CHAPITRE VIII.

Plans de recherches[ [7].

Quiétude du gouvernement des États-Unis au sujet de la Jeannette pendant la première année qui suivit le départ de ce navire. —Le Corwin est envoyé à la Terre de Wrangell en 1880. —Inutilité de ses recherches. —Plan du voyage de de Long, d'après ses lettres. —L'opinion publique s'émeut de ne pas recevoir la moindre nouvelle. —La Société de géographie charge son président de s'adresser au gouvernement pour demander qu'on envoie un navire sur les traces de la Jeannette. —Adresse de M. Daily au président des États-Unis. —Les Chambres votent un premier crédit de 175,000 dollars. —Achat du Rodgers. —Seconde expédition du Corwin à la Terre de Wrangell. —Il arrive à accoster cette terre, où personne n'avait encore mis le pied. —Équipement du Rodgers. —Son départ de San Francisco. —Sa croisière. —Immenses résultats de celle-ci. —L'Alliance part le même jour de Newport pour le nord de l'Atlantique. —Voyage [114] de ce navire. —L'Eira et le Barentz. —Le Proteus. —La station du cap Barrow. —Immensité du plan de recherches. —Résultats nuls au point de vue de la Jeannette. —Fausses nouvelles. —Nouveaux préparatifs. —Plan du lieutenant Hogaard. —Une prophétie. —Melville et treize autres marins de la Jeannette à l'embouchure de la Léna.

La perte probable du Mount Wollaston et du Vigilant, pas plus que les dernières nouvelles de l'état atmosphérique de l'Océan Arctique au nord du détroit de Behring, à la fin de l'été 1879, ne suffirent à faire concevoir des craintes sur le sort de la Jeannette. On avait confiance dans la solidité de ce navire; en outre, on le savait monté par un équipage d'élite. De plus, il était abondamment approvisionné pour trois ans. Seul le charbon aurait pu lui faire défaut; mais le capitaine de Long connaissait le gisement du cap Beaufort, au nord du détroit de Behring; il aurait pu y renouveler sa provision de combustible, si le besoin s'en était fait sentir. Dans l'opinion du gouvernement, aussi bien que dans l'opinion publique, les hommes de la Jeannette n'avaient donc à redouter ni la disette, ni les atteintes du froid.

L'hiver 1879-1880 et le printemps suivant se passèrent sans qu'on ressentît la moindre appréhension sur le sort de l'expédition; d'ailleurs on espérait que les baleiniers, qui, chaque année, se rendent au détroit de Behring, rapporteraient de ses nouvelles en revenant des parages où la Jeannette avait été aperçue pour la dernière fois.

Toutefois, le gouvernement ne voulut pas s'en remettre complétement à cette source d'informations. Connaissant les habitudes des baleiniers, il savait qu'on pouvait peu compter sur eux pour faire la moindre recherche qui les aurait détournés de leur lieu de pêche et peut-être forcés d'aborder sur des terres d'un accès difficile. Il jugea donc prudent d'envoyer le capitaine Hooper, commandant du Corwin, à la Terre de Wrangell, pour visiter les cairns que de Long avait dû y construire. Le Corwin, dont nous aurons bientôt l'occasion de parler de nouveau, était un navire appartenant à la marine de l'État, chargé par le gouvernement de croiser sur les côtes de l'Alaska, pour empêcher l'introduction du whisky et des armes à feu dans l'étendue de ce territoire et sur les îles voisines appartenant aux États-Unis.

Aussitôt chargé de cette mission, le capitaine Hooper mit le cap sur la Terre de Wrangell; mais là, il rencontra des difficultés que ni son énergie ni son courage ne purent lui faire surmonter; à cinq reprises différentes, il tenta d'aborder; mais, à chaque fois il dut y renoncer vu l'état de la mer et de la banquise contre laquelle il venait se heurter. Il revint donc à San Francisco sans aucune nouvelle de la Jeannette. Les baleiniers restèrent aussi successivement à leurs ports d'attache, mais pas un n'était à même de fournir le moindre renseignement sur l'expédition au pôle nord.

Après cette campagne la question de la recherche de la Jeannette n'avait pas avancé d'un pas.

Cette absence absolue de nouvelles commença à susciter quelques appréhensions; au reste les nouvelles apportées de l'Arctique étaient loin d'être rassurantes, on s'étonnait qu'un aussi grand nombre de navires eussent pu visiter les parages de la Terre de Wrangell sans trouver le moindre indice du passage de de Long et de ses compagnons, quand on tenait pour certain qu'ils avaient dû aborder sur terre, puisque de Long disait, dans des lettres écrites à sa femme avant son départ:

«Alors, si la saison est encore favorable pour avancer vers le nord, j'irai à la Terre de Kellett (Wrangell), dont je suivrai la côte orientale aussi loin que possible.

