VII.
ANNEE: 813.
Coment l'empereur fist ordonner le service de sainte Eglyse au royaume de France. Et puis, coment il assembla concile et fit disputer de la procession du Saint-Esperit. Des messages que il envoia à Michiau, l'empereur de Constantinoble. Et coment il accompagna à l'empire son fils Loys. Coment ils firent assembler cinq conciles au royaume de France, en divers lieus, pour amender l'estat de sainte Eglyse. De la desconfiture Michiau, l'empereur des Grieux, et coment Crumas, le roi de Bulgrie, fu desconfit devant Constantinoble.
L'empereur qui moult estoit ententif et curieux à maintenir et accroistre l'estat de sainte Églyse fist cerchier les escriptures des sains Pères anciens. Et en fist extraire et compiler les leçons qui affèrent à chascune feste de l'an, par la main et par l'estude de Pol son diacre[491].
Note 491: Pol ou Pous. Sans doute Paul-Diacre. Je n'ai pas retrouvé le texte latin de cette phrase, dans les annalistes.
Général parlement fist assembler à Ais-la-Chapelle en l'an de l'incarnation huit cent et neuf; là fut disputé derechief de la procession du Saint-Esprit, et comment la règle de crestienté tesmoigne et afferme certainement le Saint-Esprit venir du père et du fils égaument, sans créacion et sans généracion, d'une consubstancialité et d'une coéternalité. Le nom et la manière de la procession[492] du Saint-Esprit nous enseigne saint Jehan en l'Apocalipse, quant il dit ainsi: «L'ange me monstra un fleuve d'eaue vive resplandissant comme cristal, qui yssoit du throsne de Dieu et de l'Aignel.»
Note 492: De la procession, ou dont procède.—Presque tout cet alinéa a déjà été inséré à sa place, sous l'année 809.
[493]Celluy yver se tint l'empereur à Ais-la-Chapelle. Au nouveau temps envoia Amalhaire l'arcevesque de Tresves et un abbé qui Pierre avoit nom à Michiau, l'empereur de Constantinoble, pour conformer aliances. Général parlement assembla. Son fils Loys, le roy d'Acquitaine, manda; la couronne impériale luy assist au chief, voiant tous ses barons, et le fist parçonnier et compaignon de tout l'empire. A Bernart son nepveu qui fils eut esté le roy Pepin donna le royaume de Lombardie, et voult qu'il feust appellé roy.
Note 493: Eginh. Annal. A° 813.
Après commanda que conciles fussent célébrés par toute France, pour amender l'estat de saincte Eglyse. L'un fu fait en la cité de Maience; le second en la cité de Rains; le tiers en la cité de Chaalons; le quart en la cité d'Orléans; le quint en la cité d'Arle-le-Blanc. Puis fist réciter en plain consistoire des barons les corrections et les constitutions qui eurent esté faittes en chascun des conciles. Et qui l'exemplaire en vouldra trouver et avoir, si le quiere en ces cinq cités devant dictes, jà soit ce que l'exemplaire en fut retenu ès escrins du palais. De ce parlement, fuient envoiés aucuns des barons de France et de Sassoigne, oultre le fleuve d'Albe, ès marches des Normans qui l'empereur avoient requis de paix et de concorde, par tel si que Aminge le frère le roy que l'empereur tenoit fust rendu. Au lieu déterminé assemblés furent; si furent seize d'une part et seize d'autre. La paix qui entre eulx courut conformèrent par serement et ainsi receurent les Danois le frère de leur roy.
