VIII.
ANNEE 1214.
De la croiserie d'Albigois et de la noble victoire que le conte Simon de Montfort ot à Muriaux.
En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et treize, fu une bataille en la terre d'Albigois. Car quant le pape eut envoié le pardon au roy, aux barons et aux prélas qui croisier se vouldroient pour destruire l'hérésie et la bougrerie des Albigois, mains barons et autres, plains de la foy Nostre-Seigneur, se croisièrent et mistrent les crois par devant (à la différence de la croiserie d'oultre mer). Pierre archevesque de Sens, Regnault archevesque de Rouen, Robert évesque de Baieux, Jourdan évesque de Lisieux, Regnaut évesque de Chartres. Des barons: le duc Eudes de Bourgoigne, Hervis conte de Nevers, et mains autres barons et prélas dont nous laissons les noms pour la confusion.
Tous ceus se croisièreut pour destruire l'hirésie que l'apostole eut devant escripte à Thimotée à avenir, vers la fin du monde. Il murent au voiage qu'il avoient empris, pour l'amour Nostre-Seigneur; à la cité de Bediers vindrent qui toute plaine estoit de bougres, toute la craventèrent et fondirent, et occistrent bien en celle ville seulement soixante mille hommes[221] et plus. Puis vindrent à Carcassonne, en pou de temps fu prise; tous les hommes et les femmes du pays et des villes voisines qui là estoient afuys à garant pour la forteresce du lieu, boutèrent hors par condicion devant pourparlée, tous nus, les natures sans plus couvertes[222].
Note 221: Plusieurs manuscrits de l'auteur original, Guillaume-le-Breton, donnent seulement 17,000 hommes, ce qui seroit encore de trop sans aucun doute. Mais n'oublions pas que les récits contemporains penchent à l'exagération dans le nombre des victimes et dans les détails de la cruauté des combattans. C'étoit autant d'exemples salutaires que l'on proposoit aux princes moins enflammés pour les expéditions du même genre. L'auteur du poème dernièrement publié par M. Fauriel sur la guerre des Albigeois, rejette sur les Ribauds (arlots) le massacre général des habitans de Beziers. La ville ayant été prise d'assaut, on comprend une pareille barbarie de pareils vainqueurs.
Note 222: C'est-à-dire: Tous nus, à l'exception des parties naturelles.
Quant il orent destruit tout l'original de celle lignée, il proposèrent à retourner en France. Mais avant qu'il s'en partissent, il appellèrent la grace du Saint-Esperit, et esleurent le conte Simon de Montfort pour gouverner l'ost de Nostre-Seigneur, qui au pays demouroit au service de Dieu. Et le preudomme qui eut plus chier le commun prouffit des églyses que le sien proprement, reçut volentiers l'avouerie[223] de la bataille Nostre-Seigneur, les villes et les chastiaux prist, les principaux de l'hérésie fist de male mort mourir. Mainte grant bataille eut au pays par l'aide Nostre-Seigneur et eut mainte belle victoire, non mie par fait d'homme mais par miracle, desquels nous voulons cy retraire un qui bien est digne de mémoire.
Note 223: «Entre les autres sermons, uns preudoms leur dist que il eussent fiance en Nostre-Seigneur; car se il en i avoit entre eus un qui eust en lui autant de foi comme un grain de senevé avoit de grant cuer anemi ne porroient durer. Quant li quens Simons oï ceste parole, il s'escria: «Certes, dont seront-il desconfi, car je en ai plus que Moriaus mes chevaux n'a de grant.» (Chron. univ., Msc. 84, St-Germ.)
Après ce que les barons et les prélas s'en furent retournés en France, le roy d'Arragon, le conte de Saint-Gille, le conte de Fois et mains autres barons du pays assistrent le conte au chastel de Muriaux; grant ost et fort avoient assemblé comme ceuls qui du païs estoient, et le conte n'avoit que deux cens et soixante chevaliers et cinq cens sergens à cheval et pelerins à pié tous désarmés, environ sept cens.
Après ce que le conte et sa gent orent la messe oïe par grant dévocion, et orent leur péchiés confessé et orent appellé la grace du Saint-Esperit, il issirent du chastel, hardis comme lions, comme cil qui estoient armés de foy et de créance, et se combatirent leur ennemis vertueusement; le roy d'Arragon occistrent et bien dix-huit mille de sa gent. Après ce que il orent la bataille vaincue, et tous leur ennemis occis et chasciés, il trouvèrent qu'il n'avoient perdu de toute leur gent que huit pellerins tant seulement. Si ne fu oncques oïe telle victoire en ce siècle, né bataille où l'en deust noter si grand miracle.
Cil Simon estoit nommé au païs conte fort pour sa très merveilleuse force: car, comme il fu très noble en armes, si estoit si preudomme que il oioit chascun jour sa messe et disoit ses heures canoniaux, toujours armé, tousjours en péril. Si avoit de tout guerpi son pays et adossé[224], pour le service Nostre-Seigneur en ceste voye de peregrinacion, pour desservir l'amour de Dieu et la joie de paradis.
Note 224: Adossé. Laissé derrière lui.