»Si la position de Nordenskjold n'inspire aucune inquiétude et que j'apprenne qu'il n'est pas nécessaire pour nous d'aller à la baie Saint-Laurent, je pousserai immédiatement à travers le détroit de Behring et me dirigerai de suite vers la Terre de Kellett. Je suivrai, aussi loin qu'il me sera possible, la côte orientale, afin d'atteindre la plus haute latitude où notre navire pourra arriver avant de prendre mes quartiers d'hiver.

»Si rien ne vient entraver notre marche, je me bornerai à toucher à la pointe méridionale de la Terre de Kellett, où je construirai un cairn sous lequel je déposerai une relation de notre voyage jusqu'à la date à laquelle nous serons arrivés. Mon intention est d'en faire autant tous les vingt-cinq milles marins et de donner les renseignements utiles pour faire connaître les progrès de notre marche. Mais si nous venions à rencontrer des obstacles sur notre route, nos descentes à terre seraient plus fréquentes et les cairns plus nombreux. Toutefois, comme nous ignorons quelles difficultés peuvent nous attendre, il est impossible de tracer d'avance un plan défini de nos opérations.

»Comme peut-être, dans le courant de l'année prochaine, on enverra un navire à notre recherche, je dois, pour lui faciliter la tâche vous donner des indications générales sur le plan de campagne que je compte suivre si nous parvenons à trouver, sur la côte de la Terre de Kellett, un port convenable pour y établir nos quartiers d'hiver. Je ferai, pendant l'automne prochain et le printemps suivant, tous mes efforts pour remonter aussi loin que possible vers le nord, avec les traîneaux; et pendant l'été 1880, dès que l'état des glaces me le permettra, je prendrai la route du pôle avec mon navire pour aller hiverner... où Dieu nous conduira. Mais si, au contraire, notre mauvaise fortune voulait que nous ne rencontrassions point de port, et qu'il nous fallût passer l'hiver au milieu des glaces, nul ne peut dire où nous serons dans un an, ni où on devra nous chercher.

»Dans le cas où quelque désastre viendrait à fondre sur notre navire, nous opérerions notre retraite vers les établissements de la côte de Sibérie, ou vers les lieux habités par les tribus du cap oriental, où nous attendrions une occasion propice pour retourner à notre dépôt de Saint-Michel.

»Si on envoie un navire uniquement pour obtenir de nos nouvelles, qu'il aille en chercher sur les côtes de la Terre de Kellett et sur celles de l'île Herald; au contraire, s'il avait pour mission de nous suivre, il pourra, après avoir trouvé les dernières notes laissées par nous sur ces côtes, tenir pour certain, à moins d'un avis opposé, que nous avons été entraînés à l'est. Or, si malgré mes efforts pour marcher droit au nord je m'aperçois que nous sommes emportés dans la direction de l'est, j'essayerai de gagner l'Atlantique en tournant la pointe septentrionale du Groënland, si nous sommes arrivés à une latitude assez élevée; dans le cas contraire, je prendrai la voie du détroit de Lancastre pour venir déboucher dans la baie de Melville.»

Les indications contenues dans ces lettres étaient assez précises. De Long voulait aborder à la Terre de Wrangell: mais l'avait-il pu? N'avait-il pas, comme il semblait le craindre lui-même, été pris au milieu des glaces? Les deux champs de glace signalés par le capitaine de la Sea Breeze ne s'étaient-ils pas refermés sur lui et ne le tenaient-ils point emprisonné, l'emportant dans une direction inconnue? Telles étaient les questions que s'adressaient ses amis et ceux de ses compagnons, ainsi que toute personne qui s'intéressait à l'expédition. D'ailleurs n'avait-il pas, pour ainsi dire, exprimé le désir qu'on envoyât un navire à sa recherche?

D'un autre côté, le souvenir de Franklin et de ses infortunés compagnons, ainsi que l'histoire plus récente du Tegethoff, étaient encore trop présents à la mémoire de tous pour qu'on restât plus longtemps inactif. Comme l'enthousiasme, la crainte est contagieuse, et la crainte de quelques individus isolés d'abord, s'empara du public en général. Les sociétés scientifiques s'émurent à leur tour et résolurent de s'adresser au gouvernement pour obtenir l'envoi d'un navire à la recherche de la Jeannette et de son équipage.

Ce fut la Société de géographie qui en prit l'initiative. A la suite d'un vote émis à l'unanimité par le conseil, son président, M. Daily, fut chargé de présenter une adresse au président des États-Unis, pour demander la présentation aux Chambres d'un projet de loi autorisant le secrétaire de la marine à envoyer un navire de l'État à la recherche de la Jeannette, et lui accordant les fonds nécessaires pour couvrir les frais de l'expédition.

