IX.
ANNEE 1214.
Coment le roy d'Angleterre assist la Roche-au-Moine, et coment le roy Loys le chaça honteusement du siège. Et coment la bataille fu en Flandres au pont de Bovines.
En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens quatorze, le roy d'Angleterre garni la cité d'Angiers que il avoit prise et la commença à clorre de murs d'une part et d'autre jusques au fleuve qui est nommé Médiane[225]. Et pour ce que il eut pris les devant dis chastiaux en assez pou de temps, eut-il espérance que il peust recouvrer le remanant de sa terre que il avoit perdue, par l'aide et par la force des Poitevins et des barons d'Acquitaine qui à luy s'estoient réconciliés. Son ost fist conduire devant un fort chastel qui estoit nommé la Roche-au-Moine[226]. Cil chastel eut esté édifié nouvellement; si l'eut ferme Guillaume des Roches, séneschal d'Anjou, noble homme et loiaux, bon chevalier et esprouvé en armes. La raison pourquoy il le ferma si fu pour garder le chemin qui va d'Angiers à Nantes; car, avant ce qu'il fust fermé, larrons et robeurs issoient d'un moult fort chastel qui siet de l'autre part sur le fleuve de Loire qui est nommé Rochefort, dont cil à qui le chastiau estoit estoit nommé Paien de Rochefort, chevalier de grant prouesce; mais trop fort estoit abandonné à rapiner et à tollir à ses voisins et aux laboureurs du pays, et à desrober les gens et les marchéans qui passoient par les chemins.
Note 225: Mediane. Mayenne.
Note 226: La Roche-au-Moine, à cinq lieues d'Angers, vers Nantes, et sur la Loire.
Quant le roy Jehan eut assailli ce chastel, il fist drecier ses engins et commença moult forment à assaillir; mais ceux de dedens se deffendirent moult aigrement, car il estoient sergens hardis et preux, desquels l'un fist une cautele[227] qui moult bien fait à ramentevoir: un arbalestrier de l'ost le roy Jehan avoit acoustumé à venir sur le bort des fossés du chastel, et faisoit porter devant luy une targe grant et lée, telle comme l'en seult porter en ces osts; dessoubs se tapissoit seurement pour les quarriaux que ceux de dedens traioient; et quant il estoit près des murs, il espioit les entrées et là où il pooit mieux ses cops emploier: si faisoit ainsi chascun jour maint grant dommage à ceux de dedens.
Note 227: Cautele. Stratagème.
Mais l'un des sergens du chastel vit que cil les dommageoit ainsi chascun jour, si l'en pesa; lors se pourpensa d'un nouvel barat qui point ne fait à blasmer entre les ennemis: une corde fist fort et gresle, de telle longueur qu'elle povoit avenir à la targe que celluy faisoit porter devant luy, puis lia fortement un des chiefs de la corde au quarrel par devers les panons[228], et l'autre bout atacha fort à un clou delès luy; puis tendi l'arbaleste, et envoia le quarrel à toute la corde en la targe. Fermement tint, car il fu lancié de fort arbaleste; la corde sacha[229] maintenant, si qu'il tresbucha[230] au fossé et la targe et celluy qui la tenoit: et le sergent demoura tout nu aux cops des quarriaux que ceux du chastel luy lançoient souvent et menu. En telle manière fu occis celluy qui la targe portoit. Moult fu le roy Jehan couroucié de ceste chose; les fourches fist tantost drécier en la présence de ceux de dedens et les commença forment à menacier que sé il ne se rendoient à sa volenté, il les feroit tous pendre. Mais oncques pour ses menaces ne se vouldrent rendre, ainçois se deffendoient merveilleusement; le siège soustindrent trois sepmaines et dommageoient moult ceux de dehors; aucuns des plus grans occistrent, et si navrèrent le chapelain le roy qui se tenoit trop près des murs: et si occistrent un noble homme et de moult grant nom de Limosin qui estoit nommé Giraut[231] le Brun. Et férirent à mort le devant dit Paien de Rochefort. Quant il se senti navré, il s'en ala de l'autre part de Loire en son chastel, et faint que il ne fust point blécié, mais que il fust malade d'autre enfermeté. En pou de temps après fu mort; lors trouva-on que il avoit esté navré mortellement en deux parties de son corps.
Note 228: Panons. L'empennage. «Quadrello pennato.»
Note 229: Sacha. Tira.
Note 230: Trébucha. Fit tomber dans le fossé.
Note 231: Giraut. Guillaume le Breton dit: Amauri. «Aimericus.»
