IX.
ANNEE 1192.
Coment le roy se doubta des Hassacis. Et coment le roy Richart fu pris quant il retornoit d'oultre-mer.
Un jour estoit le roy à Pontoise, là luy furent nouvelles aportées des parties d'oultre-mer, et lettres de par aucuns de ses amis qui contenoient que le vieil de la Montaigne avoit envoyé en France ses Hassacides pour luy occire, à la prière et au commandement le roy Richart. Car il avoit occis nouvellement oultre-mer le marchis[114] qui estoit chevalier noble et puissant en armes, et qui puissamment et vertueusement gouvernoit la terre avant l'avènement des deux roys.
Note 114: Conrad, marquis de Montferrat.
De ces nouvelles fu le roy moult troublé et moult esmeu. Tantost se départi de Pontoise et, depuis celle heure, fu moult curieux et moult soigneux de son corps garder, pour ce que son cuer estoit en effroy de ces nouvelles. Et pour ce que la paour et la doubte luy croissoient de jour en jour, se conseilla-il à ses familiers qu'il feroit de ceste chose. Par leur conseil envoya au viel de la Montaigne qui est roy des Hassacides pour ce qu'il en sceust plus plainement la certaineté. Et tandis comme ces messages estoient à la voie, establi-il sergens qui tousjours portaient grans maces de cuivre par devant luy, pour son corps garder; et par nuit veilloient entour luy les uns après les autres, en diverses heures de la nuit[115].
Note 115: De là l'origine et le nom des gardes du corps. «Custodes corporis sui,» dit Rigord.
Quant les messages furent retournés il sceut bien et congnut par les lettres le roy des Hassacides que les nouvelles qui luy estoient mandées d'oultre mer estoient faulses; et puis qu'il en ot la vérité enquise et demandée aux messages, il osta la doubtance de son cuer et demoura sans souspeçon.
Le roy Richart qui de là la mer fu demouré, proposa à reparier en sa terre. Au conte Henry de Champaingne laissa la cure de son ost, et de la terre d'oultre mer quanques les crestiens en tenoient à ce temps. Icelluy Henry estoit nepveu aux deux roys, jeune homme, bon chevalier et de grant noblesse estoit. Quant le roy Richart ot son affaire atourné et il se fu mis en mer, entre luy et ceux qu'il en voult avecques luy mener, orage et tempeste leva soubdainement; sa nave fu ravie par vent et souflée en pou de temps vers les parties d'Osteriche[116], en un lieu qui est entre Venise et Aquilée. Là, ainsi comme Dieu le voult, fu son vaissel péri; mais toutesvoies eschapa il à pou de yens.
Note 116: D'Osteriche. Il falloit d'Istrie. «Versus partes
Histriæ.»
Quant le conte du pays qui avoit nom Mainart de Gorzen et le peuple de la ontrée sorent qu'il estoit arrivé en leur pays etorent oï retraire pour vérité la traïson et la desloyauté qu'il avoit faicte en la terre de promission, en comble de sa dampnacion, il le chacièrent et firent leur povoir de luy prendre pour luy ruer en prison et chetivoison, contre la franchise de tous pèlerins qui doivent seurement passer parmi la terre des crestiens. Mais en si grant haine l'avoient cueilli pour sa mauvaistié que jà ce ne luy eust riens valu. A la fuite se mist, si qu'il leur eschapa: mais toutesvoies pristrent-il huit de ses chevaliers, ainsi comme il s'enfuioient. Il trespassa parmi l'archeveschié de Saleburc[117] parmi une ville qui est nommée Frizac. Là le cuida prendre Fedric de Sainte-Sauve; de ses mains eschapa, mais il prist six de ses chevaliers.
Note 117: Saleburc. Saltzbourg.—Frizac, peut-être Frezing.
Droit s'enfouy vers Osteriche, le duc du pays Limpoles, qui cousin estoit l'empereur, faisoit tous les chemins gaitier et les trépas pour luy prendre. Tant le guaita toutesvoies qu'il le prist en la maison d'un moult povre homme, chétive et despite, en la plus prouchaine ville d'une cité qui est nommée Vienne: tout li tolli quanqu'il avoit. Un mois après le rendi à l'empereur qui le mist en prison, et qui le garda près de un an et demi, et le greva de mains grans despens. A la parfin fina à luy de sa rançon qui monta deux cent mil mars d'argent. En telle manière eschapa de la prison à l'empereur. Lors trespassa en Angleterre au plus hastivement qu'il pot; car il doubtoit moult forment que le roy Phelippe ne le fist gaitier et prendre, s'il approuchoit de France, pour ce qu'il pensoit bien qu'il s'estoit vers luy meffait et que il l'avoit courroucié.
Quant le conte Henry de Champaingne nepveu aux deux roys, qui de là la mer estoit demouré, à qui le roy Richart ot livré la cure de son ost, vit que la terre des crestiens estoit moult desconfortée pour ce que les roys s'estoient partis, et que les barons qui là estoient demourés au service Nostre-Seigneur luy prioient par moult grant affection qu'il demourast avecques eux pour la saincte terre secourre, il fu meu ainsi comme de pitié paternel, et eut plus chier à demourer et à mettre et corps et ame, sé mestier fust, pour l'amour Nostre-Seigneur, et à souffrir mésaise et povreté, qu'à retourner à honte en France sans visiter le Saint-Sépulcre et sans parfaire son pélerinage.
Et quant le maistre du Temple et tous les barons du pays et de France qui là estoient demeurés virent le grant cuer et la valeur du conte et la constance qu'il avoit en Nostre-Seigneur, il s'assentirent de commun accort à ce que il fust roy de Jhérusalem. A roy le couronnèrent et luy donnèrent la fille le roy qui devant luy eut esté, et rendirent grace et louange à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué sauveur et deffenseur de la saincte terre, et de la noble lignié des roys de France.