«Il est vrai, dit en substance cette adresse, que la Jeannette est la propriété de M. Bennett; elle a été achetée et approvisionnée à ses frais; mais, du jour où le Congrès a autorisé le secrétaire de la marine à en prendre charge et à lui donner un équipage choisi parmi les officiers et les matelots de la marine de l'État, ce navire doit être assimilé aux autres navires de l'État. Or, qui se permettrait de supposer, si un de nos navires de guerre était dans une position périlleuse, que le secrétaire de la marine pût hésiter un seul instant à employer tous les moyens en son pouvoir pour lui porter secours? Eh bien, la Jeannette est peut-être en danger. Avant de partir, ce navire avait été, à la vérité, renforcé de façon à pouvoir résister à la pression des glaces; son équipage avait été approvisionné de trois ans de vivres, de vêtements, de fourrures, d'une tente de pont, où il pouvait se mettre à l'abri tout en respirant l'air pur; mais la Jeannette ne pouvait porter que cent tonnes de charbon, et la consommation journalière d'un steamer est d'environ huit tonnes. Le lieutenant de Long a renouvelé, il est vrai, sa provision à Saint-Michel, dans l'Alaska, et pouvait, après avoir traversé le détroit de Behring, en faire autant au cap Beaufort, où se trouve un gisement d'excellent charbon qu'il connaissait. Mais, a-t-il pu le faire? En outre, si ses approvisionnements étaient au complet et d'excellente qualité au départ, il n'en a pas été de même partout: les chiens qu'il a pris à Saint-Michel étaient d'une qualité inférieure, d'après M. Yvan Petroff, et les traîneaux construits en Californie, qu'il a emportés avec lui, étaient loin de valoir les nartas des Russes. J'ajouterai même, d'après la même personne, qu'à Saint-Michel on considérait l'équipement de l'expédition comme fort loin de correspondre aux difficultés qu'elle devait rencontrer dans l'Arctique. En vain nous opposerait-on les rapports faits par quelques baleiniers sur l'état des mers arctiques à la fin de 1879, qui, à leur avis, était favorable au lieutenant de Long et au succès de l'expédition. Ces rapports ne reposent que sur de simples appréciations, et l'expérience du passé nous force à nous défier des conjectures en tout ce qui concerne les voyages d'explorations polaires: le gouvernement ne peut s'y arrêter, ni baser ses décisions sur des hypothèses qui ont souvent été démenties par les événements. Malgré l'espérance qu'on peut conserver, de voir le lieutenant de Long revenir dans le cours de l'été prochain, on doit, à tout prix, éviter le risque de le laisser passer un troisième hiver dans l'Arctique; car, pour quiconque connaît les mers polaires, un troisième hiver passé dans les glaces équivaut à un arrêt de mort. Non-seulement l'invasion du scorbut est alors à craindre, mais l'étiolement physique et la prostration morale deviennent tels, que les malheureux qui y seraient exposés se trouveraient dans l'impossibilité d'opérer leur retraite, soit par terre, soit par mer.

»Nous prions donc le gouvernement de ne pas imiter l'exemple que lui a donné le gouvernement anglais, quand il s'est agi de Franklin. Il est probable, en effet, que si un navire se fût porté au secours de l'Erebus et de la Terror, dès que sir Ross en fit la demande, les débris de cette malheureuse expédition eussent été sauvés. Mais le gouvernement anglais, se reposant sur le fait qu'aucun désastre n'était survenu, depuis de longues années, aux nombreux vaisseaux qui avaient fréquenté les mers arctiques, et sachant que les deux navires étaient approvisionnés pour trois ans, attendit presque l'expiration de ce délai. Aussi, quand arrivèrent les secours qu'il expédia, Franklin était mort; les deux navires avaient été abandonnés, et les cent neuf hommes qui avaient survécu à leur chef, après avoir tenté de s'ouvrir un chemin à travers les déserts de neige, sous la conduite du capitaine Crozier, étaient morts aussi.»

L'élan était donné. D'autres compagnies savantes, imitant l'exemple de la Société de géographie, adressèrent des pétitions aux Chambres et au gouvernement. Celui-ci, de son côté, ne resta pas inactif; sur la demande du président Garfield, un projet de loi fut présenté aux Chambres, et, à l'unanimité presque absolue, et sans autres discussions que des discussions de forme, un crédit de 175,000 dollars fut voté pour l'achat et l'équipement d'un navire. Quelque temps plus tard, un second crédit de 25,000 dollars fut voté pour l'appropriation d'un navire de l'État, qu'on destinait à aller croiser sur la limite des glaces, entre le Groënland et le Spitzberg. En outre, le Corwin, que nous avons déjà vu, en 1880, faire de vaines tentatives pour aborder à la Terre de Wrangell, reçut l'ordre de recommencer ses recherches dans les mêmes parages. Enfin, deux autres expéditions, qui, à la vérité, n'avaient pas pour objectif principal de retrouver la Jeannette ou les gens de son équipage, mais fonder des stations météorologiques dans l'extrême nord, furent chargées d'opérer des reconnaissances dans le voisinage des points où elles s'établiraient, et aussi loin que le permettraient les moyens dont elles pourraient disposer. La première, sous les ordres du lieutenant Greely, devait aller s'installer à la baie de lady Franklin, sur le détroit de Smith; tandis que la seconde, commandée par le lieutenant Ray, était destinée au cap Barrow, au nord de l'Alaska.

