VII.

ANNEE: 800.

Coment Charlemaines retourna en France, et fist concile de prélas et parlement des barons; et coment il rendi graces au benéoit martir saint Denis, et li donna et lessa en gage toute France en la présence des barons; et puis coment il s'en ala à Ais-la-Chapelle. Et puis de la vision Turpin de la mort Charlemaines.

Quant Charlemaines fu retourné en France, il vint à Saint-Denis. Là fist assembler conseil des prélas et des barons; à Dieu et monseigneur saint Denis rendit graces et, merci de ce qu'il luy avoit donné force et pouvoir de vaincre et confondre la gent sarrasine. Là fist un tel establissement, qu'il donna toute France à l'Églyse en l'honneur des martirs; ainsi comme saint Pol l'apostre et saint Clément luy avoient jadis livré[703] pour convertira la foy crestienne; et voult et ordonna que tous les rois de France et tous les prélas présens et à venir fussent obéissans à nostre Seigneur et au pasteur de l'Églyse, et que nul roy ne peust estre couronné sans son assentement et sans son conseil, né évesque ordonné en court de Rome né dampnés ne receus sans sa volenté et sans son assentement.

Note 703: Luy avoient, avoient livré la France à Saint-Denis. En effet, les deux donations ont la même authenticité.—Toute France à l'Églyse. Toute l'Ile-de-France à l'églyse de Saint-Denis.

A la parfin, après plusieurs dons et plusieurs privilèges qu'il donna à l'Églyse, establit-il et commanda que chascune personne chief d'ostel de toute France rendist chascun an en l'églyse quatre deniers, non pas par servitude, mais par franchise, et que tous ceulx qui cerfs estoient[704] devant fussent franchis. Par tant, si ne doit-on pas cuider que ce soit servage, ains est droit establissement de franchise. Car ainsi fist Alexandre-le-Grant quant il eut conquis tout Orient, que tous ceulx qui luy rendoient quatre deniers feussent quittes de toute autre coustume. Dont les roys de France paient chascun an quatre besans d'or et dessus leurs chiefs les offrent aux martirs, en recognoissance qu'ils tiennent de Dieu et de luy tout le royaume de France; ce qu'ils ne féissent en nulle manière sé ce feust en nom de servage[705]. Après prist le roy sa couronne et la mist sur l'autel. La couronne de France livra en garde de Dieu et de saint Denis, et se démist de toutes honeurs terriennes.

Note 704: Il falloit ajouter avec le texte latin: Et qui donneroient
librement ces deniers
, «qui hos nummos libenter darent.»

Note 705: Voici un exemple bien coupable de fraude pieuse que je
suis obligé de signaler.

1° Tout ce qui suit la mention de l'affranchissement des serfs qui donneroient à Saint-Denis quatre pièces d'argent (quatuor nummos), ne se trouve dans aucun exemplaire de la chronique latine de Turpin; c'est une addition, une invention du traducteur de Saint-Denis, et l'on n'en voit pas de traces dans la Chronique des rois de France, rédigée sous Phillppe-le Bel, mais non pas dans l'abbaye méme de Saint-Denis.

2° Tout ce qui regarde l'église de Saint-Denis et les privilèges exorbitants que Charlemagne lui auroit prodigués, est une interpolation criminelle, faite dans le XIIIe siècle, au texte déjà bien criminel du faux Turpin. Il semble, car on ne peut être ici trop sévère, que les moines de Saint-Denis aient voulu partager avec Saint-Jacques-de-Compostelle les bénéfices de la fraude dont s'étoient rendus coupables les rédacteurs du faux Turpin, et qu'ils n'en aient admis le contenu que sous la condition d'y faire quelques suppressions et surtout quelques additions à leur profit. Auroient-ils donc fait ouvertement trafic du mensonge? je ne le pense pas. Quand la Chronique de Turpin fut admise au milieu des chroniques nationales, il y avoit déjà long-temps que l'opinion publique la regardoit comme authentique; mais possesseurs des textes les plus respectés de toutes nos annales, il fut facile aux moines de Saint-Denis de faire à celle de Turpin quelques additions dont personne n'eut la pensée de discuter l'authenticité.

Cependant un manuscrit nous est resté, le plus ancien, le plus exact de tous ceux qui renferment le psoudo-Turpin; on voit que je veux parler du n° 133 de Notre-Dame, copié vers la fin du XIIème siècle, alors que les moines de Saint-Denis n'avoient encore aucune autorité sur l'histoire nationale; il ne contient pas le fameux passage, et son silence est ici la condamnation patente de la fraude du traducteur de Saint-Denis. Voici donc le texte qu'il nous offre:

«Rex debilitatus, cum suis exercitibus parisiacam rediit urbem. Deindè, veniens ad ecclesiam beati Dionysii, eumdem locum honoravit et obsecrationibus et oblationibus. Qui cùm aliquantis diebus ibi moram fecisset, tandem apud Aquisgrani versus Leodium pervenit, etc.»

