X.
ANNEE: 817.
De la bleceure l'empereur, et coment il réforma l'estat des abbaïes. Et coment les prélas lessièrent le boban du siècle à l'exemple de luy. Coment il ordenna de ses fieus; coment Bernart se revéla contre luy, et puis coment il se repenti.
[844]En celle année meisme, le dimanche de la quinte sepmaine de la quarantaine, qui est le jour de Pasques flouries, advint que quant le service qui affiert à sollempnité du jour fu chanté, l'empereur issit d'une églyse pour aler au palais, par unes alées de fust où il le convenoit passer. Si estoient vieilles et pourries de l'umeur[845] de l'eaue qui chéoit dessus. Quant l'empereur fu dessus et grant tourbe de gens et de ses princes, ces alées fondirent tout à un fais, et donnèrent si grant effroi, que tous ceulx qui au palais estoient eurent grant paour; tous se doubtèrent que l'empereur ne feust mort; mais Dieu qui l'amoit le garantit en ce péril. Avec luy chaïrent plus de vingt, que contes que barons, sans les chevaliers et les sergens qui entour estoient et furent bléciés en diverses manières. Mais l'empereur n'eut nul mal, fors tant seulement que le poumeau de son espée luy heurta au pis, et l'une des oreilles fu un petit escorchée; et l'une des cuisses bien à mont les illeis[846], fu un peu serrée entre deulx fusts. Mais assez tost fu guarri de toutes ces bleceures par le conseil des cirurgiens, si qu'il chevaucha et chaça entour vingt jours après. Général parlement fist assembler à Ais-la-Chapelle. Si ne fu pas ceste assemblée tant seulement des barons, ains fu d'arcevesques et évesques, d'abbés et de tous les estais de sainte Églyse. Là fu bien monstrée la ferveur et la dévotion qu'il avoit à sainte religion. Car il fist faire et ordenner un livre de la vie canoniale, en quoi toute la perfection de ceste ordre est contenue, si comme il appert par ceulx qui la gardent et la mettent en œuvre.
Note 844: Vita Ludovici Pii.—XVIII.
Note 845: L'umeur. L'humidité.
Note 846: Les illeis. Les entrailles. Variante du manuscrit 8302: Outre les yllières. Le latin dit: «Juxta inguina.»
En ce livre meisme fist-il ordenner de la quantité du pain et de la mesure du vin et autres choses nécessaires; si que tous chanoines, moines et nonains qui soubs ceste ordre serviront nostre Seigneur ne feussent destourbés né empeschiés pour deffault né pour nécessité. Et quant ce livre fu compilé et ordenné, il commanda qu'il feust porté, par sages hommes et honnestes, par toutes les cités et les abaïes de son empire, et qu'ils le féissent escripre en tous les lieux. De ce eurent les églyses et les abaïes grant joie. Et le très-débonnaire empereur en acquist louenge en nostre Seigneur et mémoire perpétuel. Après establit que un abbé qui Benoit avoit nom, preud'homme et religieux, et aucuns autres moines honnestes et de honneste vie en toutes choses alassent et venissent par les abaïes de moines et de nonnains, et informassent[847] ceulx et celles qui mestier en auroient, selon la règle saint Benoit.
Note 847: Informassent. Instruisissent.
Après regarda l'empereur que c'estoit laide chose que les sergens Dieu fussent subgiés à nulle humaine servitute. Et regarda que tels seigneurs sont, aucunes fois, de si grant rapine qu'ils font moult de griefs aux abaïes où ils ont de leurs hommes. Pour ce, establit que quelconque personne de serve condicion qui seroit digne en meurs et en science d'estre appellée en religion et aux saintes ordres du sacrifice de l'autel feussent franchis de leurs propres seigneurs, que leurs seigneurs feussent ou clers ou lais. Et voult et ordenna que chascune personne et sergens et chambrières, ès abaïes du royaume, eussent leur droite livraison, si que chascun sceust qu'il devroit avoir; si que par oultrage et par mauvais gouvernement les abaïes ne feussent gouvernées né grevées né apovries, et que le service nostre Seigneur ne feust mis en négligence. En toutes choses preschoit humilité le saint empereur, par œuvre et par bouche; et disoit que quiconque s'umilioit, à l'exemple de Jhesu-Crist, qu'il seroit assis ès cieulx; si que par son amonnestement les prélas et les clers commencièrent à laisser et à mettre jus les baudrés et les ceins d'or et d'argent, chargiés d'aumosnières de soie et de coutiaux à manches d'or et de pierres précieuses; les robes de draps espéciaux, les frains et les espérons dorés; et disoit le saint empereur que ce lui sembloit monstre, quant les personnes de sainte Eglyse qui exemple doivent donner au peuple, usent de tels aournemens, selon la vaine gloire du monde. [848]Mais l'anemi de paix ne souffrit pas longuement sans bataille et sans temptacion la sainte dévocion du preudomme; ains s'efforça en toutes manières de luy troubler par luy et par ses membres, et esmeut contre luy et prélas et barons et meismement ses propres fils, si comme nous vous dirons ci après.