Ce furent donc cinq expéditions que le gouvernement des États-Unis mit sur pied, et qui, dans l'espace de deux ou trois mois, quittèrent les bords du Pacifique ou de l'Atlantique, pour se mettre à la recherche de la Jeannette. Nous n'entrerons naturellement point dans de grands détails sur chacune d'elles, bien que toutes mériteraient, à plus d'un titre, les honneurs d'une relation particulière. Nous passerons même sous silence les deux dernières, qui, comme nous l'avons dit, n'étaient pas, à proprement parler, des expéditions de recherches, mais nous reprendrons, dans leur ordre chronologique, d'après la date de leur départ, les trois premières, pour en dire quelques mots.

Comme on pouvait le deviner, le Corwin, spécialement construit pour naviguer dans les mers polaires, fut le premier prêt. Il partit de San Francisco le 1er mai 1881, et, le 27 du même mois, jeta l'ancre dans le port d'Illiouliouk, à Oonalachka. Ne prenant que le temps nécessaire pour renouveler son charbon et compléter ses autres provisions, il en repartit presque aussitôt pour la baie Saint-Laurent, traversa le détroit de Behring. Là, il débarqua une petite troupe au cap Serdze-Kamea, sous les ordres du lieutenant Herring, avec mission d'explorer la côte jusqu'à Tapkau, avec des traîneaux attelés de chiens, qu'on s'était procurés en passant le long de la côte d'Amérique. Le commandant du Corwin retourna ensuite sur la côte d'Amérique, d'où il revint peu après reprendre le lieutenant Herring et ses compagnons, pour se rendre à l'île Herald. Quittant cette île presque aussitôt, il mit le cap sur la Terre de Wrangell, où il finit par aborder, le 12 août 1881, après maintes difficultés. C'est donc à lui que revient l'honneur d'avoir, le premier, mis le pied sur cette terre, qui joue un si grand rôle dans tout le cours de cette histoire, et d'en avoir exploré la partie la plus méridionale; car on ne peut guère reconnaître à Kellett l'honneur de l'avoir devancé, puisque celui-ci, après y être descendu, renonça à gravir la barrière de falaises qui s'élevait devant lui. Après avoir pris possession de cette terre au nom des États-Unis, et avoir cherché en vain des traces de la Jeannette, le capitaine Hooper, sans aborder une seconde fois à l'île Herald, comme il se l'était proposé, retourna à bord du Corwin pour se rendre au cap Barrow, où l'appelaient les nécessités de son service. Revenant ensuite, après avoir sauvé une partie de l'équipage de Daniel Webster, qui s'était trouvé pris dans les glaces, il tenta d'aborder une seconde fois, le 30 août, à la Terre de Wrangell, où il espérait rencontrer le Rodgers; mais des tempêtes accompagnées de brouillard, qui se succédèrent le 30, le 31, et les 1er, 2, 3 et 4 septembre, le forcèrent à abandonner ce projet. Il reprit donc le chemin de Saint-Michel, d'où il partit le 14 septembre, pour revenir à San Francisco, et arriver dans ce port le 21 octobre.

Le Rodgers dont nous venons de parler, était le navire pour l'achat et l'équipement duquel les Chambres américaines avaient voté un crédit de 175,000 dollars. Ce fut aussi celui dont le voyage eut les résultats les plus importants. Originairement, il avait été construit pour la pêche à la baleine et avait été acheté par le gouvernement américain dans le but spécial de l'envoyer à la recherche de la Jeannette et des équipages du Mount-Wollaston et du Vigilant, les deux baleiniers disparus dont nous avons déjà parlé. Aussitôt après avoir subi à Mare-Island les réparations nécessaires et avoir été approprié pour l'usage auquel on le destinait, le Rodgers, commandé par le lieutenant Berry, quitta le port de San Francisco le 16 juin 1881. Il se rendit d'abord à Petropaulowsk, sur la côte du Kamtchatka. Là, il rencontra le Strelock, navire de guerre russe, dont le capitaine Livrau se mit à la disposition du lieutenant Berry, son commandant, pour lui fournir tout ce qui pouvait lui manquer, et lui annonça que la veille il avait reçu de son propre gouvernement l'ordre de l'aider par tous les moyens en son pouvoir; il devait lui-même faire des recherches le long de la côte de Sibérie, et aller aussi loin que les exigences de son service et la sûreté de son navire le permettraient.

Le lieutenant Berry profita de son séjour à Petropaulowsk pour se procurer plusieurs attelages de chiens et des traîneaux, puis reprit la mer pour se rendre à la baie Saint-Laurent.

C'est de ce point que le 11 août il partit définitivement pour l'Océan Arctique. Deux mois s'écoulèrent sans que personne sût au juste sa position. Enfin, au bout de ce laps de temps, il rencontra un navire baleinier, le Belvidere auquel il confia ses dépêches. Mais ce ne fut le 7 novembre seulement, quand ce dernier arriva à San Francisco, qu'on apprit que le lieutenant Berry s'était assuré que la Terre de Wrangell était une île et en avait fait faire le tour.

