VI.
ANNEES: 777/780.
Coment il vint de rechief en Sassoigne pour les Saisnes humelier. Après coment il ostoia en Espaigne, par l'enortement d'un prince sarrasin. Et coment il prist Pampelune et maintes autres cités. Et d'un poi de meschief qui lui advint au retour. Et coment les Saisnes furent occis par les François orientaux, et coment il alla de rechief en Sassoigne.
[301]Quant le printemps fu retourné et la saison fu renouvellée, le roy assembla parlement de ses barons et du peuple après la feste de la Résurrection, pour ostoier en Sassoigne. Car il n'avoit point de fiance au serement né ès promesses de la desloiale gent du païs. Quant il fu là venu, il trouva les plus grans et les plus anciens du païs humbles et obéissans par semblant. Mais ils avoient autre chose au cuer qu'ils ne monstroient par dehors. Tous vindrent à luy, fors Guiteclin de Sassoigne[302]. Cil estoit un des princes des Ostfalois. Au roy n'osoit venir pource qu'il se sentoit coupable et meffait en moult de cas. Ainsi s'enfouyt à Sigefroy le roy de Danemarche.
Note 301: Eginh. Annal. A° 777.
Note 302: Guiteclin de Sassoigne. Ce héros des Saxons est aussi devenu celui d'une chanson de geste, célèbre au treizième siècle, et dont je connois trois copies: l'une à la bibliothèque du Roi, l'autre à celle de l'Arsenal, la troisième appartenant à M. Léon de la Cabane. Cette dernière est la plus complète.
Tous ceulx qui là vindrent au roy luy requistrent merci et miséricorde, par telle condition que s'ils brisoient plus ses estatus et ses commandemens qu'ils perdissent leurs franchises et feussent tous jours de serve condition. Une partie en fit le roy baptisier qui requeroient baptesme plus pour acquérir la grâce du roy qu'ils ne faisoient pour le salut de leur âme; car ils le monstrèrent bien après. Là vint meisme au roy un Sarrasin espaignol, Ybna L'arrabi[303] estoit appellé; aucuns de sa gent avec luy amena. Au roy rendit soy-meisme et toutes les cités que le roy d'Espaigne lui avoit baillées à garder. A tant retourna le roy en France, et célébra la Nativité en une ville qui a nom Dousy[304], et celle de la Résurrection en une ville qui a nom Cassinolle, un fort chastel qui siet en Poitou. La royne Hildegarde si acoucha là d'un fils qui eut nom Loys[305]. [306]Lors esmut le roy ses osts par l'ammonestement Ybna, le devant dit Sarrasin, en espérance de prendre aucunes cités en Espaigne; si ne conceut pas ce propos pour néant. Car il en prist aucunes; en Gascongne entra, et quant il dut les mons trespasser, il assist et prist une ville de Navarre qui a nom Pampelune. Le fleuve de l'Iberis[307] trespassa et s'en ala droit en Sarragoce qui est la plus noble cité qui soit en ces parties; la ville prist, le païs gasta, et puis retourna en Pampelune. Les murs en fit craventer jusques en terre, pour ce que plus ne se peussent rebeller. Lors prist à retourner en France; en une forest entra qui siet sur les mons de Pirene[308]; au plus haut lieu des montaignes avoient les Gascons basti un embuschement. Quant l'ost fut auques trespassé, ils se férirent oultrement en l'arrière-garde. Tous furent estourmis, et tout l'ost rempli de très-grande noise et tumulte. Et jà soit ce que les François valent mieulx sans comparaison que les Gascons et en force et en hardiesce, toutes voies furent-ils desconfis là, et meismement pour ce qu'ils estoient despourvus, et pour les fors destrois du païs où ils se combatoient.
Note 303: Ybna l'arrabi. L'annaliste écrit: Ibina la rabi. Il falloit: Ebn-Alarabi (voyez M. Reinaut, Invasions des Sarrasins en France, p. 94).
Note 304: Dousy. Ancienne maison royale entre Sedan et Mouzon. —Cassinolle, ou plutôt Casseneuil (Cassinogilum), est dans le diocèse d'Agen, au cronfluent des rivières de Leda et du Lot. Aimoin ayant confondu dans son livre «Des miracles de saint Benoist», la situation de Casseuil avec celle de Casseneuil, plusieurs érudits ont soutenu qu'il falloit retrouver ici Casseuil. M. l'abbé Montléon, dans son premier livre des Carlovingiens, est du même sentiment, auquel toutefois nous ne nous rendons pas.
Note 305: J'ignore dans quel historien notre traducteur a trouvé la mention de cet accouchement d'Hildegarde.
Note 306: Eginh. Annal. A° 778.
Note 307: L'Iberis. L'Ebre.
Note 308: L'annaliste dit bien: Pyrenei saltum ingressus est. Mais il entendoit sans doute le mont ou le rocher des Pyrénées. —Auques, quelque peu.—Estourmis. Troublés.
