CHAPITRE PRÉLIMINAIRE.

Le baptême de «la Jeannette».

M. James Gordon Bennett. —Son caractère dépeint par le Figaro. —Après l'exploration de l'Afrique centrale, la découverte du pôle nord. —Plan général de cette dernière expédition. —De Long. —Baptême de la Jeannette.

Bien que nous ne devions commencer la relation du voyage au pôle nord, entrepris par le lieutenant de Long, qu'au moment où celui-ci quittera le port de San Francisco, il est cependant un épisode antérieur à la date du départ, et se rattachant à l'expédition, que nous croyons ne pouvoir passer sous silence. Cet épisode est celui du baptême de la Jeannette. Il ne sera pas indifférent, en effet, pour nos lecteurs, de savoir que c'est dans un de nos ports, au Havre, que la Pandora échangea, le 4 juillet 1878, son nom contre celui si éminemment français de Jeannette.

Mais avant d'arriver aux détails de la cérémonie du baptême, avant également d'exposer, en quelques mots, l'idée qui a présidé à l'organisation de l'expédition arctique à laquelle était destinée la Jeannette, nous ne pouvons nous dispenser de parler du promoteur de cette entreprise, car, connaissant l'homme, on s'expliquera plus facilement la hardiesse du projet. L'expédition de la Jeannette, en effet, n'a point, comme toutes les expéditions du même genre qu'on avait vues jusqu'alors, été équipée aux frais d'un gouvernement, ou à l'aide de souscriptions publiques, comme celle que projetait notre infortuné compatriote M. Lambert, lorsqu'éclata la guerre de 1870, pendant laquelle il périt victime de son dévouement à la patrie, mais elle est entièrement due à l'initiative d'un simple journaliste; ce journaliste est, il est vrai, M. James Gordon Bennett, qui, dit-on, possède une fortune de quarante millions. Mais, comme nous n'avons point l'honneur de connaître personnellement M. Bennett, nous laisserons à d'autres le soin de peindre le caractère de cet homme aux idées grandes et généreuses.

«Ce James Gordon Bennett est une figure singulièrement originale et sympathique, dit le rédacteur du Figaro, envoyé au Havre pour assister au baptême de la Jeannette. A vingt-trois ou vingt-quatre ans, il était déjà à la tête du plus grand journal du monde entier, fondé par le premier Bennett, son frère. Celui-ci, en mourant, laissait au jeune homme une fortune de quarante millions, avec la propriété d'une feuille qui rapportait environ trois millions par an. Cela n'aura rien d'étonnant quand j'aurai dit qu'un jour j'ai compté, dans un seul numéro du New-York Herald, jusqu'à trois mille six cents annonces. La direction de cette feuille est un véritable gouvernement. M. Bennett le mène à grandes guides, soit à New-York, soit à Londres, soit à Paris, avec une audace et une énergie surprenantes. Il passe sa journée à recevoir et à envoyer des dépêches. Si M. Bennett était obligé de vivre loin d'un bureau de télégraphe, cela équivaudrait pour lui à la prison. Avec cela, chasseur, cavalier, sportman infatigable, grâce à une constitution physique résistante comme l'acier.»

Voici un côté du caractère de cet homme riche et entreprenant; mais l'esquisse serait bien incomplète si nous nous bornions à reproduire ce qu'a dit de lui le Figaro. Nous ne connaissons point M. Bennett personnellement, nous l'avons déjà dit, mais nous connaissons au moins une de ses entreprises, et cette entreprise suffirait, à elle seule, pour exciter notre admiration. Tout le monde connaît, en effet, les suites de sa fameuse question: «Où est Livingstone?»

Mais il ne pouvait suffire à M. Bennett que Stanley, envoyé par lui, eût retrouvé Livingstone, et qu'après la mort de ce dernier, il eût repris son œuvre inachevée et l'eût menée à bonne fin en traversant l'Afrique de part en part. Il est un autre problème qui, depuis des siècles, préoccupe l'humanité: la découverte du pôle ou, du moins, de ce passage à travers les mers polaires qui, s'il existe, mettrait en communication l'Océan Atlantique et l'Océan Pacifique. Entrevoyant quelles seraient, non-seulement au point de vue de la science géographique, mais aussi au point de vue des relations commerciales des deux mondes, les conséquences de la découverte de ce passage, s'il venait à s'ouvrir, M. Bennett, confiant dans son heureuse étoile, s'est demandé pourquoi il n'essaierait pas de résoudre ce problème comme il avait résolu, grâce à Stanley, celui de l'exploration de l'Afrique centrale.

Pour lui, se poser la question, c'était la résoudre. Il commença donc par acheter, de ses propres deniers, un joli petit navire à vapeur de construction anglaise, la Pandora, qui avait déjà tâté des glaces du pôle sous le commandement de son ancien propriétaire, le capitaine Allan Young. Ce navire lui coûta deux cent mille francs, plus une centaine de mille francs de réparations en Angleterre. Il le fit venir au Havre pour l'expédier ensuite à San Francisco, se proposant de dire au gouvernement des États-Unis: «Je vous fais cadeau de ce navire et je me charge de toutes les dépenses qu'entraînera son voyage au pôle nord, quelle qu'en soit la durée; vous n'avez plus qu'à choisir dans votre marine les hommes qui composeront son équipage.»