On apprit aussi par les lettres apportées par le Belvidere ce que le lieutenant Berry avait fait depuis son arrivée dans l'Océan glacial. En quittant le détroit de Behring, il s'était rendu au cap Serdze-Kamea, où devait l'attendre le Strelock; mais n'y rencontrant point ce navire il s'était immédiatement dirigé sur l'île Herald où il était arrivé le 24 août. Après des recherches minutieuses, n'y ayant rencontré aucun des cairns, que le capitaine de Long avait promis d'y laisser, il y avait déposé lui-même une lettre dans un cairn qu'il avait construit, pour attester son passage, et pris le chemin de la Terre de Wrangell. La traversée avait été difficile: le Rodgers avait dû se frayer un chemin à travers des glaces brisées, pendant une douzaine de milles. Enfin, arrivé près de l'extrémité méridionale, il avait rencontré un port commode où il était entré. De là les explorateurs étaient partis en différentes directions: les uns étaient remontés au nord en suivant la côte orientale, sous la direction de maître H. S. Waring; les seconds commandés par l'enseigne de vaisseau Hunt, avaient longé d'abord la côte méridionale et avaient ensuite remonté la côte occidentale aussi loin que possible; enfin le lieutenant Berry, à la tête des troisièmes s'était enfoncé à l'intérieur des terres où il était arrivé au pied d'une haute montagne qu'il avait gravie jusqu'à son sommet, élevé de 2,500 pieds. De ce lieu élevé on découvrait la mer sur tous les points de l'horizon, sauf à l'ouest-sud-ouest, où une chaîne de hautes montagnes, interceptant la vue, semblait terminer la terre de ce côté.

Maître Waring après avoir rencontré la côte orientale, pendant un certain nombre de milles, avait trouvé que celle-ci s'infléchissait à l'ouest et l'avait suivie dans cette direction, mais s'était trouvé subitement emprisonné par les glaces. Après trois jours d'attente il avait dû se décider à abandonner son embarcation, pour revenir par terre au point où le navire était à l'ancre. Plus heureux l'enseigne Hunt, avait contourné la pointe sud, et remontant la côte occidentale ne s'était arrêté que devant le banc de glace qui tenait bloqués Waring et ses compagnons, dont il avait aperçu la situation sans pouvoir parvenir jusqu'à eux. La Terre de Wrangell n'était donc qu'une île, et une île de peu d'importance, dont on avait fait le tour. C'était là une découverte importante, mais, néanmoins, le but principal de l'expédition n'était point atteint, car aucun des trois groupes n'avait trouvé les cairns annoncés par de Long, ni aucun vestige de l'expédition de la Jeannette, car la seule trace que cette île eût été jamais visitée était le cairn construit par le capitaine Hooper, le 11 août précédent.

Trompé dans ses espérances, le lieutenant Berry avait résolu de pousser ses recherches plus au nord pour y découvrir une terre dont les baleiniers lui avaient affirmé l'existence. Il était donc remonté jusqu'au 73° 44' de latitude nord, mais s'était toujours heurté à la nappe de glace, à l'est aussi bien qu'à l'ouest, sans rien découvrir. Voyant alors l'inutilité de ses tentatives réitérées, il avait repris la direction du sud. Ayant abordé une seconde fois à l'île Herald, il en était reparti pour explorer la côte septentrionale de la Sibérie, d'où il était retourné à la baie de Saint-Laurent, après avoir débarqué quelques-uns de ses gens dans une île voisine du cap Serdze-Kamea. Ceux-ci devaient, avec les chiens et les traîneaux qu'il leur laissa, pousser leurs explorations par terre jusqu'au cap Jakan. Arrivé à la baie Saint-Laurent, il s'était occupé d'établir son navire dans les quartiers d'hiver, d'où il espérait reprendre ses recherches l'année suivante.

Mais qu'on nous permette ici d'anticiper un peu sur les faits et de dire que la campagne du Rodgers devait finir par une catastrophe, car ce navire brûla au milieu des glaces le 30 novembre suivant.

Pendant que le Corwin et le Rodgers faisaient ainsi de vains efforts au nord du détroit de Behring pour retrouver leurs compatriotes disparus, l'Alliance croisait dans les parages du Spitzberg.

