XIV.
ANNEE 1214.
Coment Ferrant fu prins, et coment le roy fu abattu à terre de cros de fer des gens à pié.
En ce point et en celle heure estoit la bataille si fervent et si aigre d'une part et d'autre, qui jà avoit duré par trois heures, (que Pallas, la déesse de bataille, voletoit en l'air par dessus les combateurs ainsi comme sé elle ne sceust encore auxquels elle deust donner victoire[262]). A la parfin versa tout le faix de la bataille sur Ferrant et sur les siens. Abatu fu à terre et blécié et navré de mainte grant plaie; pris fu et lié et maint de ses chevaliers. Si longuement se fu combatu que il estoit ainsi comme demi mort né ne povoit plus la bataille endurer quant il se rendi à Hue de Marueil et à Jehan son frère. Tout maintenant que Ferrant fu pris, tuit cil de sa partie qui se combatoient en celle partie du champ s'enfouirent où il furent mors ou pris. Endementres que Ferrant fu ainsi mené à desconfiture retourna[263] l'oriflambe de Saint-Denys, et les légions des communes vindrent arrières qui jà estoient alées avant jusques près des hostieux[264], especiaulment[265] la commune de Corbie, d'Amiens, d'Arras, de Beauvais, de Compiègne, et acoururent à la bataille le roy, là où il véoient l'enseigne royal au champ d'azur et aux fleurs de lis d'or que un chevalier porta en celle journée qui avoit nom Gales de Montegni. Cil Gales estoit très bon chevalier et très fort, mais il n'estoit pas riche homme[266]. Les communes trespassèrent toutes les batailles des chevaliers et se mistrent devant le roy, encontre Othon et sa bataille. Mais ceux de s'eschièle[267] qui estoient chevaliers de moult grant prouesce, les firent maintenant ressortir jusques à la bataille le roy; tous les esparpillièrent petit et petit, et trespercièrent tant qu'il approchièrent bien près de l'eschièle le roy.
Note 262: Cette introduction de la déesse Pallas est le fait de notre traducteur. Guillaume le Breton ne dit rien de pareil.
Note 263: Retourna. Arriva. «Adveniunt», dit Rigord. On a vu plus haut que le roi ne l'avoit pas attendu; il n'y avoit eu jusque-là, en tête de l'armée, que l'enseigne aux fleurs de lys d'or.
Note 264: Des hostieux. Au-delà du pont de Bouvines, et dans l'endroit où l'armée se proposoit de passer la nuit suivante, avant qu'elle ne fût informée de la poursuite de l'empereur.
Note 265: Especiaument. Cela se rapporte à ceux qui revenoient.
Note 266: Je ne doute pas que le dives de Guillaume le Breton et le riche homme de notre traducteur n'ait le sens du ricco hombre espagnol. Gale de Montegni n'étoit pas gentilhomme, voilà ce qu'il faut entendre ici; et l'on ne peut trop rappeler que dans le moyen-âge la noblesse donnoit fort peu de droits positifs à la chevalerie. Pour être armé chevalier, il falloit être riche, parce que les dépens étoient énormes, puis être endurci à la fatigue. On faisoit assez volontiers grace du reste, quoi qu'on en dise et qu'on ait dit.
Note 267: S'eschièle. De l'armée d'Othon.
Et quant Guillaume des Barres, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie, Estienne de Longchamp, Guillaume de Gallande, Jehan de Roboroy, Henry le conte de Bar et les autres nobles combateurs qui en la bataille le roy orent esté mis espéciaulment pour son corps garder, virent que Othon et les Thiois de sa bataille tendoient à venir droit au roy, et que il ne queroient que sa personne tant seulement, il se mistrent avant pour rencontrer et refresnier leur forsenerie, et entrelaissièrent le roy de cui il se doubtoient derrière leur dos; et en dementres qu'il se combatoient à Othon et aux Alemans, leur gent à pié qui furent avant alés enceindrent le roy soubdainement, et le tresbuchièrent jus à terre de son cheval à lances et à cros de fer; et sé la souveraine vertu et les especiaux armeures dont son corps estoit garni ne l'eussent garenti, il le eussent illec occis. Mais un petit de chevaliers qui avec luy estoient demourés, et Gales de Montegny qui souvent tournoit l'enseigne pour appeller secours, et Pierre Tristan qui descendi de son destrier de son gré et se metoit au devant des cops pour le roy garantir, acraventèrent et occistrent tous ces sergens à pié, et le roy sailly sus et monta au destrier plus légèrement que nul ne cuidast.