XIII.
ANNEE 1214.
Coment le conte Gautier de Saint-Pol et le visconte de Meleun trespercièrent les batailles de leur ennemis et retournèrent d'autre part. Et de la proesce le duc de Bourgoigne, le conte de Biaumont et Mahieu de Montmorency.
Après les sergens à cheval que l'esleu Garin eut devant envoiés pour commencier la bataille, mut le noble Gautier de Saint-Pol et les chevaliers de s'eschièle qui estoient tuit esleus et de noble prouesce. Entre ses ennemis se féri autressi fièrement comme l'aigle affamé se fiert en la tourbe des coulons[257]. Puis que il fu en la presse embattu, maint en féri et de maint fu féru. Là apparut la hardiesce de son cuer et la prouesce, car il acraventoit et hommes et chevaux et ocioit tout quanques il attaignoit, sans différence et sans nulluy prendre. Tant féri et chapla, luy et les siens, à destre et à senestre, que il tresperça tout outre la tourbe ses ennemis, puis se reféri dedens d'autre part et les enclost ainsi comme au milieu de la bataille. Après le conte de Saint-Pol vint le conte de Biaumont par aussi grant hardiesce; Mahieu de Montmorency et les siens; le duc de Bourgoingne Eudes qui eut maint bon chevalier en sa route: tuit cil se férirent en l'estour, encrés et chaus de combatre, et rendirent à leur ennemis merveilleuse bataille. Le duc de Bourgoingne qui estoit homme corpulans et de fleumatique complexion chéi à terre, car son destrier fu soubs luy occis. Quant ses gens le virent chéu, si s'assemblèrent entour luy, sur un nouvel cheval le firent tantost monter; et quant il fu remonté il eut grant dueil de ce que il fu cheu et dit que il vengeroit ceste honte. Il brandi sa lance et brocha les esperons, et puis se féri au plus dru de ses ennemis né ne prenoit garde où il féroit né cui il encontroit, ainçois vengoit son mautalent sur tous, ainsi comme sé chascun de ses ennemis luy eust son cheval occis. D'autre part se combatoit le visconte de Meleun qui avoit chevaliers esleus en sa route et exercités en armes, et envaï ses ennemis par tout en telle manière d'autre part comme le conte de Saint-Pol eut fait; tout oultre les tresperça et retourna de l'autre part parmi celle bataille.
Note 257: Coulons. Colombes.
En cest estour fu féru Michau de Harnies d'une lance parmi l'escu et le haubert et parmi la cuisse, et fu cousu aux auves[258] de la selle et au cheval. Hue de Malaunoy et mains autres furent tresbuchiés à terre, car leur chevaux furent occis, mais il saillirent sus par grant vertu, né ne se combatirent pas moins vertueusement sur les piés que sur les chevaux.
Note 258: Aux auves. Le latin dit: «Consutus fuit alveæ sellæ, et equo.» Ce doit être ce que nous appelons aujourd'hui: la Ventrière. —Michel de Harniès ou de Harnes traduisit ou fit traduire l'un des premiers la chronique du faux Turpin. (Voyez l'article que lui a consacré M. A. Duval, dans l'Histoire littéraire de la France, tome 17, page 370.)
Le conte de Saint-Pol qui moult forment et moult longuement s'estoit combatu, iert jà oncques travaillié pour la multitude des cops que il eut donnés et receus; si se traist hors de l'estour pour soy refreschir et esventer, et pour reprenre un pou son esperit. Le vis tourna devers ses ennemis, tandis comme il se reposoit; ainsi, il choisi[259] un de ses chevaliers que ses ennemis avoient si avironné que il ne paroit entrée par où l'en peust à luy venir; et jasoit ce que le conte n'eust pas encore son alaine reprise, laça-il son heaume, la teste joingt au col du cheval et l'embraça forment aux deux bras; puis hurta des esperons et tresperça en telle manière tous ses ennemis, jusques à tant qu'il vint à son chevalier; lors se dreça sur ses estriers et sacha s'espée, et en départi si grans cops que il desjoinst et départi la presse de ses ennemis par merveilleuse vertu[260]. Et, quant il eut son chevalier délivré de leur mains à grant péril de son corps, par hardiesce ou par folie il retourna à sa bataille et se reçut entre ses gens. Et, si comme cil tesmoignèrent qui ce virent, il fu féru[261] de douze lances en un meisme moment, et, si comme la souveraine vertu luy aida, il ne le porent tresbuchier né luy né le cheval. Quant il eut faicte ceste prouesce merveilleuse et il se fust un pou refreschi, il et ses chevaliers qui endementres s'estoient reposés, il se joint et moula ès armes; et puis se reféri au plus dru de ses ennemis.
Note 259: Choisi. Distingua.
Note 260: Le récit de ce fait d'armes et en général chaque ligne de toute la description donne la plus curieuse idée d'une bataille au moyen-âge. Il étoit impossible de raconter d'une manière plus claire tous les incidens remarquables de la journée.
Note 261: Féru. Le latin dit seulement: Pressé, menacé par.
«Impellebatur.»