis retourna en France, en la ville de Carisi. Illec célébra la solennité de Noël et de Pasques. En cel ost fut l'ainsné de ses fils qui puis tint le royaume et l'empire après son décès.

Note 192: Eginh. Annal. A° 761.

Note 193: Durie. C'est Duren, dans le diocèse de Julliers.

Note 194: «Quædam oppida atque castella…. in quibus præcipua fuere Burbonis, Cantilla, Clarmontis.» C'est Bourbon, Clermont en Auvergne, et Chantel le Castel, aujourd'hui petite ville du département de l'Allier.

XXXI.

ANNEES: 762/768.

Comment le duc Gaiffier fut occis, et de la mort le roy Pepin.

[195]En toutes manières désiroit le roy Pepin que la guerre qu'il avoit commenciée envers Gaiffier le duc d'Acquitaine feust à la fin menée. Ses osts assembla et entra à grant force en sa terre. Grant partie du temps d'esté despendit en ostoier; la cité de Bourges prist et le chastel de Touars. A tant retourna en France. En une ville qui a nom Gentilli[196] yverna et célébra la solennité de Noël et de Pasques.

Note 195: Eginhardi Annales. A° 762.

Note 196: C'est le village de Gentilly, aujourd'hui distant d'une lieue des barrières de Paris.

[197]En ce point se combatirent contre ses gens Chilpingue le conte d'Auvergne et Amigue le conte de Poitiers; mais il[198] et moult de leurs gens furent occis.

Note 197: Sigeberti Chronicon. A° 765.

Note 198: Il. Eux.

[199]Quant la nouvelle saison fut revenue, que l'on put ostoier, le roy assembla général parlement de ses barons en la cité de Nevers. Après le parlement, assembla ses osts de toutes parts et entra en Acquitaine; toute la terre cercha jusques à la cité de Caors, en dégastant tout le païs devant luy par fer et par feu, et quanqu'il trouvoit devant ses forteresses; par la cité de Limoges retourna en France sain et sauf, luy et tout son ost. De cel ost se despartit Thassille le duc de Bavière, et faint qu'il estoit malade; en son païs retourna, et se départit de l'aliance et de l'ommage du roy, et proposa que jamais en la court ne revendroit. Le roy départit son ost et séjourna cel yver en une ville qui estoit nommée Longlaire[200]: là, célébra la solennité de Noël et de Pasques.

Note 199: Eginh. Annal. A° 763.

Note 200: Longlaire, ou Longulaire; aujourd'hui Glare.

Incidence.—En celle année fu l'yver si aspre et si fort, que on ne recordoit pas que nul eust oncques veu si grant né si cruel.

[201]Le roy avoit deux divers propos pour deux diverses guerres qu'il avoit entre mains. Celle d'Acquitaine qui si long-temps avoit duré et une autre nouvelle contre le duc Thassille de Bavière qui son hommage avoit brisié et s'estoit départi de sa féauté. Grant parlement assembla de ses barons en une cité qui avoit nom Garmacie[202]. Toute celle année se tint en son royaume sans ostoier. En la ville de Carisi célébra la solennité de Noël et de Pasques. Éclipse de souleil fut en cel an en la première nonne de may, entour l'eure de midi[203]. De tout cel an ne se mut le roy de son royaume né pour la guerre de Bavière né pour celle d'Acquitaine qui encore n'estoit finée: mais après tint général parlement à Atigni, et célébra la solennité de Noël et de Pasques à Ais-la-Chapelle, à grant compaignie de ses barons.

Note 201: Eginh. Annal. A° 764.

Note 202: Garmacie. Latin: Wormacia. Aujourd'hui Worms.

Note 203: Eginh. Annal. A° 765.