Ce navire, qui appartenait à la marine militaire des États-Unis, était parti d'un des ports de l'Atlantique le même jour que le Rodgers quittait San Francisco sur le Pacifique, c'est-à-dire le 16 juin. Avant de se rendre directement sur le lieu de sa croisière, il fit escale à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, d'où il partit pour Reykjavik, sur la côte méridionale de l'Islande. Le capitaine Wadleigh, qui le commandait, espérait trouver dans cette île des pilotes norwégiens qui pourraient le conduire à Hammerfest, au nord de leur pays, où il devait s'arrêter avant de gagner le Spitzberg. Trompé dans cette espérance, il quitta l'Islande aussitôt et prit le chemin d'Hammerfest, où il arriva le 25 juillet. Ayant trouvé dans cette ville le pilote des glaces qu'il cherchait, il appareilla, aussitôt ses derniers préparatifs terminés, pour la côte du Spitzberg, et le 24 août, il était à Green-Harbour. Nous n'entreprendrons point de le suivre dans les différentes allées et venues qu'il opéra le long des côtes de cet archipel; qu'il nous suffise de dire que l'Alliance dépassa le 80° nord, atteignant ainsi un degré de latitude que deux navires seulement ont dépassé; mais ce qui est plus surprenant, c'est qu'elle ait pu le faire sans aucun des appareils protecteurs dont sont toujours munis les vaisseaux qui doivent affronter le choc des glaces. L'Alliance, en effet, n'avait reçu son ordre de départ que dix jours avant d'appareiller.

Après un voyage de quatre mois et demi elle rentrait à Halifax, le 1er novembre, sans avoir obtenu plus de succès relativement à la Jeannette que le Corwin et le Rodgers et que les deux autres expéditions dont nous avons parlé antérieurement.

Avant de quitter l'Alliance, nous croyons utile d'expliquer la théorie sur laquelle s'est appuyé, pour l'envoyer dans les parages du Spitzberg, le comité institué pour étudier les moyens les plus propres pour faire parvenir sûrement des secours à la Jeannette, théorie qui, jusqu'ici, n'a point été rendue publique par le moyen de la presse:—Au moment du départ de l'Alliance la théorie de Petermann n'avait point encore été renversée par les découvertes du lieutenant Berry et l'on se disait: si de Long a débarqué sur la Terre de Wrangell et continué en traîneau sa route vers le pôle, pour revenir il a eu deux voies ouvertes devant lui: le détroit de Smith et le Spitzberg, sur lesquelles il est assuré, ou du moins il a plus de chance de rencontrer des baleiniers et des chasseurs de morses, qu'en revenant à la pointe méridionale de la Terre de Wrangell; car c'est le seul point de cette dernière terre où il peut espérer rencontrer des baleiniers pour revenir avec eux par le Pacifique. Mais ce point est éloigné de onze cents milles du pôle, tandis que l'extrémité septentrionale du Spitzberg n'en est qu'à cinq cent quatre-vingt-cinq environ. En admettant qu'après avoir quitté son navire il ait gagné le pôle avec ses traîneaux, sa route scientifique a été celle du Spitzberg. Tels sont les motifs qui ont fait envoyer l'Alliance dans cette direction. Et si le voyage de ce navire n'a pas eu d'autres résultats, il a prouvé du moins que de Long n'avait pas pris cette route, et mis fin à une source de nombreuses conjectures.

D'après ce qui précède, jamais plan de secours n'avait été combiné sur une aussi vaste échelle; néanmoins, on ne s'en était pas tenu là. Le secrétaire de la marine des États-Unis, voulant qu'aucun point de la circonférence du cercle arctique ne demeurât inexploré et comptant avec raison sur le bon vouloir de la Russie, dont le vaste empire borde près d'un tiers de l'Océan glacial, avait, à la date du 28 mai 1881, télégraphié au ministre américain à Saint-Pétersbourg:

«Priez gouvernement russe d'inviter tous les navires portant son pavillon et visitant les côtes de la Sibérie de vouloir bien veiller sur le steamer la Jeannette, équipé pour une exploration arctique par la munificence de M. James Gordon Bennett. Bien qu'on n'ait encore signalé aucun désastre arrivé à ce navire, notre gouvernement croit prendre une sage précaution en provoquant l'attention de gouvernements amis, à son sujet.

»Blaine, secrétaire de la marine.»

Mais le peuple américain n'était pas seul à s'intéresser au salut de la phalange héroïque partie à bord de la Jeannette. En effet, comme pour associer le nom de l'Angleterre à celui de l'Amérique, qui déjà s'étaient donné la main dans une autre circonstance semblable demeurée célèbre, M. Leigh Smith, le hardi explorateur de la Terre de François-Joseph, avait aussi promis son concours. En 1880, M. Leigh Smith, avec son yacht de 360 tonneaux l'Eira, avait réussi, le premier après Payer et Weyprecht, à toucher à cette vaste terre encore inconnue en 1873, et, après en avoir exploré les côtes sur une centaine de milles, était revenu en Angleterre.

Au mois de juin 1881, il était reparti pour continuer son œuvre, se chargeant, en même temps, de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour découvrir des traces de la Jeannette et sauver son équipage, si celui-ci avait abordé sur la Terre de François-Joseph.