Suivant les prévisions d'alors, le séjour du navire dans les mers arctiques devait être de deux ans, et on estimait les dépenses de l'expédition à cinq ou six cent mille francs. Avec le prix d'achat c'était donc un million de francs que M. Bennett se préparait à tirer de sa poche pour rendre un service à la science et augmenter le prestige du nom américain. Mais lorsque le navire fut arrivé à San Francisco, de nouvelles réparations furent jugées nécessaires, et il fut envoyé à Mare Island sur les chantiers de constructions navales de l'État. M. Bennett, alors, donna carte blanche aux ingénieurs du gouvernement pour faire à la Jeannette toutes les réparations et toutes les améliorations qu'ils jugeraient nécessaires, s'engageant à payer toutes les dépenses, de sorte qu'au moment où ce navire sortit des docks de la marine de l'État on put dire «que les ouvriers s'étaient arrêtés faute de réparations ou d'améliorations à faire.» Ensuite le navire fut approvisionné pour trois ans au lieu de deux. Mais, d'après l'estimation d'un journal américain, M. Bennett avait dépensé environ deux millions de francs.

Toutefois, chez M. Bennett, l'audace n'exclut point l'esprit pratique. Avant de commencer cette entreprise, il avait longuement étudié la question du pôle nord, que tant de hardis navigateurs ont vainement tenté de résoudre. Après avoir examiné la cause des désastres qui ont coûté tant d'argent et tant de vies à l'Angleterre et à l'Amérique en particulier, il s'est dit: Il y a deux façons d'aborder le pôle nord, l'une en venant de l'Océan Atlantique, l'autre en remontant le Pacifique. Jusqu'à présent les expéditions—et elles ont toutes échoué—ont pris le chemin de l'Atlantique; arrivées dans la région des glaces, elles ont eu à lutter contre un courant venant évidemment du côté du Pacifique; il nous faut donc prendre l'autre voie.

Au reste, laissons M. Bennett expliquer lui-même son plan, comme il l'a fait devant quelques-uns de ses invités, le jour du baptême de la Jeannette.

—Notre idée à nous, dit-il, est d'aller au rebours de nos prédécesseurs; nous arriverons du Pacifique au détroit de Behring, et là, puisqu'il y a un courant, au lieu de l'avoir contre nous, nous l'aurons avec nous, et nous tâcherons de sortir de ce côté-ci de l'Océan Atlantique.

—Cette méthode, ajoutait-il philosophiquement, a un avantage: c'est que la Jeannette, une fois engagée dans le courant, ne pourra revenir sur ses pas.

—Et si elle n'avance pas, lui interjeta-t-on?

—Eh bien! elle y restera. C'est là ce qu'il s'agit précisément de savoir. Tout naturellement, le commandant de la Jeannette est fixé sur ce point... aussi bien que moi!

Paroles tristement prophétiques, qui malheureusement ne devaient que trop se réaliser. Mais n'anticipons pas et revenons à la cérémonie du baptême.

Ce fut le jeudi 4 juillet 1878, jour anniversaire de l'indépendance américaine, que choisit M. Bennett pour le baptême de la Jeannette. Ce fut une fête intime, à laquelle assistaient une vingtaine d'amis particuliers. M. Ryan, le sympathique directeur du bureau du New-York Herald à Paris, sept ou huit journalistes anglais ou français, et, parmi ces derniers, un rédacteur du Figaro et M. Charles Bigot, du XIXe Siècle.

C'est à ces derniers que nous avons emprunté la plus grande partie des détails qui précèdent et ceux qui vont suivre.

Un train spécial emmena de Paris au Havre tous ces invités. Parmi eux se trouvaient une douzaine de misses américaines jolies et distinguées; car pour les américains il n'est point de fête si la plus belle moitié de l'humanité ne vient l'embellir. On y voyait aussi M. Stanley, qui, quelques jours auparavant, était venu à Paris recevoir la grande médaille de la Société de géographie qu'il a si bien méritée.

Grâce à cette heureuse coïncidence, ces deux hommes, Stanley et de Long, dont les noms sont destinés à passer à la postérité, ont pu se trouver réunis.

«Quand on a vu M. Stanley, dit M. Charles Bigot, on ne s'étonne plus de son succès. Ses cheveux noirs ont pu blanchir avant l'âge, mais le corps est toujours d'une santé et d'une vigueur admirables. A voir ses larges épaules en cette taille plus petite que grande et ses jambes solides, ses muscles robustes, on s'explique qu'il ait résisté où tant d'autres explorateurs ont succombé. L'œil verdâtre est d'une énergie et d'une clairvoyance singulière. J'imagine bien qu'il sait à part lui ce qu'il vaut; mais je vous défierais de trouver soit dans son langage, soit dans son allure le moindre signe de vanité: il revient d'Afrique, absolument comme l'un de nous, avant-hier soir, revenait du Havre, aussi simple que s'il eût fait la chose la plus naturelle du monde et la plus aisée. Ce Yankee eût fait plaisir à voir aux vieux Romains.»