En ce temps n'estoient pas les deux roys de Dannemarche en leurs terres, mais estoient alés ostoier en une cité qui a nom Westerfort. Celle région estoit ès derrenières parties de leur royaume, entre Occident et Septentrion, vers la fin de Bretaigne encontre bise. Le peuple et le prince de celle contrée ne leur vouloient obéir né estre en leur subjection. Toutesvoies, quant ils les eurent domptés et soubsmis, ils retournèrent en leur païs et receurent leur frère qui leur eut esté rendu. Mais assez tost après ce que ils furent retournés, le fils le roy Godefroy qui devant eut régné et plusieurs nobles hommes de Dannemarche qui en autre païs aloient et estoient en essil, leur appareillièrent bataille. A la partie des deux roys se tint le commun de tout le royaume et grant nombre d'autre gent qui à eulx aplouvoient de toutes parts; bataille firent et les chacièrent assez légièrement hors du royaume.
Les Mores d'Espaigne qui l'isle de Corse avoient prise et dégastée s'en retournèrent par mer. Mais Hirmengaire, le comte de Spolitaine, leur bastit un aguait à un destroit, et prist huit de leurs vaisseaux; si trouva dedens cinq cens Corsiens et plus qu'ils enmenoient pris. Après avint que les Mores qui de ceste honte et de cest dommage se vouldrent vengier s'assemblèrent et entrèrent en Toscane. Une cité dégastèrent qui a non Cencelle[494] et une autre qui est appellée Nice en la contrée de Narbonne. Après arrivèrent et entrèrent en Sardaigne; à ceulx du païs se combatirent, mais furent desconfis et chaciés et s'en fouyrent à grant dommage de leurs gens. Michiau l'empereur de Constantinoble se combatit en ce temps contre unes gens qui sont appellés Bulgres. Et pour ce que fortune luy fu contraire à celle bataille et qu'il n'eut pas victoire de ses ennemis, il se désespéra. Puis qu'il fu retourné en Constantinoble il laissa l'empire et devint moyne[495]. Après lui receut la dignité Lyon qui fu fils Barde le patrice. Après ces choses avint que Crumas le roy de Bulgrie monta en trop grant orgueil, pour ce qu'il avoit occis Nicéphore, l'empereur de Constantinoble, et l'empereur Michiau desconfi et chacié de Messie[496]. Pour ce mena son ost devant la cité de Constantinoble et mist ses tentes devant les portes. Un jour chevauchoit par devant les murs de la cité plus follement et plus despourvuement que mestier ne luy fust. Quant l'empereur aperceut sa folie, il issit hors soudainement. En ce poignéis[497] fu le roy Crumas griefvement navré; et il s'en fouit arrières en son païs luy et tout son ost[498].
Note 494: Cencelle, ou Centocelle. C'est Civita-Vecchia.
Note 495: Devint moine. L'entrée en religion étoit le suicide du temps.
Note 496: Messie. Moesie.
Note 497: Poignéis. Lutte. De pugna, et pugnatio.
Note 498: Ici s'arrête le texte des Annales d'Eginhard, si ce n'est qu'elles mentionnent encore à l'année suivante la mort du grand empereur. Le reste de notre second livre est traduit du chap. XVII de la Vita Caroli-Magni.
L'empereur appareilla navie contre les Normans et fist faire nefs et autres vaisseaux de lès les fleuves de Gaule et Alemaigne qui chient en la mer, par devers Septentrion. Et pour celle gent qui souvent s'embatoient ès marches de France parmi les fleuves, fist-il clorre et garnir de forteresces les pons et la terre des fleuves, pour que celle gent né autres robeurs n'y peussent entrer. Ce meisme fist-il en la province de Narbonne sur les rivages des fleuves, par devers midi et par tout le rivage d'Italie jusques à Romme, pour les Mores d'Espaigne qui jà avoient appareillé navies pour ces contrées destruire. Et pour ce garanti-il tout ce païs de griefs dommages; Lombardie des Mores, France et Alemaigne des Normans qui oncques en son temps dommage ne luy firent: fors que les Mores destruirent une fois une cité qui a nom Cencelles; et les Normans en Frise aucunes isles qui sont près du rivage de France et d'Alemaigne.
Ci fine le second livre des gestes le fort roy Charlemaines.