XXII.

ANNEE 1187.

Coment la guerre commença entre les deux roys, et d'un miracle de Nostre-Dame.

En celle année mesme que nous avons devant dit, commença le contens et la dissention entre le roy Phelippe et le roy Henry. La raison fu pour ce que le roy Phelippe requéroit, au premier front, que le conte Richart de Poitiers, fils le roy Henry, entrast en son hommage de la conté de Poitiers: mais celluy qui estoit introduit de la malice son père quéroit fuites et aloingnes de jour en jour.

La seconde chose que le roy requéroit si estoit du chastel de Gisors et d'autres chasteaux qui sont des appartenances du royaume que son père le bon roy Loys avoit livrées à Marguerite sa fille, pour douaire, quant elle fu joincte par mariage au jeune roy Henry d'Angleterre, frère au devant dit Richart. Car ce douaire avoit esté octroyé par telle condition, quant le jeune roy Henry la prist, que s'elle avoit de luy nul hoir il tendroit celle terre comme il vivroit, et après son décès elle descendrait à son hoir; et s'il avenoit que celluy Henry n'eust nul hoir de son corps, le douaire devoit retourner au royaume de France sans nul contradiction.

Sur ces deux questions fu le roy Henry semons pluseurs fois à la court le roy de France; mais il quéroit tous jours aloingnes et fuites et simulations tant comme il povoit; mais quant le roy Phelippe vit sa malice, et qu'il ne quéroit fors à pourloingnier la besoingne, moult sagement et malicieusement congnut que la demeure tourneroit à honte et à dommage à luy et aux siens; si proposa en son cuer à assigner aux fiés et à entrer en la terre à ost banie.

Cy commencent les fais de son septiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings et sept y, de son règne septiesme, de son aage vingt-deux, le roy assembla son ost en la contrée de Bourges en Berry et entra à grant force en la duchiée d'Aquitaine. Le pays gasta, deux chasteaux prist, Yssodun et Crezac[64] et maintes autres forteresses, et mist à gast et à destruction tous le pays jusques au Chastel-Raoul[65].

Note 64: Crezac. Grassay.

Note 65: Chastel-Raoul. Chateauroux.

Quant le roy Henry et Richait le conte de Poitiers son fils sorent que le roy Phelippe gastoit ainsi tout le pays de Berry, il assemblèrent moult grant osts et puis les menèrent au Chastel-Raoul contre leur seigneur le roy Phelippe: car il béoient, s'il péussent, lever le roy du siège et chastier villainement luy et sa gent. Mais quant il virent la contenance et le hardement des François et du roy, il firent leur ost logier d'autre part encontre les François. Mais quant le roy Phelippe et les bons combateurs qui avec luy venus estoient virent ce, il conçurent moult grant engaigne[66] et moult grant despit, quant les Anglois avoient osé si près d'eux bébergier et contre eux venir à bataille. Tout maintenant firent ordener leur batailles pour combattre; mais quant le roy Henry et son fils Richart et les Anglois virent ce et apperceurent la hardiesse du roy et de sa gent, il orent moult grant paour; tantost envoièrent messages du siècle et de religion[67] au roy et à ses barons.

Note 66: Engaigne. Ennui.

Note 67: Du siècle et de religion. Laïcs et religieux.

Ces messages fuient deux légas de la court de Rome qui en ce temps avoient esté envoiés pour traictier de paix entre les deux roys. Caution et seurté donnèrent de par le roy Henry et son fils qu'il feroient au roy plaine satisfaction de toute la querelle qu'il leur demandoit, selon le jugement des barons de la cour de France, et le roy et les princes orent conseil qu'il s'accordassent à ceste chose. Atant furent trièves données et d'une part et d'autre asseurées. Si s'en départirent les osts, et s'en retourna chacun en sa contrée.

Cy endroit ne doit-on pas mettre en oubli un merveilleux miracle qui avint dedens le chasteau, tandis comme le roy Phelippe séoit environ. Le conte Richart avoit envoié grant tourbe de Cotériaux pour le chastel garnir. Un jour furent assemblés en une large place qui estoit en la ville, droit devant l'églyse de Nostre-Dame-Saincte-Marie. Là commencièrent à jouer aux dés; l'un qui fu fils d'iniquité et prochain du déable commença à jurer villains serremens de Dieu et de sa douce mère, pour ce qu'il avoit mauvaisement perdu ses deniers qu'il avoit mauvaisement acquis. Et puis leva les yeux contremont comme forcené, et vit au portail de l'églyse l'image Nostre-Dame qui tenoit entre ses bras la représentation de son doux fils, en semblance d'enfant que l'on avoit là pourtraitié en mémoire de luy, et pour exciter la dévocion du peuple.

Quant le desloyal l'ot apperceue, il recommença à jurer plus vilainement qu'il n'avoit fait devant, et à dire paroles de blasphème contre Dieu et contre sa douce mère. Si ne se tint point à tant, ainçois prist une pierre, voiant tous ceux qui là estoient, et la jeta par moult grant ire encontre l'image Nostre-Dame, et le féri en telle manière que le coup asséna le bras de l'enfant et le brisa en deux moitiés si que l'une en chéit à terre toute ensanglantée. De celle débriseure décourut sang humain en moult grant habondance; mais ceux qui en recueillirent en furent guaris de diverses infirmités. De quoy il avint que l'un des fils au roy Phelippe qui avoit nom Jéhan-sans-Terre estoit venu au chastel pour aucunes besongnes, par le commandement son père. Là vint quant il oï parler de la merveille de l'image, le bras de l'enfant si prist tout sanglant, et l'emporta avec luy pour sanctuaire en grant dévocion. Mais le malheureux Cotériau n'eschiva pas la venjance Nostre-Seigneur; car il fu tout maintenant de malin esperit ravi en la cui possession il estoit devant, et fénit sa malheureuse vie en moult grant douleur et à moult grant hachie en ce jour mesme.

Quant les autres Cotériaux virent ce miracle, il orent moult grant paour: Nostre Sire et sa douce mère loèrent en moult grant contrition qui nul bien ne trespasse sans guerredon né nul mal sans vengeance. A tant se départirent du chastel; mais les moines de celle églyse qui virent les miracles que Nostre-Seigneur faisoit chascun jour pour celle image, pour honnourer sa douce mère la portèrent dedens le moustier en louant et en graciant Nostre-Seigneur en cui honneur et louenge elle fist puis mains beaux miracles en la devant dite églyse.