II.

ANNEE 1190.

Coment le roy Richart fu coroné. Et coment le roy Phelippe prist congié à Saint-Denis.

Après la mort le roy Henry, fu couronné Richart, conte de Poitiers. Mais en la première année de son règne luy avinrent deux moult laides aventures. Car quant il dut premièrement entrer en Gisors, après ce qu'il fu couronné, le feu se prist en la ville si que le chastel fu tout ars. Le jour après, quant il s'en issoit, le pont de fust brisa soubs ses piés, et si passèrent toutes ses gens oultre sans nul encombrement, et il tout seul chéy au fossé à tout son cheval.

Pou passa de jours après que la paix fu confermée et parfaite en la fourme et en la manière qu'elle avoit esté pourparlée entre le roy Phelippe et le roy Henry. Mais le bon roy Phelippe qui ne mist point en oubli la débonnaireté et la largesce de son cuer, donna au roy Richart, pour le bien de paix, la cité de Tours et du Mans, Chastel Raoul et toutes les appartenances que il avoit conquis sur le roy Henry son père. Et le roy Richart qui tantost luy voult la bonté rendre luy donna et quitta perpétuelment à luy et à ses hoirs le chastel de Crezac, d'Issodun et d'Alone[85]. Si fu illec ordonné quant et coment il mouveroient en la terre d'oultre mer, pour accomplir leur voiage.

Note 85: Crezac. Graçay, petite ville du Berry. Pour le mot Alone, c'est une faute du traducteur, et Rigord dit à sa place: «Totum feudum quod habebat in Alverniam.»

En cel an, en la dixième kalende de mars, mouru la noble royne Ysabel, femme le roy Phelippe. Le corps d'elle fu ensépulturé en l'églyse Nostre-Dame-Saincte-Marie[86]; l'évesque Morise fist establir un autel pour luy, et le roy y mist deux chapellains et establi à chascun quinze livres parisis de rente. Desquels l'un devoit chanter pour l'ame de la dicte royne et l'autre pour les ames ses ancesseurs.

Note 86: De Paris.

En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vings et neuf, environ la feste saint Johan-Baptiste, le roy qui plus ne voult attendre à mouvoir en la besoingne Nostre-Seigneur, ala à Saint-Denys pour prendre congié au glorieux martir et à ses compagnons, selon la coustume des anciens roys de France. Car quant il meuvent à armes encontre leurs ennemis, il doivent venir visiter les martirs et prendre l'oriflambe sur l'autel, pour eux garder et pour eux deffendre, et doibt estre portée tout devant, quant l'en se doit combatte. Dont il est aucune fois avenu que quant leur ennemis la veoient, il estoient si forment espouventés qu'il s'en fuioient mas et confus.

Quant le roy fu en l'églyse entré, il vint devant les martirs, en oroisons descendi dessus le pavement par moult grant devocion en pleurs et en larmes, et se recommanda à Dieu et à la benoiste vierge Marie, à tous sains et sainctes. Puis se leva et prist l'escharpe et le bourdon de la main Guillaume l'archevesque de Rains, qui pour le temps de lors estoit légat en France; et lors s'approucha le roy des martirs et prist de ses propres mains deux estandales[87] et deux enseignes d'or croisetées, dessus les corps des glorieux martirs, pour défendre quant il se devroient combatre contre les ennemis de la croix.

Note 87: Estandales. Étendards. Rigord dit: «Duo standalia serica optima et duo magna vexilla, aurifrisiis crucibus decenter insignita pro memoriâ sanctorum martyrum et tutelâ.»

Après se recommanda aux oroisons du couvent et du peuple, et puis prist la bénéicon du saint clou et de la saincte couronne et du destre bras saint Syméon. Atant se départi de l'églyse, si se mist tantost au chemin et chemina tant par ses journées qu'il vint à Vezelay avec le roy Richart qui avec luy estoit. Adonc le mercredi après les octaves Saint-Jehan là prist congié à ses barons qui point n'estoient croisiés et les en fist retourner. Loys son chier fils et tout le royaume laissa en la ordonnance et en la garde de la noble royne sa mère et de Guillaume l'archevesque de Rains son oncle. Lors se mist au chemin et erra tant en pou de temps qu'il vint au port de Gennes sur mer. Là fist appareillier diligeamment ses nefs, ses galies, ses armeures, ses viandes et quanque mestier luy fu. Mais le roy Richart qui pas ne monta à ce port ala droit au port de Marseille. Quant il ot son affaire appareillie, il entra en mer à voiles tendues. Ainsi s'en alèrent les deux roys crestiens et s'abandonnèrent aux vens et aux périls de mer pour l'amour et l'honneur Nostre-Seigneur, et pour la crestienneté deffendre. Au port de Messines arrivèrent après mains tormens et mains autres périls.