Qu'on nous permette, puisque nous parlons de M. Stanley de rapporter, d'après le Figaro, une petite anecdote racontée par lui-même et qui, nous en sommes sûr, fera plaisir à tous les cœurs français. Comme on le sait M. Stanley était parti, pour son grand voyage en Afrique, avant la guerre de 1870. Pendant plus d'un an il resta sans recevoir absolument aucune nouvelle d'Europe. Un soir, dans un désert, au campement, il était avec Livingstone, qu'il avait déjà retrouvé, lorsqu'on lui apporta des lettres d'Europe et entre autres une dépêche venue par le télégraphe jusqu'à Zanzibar, laquelle lui annonçait brutalement en une vingtaine de mots, Sedan, Metz, l'empereur prisonnier, Paris en flammes, Bismarck à Versailles, c'est-à-dire l'effondrement de la France tout entière.

Stanley et Livingstone se regardèrent sans se dire un mot, puis ils se mirent à pleurer de rage; tous les deux, en effet, aimaient la France.

Nous ne nous arrêterons point à noter tous les incidents du voyage et de la journée, nous arriverons tout de suite à la cérémonie du baptême, qui, au reste, fut des plus simples.

«Après le déjeuner, dit le rédacteur du Figaro, nous traversons le pont pour nous rendre sur la Jeannette.—La rade est en fête, joyeusement illuminée par le soleil, et pavoisée de drapeaux, comme une rue de Paris à la fête du 30 juin. (1878).

»Nous grimpons sur le pont du navire, qui paraît bien petit à côté de trois frégates américaines qui l'avoisinent. Une heure se passe à regarder les régates organisées par les équipages de ces trois frégates.—Car c'était jeudi, 4 juillet, fête nationale pour les États-Unis, anniversaire de la proclamation de leur indépendance. Les matelots, tous en blanc, veste et béret, poussent des hurrahs frénétiques pour saluer les vainqueurs de chaque course.

»Enfin, à cinq heures, a lieu la cérémonie du baptême. Elle est aussi courte que peu compliquée.

»Une dame de la société s'avance, et brise, sur le mât de beaupré, une bouteille de champagne ornée de rubans multicolores.

»Et voilà l'ancienne Pandora baptisée du gracieux nom de Jeannette

Cette cérémonie fut suivie d'un lunch auquel assistèrent tous les invités de M. Bennett. Plusieurs toasts furent portés. M. Bennett but d'abord à M. Stanley, qui, à son tour, porta un toast à son émule M. de Long, futur commandant de l'expédition au pôle Nord. Celui-ci blond, grand, teint délicat, aux yeux doux mais spirituels et pleins de malice abrités derrière un lorgnon, forme avec M. Stanley un véritable contraste. On ne se douterait guère rencontrer dans cet homme le loup de mer sur lequel on compte pour une expédition aussi hardie. On s'étonnerait aussi en voyant la gaieté et l'entrain tout français de ce futur héros de trente-trois ans, si l'on n'ignorait qu'il a du sang français dans les veines et que son aïeul quitta Bordeaux au temps de la révocation de l'édit de Nantes. Cette gaieté et cet entrain s'allient cependant chez M. de Long à la simplicité et au calme, qui sont comme le fond du tempérament américain. Sa réponse à M. Stanley fut d'une simplicité noble que chacun sentait sincère. «Vous êtes, Monsieur, lui dit-il, l'homme qui a fait ses preuves; je suis l'homme qui a ses preuves à faire.»

«Il les fera, n'en doutez pas, ajoute M. Bigot; celui qui l'a choisi se connaît en hommes. Il sait que le lieutenant de Long est à trente ans un marin éprouvé, un homme d'un caractère résolu et patient, capable de garder son sang-froid au milieu des plus redoutables périls et de s'arrêter là seulement où l'énergie humaine aura donné son suprême effort. Bonne chance au lieutenant de Long et hurrah pour la Jeannette. Puisse la fortune, cette maîtresse jalouse des destinées humaines, leur sourire à tous deux!

«Il va quitter, ce brave marin, quitter pour deux longues années entières, sa jeune et charmante femme, sa petite fille qui a six ans à peine. Elle était là avant-hier, cette femme, tandis que l'on baptisait la Jeannette; elle était là cette fillette, avec ses grands cheveux blonds lui tombant sur le cou, avec son chapeau de paille sur lequel était écrit le nom de la Jeannette; je n'oublierai pas de longtemps comme elle souriait de toutes ses dents au bruit des bouchons de champagne, croquant de beaux abricots. Elle ne voyait qu'une fête, l'heureuse innocente, dans cette compagnie assemblée, dans ces discours et ces bravos où le nom de son père était à chaque instant répété. Elle ne sait rien des rigueurs du pôle, des îles de glaces flottantes, des dangers que son père va courir. Mais sa mère!... elle ne les ignore pas, celle-là, et la séparation va être pour elle une terrible épreuve. Elle gardait pourtant son calme et sa sérénité, son regard aimable. Elle trouvait la force de sourire, elle aussi. Elle sait que l'homme est ici-bas non pour se contenter du bonheur, mais pour agir, pour exécuter résolûment les grands desseins qu'il est capable de former. Ses yeux, pendant deux années, verseront plus d'une larme; plus d'une inquiétude poignante déchirera son cœur; mais elle a confiance dans un courage qui lui est connu; elle aussi a pris un cœur viril; elle admire l'homme qu'elle a préféré d'être prêt à tout affronter pour illustrer un nom dont elle a fait le sien.»

