VIII.
ANNEE 1192.
Coment le roy Phelippe ala visiter les martirs saint Denis et ses compaignons, et coment il prist vengence des Juis qui avoient crucifié un crestien.
Quant le roy Phelippe fu en France retourné, il fu receu à grant joie et à grant sollempnité des gens de sa terre. La feste de la nativité Nostre-Seigneur célébra à Fonteine-Bliaut. Ne scay quans jours après ala à Saint-Denys pour visiter les glorieux martirs. L'abbé Hue et le couvent le receurent à sollempnelle procession si comme il durent, devant les martirs se coucha en oroisons et leur rendi grace et merci pour ce que par leurs mérites estoit sain et sauf eschapé de tant et si grans périls. Et en allante d'amour et de charité il offri un paile de soye sur l'autel moult bel etmoult riche.
En la quinziesme kalende du mois d'avril séjournoit le roy à Saint-Germain-en-Laye: là luy furent nouvelles aportées de la honteuse mort d'un crestien que les Juis avoient martirié au chastel de Braie en despit de Nostre-Seigneur et de la crestienne religion. Car la dame[111] de ce chastel avoient corrompue et déceue par leurs grans dons, tant qu'elle leur avoit donné ce crestien pour en faire leur volenté. En prison le tenoient pour ce que on luy metoit sus par fausseté larrecin et homicide. Les desloyaux Juis qui de haine ancienne haient les crestiens le prindrent et luy lièrent les mains derrière le dos et d'espines le couronnèrent, et le menèrent fustant parmi la ville; à la parfin le crucifièrent en despit de Nostre-Seigneur: comme il déissent[112], au temps de la passion Jhésucrist à Pilate, que il ne povoient nulluy tuer.
Note 111: La dame. Rigord dit la comtesse, et c'étoit en effet
Marie, comtesse de Champagne et de Brie.
Note 112: Comme il déissent. Tandis que ces mêmes Juifs disoient,
etc.
Quant le roy entendi ces nouvelles, il ot moult grant pitié et moult grant compassion de la foy crestienne, qui en son temps estoit à tel vilté tournée. Tantost monta et se mist au chemin devant toute sa gent, si que nul ne savoit quelle part il déust tourner, pour ce qu'il vouloit les desloyaux Juis surprendre avant qu'ils oïssent de luy nulle nouvelle, si que nul ne s'en peust destourner. A Braye vint au plus tost qu'il pot, ses gardes mist aux portes et aux issues de la ville, si que nul n'en peust eschaper. Lors fist cerchier leur ostels et prendre quanques on en pot trouver. Par nombre furent quatre-vingts et plus qu'il fist trestous ardoir en vengence de la honte qu'il avoient faicte à Nostre-Seigneur.
Incidence.—En celle année, le jour de devant la première yde du mois de may, en la contrée du Perche à un chastel qui a nom Nogent, furent véus en l'air grans compaignies de chevaliers armés qui descendirent à terre. Et quant il se furent moult merveilleusement combatus, il s'esvanouirent tout soudainement. Ceux du pays qui ces merveilles virent furent forment espoventés et battirent leur coulpes pour leur péchiés.
Incidence.—En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent quatre-vingt et douze, au neuviesme jour de novembre fu éclipse de lune particulier après mienuit en l'onziesme degré des gémiaus, et dura par deux heures.
Incidence.—Au mois de may qui après fu, en la sixiesme yde, au temps de Rouvoisons[113], fu trespassé de ce siècle au chastel de Pontoise un prestre qui avoit nom Guillaume, anglois estoit de nation; homme plain de bonnes mœurs et de saincte vie, si comme il apparut après: car Nostre-Seigneur fist puis pour luy mains miracles, là où il estoit ensépulturé. Mains avugles en furent enluminés, mains cloys y furent redreciés et mains y furent curés de diverses enfermetés et restablis en plaine santé, ainsi comme il estoient avant. Tant fu la renommée de ses miracles espandue parmi le pays que mains y vindrent en pélerinage pour le corps saint visiter et Dieu prier pour leur péchiés.
Note 113: Rouvoisons. Rogations.