[204]Quant la nouvelle saison revint, le roy tint général parlement en la cité d'Orléans, pour recommencier la guerre contre le duc Gaiffier; son ost assembla et entra en Acquitaine; le chastel d'Argent[205] referma que le duc Gaiffier avoit abatu: ce chastel et aucunes cités avoit abatues et craventées jusqu'à terre, pour ce qu'il pensoit bien qu'il ne pourroit longuement durer contre la force du roy. En la cité de Bourges mist le roy garnison. A tant retourna en France; la solennité de Noël célébra en une ville qui a nom Saumonci, et la solennité de Pasques à Gentilli.

Note 204: Eginh. Annal. A° 766.

Note 205: Argent. Plus tard Argenton.

[206]En celle année fu fait question entre l'Églyse d'Orient et celle d'Occident, c'est-à-dire entre les Griecs et les Latins, de la sainte Trinité et des ymages des Sains. Pour celle question déterminer assembla le roy grant conseil des prélas en la ville de Gentilli. Quant ce conseil fut finé, après Noël, le roy esmut son ost et entra en Acquitaine; par la cité de Narbonne s'en ala, et puis par Thoulouse; Ale le blanc et Gaieste prist, et toutes les contrées mist à sa seigneurie, puis retourna par Vienne: là célébra la solennité de Pasques. Tant ostoia à mont et à val, que la saison fu jà oncques passée; son ost qui trop estoit travaillé fist un peu de temps séjourner, puis mut au mois d'aoust, pour faire le demourant de la guerre d'Acquitaine. Par Bourges retourna et fist parlement de ses barons; puis mut et ala outre le fleuve de Gironde. Tout le païs d'entour Limoges destruist par feu et par occision. Maint chastel et maintes forteresces prist. Tout Agenois, tout Angoulesme, tout Pierregort mist en sa subjection et prit tous ses ennemis qui se deffendoient en fosses et en cisternes[207]. Et si prisrent ses gens Remistaine frère le duc Gaiffier et oncle le duc Heudon, qui de son neveu s'en estoit à lui fui, et puis de lui à Gaiffier. Pendre le fit à un gibet quant il eut sa trahison apperçeue. [208]Lors retourna le roy de France en son royaume, et départit ses osts pour le temps de yver qui approchoit. En la cité de Bourges se tint et y célébra la solennité de Noël. Là vint à luy ung message qui luy nonça la mort de l'apostole Estienne[209].

Note 206: Eginh. Annal. A° 767.

Note 207: Sigiberti Chronicon. A° 766, d'après le continuateur de
Fredegaire. Eginhard dit simplement que Remistain fut pris.

Note 208: Eginh. Annal. A° 767.

Note 209: Estienne. Cette faute de copiste se retrouve dans tous les manuscrits. C'est Paul qu'il falloit écrire, avec Eginhard.

[210]En ce meisme lieu, luy vindrent les messages Amurmoine le roy d'Espaigne. Présens luy aportèrent de par leur seigneur qui luy mandoit amour et aliances.

Note 210: Sigibert Chronico. A° 766. Cet écrivain écrit Amyrnomon, et continuateur de Fredegaire Amormuni.

[211]Au nouvel temps que le roy vit bien que la saison fust convenable pour ostoier, il assembla son ost de toutes pars pour mener à fin la guerre d'Acquitaine. Droit vers la cité de Xaintes s'achemina; mais avant qu'il parvenist là, fu prise la mère le duc Gaiffier, sa sereur et ses niesces, et amenées devant le roy: en grant debonnaireté les receut et commanda qu'elles feussent honnourablement gardées. Puis mut pour passer oultre le fleuve de Gironde. Là li revint au devant ung chevalier qui Érovique[212] avoit nom. Si se rendit à luy et une autre des seurs au duc Gaiffier. Puis que le roy eut ainsi sa volonté faite par toute Acquitaine, il retourna à ung chastel qui a nom Cels[213] pour célébrer la solennité de Pasques.

Note 211: Eginh. Annal. A° 768.

Note 212: Erovique. Latin: Eberwicus, ou Ebrovicus.