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CHAPITRE II.[ [1]

«La Jeannette».—Son équipage.

Portrait de la Jeannette. —Réparations qu'elle subit avant d'entreprendre son voyage. —De Long. —Chipp. —Danenhower. —Ambler. —Collins. —Newcomb. —Dunbar. —Les hommes de l'équipage.

Le navire.

Avant de présenter au lecteur les différents membres de l'expédition arctique projetée par M. Bennett, nous devons lui faire faire connaissance avec le navire destiné à leur servir de demeure pendant les longs mois qu'ils seront sans doute condamnés à passer au milieu des glaces polaires.

La Jeannette est un navire mixte, gréé en barque. C'est un navire bas et élancé, qui a été construit pour le compte du gouvernement anglais. Il était primitivement destiné à servir d'aviso et de transport pour l'escadre de la Méditerranée. Mais quand il fut achevé, la marine de Sa Majesté britannique n'en ayant plus besoin, le fit mettre en vente. Il fut acheté par le capitaine Allan Young, yachtman anglais distingué qui avait déjà pris part à l'heureuse expédition de sir Léopold Mac Clinctock, à la recherche des restes de Franklin. Son nouveau propriétaire, après un court voyage dans les mers arctiques, le vendit à M. Bennett, qui le destinait à l'usage que nous savons. C'est ce qu'on appelle un navire haut sur quille,—c'est-à-dire dont la quille s'en va en forme de coin,—de sorte qu'on peut espérer, s'il vient à être pris dans les glaces, qu'il sera soulevé par leur pression, au lieu d'être écrasé, comme il arrive d'ordinaire aux navires à fond aplati ou à flancs perpendiculaires.

Après la cérémonie du baptême, la Jeannette ne tarda pas à prendre le chemin de l'Amérique, emportant à son bord le capitaine de Long et sa famille. Nous ne nous arrêterons point aux quelques petits incidents qui purent survenir pendant la traversée du Havre à San Francisco; d'ailleurs, aucun de ces incidents ne mérite de fixer notre attention. Nous dirons seulement que le voyage dura cinq mois et demie et que le capitaine de Long choisit la route du détroit de Magellan au lieu de celle du cap Horn.

Comme nous l'avons dit, M. Bennett avait acheté la Jeannette afin de l'offrir au gouvernement des États-Unis, pour une expédition au pôle nord.

Par acte du 27 février 1879, le Congrès accepta cette offre et autorisa le secrétaire de la marine à se charger de l'armement du navire. Ce dernier avait, à la vérité, fait ses preuves dans les mers arctiques, pendant le voyage exécuté par le capitaine Allan Young; néanmoins on crut nécessaire de le remettre au dock pour le réparer.

La Jeannette fut donc, dès son arrivée à San Francisco, envoyée à Mare Island, où le secrétaire de la marine était autorisé à prendre, dans les arsenaux de l'État, tous les matériaux nécessaires pour la mettre en état d'affronter les périls de l'expédition à laquelle on la destinait. La seule restriction apportée à cette autorisation était qu'aucune des dépenses pour les réparations ou les améliorations faites au navire ne devait rester à la charge du département de la marine. Il était, en outre, enjoint au secrétaire, par l'acte du Congrès, de faire vérifier, avant d'en prendre charge, si le navire était réellement approprié à un voyage d'exploration dans les mers polaires. A Mare Island, la Jeannette subit donc une inspection minutieuse, après laquelle les ingénieurs déclarèrent que, vu les dangers du voyage qu'elle allait entreprendre, il était prudent de la renforcer, pour qu'elle pût supporter plus facilement la pression des glaces. Ce n'était là, toutefois, qu'une mesure de précaution, puisque ce navire était d'une excellente construction et possédait la force ordinaire des navires de ce tonnage. De grands travaux furent néanmoins entrepris pour satisfaire au desideratum des ingénieurs, et M. Bennett en paya tous les frais. On changea les anciennes chaudières de la Jeannette, qu'on remplaça par des neuves, et on mit tout en œuvre pour qu'elle fût dans les meilleures conditions possibles au moment de son départ: des barreaux de fer furent placés à l'avant et à l'arrière des chaudières pour soutenir les flancs du navire. Son extrême-avant fut, jusqu'à une dizaine de pieds du faux-pont, rempli de solides madriers bien calfatés. Des hiloires additionnelles et des madriers de six pouces d'épaisseur furent ajoutés à la charpente ordinaire pour renforcer son petit-fond. En outre, le fond fut réparé partout où il en avait besoin. Toutes ces réparations et améliorations furent faites avec tant de soin, qu'on pouvait raisonnablement croire que la Jeannette était en état de surmonter tous les périls ordinaires qu'on est accoutumé à rencontrer dans la navigation des mers polaires.

