VI.

ANNEE: 812

Coment le roy ala contre les Gascons, en leur terre entra, et les contraint de venir à merci. De l'agait qu'ils bastirent au retour. Et coment il refourma l'us de chanter et de lire en son royaume. Des églyses qu'il restora; et puis de la paix où son royaume estoit; et puis de la mort de ses frères.

[795]Au nouvel temps tint le roy parlement de ses barons. Quant ils se furent assemblés, il leur compta nouvelles qu'il avoit oïes, que une partie de Gascons qui à luy estoient obéissans et en sa subjection, s'appareilloient d'eulx rebeller contre luy; et que par estouvoir[796] convenoit que l'en y envoyast, pour eulx abatre et chastier. Et les barons s'accordèrent à la volenté le roy, et distrent que ceste besoigne ne devoit estre entrelaissiée qu'ils ne feussent abatus de leur présumpcion. Son ost appareilla et y vint. Et quant il vint à une ville qui a nom Aix[797], il manda à ceulx qui contre luy se rebelloient qu'ils venissent à luy. Ceulx refusèrent à venir, et le roy entra en leur terre et mist tout à destruction.

Note 795: Vita Ludovici Pii.—XVIII.

Note 796: Par estouvoir. Par force.

Note 797: Aix. Aquis villam. C'est Acqs ou Dax.

A la parfin quant il eut tout gasté et mis à destruction quanques à eulx appartenoit, ils vindrent à merci. Et jasoit ce qu'ils eussent aussi comme tout perdu, si furent tous liés quant il leur voult pardonner leurs vies. Et tout oultre passa le roy parmi les mous de Pirenne, et vint jusques à Pampelune Là, demoura un pou de temps, et ordonna des choses au commun proufit du païs, puis se mist au retour par celle meisme voie où il estoit alé; mais les Gascons, qui par nature sont pou estables et pou loyaux, firent embuschement ès destrois des montaignes pour les assaillir. Grans dommages peussent avoir fait, et meismement en tels trespas où force de chevalerie n'a mestier, sé sa pourvéance n'eust eschivée leur malice. Car l'un qui premier venoit fu pendu et pris. Et ainsi furent prises les femmes et les enfans de tous les autres, et tenues jusques à tant que tout l'ost eut tous les périls passés, et quant ils furent en lieux que les Gascons ne les povoient de rien grever.

[798]Ainsi le roy retourna en Acquitaine. Jà soit ce qu'il amast et doubtast Dieu dès les jours de s'enfance, et eut volenté de garder et d'essaucier sainte Églyse, cil bon propos ne chayt pas de son cuer, ains crut et multiplia si comme il monstra par œuvres qui mieulx monstroient qu'il déust mieulx estre prestre que roy. Car avant que le royaume d'Acquitaine venist en sa main, l'évesque et le clergié de la terre, pour ce qu'ils habitoient soubs tirans, estoient plus ententis à chevauchier en armes et à brandir javelos, selon la coustume du païs, qu'ils n'estoient au service nostre Seigneur; et pour le service nostre Seigneur refourmer qui estoit oublié, fist-il venir de dehors de la terre maistres qui reprenoient l'us de chanter et de lire, et estoient maistres de divinité[799] et des autres sciences; si avoit assez plus[800] grant cure et plus grant compassion de l'estat des moines et d'autres religieus qui avoient laissié les choses du monde pour desservir la joie perdurable. Si estoit en si povre point le païs[801], avant qu'il venist en son gouvernement, qu'il estoit ainsi comme tout coulé. Mais en son temps fu si recouvré et en si bon estat, que luy-meisme eut grant volenté de guerpir le siècle et d'entrer en religion, à l'exemple de Charlemaine[802], le frère le roy Pepin son aïeul, qui ainsi l'avoit fait; et bien éust mis à œuvre son propos, sé le père l'eust souffert; mais[803], à droit parler, la volenté nostre Seigneur qui pas ne vouloit que homme de si grant bonté et de si grant pitié eust cure de soy tant seulement; ains vouloit que le proufit de plusieurs feust par luy gardé et multiplié.

Note 798: Vita Ludovici Pii.—XX.

Note 799: Divinité. Théologie.

Note 800: Assez plus. C'est-à-dire: principalement. Le latin dit:
præcipuè.

Note 801: Le païs. C'est-à-dire, sans doute, les établissements
religieux du pays.

Note 802: Charlemaine. Carloman.