Note 848: Vita Ludovici Pii.—XXIX.
Quant il eut ordenné ces choses, ainsi comme vous avez oï, il ordenna après l'estat de ses fils. De Lothaire l'ainsné fist empereur et voult qu'il feust empereur clamé. Pepin, l'ainsné après, envoia en Acquitaine au royaume, et Loys, le tiers, en Bavière; pour ce que le peuple scéust à qui il deust obéir. Tantost après ces choses, vindrent nouvelles que les Abrodiciens qui estoient en sa subjection s'estoient tournés encontre lui, et aliés au fils le roy Godefroy, et jà dégastoient cette partie de Saissoigne qui siet sur le fleuve d'Albe[849]; mais l'empereur y envoya tantost souffisans messages et chevalerie qui assez tost les abatirent et mistrent au dessoubs. Selon la coustume françoise ala l'empereur chacier en la forest de Vouge[850]. Après repaira pour iverner à Ais-la-Chapelle.
Note 849: Sur le fleuve d'Albe. «Saxoniam Transalbianam vexabant.»
Note 850: La forest de Vouge. «Vosagi lustra.» Ce sont plutôt les monts des Vosges.
En cette voie lui fu compté comment Bernart son nepveu, le roi de Lombardie, qui par luy avoit esté couronné, au temps le roy Charlemaines son père, s'estoit tourné contre luy par le conseil d'aucuns traiteurs. Et si s'estoient à luy aliés et jurés tous les princes des cités du règne de Lombardie, et jà avoient mis garnisons ès destrois des montaignes et à toutes les entrées de la terre.
Quant l'empereur sceut certainement la vérité, par le tesmoingnage Suppone et l'évesque Rathal, il assembla ses osts moult efforciement de toutes les parties de France et d'Alemaigne; au plus hastivement qu'il put mut et vint jusques à la cité de Chalon. Mais Bernart qui bien vit qu'il ne pourroit durer envers luy à la parfin né à bonne fin venir de cette besoingne (car plusieurs de ceulx qui s'estoient à luy aliés luy failloient), du tout chaït en désespérance. Les armes mist jus et vint à l'empereur, à ses piés se laissa chéoir et luy regehi[851] qu'il s'estoit vers luy meffait. A l'exemple de luy firent tons les autres. Tous désarmés vindrent avant et se mistrent haut et bas en sa merci et en son jugement, et recongnurent à la première fois toute la traïson, et par quel ennortement et comment et à quelle fin ils béoient à en venir.
Note 851: Regehi. Confessa.
De ceste traïson furent principaulx Egidion, que l'empereur cuidoit son ami especial, et Renier, qui conte eut esté du palais, au temps de Charlemaines son père, fils le conte Mehenier; et Reginal, prevost et chambellen de la chambre le roy. Si n'estoient pas seuls en ce cas; ains avoient plusieurs compaignons et clers et lais. Des clers fu l'un, Anselm, arcevesque de Millan, Volfouth, évesque de Tremoigne[852], et Theodulphe, évesque d'Orléans. Quant la traïson fut plaineinent descouverte et les traiteurs furent mis en prison, l'empereur s'en repaira pour yverner à Ais-la-Chapelle, si comme il avoit proposé devant.
Note 852: Tremoigne. Pour Cremone.