Après avoir donné à nos lecteurs la description de l'instrument, il nous reste à leur présenter ceux qui étaient destinés à s'en servir.

Le lieutenant de Long,
commandant de l'expédition.

De Long est né à New-York, dans le courant de l'année 1844, d'une famille d'origine française, comme nous l'avons déjà dit, et comme son nom, au reste, le ferait deviner. Nous avons fort peu de détails sur sa famille, de même que sur les années de son enfance, jusqu'à l'âge de seize ans, époque où il fut admis à l'Académie navale, sur la présentation d'un membre du Congrès, M. Benjamin Wood. Grâce à ses facultés naturelles et à son assiduité, il s'y distingua bientôt, et en sortit le dixième sur cinquante, avec le grade d'aspirant de marine. Le 1er décembre 1866, il était promu à celui d'enseigne et devenait successivement maître en mars 1868, et lieutenant en mars 1869.

Ce fut vers cette époque qu'étant envoyé rejoindre l'escadre américaine qui croisait dans les mers d'Europe, il fit la connaissance de miss Emma Wotton, qui fut plus tard mistress de Long. Le père de cette jeune fille, le capitaine Wotton, habitait le Havre, où il était à la tête de l'agence de la Compagnie des Paquebots du Havre à New-York. Le capitaine Wotton tenait généreusement sa maison ouverte à tous ses compatriotes, et particulièrement aux officiers de la flotte. Ce fut grâce à cette circonstance que les deux jeunes gens se rencontrèrent et s'éprirent l'un de l'autre. De Long demanda au capitaine la main de sa fille; mais, avant de l'obtenir, il fut rappelé à New-York. Peu de temps après, M. Wotton étant allé lui-même faire un voyage en Amérique, de Long réitéra ses instances auprès de lui et en obtint cette réponse: «Partez pour votre croisière dans les mers du sud de l'Amérique, et si, quand vous reviendrez, dans un an, vos sentiments, pas plus que ceux de ma fille, n'ont changé, elle sera votre femme.» Joyeux de cette réponse, de Long partit rejoindre son navire, le Lancaster, qui l'attendait à Norfolk. Un peu avant son départ, de Long reçut la nouvelle de la mort de sa mère, avec laquelle il vivait à Williamsbourg; son père était mort quelques années auparavant. Il dut donc revenir pour les obsèques, auxquelles assista M. Wotton, qui conduisit le deuil avec lui. Immédiatement après cette triste cérémonie, de Long repartit pour le sud. Mais comme deux des côtés les plus saillants de son caractère étaient l'énergie et la persévérance, il revint à New-York aussitôt sa croisière terminée, et se rendit directement chez le frère de sa fiancée, à qui il se présenta en lui adressant gaiement ces paroles: «Eh bien, Jack, me voici; le temps est passé, je m'en vais la chercher.» A la vérité, l'année fixée par M. Wotton n'était pas encore complétement écoulée, quand de Long arriva au Havre et se présenta dans les bureaux de l'agence des Paquebots du Havre à New-York; néanmoins le capitaine donna son consentement, et le mariage fut célébré à bord du navire de guerre Shanenhoah, car on était alors au milieu de l'hiver 1870-71, époque pendant laquelle, on se le rappelle, tout mariage célébré en France était déclaré nul.

En 1873, de Long prit part, en qualité de second à bord de la Juniata, qui était commandée par le capitaine Braine, à l'expédition envoyée à la recherche du Polaris. Ce voyage lui fournit l'occasion de se distinguer par une entreprise des plus hardies, qui, sans doute plus tard, lui valut l'honneur d'être choisi pour commander la Jeannette. La Juniata se trouvant bloquée par les glaces, dans le port d'Upernavick, sur la côte occidentale du Groënland, il obtint de son commandant l'autorisation d'équiper une petite chaloupe à vapeur pour tenter de continuer les recherches plus au nord. Il surveilla lui-même l'armement de ce petit bâtiment, qui n'avait que trente-cinq pieds de long, et qui reçut le nom de Petite Juniata, et partit, avec un équipage d'élite, à la recherche du navire disparu et de l'équipage du capitaine Buddington. Il essaya d'abord de remonter la baie de Melville, en longeant la côte, pour traverser cette baie à la hauteur du cap York, qui était le but de son expédition; mais craignant d'être pris dans les glaces, il dut renoncer à ce plan et chercher à trouver un passage au milieu des îles de glaces flottantes. Ces premières tentatives furent inutiles; plusieurs fois même il fut obligé de rétrograder. Enfin, ayant eu la bonne fortune de trouver un passage ouvert, il s'avança droit dans la direction du cap York. Cinq jours après son départ, la Petite Juniata fut assaillie par une épouvantable tempête, à un moment où, pour économiser le combustible, toutes ses voiles étaient dehors. Pendant trente heures, il lui fallut lutter contre cette tempête arctique, mille fois plus terrible que celles des basses latitudes: à chaque instant, elle était menacée d'être écrasée au milieu des centaines d'icebergs qui l'entouraient, ou d'être ensevelie sous les débris de ces montagnes de glace, qui, se heurtant les unes contre les autres, s'abîmaient en projetant au loin leurs éclats. Enfin, la tempête s'apaisa et la mer se calma. A ce moment, le cap York était en vue, à huit milles environ. De Long désirait ardemment y parvenir, mais il était inabordable par terre à cause des glaces qui bordaient le rivage. D'un autre côté, la Petite Juniata ne pouvait prolonger son voyage, faute de combustible, car le capitaine Braine avait donné l'ordre formel à de Long de regagner le port d'Upernavick dès qu'il aurait épuisé la moitié de sa provision de charbon. L'ordre de virer de bord fut donc donné, malgré le regret de de Long d'abandonner l'entreprise au moment où il touchait le but qu'il s'était proposé d'atteindre, et après tant de dangers courus. De retour à Upernavick, il trouva dans le port de cette station le navire la Tigress, qui, lui aussi, venait dans ces parages pour participer à la recherche du Polaris et de son équipage. De Long, désireux de poursuivre l'œuvre qu'il avait commencée, demanda au capitaine Grœr, qui commandait le navire, de l'accepter à son bord avec les gens qui l'avaient accompagné dans sa première tentative; mais celui-ci, voulant se réserver en entier l'honneur de l'entreprise, lui refusa. Ce refus, toutefois, ne découragea point le jeune lieutenant; il essaya de reprendre une seconde fois le chemin du nord avec sa chaloupe, et ne fut arrêté que par le manque de charbon.