Note 803: Mais. C'est-à-dire: ou plutôt.

Maintes églyses et maintes abbaïes restaura et édifia, desquelles plusieurs sont cy nommées: le moustier Saint-Philebert[804], le moustier Saint-Florent, le moustier de Carioz, le moustier de Conches, le moustier Saint-Maixent, le moustier de Grandlieu, le moustier Saint-Savin, le moustier Saint-Théofrit, le moustier Saint-Passant, le moustier Sainte-Marie-des-Pucelles, le moustier Sainte-Ragonde, le moustier Saint-Deuthère en la terre de Thoulousain, et plusieurs autres qui ne sont pas ci nommés. A l'exemple de luy faisoient plusieurs des prélas, et non mie tant seulement les évesques, mais les gens lais qui restoroient les églyses qui estoient cheues, et en faisoient aucunes nouvelles. Si estoit jà la chose commune si bien gouvernée et en si grant proufit portée, que combien que le roy feust en son palais ou hors du royaume, à paine fust trouvé aucun qui se plaignit de tort ou de grief que on luy eust fait; car le roy avoit accoustumé à séoir aux plais du palais trois fois en la sepmaine, pour oïr terminer les causes.

Note 804: Saint-Philebert. Saint-Philibert-du-Pont-Charrau, en Poitou, aujourd'hui village du département de la Vendée. Saint-Florent, en Anjou, aujourd'hui hameau du département de Maine-et-Loire, près de Saumur.—Carioz. Charrou.—Conches. Conques, en Rouergue, aujourd'hui chef-lieu de canton du département de l'Aveyron.—Saint-Maixent, en Poitou.—Grant lieu, Maulieu, en Auvergne.—Saint-Savin, en Poitou, à quatre lieues de Montmorillon.—S.-Theofrit vulgò S.-Chaffe, dans l'arrondissement de Puy en Velay.—Mabillon avoue ne pouvoir reconnoître les abbayes de S.-Pascent et d'Uter ou Deuthere.—Sainte-Marie, en Limousin.—Sainte-Ragonde. Sainte-Radegonde, en Poitou.

En ce temps, envoya le père au fils l'un des contes du palais, qui Archambaut avoit nom, pour aucunes parolles du père au fils et du fils au père; et quant il fu retourné à son seigneur, il luy compta l'ordonnance de choses qu'il avoit veues au royaume d'Acquitaine, et la grant paix dont le peuple s'esjoïssoit par le sage gouvernement du roy. De ce fu le père si liés, qu'il commença à plourer de joie et dist à ceux qui en tour luy estoient: «O seigneurs! grant joie devons avoir, quant nous qui sommes viels sommes surmontés par les sens de ce jeune homme.» Et puis si toucha une parole de l'Évangile et dist: «Pour ce qu'il a loyalement multeplié le besant, son seigneur luy a baillé et donné le pouvoir en la masse et en tout le royaume son père.»

[805]En ce temps, trespassa Charles, l'un de ses frères; et Pepin l'autre, qui roy estoit de Lombardie, estoit jà trespassé long-temps avoit devant. Plus n'y avoit que luy demouré de tous les hoirs masles de son père; et pour ce estoit en luy mise toute l'espérance de tout le royaume. Et en ce point envoya Guerri l'évesque de Capes[806] au père, pour conseil querre d'aucunes besoignes. Tandis comme il demouroit là pour attendre la response, plusieurs furent, François et Allemans, qui luy distrent qu'il amenast le roy et qu'il venist à son père, et que il se tint désormais près de luy; car vieillesse et le dueil de ses fils qui mors estoient l'avoient moult afleboié. Cil Guerris retourna et compta au roy ceste chose. Le roy à son conseil se conseilla, et ils luy loèrent[807] presque tous qu'il le féist. Mais le roy eut conseil de soy-meisme né ne voult ainsi faire, pour ce que le père ne l'eust soupçonneux, et qu'il n'y notast aucune chose; pour ce n'y voult pas aler, ains demoura en Acquitaine. A ceulx à qui il avoit guerre et qui paix lui requirent donna trèves jusques à un an.

Note 805: Vita Ludovici Pii.—XX.

Note 806: L'evesque de Capes. «Capis prælato.» Le contre-sens étoit difficile à éviter. Il falloit mettre: le préposé aux oiseaux de proie, ce qu'on a plus tard nommé le fauconnier. Voy. Ducange, au mot capus.

Note 807: Loerent. Conseillèrent.