VIII.

ANNEES: 783/785.

Coment il vint de rechief en Sassoigne, et coment il mena les Saisnes par deus fois à soveraine desconfiture. De la mort la royne Hildegarde; des espousailles la royne Fastrade; de la mort sa mère, la royne Berthe. Coment il mut en Sassoigne par trois fois ou par quatre. Coment il se vengea des François Orientels, qui contre luy s'estoient révélés par mauvais conseil.

[336]Quant le printemps fu repairié et la saison renouvellée, le roy s'appareilla de rechef pour ostoier en Sassoigne, car il avoit nouvelles oïes que les Saisnes s'estoient révélés contre luy plus fièrement qu'ils n'avoient oncques fait devant. Avant qu'il se départist de la ville où il avoit iverné, fut morte sa femme Hildegarde en la seconde kalende de may. Le roy fist enterrer le corps si comme il avoit proposé. Il entendit que les Saisnes estoient assemblés en un lieu qui a nom Theomel[337], et qu'ils s'appareilloient à bataille contre luy à tout leur effort. Vers celle part tourna son chemin, si tost comme il peut. Bataille leur rendi, que pou en eschappa de si grant nombre comme ils estoient que tous ne feussent occis.

Note 336: Eginh. Annal. A° 783.

Note 337: Theomel. Latin: Thietmelle. C'est encore Dethmold.

Après cette victoire se départit du champ et s'en ala à un lieu qui a nom en leur langage Padrabone[338]. Là fist tendre ses heberges pour attendre une partie de son ost qui à luy devoit venir.

Note 338: Padrabone. Paderborn.

Tandis qu'il demouroit encore en ce lieu, nouvelles lui vindrent que les Saisnes qui de sa bataille estoient eschappés, à quanques ils povoient avoir de secours de toutes pars, estoient assemblés ès contrées de Witefale[339] sur une eaue qui a nom Hasan. Là se rapareillèrent pour combatre de rechief contre luy, s'il alloit en ces parties. Quant le roy eut oy ces nouvelles, il rassembla ses gens qui puis estoient à luy venus de France, avec ceux que il avoit devant, et vint sans demeure au lieu où ils estoient assemblés. A eus se combatit aussi benheureusement comme il avoit fait devant, si que la plus grant partie en fut occise et l'autre prise et mise en chétivoison[340]. Et François ravirent toutes leurs despoilles et firent proie de quanques ils avoient. Premièrement vint au fleuve de Wisaire et puis à un autre qui a nom Albe, en cerchant tout le païs et le dégastant par feu et par occision. Et quant il eut toutes ces contrées détruites il retourna vers France: Femme espousa qui avoit nom Fastrade; Françoise estoit de nacion. Et après pou de temps elle conceut et enfanta du roy deux filles.

Note 339: Witefale. «In finibus Westfalorum, super fluvium Hasam.»

Note 340: Chetivoison. Captivité.

En celle année meisme trespassa de ce siècle la royne Berthe mère du roy Charlemaines, qui femme eut esté son père Pepin le roy. En la tierce yde de juin mourut[341]. Dame estoit plaine de bonnes meurs et de doulce mémoire. En sépulture fu mise en l'églyse mon seigneur saint Denis en France, coste à coste du roy Pepin. Si couroit alors le temps de l'Incarnacion Nostre Seigneur, sept cents quatre-vingt-quatre.

Note 341: La fin de l'alinéa est du traducteur, comme presque tous
les détails relatifs à la sépulture des personnes royales.

Le roy départit son ost et vint pour yverner en une ville qui a nom
Haristalle. Là célébra la sollennité de Noël et de Pasques.

[342]Quant la nouvelle saison fu venue, le roy assembla ses osts pour ostoier en Sassoigne, et pour essaier s'il pourroit mettre à fin cette guerre qui tant avoit duré. Le Rin trespassa à la fontaine de Lippie[343]; de là vint au fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Huccubi, en dégastant toutes les contrées de Westefalois. Ses heberges fist tendre, pour demourer sur le fleuve. Mais en dementiers qu'il y demouroit, il apperceut qu'il ne pourroit entrer en Sassoigne par devers Galerne[344], si comme il avoit proposé, pour les eaues qui estoient crues pour les grans pluies qui eurent esté. Pour ce tourna en Thoringe, à Charlot son fils laissa une partie de son ost et luy commanda qu'il ne se esloignast de la contrée de Westephale. Lors entra ès plaines de Sassoigne parmy Thoringe. Ces plaines sient entre le fleuve d'Albe et un autre qui a nom Salan. Et puis qu'il fu entré en la terre, il dégasta et destruisit tous les champs et les contrées des Saines, partie en occist et partie en mit en chétivoison; les villes destruist et ardit. A tant retourna en France.

Note 342: Eginh. Annal. A° 784.

Note 343: A la fontaine de Lippie. «In loco qui Lippeheim vocatur
Rhenum trajecit.»

Note 344: Par devers Galerne. Du côté du Septentrion. «In
Aquilonares Saxoniæ partes.»