D'après un dicton du sud: «Quiconque a bu des eaux du Rio Grande y reviendra avant de mourir», mais on pourrait dire, avec non moins de raison, pour le nord: «Quiconque a vu les glaces éternelles de l'Arctique voudra les revoir.» De Long n'avait point échappé à l'influence fascinatrice de ces régions: le premier voyage dont nous venons de retracer un des épisodes avait fait naître en lui un véritable enthousiasme pour tout ce qui a trait aux régions polaires: de retour dans sa patrie, il se mit à étudier avec ardeur tous les ouvrages écrits sur le pôle nord, et à lire les relations des hardis marins qui, au péril de leur vie, se sont aventurés dans ces régions mystérieuses. Le tableau de leurs misères et de leurs infortunes, loin de ralentir son ardeur, ne faisait que l'exciter; et comme l'enthousiasme est contagieux, il savait inspirer aux autres les propres sentiments qui l'animaient. D'ailleurs, personne plus que lui ne déploya de persévérance et de réflexion dans les préparatifs de l'expédition de la Jeannette.

De Long est un homme d'un physique superbe et d'une constitution vigoureuse; il a six pieds de haut et des formes véritablement athlétiques. Ceux qui ont vécu dans son intimité le dépeignent comme un homme d'excellentes manières; conteur agréable et spirituel. C'est, en outre, un observateur clairvoyant des hommes comme des choses, à qui ses voyages ont fourni un fond sérieux de connaissances. Il aime sa profession avec fierté.

Charles W. Chipp,
premier lieutenant.

Le lieutenant Chipp, qui part en qualité d'officier exécutif à bord de la Jeannette, n'en est pas non plus à ses débuts dans la navigation des mers arctiques: lui aussi était à bord de la Juniata, dans son voyage à la recherche du Polaris, pendant lequel il fut toujours le premier à s'offrir comme volontaire dès qu'une mission périlleuse se présenta. C'est ainsi qu'il accompagnait de Long dans sa dangereuse expédition à bord de la Petite Juniata.

Le lieutenant Chipp est né à Kingston, dans l'état de New-York, en 1848. Il entra à l'Académie navale en 1863. Il passa ses premières années de service maritime en qualité d'aspirant à bord du Contocook, de l'escadre des Indes occidentales, en 1868; du Franklin, dans l'escadre d'Europe, et du Guard. Il s'embarqua ensuite, comme enseigne, à bord de l'Alaska, de l'escadre d'Asie, à laquelle il resta attaché pendant trois ans, avec le même grade. Cette croisière, tout en lui fournissant l'occasion d'acquérir de l'expérience, lui permit aussi d'étudier les sujets les plus variés et les plus intéressants. Le 12 juillet 1870, il fut promu au grade de master et envoyé ensuite en Corée, où il prit part à l'attaque des forts de la rivière Sallé. Étant à bord du Monocacy, il participa aux combats du 1er, du 9, du 10 et du 11 juin 1871, et prit le commandement de la compagnie de Mokee, quand ce brave officier fut tué à l'assaut du fort du Condi.

Plus tard, il assista avec ses collègues à une grande fête donnée en leur honneur par la cour de Siam à Bankok. Ce fut au mois de février 1873, qu'il se rendit à bord de la Juniata. Après son retour, il fut envoyé à Santiago de Cuba pour arrêter le massacre des derniers prisonniers du Virginius, et ramener ceux-ci aux États-Unis. En 1874, il retourna à bord de la Juniata qui se rendait à Key-West, rendez-vous d'où elle fut envoyée rejoindre l'escadre d'Europe, et croisa depuis les côtes de Norwège jusqu'à celles du Levant. Attaché au mois de mai 1876 au service des torpilles à Newport, il passait, au mois de septembre de la même année, à bord de l'Ashuelot, qui faisait partie de l'escadre d'Asie. Il y resta jusqu'en mars 1879, époque où il reçut l'ordre de rejoindre la Jeannette. Il a donc eu neuf ans et huit mois de service effectif à la mer. Sous tous les rapports, c'est un marin instruit et pratique, et son choix a reçu l'approbation de tous les marins.