En cet assault furent occis aucuns[309] des plus nobles hommes de son palais qu'il avoit fais chevetains et ducteurs des batailles; et les Gascons s'esparpillèrent et se boutèrent ès forteresces des montaignes. Pour ceste mésaventure fu le roy moult dolent. Car ceste meschéance luy abaissa en partie l'onneur et le los des nobles victoires qu'il avoit eu en Espaigne. Les Saisnes qui eurent oy nouvelles de ceste aventure et cuidèrent que le roy eust receu plus grand dommage qu'il n'avoit, s'esmeurent en armes contre luy; jusques au Rin approchèrent. Mais quant ils ne peurent oultre passer, ils mistrent à destruction tout le païs par feu et par occision. Villes et hameaux praërent[310]; les moustiers craventèrent; enfans, hommes et femmes occioient et vierges tout communément, sans différence de sexe né d'age. Si que l'on pouvoit veoir tout appartement que ils n'estoient pas tant seulement meus pour praer né pour rober, mais pour venger le sang et l'occision que les François avoient tant de fois faite de leur gent. Si dura ceste persécucion dès une cité qui a nom Nice jusques au fleuve de la Moselle. Et si comme aucunes croniques dient ci endroit[311], ils firent ce dommage au roy par le conseil Guiteclin duquel nous avons ci-dessus parlé. Ces nouvelles furent racontées au roy au retourner d'Espaigne, en la cité d'Aucerre.
Note 309: Aucuns. L'annaliste dit: Plerique aulicorum, ce qu'on traduiroit mieux avec nos vieilles chansons de geste, par: La pluspart des Palaisins, Palatins, ou Paladins.
Note 310: Praerent. Dépouillèrent (prædaverunt).
Note 311: Ci endroit. Entre autres les Annales Loiseliani.
Tout maintenant comanda que les François Austrasiens et les Alemans fussent contre eus envoiés; ses osts départit avant et s'en ala yverner en la cité de Haristalle. Les François Austrasiens et les Alemans qui contre les Saisnes furent envoyés chevauchèrent à grand esploit, et se hastoient pour savoir s'ils les pourroient trouver en leurs contrées. Mais ceulx s'estoient jà mis au retour avant qu'ils parvenissent là. Après eus chevauchièrent hastivement et les attaindrent au païs des Hassiens, si comme ils s'en aloient droit à une eau qui a nom Herman[312]. Sus leur coururent emmi les gués, si comme ils trespassoient; à eus se combatirent et en firent si grant abatéis et si grant occision que de si grant nombre comme ils estoient en eschappa petit que tous ne feussent occis ou noiés.
Note 312: Herman. Le latin porte Adernam fluvium. On s'accorde à reconnoître la Hesse, dans le Pagus Hasiorum.
[313]Quant le roy eut célébré la solennité de Noël et de Pasques en la cité de Haristalle, il s'en départit et s'en ala droit au chastel de Compiègne. Là demoura tant comme il luy pleut. Et ainsi comme il s'en partoit, luy vint à l'encontre Hildebrant, le duc de Spolitaine[314]; grans dons et grans présens luy fist; mais l'histoire ne dit pas quels, et le roy le receut moult honorablement et luy redonna de ses richesches. Quant ce fu fait, il se despartit du roy qui estoit à une ville qui a nom Murtigny[315], et s'en ala en sa contrée. Le roy assembla ses osts en une ville qui lors estoit nommée Durie[316], pour ostoier en Sassoigne. Mais avant, fist le parlement de ses barons selon la coustume. Le Rin trespassa en un lieu qui a nom Lippie. Encontre luy vindrent les Saisnes à bataille, en un lieu qui a nom Bucelot[317], en espérance qu'ils les peussent contrester. Mais leur espérance fu vaine, car ils furent desconfis et chaciés, et le roy passa tout oultre après eus en la contrée des Histefalois[318], et les contraint à ce qu'ils vindrent à merci.
Note 313: Eginh. Annal. A° 779.
Note 314: De Spolitaine. De Spolete.
Note 315: Murtigny. Variantes: Montegni.—Montigny. Mais le latin porte: In villa Wirciniaco. C'est peut-être Versenay, à deux lieues de Reims, près le monastère de Saint-Bâle.
Note 316: Durie. Duren.
Note 317: Bucelot. Latin: Bucholt. Ce lieu étoit non loin de la
Lippe, d'après le texte de l'annaliste.
Note 318: Histefalois, et mieux Westphalois. Saxons-Occidentaux.
De là s'en ala sur le fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Midufulli. Là demora ne say quans jours, pour reposer luy et son ost. Avant qu'il s'en parti, vindrent à luy Histefalois et un autre peuple qui a nom Angariens; serement de loyauté luy firent et lui donnèrent ostages. De là se départit le roy. Le Rin trespassa et vint tout droit pour yverner en une cité qui a nom Warmaise[319].
Note 319: Warmaise. C'est encore Worms.
[320]Quant la nouvelle saison fu revenue et l'en put ostoier, le roy assembla ses osts et entra en Sassoigne. Par le chastel de Hereboure trespassa et vint tout droit à la fontaine de Lippie. Là fist tendre ses héberges et y demoura ne sai quans jours; puis retourna son chemin vers orient, à un chastel qui a nom Oacres[321]. Là vindrent à lui tous les Saisnes Orientels ainsi comme il l'avoit mandé. De ceulx furent une grant partie baptisés, plus par faulse simulacion que par autre chose, car ils avoient celle manière de coustume. De là se départit le roy à tout son ost, et s'en ala droit au fleuve d'Albe[322]. Ses heberges fist tendre en un lieu qui est entre celle eaue et une autre qui est nommée Hore. Si assemblèrent tout à un en la pointe du lieu où le roy estoit logié. Là demoura une pièce, pour ordonner des besoignes qui estoient entre les Saisnes qui deçà le fleuve demouroient et les Esclavons qui par-delà habitoient. Et quant il eut les choses ordonnées selon la nécessité du temps il retourna en France.
Note 320: Eginh. Annal. A° 780.
Note 321: Oacres. Voici le latin: «Ad fontem Lippiæ venit…. indè ad Orientem, itinere converso, ad Obacum fluvium accessit.» (Voy. plus haut, A° 775.)
Note 322: D'Albe. De l'Elbe.