VI.
ANNEE: 800.
Coment tous les Sarrasins furent desconfis et Agoulant occis, fors aucuns qui eschapèrent. Coment François furent occis par leur convoitise, quant ils retournèrent par nuit au champ de la bataille; coment le roy Fourré se combatit à Charlemaines, et cornent li et sa gent furent occis. Et puis de ceulx qui moururent sans bataille.
Lendemain vindrent tous armés au champ de bataille, d'une part et d'autre, par le convent des deux roys. Le nombre de la gent Charlemaines estoit esmé[641] à cent et trente-quatre mille; de la gent Agoulant cent mille. Quatre batailles firent les Crestiens de toutes leurs gens, et les Sarrasins en firent cinq. Celle qui première assembla à nostre gent fu tantost vaincue; après vint la deuxième, qui tantost refu desconfite. Quant les Sarrasins virent qu'ils perdoient ainsi leurs gens, ils mistrent leurs autres trois batailles en une, et Agoulant au milieu; et quant les Crestiens virent ce, si les attaindrent de toutes pars. D'une part, Ernault de Biaulande, à tout son ost; d'autre part, le comte Estous de Langres, à toute sa gent; d'autre part, le roy Gondebeuf de Frise et son ost; d'autre part, le roy Constentin et sa gent; et d'autre part, Rollant et Olivier; et d'autre part, Charlemaines à tout son ost.
Note 641: Esmé. Estimé.
En eulx se ferit premier Ernault de Biaulande; tant en occist à destre et à senestre, qu'il vint jusques au roy Agoulant qui au milieu de sa gent estoit. Tant s'esvertua, qu'il le occist de s'espée. Lors leva merveilleux cris de tous sens. Es Sarrasins se férirent les Crestiens de toutes pars, et tant y férirent et chaplèrent[642], qu'ils les occirent tous.
Note 642: Chaplèrent. Frappèrent.
Là fu l'occision des Sarrasins si grant, que nul n'en eschapa, fors le roy de Sebile, et l'aumaçor de Cordes et aucuns de leurs gens. Ceulx s'en fouirent à petite compaignie. En celle journée y eut tant de sanc respandu, que ceulx à pié estoient en sanc jusques au gros des jambes. Prise fu la cité, et tous les Sarrasins qui dedens furent trouvés, occis.
Et pour ce occist Charlemaines Agoulant qui se combatit à luy, pour l'estrif et pour le convenant de la foy crestienne. Pour ce apert qu'elle surmonte toutes manières de loys et de créances par sa bonté; mais simplement toutes manières de créances sont erreurs et mescréandises, et elle seule surmonte en ciel les anges et les archanges.
O tu, Crestien, sé tu tiens bien ta foy et accomplis les commandemens de l'Évangile par œuvres, tu surmonteras les anges en paradis avec ton chief, Jhésu-Crist, dont tu es membre. Sé tu désires donques si hault monter, croy fermement; car ainsi comme dit l'escripture: «Cil qui croit fermement peut tout faire.»
Lors assembla Charlemaines ses osts de toutes pars, liés et joieux, en rendant graces à nostre Seigneur, pour si grant victoire; il ala jusques au pont d'Arge, qui est en la ville Saint-Jacques[643]. Là fist ses trefs tendre pour hébergier; mais aucuns Crestiens retournèrent la nuit au champ de bataille, où les Sarrasins gisoient mors, sans le sceu Charlemaines, pour la convoitise de l'or et de l'argent et des autres richesces; et ils cuidèrent à l'ost des Crestiens retourner chargés de despoilles de mors. L'aumaçor de Cordes et autres Sarrasins qui de la bataille estoient eschapés et qui se tapissoient entre les autres montaignes leur coururent sus et les occistrent tous, du plus grant jusques au meneur.
Note 643: En la ville Saint Jaques. Le latin dit: Via Jacobitana.
En tour mille estoient, par nombre, ceulx qui ainsi furent occis. Tels gens segnifient ceulx qui en ce siècle se combatent contre le monde; car autresi[644] comme ceulx qui retournèrent aux charoingnes des mors qu'ils avoient devant vaincus, pour convoitise des terriennes choses, et furent occis de leurs ennemis, ainsi est-il de ceulx qui les vices ont ainsi vaincus et jà en ont fait pénitence; ils ne doivent pas retourner aux vices, qu'ils[645] ne soient occis des diables par mauvaise fin. Et ainsi comme ceulx qui retournèrent aux estranges despoilles perdirent la présente vie et reçeurent laide mort, aussi est-il des gens de religion qui le siècle ont adossé et guerpi, et puis retournent aux terriennes honneurs.
Note 644: Autresi. De même.
Note 645: Qu'ils. Afin qu'ils.
Tels gens, s'ils ne se gardent, perdent la célestiale vie et embrassent la mort pardurable.
A lendemain fu dit à Charlemaines qu'un prince de Navarre qui Fourré avoit nom s'appareilloit à bataille contre luy; si estoit en un chastel qui estoit sur la montaigne de Garzin[646].
Note 646: Apud montem Garzin (manuscrit 133 de Notre-Dame). Mont-Jardin, manuscrit du roi 7871, et Philippe Mouskes, f° 228.
Là vint Charlemaines, et les Sarrasins s'appareillèrent contre luy. Le jour devant le jour de la bataille, fist Charlemaines prière à nostre Seigneur que tous ceulx qui en cel estour devoient mourir feussent cognoissans des autres; et quant l'ost se fu armé, nostre Sire fist telles démonstrances, que croix rouges apparurent par dessus les haubers sur les espaules de ceulx qui en celle bataille se devoient mourir. Lors les dessevra Charlemaines des aultres, et les enclost en une chapelle pour ce qu'ils ne feussent occis.
Que vous compteroit-on plus? La bataille fu faitte, et les Sarrasins furent desconfis. Le prince Fourré fu occis et trois mille Sarrasins; et les Crestiens que Charlemaines eut enfermés à la chapelle furent trouvés mors; par nombre estoient cent et cinquante. O! comme sont les jugemens et les voies nostre Sire repostes[647]! Comme est benoiste la compaignie des champions nostre Sire, qui pas ne voult que leurs mérites feussent péries; car jà soit qu'ils ne feussent pas occis par les glaives de leurs ennemis, ne perdirent-ils pas la victoire du martire. Quant Fourré et sa gent furent ainsi occis, Charlemaines prist le chastel de Montgarzin et toute la terre de Navarre.
Note 647: Repostes. Cachées.