Pendant longtemps, on a pu se demander s'il ne faudrait point ajouter le nom de M. Smith au martyrologe des explorations arctiques. On savait qu'il n'avait emporté que pour quatorze mois de vivres, et ce laps de temps était écoulé, quand, au mois d'août dernier, M. Smith avec son équipages a été rencontré par le Hope, envoyé à sa recherche. Quant à l'Eira, elle avait subi le sort du Tegethoff et tant d'autres. Elle avait été écrasée par les glaces l'année précédente.

Enfin, en terminant, citons encore le Barentz, que le gouvernement hollandais envoie depuis quelques années pour étudier le mouvement et l'état des glaces dans la partie de l'Océan glacial, qui s'étend de la Nouvelle-Zemble, à l'est, au Spitzberg, à l'ouest, et à la Terre de François-Joseph, au nord, et qu'on désigne aussi sous le nom de mer de Barentz. Au moment de partir, le commandant de ce navire avait aussi reçu pour instruction de recueillir tous les renseignements et tous les indices de nature à le mettre sur les traces de la Jeannette.

Malgré cet immense déploiement de moyens, la question de la Jeannette restait à peu près aussi avancée pendant l'automne 1881 qu'au commencement de la même année.

A la vérité, on racontait que des Esquimaux prétendaient avoir vu quatre hommes blancs se diriger vers l'embouchure de la rivière Mackenzie, mais l'exactitude de ce fait était révoquée en doute.

En outre, on avait reçu, au New-York Herald, une dépêche du bureau de ce journal, à Londres, ainsi conçue:

«Londres, 14 octobre, 2 heures matin.

»Je viens de recevoir un télégramme du professeur Nordenskjold daté de cette nuit et ainsi conçu:

«Capitaine Johanneser, commandant la Léna pendant l'expédition Nordenskjold, vient d'arriver à Yakoutsk. Il rapporte qu'un Yakoute du village de Boulouni raconte avoir vu, le 13 septembre 1879 (nouveau style), un steamer à l'embouchure de la Léna. On suppose que c'est la Jeannette.

»Le steamer Louise, arrivé le 19 septembre à Tromso, rapporte que les Samoyèdes de l'embouchure de l'Yenisséi ont trouvé, pendant l'hiver dernier, les cadavres de deux Européens, ayant une bouteille de whisky. Cette nouvelle mérite attention, vu qu'on ne signale la perte d'aucun navire européen, dans ces parages, pendant le cours de l'année dernière.

»Nordenskjold.»

Le télégramme de Londres ajoute:

«Ceci est la copie exacte du télégramme dans lequel l'année 1879 est nettement indiquée.»

Malgré sa précision, et le nom du professeur Nordenskjold apposé au bas, ce télégramme n'inspira guère plus de confiance que les rumeurs qui circulaient parmi les Esquimaux. Il donna naissance à un plan de secours combiné avec une rare sagacité par un jeune officier de la marine danoise, le lieutenant de vaisseau Hogaard.[ [8]

Pour défendre son plan, résultat de l'induction et du raisonnement, le lieutenant Hogaard disait:

«Puisqu'un Yakoute prétend avoir vu la fumée d'un steamer en face de l'embouchure de la Léna, cette fumée doit être celle de la Jeannette, si cet homme dit la vérité. Certes, il n'est point inadmissible que de Long, après avoir essayé en vain de remonter au nord, le long des côtes orientales et occidentales de la Terre de Wrangell, se soit décidé à pousser de plus en plus à l'ouest. En second lieu, on retrouve des traces de l'expédition à l'embouchure de l'Yenisséi, où des Samoyèdes prétendent avoir trouvé les cadavres de deux Européens, ayant une bouteille de whisky. Si ce second fait est vrai, nous avons là une autre trace certaine de la Jeannette, et, dans ce cas, je pense que le lieutenant de Long a constamment suivi la côte de Sibérie vers l'ouest, sans pouvoir se frayer un chemin au milieu des champs de glace qui circonscrivent au nord la partie libre des eaux qui l'avoisinent. De cette façon, il est arrivé vers la partie la plus septentrionale de l'Asie. Me rappelant aujourd'hui les paroles qu'un de ses amis prononçait devant moi à Yokohama:—«Ou il atteindra le pôle, ou nous ne le reverrons jamais»,—je pense qu'il a dû se tenir le raisonnement suivant: «Jusqu'à présent il m'a été impossible de m'approcher du pôle; si je continue d'aller vers l'ouest, j'arriverai à la Terre de François-Joseph, où les chances ne sont pas meilleures; alors ici ou jamais!» Puis il a mis le cap au nord. La raison qui me fait croire—en me basant sur les deux rumeurs dont je viens de parler et dont je ne veux point garantir l'authenticité—qu'il est venu aussi loin vers l'ouest, c'est la présence de ces deux cadavres à l'embouchure de l'Yenisséi; c'est là une preuve certaine que la Jeannette a été écrasée, ou, comme le Tegethoff, emprisonnée par les glaces sur la côte de quelque terre polaire inconnue, et qu'une partie au moins de son équipage a tenté de revenir en traîneau vers les régions habitées. Et ces cadavres sont ceux des deux infortunés qui sont allés le plus loin. Si la Jeannette a été abandonnée loin de l'est du cap Tscheliouskine, il eût été bien plus naturel d'aller chercher des contrées habitées à l'embouchure de la Léna; c'est pourquoi je pense que si son équipage a pu aborder quelque part, c'est dans le voisinage de cette rivière

L'exposé des motifs qui avaient présidé à la conception du plan du lieutenant Hogaard nous dispense d'entrer dans de longs détails sur ce plan lui-même. Bornons-nous donc à dire que la suite montrera jusqu'à quel point ses prévisions furent justifiées.