Note 213: Cels, ou Sels, château situé sur les bords de la Loire.

Quant la feste fu passée, il prit sa femme la royne Berthe et toute sa mesnie et s'en ala à la cité de Xaintes: ilec la laissa et mut moult hastivement après le duc Gaiffier; né oncques puis ne voult retourner jusques à tant qu'il fust occis.

[214]L'istoire ne parle pas de la manière de sa mort: mais aucunes croniques disent ci-endroit qu'il fu occis de sa gent meisme, pour ce que ils cuidoient acquerre la grâce le roy. Occis fu en Pierregortois. Le roy prist un aournement d'or et de pierres précieuses que il mettoit en ses bras aux festes solempneles que on appelle encore les bous[215] Gaiffier; et les fist pendre en signe de victoire en l'églyse Saint-Denis de France, devers le maistre-autel, qui encore y sont. Mais ils pendent maintenant desoubs les bras du crucefis d'or.

Note 214: L'istoire, c'est-à-dire les Annales d'Eginhard et sa vie de Charlemagne. On peut considérer la fin de cet alinéa comme une parenthèse de notre traducteur; elle prouve le soin qu'il mettoit à exposer tous les faits transmis. Les Aucunes chroniques sont celles du continuateur de Fredegaire, les Annales des Francs, publiées par Lambecius dans son admirable Bibliotheca Cæsarea Vindobona, et enfin la Chronique de Sigebert. J'ignore le premier auteur de l'histoire des pendants donnés à l'abbaye de Saint-Denis. C'étoit sans doute une tradition conservée dans les archives de l'abbaye, et sur laquelle on peut en croire notre moine traducteur.

Note 215: Les bous. Les pendants.

[216]Quant le duc Gaiffier fu occis et le roy eut sa guerre affinée, il retourna en la cité de Xaintes. En tant comme il demoura là, une enfermeté le prist. Mais avant qu'il agrevast plus, il se fist porter en la cité de Tours. Là fit ses oroisons devant le corps monseigneur saint Martin de Tours; après se fist porter à Paris. D'ilec en avant le prist la maladie si fort à engreger qu'il ne vesquit puis sé petit non. De ce siècle trespassa en l'uitième calende d'octobre, au quinziesme an de son règne, en l'an de l'Incarnacion sept cens soixante-huit, et fut mis en sépulture en l'églyse monseigneur Saint-Denis en France. (A dens fu concilié au sarqueus, une croix dessous la face et le chief tourné devers Orient. Si dient aucuns qu'il voult ainsi estre ensépulturé, pour le pechié de son père qui les dismes avoit tollues aus églyses)[217].

Note 216: Eginh. Annal. A° 768.

Note 217: Cette parenthèse est du traducteur, qui nous apprend, en voulant présenter une explication salutaire, la pose de Pepin dans son royal tombeau de Saint-Denis.

Deux fils laissa hoirs de son royaume, desquelx l'istoire a jà fuit mention, Charles et Charlemaines. Par le conseil et par l'assentement des François furent ambedui couronnés, Charles l'ainsné en la cité de Noyon, et Charlemaines en la cité de Soissons. Charles s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là célébra la solennité de la Nativité, et en la cité de Rouen célébra celle de Pasques.

Cy fine le quint livre des Chroniques de France.

Ci commencent les fais et la vie du glorieus prince Charlemaines; en partie par la main Eginaus son chapelain, et en partie par l'estude Turpin, arcevesque de Rains; qui présens furent avec lui par tous ses fais, en divers temps, et sont tesmoins de sa vie et de sa conversation. Cil Eginaus nous descript sa vie jusques aux fais d'Espaigne; et le seurplus nous détermine l'arcevesque Turpin jusques à la fin de sa vie; lequel fu certain des choses qui avindrent, comme cil qui tousjours fu présens avec lui, par tout là où il estoit.