VII.

ANNEE 1214.

Coment le roy d'Angleterre arriva à la Rochelle et coment il prist Robert le fils le conte Robert de Dreux et d'aucunes incidences.

En quaresme qui après vint trespassa le roy d'Angleterre en Acquitaine, et arriva à grant ost à la Rochelle. Lors s'alia au conte de la Marche, à Geffroy de Lesignen et autres riches hommes du pays qui, devant ce, estoient aliés au roy de France. Puis trespassa par la cité d'Angiers en la conté de Poitiers, par leur aide et par leur effort la cité d'Angiers prist, Biaufort et autres chastiaux du pays. Un jour avint que il eut envoié ses coursiers en fuerre à moult grant plenté de gent, et que il orent prises les proies outre Loire, delès la cité de Nantes; quant Robert l'ainsné fils Robert le conte de Dreux, cousin du roy Phelippe, les vit, si passa follement le pont de Loire à pou de gens, pour les proies rescourre. Eux qui furent pourveus de moult plenté de gent prisrent luy et quatorze chevaliers nés de France.

En ce temps espousa Pierre (Mauclerc), fils le devant dit conte Robert de Dreux, la fille Gui le visconte de Touars, qui sereur eut esté Artus le conte de Bretaigne, de par la contesse sa mère; en telle manière eut la dame et toute la conté par le don et par la grace le roy. Quant il fu saisi de la terre, il fist secours à monseigneur Loys le fils le roy Phelippe qui demouroit à Chinon et au pays d'environ, à grant gent, par le commandement son père, pour guerroier au roy Jehan et pour deffendre le pays et la contrée. Le roy Jehan avoit là tenu en prison plus de dix-huit ans Alienor la sereur Artus le conte de Bretaigne, qui estoit ainsnée fille le conte Geffroy, son frère; pour ce la tenoit en prison qu'il ne vouloit pas qu'elle fust mariée, qu'il ne perdit la terre.

En celle année se desmist Geffroy l'évesque de Senlis par le congié l'apostole, selon les drois; trente ans avoit gouverné l'éveschié, pour ce s'en demist que il se sentoit pesant et foible de corps, et moins souffisans en l'office que il ne souloit. En l'abbaye de Chaalis[219] entra, qui est de l'ordre de Cistiaux. Après luy fu esleu frère Garin qui estoit frère profès de l'ospital[220], especial conseiller le roy Phelippe pour le grant sens de luy, et pour la noient comparable vertu de conseil qui estoit en luy hébergiée, et pour les autres graces qui en luy habundoient. Il gouvernoit merveilleusement bien les besoingnes du royaume, secont après le roy; les nécessités des églyses procuroit par grant diligence, et gardoit leur franchises et leur privilèges entièrement et sainement soubs son mantel, ainsi comme l'en trouve escript de saint Fabien, qui, comme il fust cler et renommé au palais des empereurs de Rome, il gardoit et celoit le corps Dieu sous mantel, pour ce que il peust donner confort et secours aux crestiens qui estoient en chartre, et conforter les courages de ceux qui pour la foy souffroient les tourmens.

Note 219: Chaalis. Aujourd'hui Charlieu, dans le Charolois.
«Caroli locus.»

Note 220: De l'ospital. Hospitalier du Saint-Jean de Jérusalem.

En ce temps se desmist aussi Geffroy l'évesque de Meaux, et entra en l'abbaye Saint-Victor de Paris, pour ce que il peust mieux donner entente à contemplacion. Cil Geffroy estoit saint homme et religieux; entre les autres œuvres de saincteté que il faisoit, merveilleusement et vertueusement faisoit abstinence telle que nul homme n'oï oncques parler de sa pareille: car chascun an en la quarantaine et en l'advent, il ne béust jà né ne goustast de soustenance corporelle que trois fois en la sepmaine, et en ce temps mengoit et buvoit petit, et teles viandes dont nul ne daignast gouster pour l'amertume et pour la très grant aspreté que elles sentoient. Après luy tint l'éveschié Guillaume, chantre de Paris; et lors furent trois frères de père et de mère, évesques tout en un temps de trois cités: Estienne de Noyon, Guillaume de Paris, et Pierre de Miaux; et furent fils le vieux Gaultier, chambellan de France, et frères au jeune Gaultier qui estoit homme assez digne de louenge et assez noble et renommé au palais le roy.