John Wilson Danenhower,
deuxième lieutenant.

Maître Danenhower, qui occupe le troisième rang hiérarchique à bord de la Jeannette, est né à Chicago, dans l'Illinois, le 30 septembre 1849. Il est entré à l'Académie de marine en 1866. En 1870, il était à bord du Plymouth en qualité d'aspirant, qu'il conserva pendant deux ans soit à bord de ce navire, soit à bord de la Juniata, qui, tous les deux, faisaient partie de l'escadre d'Europe. Il fut ensuite promu au grade d'enseigne après un examen au concours et servit sur le Portsmouth pendant les voyages d'exploration et d'hydrographie faits par ce navire de 1871 à 1874. Il fut alors invité à passer l'examen de master, à la suite duquel il reçut sa commission. En 1874, il fut attaché à l'observatoire naval de Washington, d'où il passa au service des signaux, dirigé par le commodore Parker. Il s'embarqua plus tard sur le Vandalia, où il resta jusqu'en juillet 1878, époque où il reçut l'ordre d'aller au Havre rejoindre la Jeannette. Maître Danenhower est un jeune homme d'un mérite supérieur à celui de la moyenne des officiers distingués de la marine des États-Unis, qui se font d'ordinaire remarquer par leurs qualités professionnelles et leur savoir. Depuis qu'il est entré dans la marine, il a des états de service effectif plus chargés qu'aucun des officiers de sa promotion. Pendant l'expédition de la Jeannette, il remplira le rôle d'hydrographe en même temps que celui de lieutenant en second.

Georges W. Melville,
sous-ingénieur de la marine.

Les glaces des mers arctiques ne sont point inconnues non plus au sous-ingénieur Melville, qui remplissait les fonctions d'ingénieur en chef à bord de la Tigress, pendant le voyage de celle-ci, dont nous avons parlé. Ses services furent tellement appréciés, pendant le cours de cette expédition, que le commandant de la Tigress en fit l'éloge le plus flatteur dans le rapport qu'il adressa, après son retour, au secrétaire de la marine. D'ailleurs, M. Melville possède la confiance entière de son commandant actuel, le lieutenant de Long. A bord de la Jeannette, outre son service professionnel, il sera chargé de plusieurs branches des travaux scientifiques que doivent entreprendre les membres de l'expédition, probablement de la partie minéralogique et de la partie zoologique.

L'ingénieur Melville est né à New-York, le 19 janvier 1841, et suivit les cours d'une école publique de cette ville. Après avoir fait tout son stage d'ingénieur, il entra dans la marine en 1861, avec le grade de sous-ingénieur de 3e classe. Pendant la guerre de sécession, il servit à bord des navires de guerre Michigan, Dakota et Wachusett; il passa ensuite dans le service des torpilles de l'escadre de blocus du Nord et de l'Atlantique, où il fut élevé au grade de sous-ingénieur de 2e classe en 1862. Après la guerre, il fut nommé sous-ingénieur de 1re classe et s'embarqua sur le Chattonoaga. Il fut ensuite envoyé successivement à bord du Tacony, du Penobscot, du Lancaster et du Portsmouth. Il quitta ce dernier navire et entra aux chantiers de la marine à Boston, puis à New-York et enfin à Philadelphie. Appelé de nouveau à la mer en 1873, il s'embarqua sur la Tigress qu'il quitta pour le Tennessee. Il venait de passer son examen pour le grade d'ingénieur en chef, dans lequel il avait obtenu le 5e rang sur la liste, quand il fut appelé à bord de la Jeannette. M. Melville a douze ans et neuf mois de mer; c'est un homme d'une taille colossale et dans la force de l'âge.

Le docteur James Markam Marshal Ambler,
chirurgien de «la Jeannette».

Le docteur Ambler, fils du docteur Carey Ambler, est né dans le comté de Fauquier, État de Virginie, le 30 décembre 1848. Il a fait ses premières études à Washington et à Lee College, dans son pays natal. Il se rendit ensuite à l'Université du Maryland, où il prit ses différents grades. Après l'obtention de son diplôme de docteur, il pratiqua la médecine, pendant trois ans, à Baltimore. Il quitta ensuite la médecine civile en 1874, pour entrer dans la marine en qualité d'aide-chirurgien. Il fut d'abord attaché à l'Académie de marine, d'où il passa à bord de la corvette Kansas, et fit, avec celle-ci, une croisière dans les Antilles. Il fut ensuite envoyé à bord du vaisseau amiral Minnesota, qui resta pendant deux ans stationné dans le port de New-York. De là, il entra à l'hôpital de la marine. Enfin, en 1877, il fut promu au grade de chirurgien.