Endementres que le roy Phelippe chevauchoit par la terre de Flandres et de Vermandois, et aloit visitant les chastiaux et les villes en deffendant des soubdains assaux de ses ennemis, son fils Loys assembla son ost au chastel de Chinon qui fu appelle Kinon, pour Kaion le maistre[232] le roy Artus qui jadis l'eut fondé. De là mut et se hasta moult de chevauchier pour faire secours à ceux qui estoient assis en la Roche-au-Moine.
Note 232: Le maistre. Il falloit: maître-d'hôtel. «Dapifero.» Il s'agit ici du fameux Keux ou Queux, le Thersite des romans de la table ronde. Mais on ne voit pas dans ces romans que la ville de Chinon lui doive son origine. Il est probable que Rabelais l'ignoroit aussi, lui qui fait remonter la fondation de Chinon à Caïn, avec moins de sérieux et tout autant de vraisemblance.
Quant il fu tant approchié comme un homme peut chevauchier en un jour, le roy Jehan, qui senti son avènement à la journée de lendemain, ne l'osa attendre, ains s'enfouy parmi Loire au plus tost qu'il pot: si perdi grant parti de sa gent qui en celle fuite furent occis et noyés, et laissa perrières et mangonnaux, trefs et tentes et vaisselemente et quanqu'il avoit là apporté; si chevaucha en celle journée dix-huit mille, né oncques puis ne retourna né ne vint en lieu où il cuidast que messire Loys fust né dust venir. Et quant il[233] fu certain que il s'en fu fuys, il retourna aux chastiaux qu'il avoit pris et les recouvra en pou de temps après; le chastel de Biaufort[234] destruit tout; puis entra en la terre le viconte de Thouars et la gasta, et destruit tous les chastiaux et les bonnes villes; le chastel de Montcontour craventa et rasa jusques en terre, la cité d'Angiers recouvra que le roy Jehan avoit close de murs, mais il les refist tous abatre. Celle victoire que messire Loys eut adonc en Poitou ensuivi la victoire le roy Phelippe. Car en moins d'un mois ot victoire le fils en Poitou du roy Jehan et des Poitevins sans cop férir: et le père en Flandres d'Othon et des Flamans par bataille grief et périlleuse.
Note 233: Il. Le prince Louis.
Note 234: Biaufort, à six lieues d'Angers; sur le Couesson.
Henry le mareschal de France acoucha malade en ces parties et mourut, digne homme de louenge par toutes choses en chevalerie; si estoit bon et loiaux, et doubtoit Dieu sur toutes riens. Mis fu en sépulture au moustier de Torpenay[235], jasoit ce que il eust commande en sa dernière volenté que son corps fust porté en son pays, en l'abbaye de Sarquenciaus[236]: si est (à une lieue de Chastel Landon), de l'ordre de Citiaux, là où son parenté gist enseveli: moult fu plaint et regreté de tout l'ost communiément, car tuit l'amoient tendrement.
Note 235: Torpenay ou Turpenay, abbaye sous l'invocation de la
Ste-Vierge, dans le diocèse d'Angers.
Note 236: Sarquenciaus ou Cercanceau. «Sacra cella.» Enclavé dans
la paroisse du Soupes, dans le Gâtinois, sur le Loing, entre
Nemours et Château-Landon.
Après luy fu en son office un sien fils que il avoit qui Jehan estoit nommé; et pour ce que il estoit encore trop jeune, la cure et les fais de la mareschaucie fu commandé à Gaultier de Nemous[237], jusques à tant que l'enfant fust en droit aage: et tout ce li fist le roy de grace, car succession d'héritage n'a point de lieu en tels offices. Mais toutes fois luy avint-il bien, avant qu'il trespassast; car pou de jours avant l'heure de sa mort, que il avoit encore bien tous ses sens au corps et bien mémoire disposée, receut-il message qui luy nonça la victoire du roy Phelippe, et la confusion de ses ennemis: dont le preudomme eut si grant joie que il donna son destrier sur quoy il souloit séoir en bataille au message qui ces nouvelles luy avoit apportées; né autre chose ne luy avoit mais que donner, car il avoit jà tout départi pour l'amour de Nostre-Seigneur et pour le remède de s'ame, comme cil qui certain estoit de sa mort. Dès ores mais nous convient d'escrire la glorieuse victoire du bon roy Phelippe au mieux que nous pourrons.
Note 237: Celui dont il est parlé ci-dessus, à la fin du chapitre 7.