On voit qu'ici il n'y a plus que des prières et des offrandes, au lieu d'un concile, d'un don de toute la France, d'une suprématie effrontée accordée à Saint-Denis dans toutes les questions d'ordre politique et religieux. Il est d'autant plus important de relever cette fraude audacieuse, entée sur celle des moines de Saint-Jacques de Compostelle, que si l'on ne prouve cette interpollation dans le texte primitif du faux Turpin, il sera impossible d'admettre qu'un moine espagnol en ait été l'auteur.

Au reste, l'interpolation fut adroitement faite. Ses auteurs avoient eu soin d'y rappeler les intérêts de l'église Saint-Jacques, et d'y flatter l'orgueil national. Mais le chroniqueur de Saint-Denis a omis cette sorte de confirmation, qu'il jugooit sans doute inutile de son temps. La voici telle qu'elle est traduite dans le vieux manuscrit 7871:

«Et tous les sers qui ces deniers donroient, il les franchi. Dont ala-il devant le cors mon seignor S. Denise si li requist que li priast à Deu que tuit cil qui volontiers donnoient ces deniers et cil qui lor terres avoient lessiées por amor Deu et qui estoient alé en Espaigne eussent joie permenable…. La nuit que li rois et fete ceste prière, saint Denis li aparut en dormant, si l'esveilla et si li dist: Rois, saches que j'ai requis à Notre-Seigncur que tuit cil qui alèrent o toi en Espaigne que il ont pardon de lor pechiés, et cil qui volontiers et de boen cuer donent les deniers por édifier m'église, il auront pardon des lor plus grans meffez. La matinée conta li rois ce qu'il avoit oï, si donerent tuit par costume les deniers de boen cuer, et cil qui les donoit volontiers estoit apellés li frans de Saint-Denis. Dont vint la coustume que celle terre qui devant fut apellée Galle fut donc nommée France; c'est à dire quelle fut franche de tot servage d'autre gent. Et pour ce, doivent les gens de France estre seignor et anoré de sor totes autres gens.»

Congué prist aux glorieux martirs et au royaume de France; à Ais-la-Chapelle s'en ala et là parfist le remenant de sa vie. Puis tous les jours tant comme il vesquit plaignit et regreta son chier nepveu Rollant, et Olivier, et les autres barons qui mors furent en Roncevaux. Puis qu'il se départit d'Espaigne, et meismement puis la mort de Rollant ne put avoir santé. Tousjours puis tant comme il vesquit donna aux povres doze mille onces d'argent et autant de besans d'or, et robes et viandes, pour les ames de Rollant et d'Olivier et des autres barons, en la sixième kalende de juin. Et faisoit lire autant de Pseaultier et chanter autant de messes au tel jour comme ils receurent martire. Avant qu'il se départist de moy en la cité de Vianne, me promist, sé il mouroit avant de moy, il le me feroit assavoir par certain message; et je luy promis aussi que sé je mourroie avant de luy, que je luy feroie vraiernent assavoir.

Un jour advint en la cité de Vianne, où je demouroie, que j'avoie chanté une messe pour les fils Dieu de Requiem, et je disoie un pseaume du Pseaultier que je avoie acoustumé à dire. Après la messe je vis une légion de déables soudainement trespassans par devant moy; j'en appelai un qui derrière aloit, et je le conjuray, de la vertu de Dieu, que il me dist où ils aloient; et il me dist qu'ils aloient à Ais-la-Chapelle à la mort de Charlemaines, qui en celle heure devoit mourir. Je n'eus pas assouvy le pseaume que j'avois commencié, que je les vis retourner et passer par devant moy, et demandai au derrenier à qui j'avoie devant parlé qu'ils avoient fait? Et il me respondit que un Galicien sans chief, et un François décolé[706] avoient tant mis de fusts et de pierres de moustiers en balance, que les bienfais qu'il avoit fais pesoient plus que le mal; et pour ce leur avoient les anges tollue l'ame, et l'avoient mise ès-mains du souverain Roy.

Note 706: Ces mots soulignés ne sont pas dans le Msc. de N. D.

Quant le déable eut ce dit, il s'esvanoyt tautost. Lors sceu-je bien et entendis certainement que Charlemaines estoit trespassé en la joie de paradis, en celle heure meisme. Si luy souvint-il, à la mort, de la promesse qu'il avoit faitte quant il se départit de moy à Vianne; car il commanda à un chevalier qu'il me venist noncier et faire certain de sa mort. Quinze jours après son trespassement vint à moy le message qui me raconta la manière de sa mort. Lors fus-je certain que au mois et du jour que je l'advision avois eue, avoit-il esté mors.