C'est un homme de six pieds, fortement constitué et d'un physique agréable. Comme médecin, il est entièrement dévoué à son art, et fera, nous en sommes sûrs, tout ce qui sera en son pouvoir pour remplir noblement sa mission humanitaire.

Jérôme J. Collins, météorologiste,
correspondant du New-York Herald.

Jérôme J. Collins est né à Cork, en Irlande, le 17 octobre 1841, son frère était négociant et manufacturier, et, pendant vingt-deux ans, c'est-à-dire jusqu'en 1863, fit partie du conseil de la ville. Le jeune Jérôme Collins fit ses études à l'école de Mansion-House, qui était dirigée par les frères de saint Vincent. De très bonne heure, son goût pour les sciences exactes se dessina. A l'âge de seize ans à peine, il devenait l'élève de sir John Benson, ingénieur du port de la ville de Cork. Sous l'habile direction de ce maître, le jeune élève fit de rapides progrès dans son art, et fut bientôt nommé sous-ingénieur de la ville. En cette qualité il fut chargé d'un grand nombre de travaux importants, sur la rivière ou dans le port; mais celui qui lui fit le plus d'honneur est la construction du pont de North-Gate, sur lequel son nom a été gravé, et qui lui valut les félicitations de ses concitoyens.

Voyant que son pays natal ne pouvait offrir un champ assez vaste pour son activité, il se rendit en Angleterre. La crise financière de 1866 étant survenue, il se décida à passer dans le Nouveau-Monde, où il ne tarda pas à se créer une place honorable par les travaux remarquables dont il dirigea l'exécution.

Toutefois ce n'est point comme ingénieur, mais comme météorologiste, que M. Collins a surtout sa renommée, car ce n'est point par un novice que les variations atmosphériques doivent être observées à bord de la Jeannette; M. Collins a, en effet, droit à l'éternelle reconnaissance de ses contemporains et des générations à venir, pour sa belle découverte des lois qui président au développement et à la transmission des tempêtes à travers l'Océan Atlantique, lois qui permettent de prédire plusieurs jours à l'avance l'arrivée des tempêtes sur les côtes d'Europe. Cette seule découverte le place certainement au rang des premiers savants de notre époque.

Mais, à côté du savant, existe l'homme honnête, courageux, affectionné, gai et tendre qui laisse derrière lui un souvenir cher à tous ceux qui ont ressenti le charme qu'il sait exercer sur tous ceux qui l'entourent.

Raymond L. Newcomb, naturaliste
taxidermiste de l'expédition.

M. Raymond L. Newcomb est né à Salem, dans le Massachusetts, en janvier 1849; c'est un des descendants de Newcomb qui se distinguèrent pendant la Révolution de 1776. Son grand-père prit part à la bataille de Lexington et servit, pendant toute la durée de la guerre, dans une compagnie d'artillerie. Son père est encore dans le commerce à Salem.

Comme taxidermiste et comme ornithologiste, il jouit de l'estime des sociétés savantes. D'ailleurs, c'est à la recommandation du professeur Baird, du Smithsonian-Institute, qu'il doit la place qu'il occupe à bord de la Jeannette. En 1878, il avait déjà été envoyé, par ce corps savant, sur les bancs de Terre-Neuve, pour y recueillir des spécimens d'histoire naturelle. Il est certain que les travaux qu'il accomplira à bord de la Jeannette, lorsqu'ils viendront au jour, seront accueillis avec une vive reconnaissance par le monde savant, dont il sera le seul représentant dans cette exploration des mers polaires[ [2].

Le capitaine Dunbar,
pilote des glaces.

Le poste de pilote des glaces est de ceux qui demandent une longue expérience de la navigation dans les mers polaires, jointe aussi à beaucoup de prudence; aussi a-t-on choisi, pour remplir ce poste important à bord de la Jeannette, un homme qui fréquente les mers glaciales depuis trente-cinq années.

Le capitaine Dunbar est né en 1834 à New-London, dans le Connecticut. Depuis sa jeunesse, sauf dans les quatre années qui viennent de s'écouler, pendant lesquelles il a été engagé à la chasse du phoque et de l'éléphant de mer, il a toujours navigué à bord de navires baleiniers. Pendant sa longue carrière de marin, il a fait la pêche dans l'Océan Atlantique aussi bien que dans l'Océan Pacifique, et dans les mers arctiques comme dans les mers antarctiques. Homme d'un esprit inventif et plein d'inspirations subites dans les moments difficiles, il peut rendre les plus grands services à une expédition dans les mers polaires, où il faut toujours compter avec l'imprévu.

M. Dunbar termine la liste des membres de l'expédition que nous pouvons considérer comme formant l'état-major. Il nous reste donc maintenant à donner la liste des hommes d'élite choisis par le lieutenant de Long pour composer l'équipage de la Jeannette. Nombre d'entre eux mériteraient certes, une mention spéciale pour leurs états de services et leur conduite héroïque dans certaines circonstances de cette terrible expédition; mais la suite du récit mettra en lumière, nous l'espérons, les mérites respectifs de chacun. Au reste, nous aurons à revenir sur quelques-uns d'entre eux.

LISTE DES HOMMES DE L'ÉQUIPAGE.