XII.

ANNEE 1185.

Coment les messages d'outre-mer vindrent au roy pour secours querre.

En celle année, en la dix-septième kalende de février, Eracle le patriarche de Jhérusalem, le prieur de l'Ospital et le maistre du Temple furent envoyés en message en France au roy Phelippe de par les crestiens d'oultre-mer; car Sarrasins vindrent en leurs terres, et mains en avoient occis, et plusieurs prins et menés en prison et chetivoison. Si avoient prins un fort chastel que l'en appelle le Gué-Jacob, et au prendre du chastel avoient-il occis plusieurs des frères du Temple et menés en prison. Ce fu la raison pour quoy il furent envoiés; car trop se doubtèrent les crestiens que les Sarrasins ne cueillissent hardement et cuer en eulx pour la victoire qu'il avoient eue et que il ne préissent la saincte cité de Jhérusalem et conchiassent le sépulcre et le temple de Nostre-Seigneur. Si apportoient ces messages les clefs du sépulcre au roy, et luy prioient moult humblement, de par les crestiens d'oultre-mer, pour Dieu premièrement et pour pitié de la crestienne religion, qu'il secourust la terre qui estoit au prendre et du tout en tout perdue, sé elle n'avoit secours de Dieu et de luy.

Mais tandis comme il estoient sur mer, le maistre du Temple trespassa de ce siècle, et les aultres deux messages qui moult eurent de tourmens et de périls furent assaillis de larrons galios[36]. Mais toutes voies eschapèrent et nagièrent tant[37] qu'il vindrent à port: puis esploitièrent tant qu'il vindrent à Paris. Là fu le patriarche receu de l'évesque Morise, de toutes les religions et du peuple sollempnelment, comme sé ce feust un ange que Dieu envoiast en terre. L'en demain célébra en l'églyse, et fist le sermon au peuple. Le roy n'estoit point à Paris en ce point qu'il y vindrent. Mais quant il oï dire que tels messages estoient venus, il laissa toutes aultres besoingnes et leur vint à l'encontre au plustost qu'il pot et les receut en baisier de paix moult honnorablement, et commanda moult expressément aux baillis et aux prévos du royaume qu'il leur aministrassent despens bons et suffisans de son propre trésor par tout là où il vouldroient aler.

Note 36: Galios. Corsaires.

Note 37: Nagièrent. Naviguèrent.

Quant il sot la raison pourquoy il estoient venus, il fu meu ainsi comme de pitié; premièrement pour la mésaise de la crestienté, et pour le dommage et pour le péril de la saincte terre. En pou de temps après assembla concile général en la cité de Paris de tous les prélas du royaume de France. Quant tous furent assemblés, la besoingne Nostre-Seigneur fu devant tous proposée. Lors commanda le roy à tous les prélas qu'il retournassent en leurs contrées, et que chascun féist sermonner de la croix en sa diocèse, et amonnestast le peuple par prédicacion qu'il secourussent la terre d'oultre-mer en remission de leurs péchiés.

En ce temps gouvernoit le roy le royaume tout seul; car il n'avoit encor nul hoir de son corps de la noble royne Isabel. Et pour ceste raison (n'ot-il point conseil[38] qu'il se croisast pour le péril du royaume; mais) il prist chevaliers esleus de grant prouesces, et grans nombre de sergens bien appareilliés. Oultre-mer les envoia pour le secours de la terre, à ses propres despens.

Note 38: Conseil. Dessein.