XXIII.

ANNEE 1187.

Des messages d'oultre-mer qui vindrent au roy Phelippe, et coment les deux roys se croisièrent ensemble.

Tandis comme ces choses avinrent au royaume de France, messages arrivèrent de çà la mer au roy Phelippe à qui il estoient envoiés. Il vinrent à luy, et luy dénoncièrent la douleur et la persécution qui estoit avenue sur la crestienté d'oultre mer, que Nostre-Seigneur avoit souffert pour les péchiés des crestiens d'oultre mer; que Salhadin, roy d'Egypte et de Surie, avoit pris les chastiaux, les cités et la terre de crestiens, et mains milliers en avoient mené en chetivoison; si avoit tué une grant partie des frères du Temple, des princes et des prélas du pays, et la Saincte-Croix prise dont c'est souveraine perte, et en peu de temps la cité de Jhérusalem et toute la terre de promission, fors trois cités: Tir, Triple et Antioche, et aucuns fors chastiaux que l'en ne puet prendre à force, pour la grant défense dont il sont.

Incidence.—En ce temps, en l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt et sept, au quart jour de septembre, fu éclipse de soleil particulière, au dix-huitiesme degré, au signe de la vierge, et dura ainsi comme deux heures. Au quint jour qui après vint, qui fu le cinquiesme jour de septembre, fu né messire Loys, fils au roy Phelippe, en la cité de Paris, en l'onziesme heure du jour[68]. Pour sa nativité fu la cité si raemplie de joie et de léesce que les bourgeois ne cessèrent de sept jours et de sept nuis de caroles faire à grant tortis[69] et à moult grant luminaire, et rendirent graces à Nostre-Seigneur qui leur avoit donné nouvel seigneur pour gouverner la couronne de France après le décès son père.

Note 68: Je ne puis me défendre de citer ici une anecdote que je n'ai pas retrouvée dans la collection des monumens du règne de Philippe-Auguste, et que rapporte le précieux manuscrit des Chroniques universelles coté aujourd'hui n° 84, ancien fonds de Saint-Germain-des-Prés: «Or, vous dirons du roy Phelippe de France: Il avoit esté avec la royne grans tans sans avoir enfans. Pour ce se vot partir de li. Quant li jours fu venus que elle s'en dut aler en son pays, et li cheval furent jà appareillié, elle ala prenre congié au roy qui li dist: Dame, je voil que tuit sachent que vous ne vous partés pas de moy par vostre meffait, mais sans plus pour ce que il me samble que je ne puis avoir hoir de vous. Et sé il a baron en mon roiaume que vous voilliés avoir à seigneur, ditez-le moi, et vous l'averés, quoiqu'il me doie couster.—Sire, dist-ele, Diex vous mire ce que vous me dites. Mais jà Diex ne place que homs mortels gise où lit, là où vous avez géu! Quant li rois ot oïe ceste parole et il la vit plorer, grant pitié en ot. Si dist: Certes, bien l'avez dit: car vous ce vous en irés jamais. Ensi demora la royne avec le roy. Ne demora mie grant pièce après, si com Nostre-Seigneur plot, que elle fu ençainte. Quant li termes fu venus, elle accoucha d'un fils, l'an de l'Incarnation mil cent soixante-dix-sept. Li enfans ot nom Loys.» (F° 253, v°.)

Note 69: Tortis. Torches, flambeaux.

Tout maintenant que l'enfant fu né furent envoiés messages et couriers par toutes les provinces et les terres du royaume, pour dénoncier au peuple des cités et des bonnes villes la nativité de leur nouvel seigneur. Quant les nouvelles en furent partout seues, tous en furent liés et en rendirent grâces à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué droit hoir de la lignie des roys de France.

Incidence.—En celle année, au mois d'octobre, fu mort le Tiers Urbain, apostole de Rome, qui au siège sist an et demie. Après luy fu Grégoire l'huitiesme, qui sist au siège mois et demi. Après luy fu Clément le tiers, en celle année mesmes. Celluy Clément dessus dit estoit Romain de nation. Pour la succession des trois apostoles qui avint en si pou de temps notèrent aucunes gens que ce n'estoit pour autre raison fors que par la coulpe et par l'inobédience de leurs subgiés[70] qui des las au diable estoient si fort enlaciés qu'il ne vouloient repairier à la miséricorde Nostre-Seigneur.

Note 70: Rigord dit: «Nisi ex culpâ ipsorum (pontificum) et inobedientiâ subditorum….» Puis il ajoute trois réflexions niaises que notre traducteur a eu le bon esprit de passer.

Au mois de janvier qui après vint, droit à la feste du Saint-Hilaire qui est célébrée le dix-huitiesme jour de ce mesme mois, prisrent un parlement le roy Phelippe et le roy Henry d'Angleterre entre Trie et Gisors. Quant eux et tous leur barnages furent assemblés des deux parties, les deux roys se croisièrent par divine inspiration, si comme l'en cuida, pour délivrer la terre de promission des mains aux Sarrasins, dont tous ceux qui là estoient se merveillèrent moult, car ceste croiserie fu faicte contre l'opinion de tous ceux qui là estoient; mais elle fu faicte ainsi comme par miracle et par la force du Saint-Esperit qui inspire là où il veut. Là se croisièrent mains princes et mains barons, si comme le duc de Bourgoingne; Richart, le conte de Poitiers; Phelippe, le conte de Flandres; Thibaut de Blois; Rotrous, le conte du Perche; Guillaume des Barres[71], le conte de Roquefort; Henri, le conte de Champaingne; le conte Robert de Dreux; le conte de Clermont; le conte de Beaumont; le conte de Soissons; le conte de Bar; Bernart de Saint-Valery; Jaques d'Avènes; le conte de Nevers; Guillaume de Mello[72]; Dreues de Mello et mains autres barons.

Note 71: Guillaume des Barres. Le meilleur joûteur de son siècle, appelé le plus ordinairement le Barrois, comme dans ce couplet de la chanson de Quenes de Béthune:

Par Dieu, vassal, mout avés fol pensé
Quant vous m'avés reprouvé mon éage;
Sé j'avoie mon jouvent tout usé,
Si sui-je riche et de si haut parage

Qu'on m'ameroit à petit de beauté.
Encor n'a pas un mois entier passé,
Que li marchis m'envoia son message,
Et li Barrois a, pour m'amour, jousté.

Dans le Romancero françois, j'ai cru qu'il s'agissoit ici du comte
de Bar, et je me suis trompé.—Li marquis. Conrad de Montferrat.

Note 72: Guillaume de Mello. Bon poète du XIIème siècle, dont j'ai
donné la vie dans le Romancero françois, sous le nom du Vidame de
Chartres
.

Des prélas y furent Gaultier, archevesque de Rouen; Baudouin, archevesque de Cantorbie; l'évesque de Biauvais; l'évesque de Chartres et moult d'autres prélas dont nous tairons les noms pour la confusion du nombre. Et en remembrance de celle croiserie firent les deux roys drécier une croix en la place, et fonder une églyse par moult grant dévocion. Ensemble fermèrent aliance qui tousjours devoit durer. Si nommèrent celle place le Saint-Champ, pource qu'il s'i estoient signés du signe de la Sainte-Croix[73].

Note 73: L'on érigea dans cet endroit une grande croix que les antiquaires de Normandie devroient bien faire rétablir, en souvenir d'une si mémorable conférence.