Endementiers que Charlot son fils qu'il eut laissié en Westephale chevauchoit un jour en un païs qui avoit nom Draigni[345], si luy vint au-devant un ost des Saisnes tous prest à bataille, de lès le fleuve de Lippe; il se combatit à eus par beneurée fortune, car il les mist à telle confusion qu'il en occist la plus grant partie, et le remenant eschappa par fuite. A son père retourna en France à grant victoire et grans despouilles de ses ennemis. Et le roy reprist son ost et retourna en Sassoigne encontre le temps d'yver. La nativité célébra en ses heberges sur le fleuve d'Ambre, en un païs qui est appelé Huetagore, près d'un chastel qui est appellé Sequidirbourc[346]. D'illec s'en ala en un lieu qui a nom Rim, pour tout le païs mettre à destruction. Si est ce lieu là où le fleuve de Wisaire et cil de Waharne assemblent. Mais il retourna arrière au chastel d'Hereboure, car il ne povoit oultre ostoier pour le fort yver et pour la grant habundance d'eaue[347]. Et pour ce qu'il avoit propos d'yverner en ces parties où il eut mandé sa femme et ses enfans, bonne garde et seure de sa gent leur laissa, et puis chevaucha tout oultre à son ost, pour proier les villes et pour destruire les contrées de Sassoigne. Tout cel yver ostoia parmy la terre, une heure çà et l'autre là, sans repos prendre, et dégasta tout le païs par occision et par embrasement de feu; et non mie tant seulement par luy, mais par ses menistres que il envoia par devers lieux pour le païs gaster; ainsi troubla et destruist la terre de Sassoigne tant comme cel yver dura.

Note 345: Draigni. «In pago Draigni juxtà Lippiam fluvium.» Notre traducteur a oublié la mention de la Lippe, et M. Guizot celle de Draigni.

Note 346: «Celebratoque natalitio Domini die, super Ambram fluvium; in pago Huettagoe, juxtà castrum saxonum quod dicitur Schidirburg, ad locum nomine Rimi, in quâ Wisira et Vagarna confluunt, populabundus accessit.» L'Ambra, c'est l'Ambre, qui sort du Tyrol, arrose la Bavière et va se jeter dans l'Iser, près de Mosbourg.—Le confluent dont il est question est celui du Weser et de la Wehra. M. Guizot a fait ici un contre-sens dont notre chronique ne lui avoit pas donné l'exemple. «Il célébra,» dit-il, «dans son camp le jour de la naissance du Seigneur, et marcha en le dévastant, dans le canton d'Huellagoge, près du fleuve de l'Ems, non loin du fort saxon qui porte le nom de Dekidroburg, au confluent du Weser et de la Werne.» Il seroit précieux de retrouver un lieu situé près du fleuve de l'Ems, au confluent du Weser et de la Werne.

Note 347: Eginh. Annal. A° 785.

Et quant la nouvelle saison répaira et il eut fait de France venir gens et viandes et ce que mestier luy fu, il assembla un parlement de ses barons en un lieu qui a nom Padrabonne[348]. Et quant les choses qui à ce parlement appartenoient furent ordonnées, il s'en partit et s'en ala en un païs qui avoit nom Hardengoant[349]. Là luy fu dit que Albion et ce Guiteclin qui mains dommages luy avoient fais estoient en une terre de Sassoigne qui a nom Albine[350]. Premièrement les fist amonnester par les Saisnes meismes qu'ils guerpissent leur desloyauté et venissent à luy seurement. Mais eus qui en eus-meismes se sentoient coupables et meffais, n'osèrent à luy venir jusques à ce qu'il leur promist pardon et miséricorde, et jusques à tant qu'ils eurent par devers eus ostages et seurtés de leurs vies. Ces ostages leur livra et amena Amalimons[351], un des princes du palais que le roy y envoia, et ceulx vindrent en la présence du roy en une ville qui a nom Atigni. Là furent baptisiés et crestiennés; car le roy mut à retourner en France, quant il eut là envoié Amalimons. Grant pièce de temps se tint ainsi en pais cette perverse nacion, pour ce meisme qu'ils ne povoient trouver nulle raison de recommencier la guerre; et plus, pour ce qu'ils doubtoient le roy pour sa fierté et pour ce qu'il luy chéoit bien en tous ses fais.

Note 348: Padrabonne. «Padrabrunna.» Paderborn.

Note 349: Hardengoant. Les éditions écrivent: Bardengou, Bardengoo, Bardengawi, et Bardincum. Suivant toutes les apparences, c'est Bardewick, en Basse-Saxe, à sept lieues de Hambourg, réduit aujourd'hui à l'état de village.

Note 350: Albine. Il falloit traduire, comme le remarque Dom
Bouquet: Qui est au-delà de l'Albe, ou l'Elbe. «In transalbinâ
Saxonum regione.»

Note 351: Amalimons. «Amalwinus, unus Aulicorum.» La traduction
ancienne la plus naturelle de ce mot eut été Amauguin.

En celle année les François Orientels conceurent malevolenté contre le roy et firent conspiration contre luy. De ceste traïson fut principal un des contes du païs qui eut nom Hardré[352]. Mais puis que le roy sceut la vérité, la chose fu tost abaissée et estainte par son sens. Car il dampna ceulx qui estoient parçonniers[353] et consentans de ceste traïson; les uns dampna par essil et aux autres fist les yeulx crever.

Note 352: Hardré. Ce nom d'Hardré est devenu célèbre dans les vieilles poésies françoises parmi ceux des traîtres. La chanson de Garin le Loherain nous le présente comme le chef de la race des Fromont de Gascogne, ennemis mortels des Lorrains. D'autres poèmes le citent comme l'un des principaux membres de celle de Ganelon. La famille du viel Hardré étoit même une expression proverbiale qui s'appliquoit généralement à tous les traîtres. Mais remarquons la difficulté de reconnoître ce nom d'Hardré dans l'Hastradus d'Eginhard, l'Hastrad de M. Guizot, et l'Hastrade des autres historiens.

Note 353: Parçonniers. Participants. Le peuple a conservé le féminin parçonnière.