A la fin de l'automne 1881, après le retour du Corwin et de l'Alliance dans leurs ports respectifs, aucune nouvelle précise de la Jeannette n'avait encore franchi les limites du monde civilisé; les recherches étaient donc pour ainsi dire à recommencer et à recommencer sur un plus vaste plan encore: Le Rodgers était resté à la baie Saint-Laurent, prêt à repartir pour le nord, dès la rupture des glaces; le lieutenant Ray et le lieutenant Greely veillaient, de leur côté, l'un au cap Barrow, l'autre à la baie de Lady Franklin. M. Leigh Smith, avec l'Eira, n'était point encore revenu de la Terre François-Joseph, mais entre ces différentes stations existaient de vastes lacunes. Il fallait en compléter le réseau. Les Anglais se souvenant de l'aide que lui avaient fourni les États-Unis pour les recherches de Franklin, proposaient de faire surveiller les abords de la baie d'Hudson et les parages de la rivière Mackenzie; en outre, l'opinion publique, en Angleterre, réclamait du gouvernement de la reine qu'on envoyât à la recherche de l'Eira un navire qui pourrait, en même temps, secourir la Jeannette ou son équipage. Les États-Unis, de leur côté, se préparaient à équiper un nouveau navire dans le même but. Enfin, le lieutenant Hogaard proposait de mettre à exécution le plan qu'il avait formé, d'explorer le nord de l'Asie jusqu'au cap Tscheliouskine vers l'est, et, au nord, jusques où les glaces lui permettraient d'avancer. Le réseau allait donc être presque complet. Cependant on semblait n'avoir pas pris garde aux dernières paroles prononcées par le lieutenant Hogaard devant la Société Royale de géographie de Londres. «Si la Jeannette a été abandonnée loin de l'est du cap Tscheliouskine, il eût été bien plus naturel d'aller chercher des contrées habitées à l'embouchure de la Léna; c'est pourquoi je pense que si son équipage a pu aborder quelque part, c'est dans le voisinage de cette rivière.» Lui-même, pensant que de Long avait pénétré plus à l'ouest, avait l'intention de ne pas dépasser le cap Tscheliouskine. En Angleterre comme en Amérique, les meetings se succédaient pour activer les préparatifs et étudier les plans de secours, lorsqu'une nouvelle soudaine vint couper court à tout et jeter la joie et l'espérance dans le cœur de ceux qui s'intéressaient au sort des gens de la Jeannette.

Le 20 décembre le directeur du New-York Herald recevait de Washington la dépêche suivante du secrétaire d'État:

«On vient de recevoir un télégramme ainsi conçu de M. Hoffman, notre chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg:

«Jeannette écrasée dans les glaces, 11 juin, par 77° de latitude nord et 157° longitude est. Équipage, embarqué sur trois canots, dispersé par vents et brouillards.—Canot no 3, avec onze hommes, commandé par ingénieur Melville, arrivé embouchure de la Léna le 19 septembre. Canot no 1, avec capitaine de Long, Dr Ambler et douze matelots, arrivé ensuite à la Léna dans un état pitoyable.—Prompts secours envoyés.—Pas de nouvelles du canot no 2.

»P.-T. Frelinghuysen,
»Département de l'État.»

Le même jour (20 décembre 1881), le directeur du New-York Herald à Londres télégraphiait à New-York:

«Le correspondant du Central News à Londres est venu au bureau du Herald pour nous remettre une copie d'un télégramme en français ainsi conçu:

«Gouverneur Sibérie orientale annonce bateau polaire américain Jeannette trouvé, équipage secouru.»

Aussitôt que le président des États-Unis eut connaissance de la première de ces dépêches, il chargea le secrétaire d'État (ministre de l'intérieur) d'adresser au chargé d'affaires des États-Unis à Saint-Pétersbourg, M. Hoffman, le télégramme suivant:

«Département de l'État.
»Washington, 20 décembre 1881.

»Hoffman, chargé d'affaires, Saint-Pétersbourg.

»Présentez les sincères remercîments du président à toutes les autorités ou personnes qui, par quelque moyen, ont aidé à secourir les infortunés survivants de la Jeannette, ou fourni renseignements à notre gouvernement.»

En même temps que ces dépêches arrivaient à New-York, le correspondant du New-York Herald à Paris en télégraphiait une autre plus explicite:

«Paris, 20 décembre 1881.

»Notre correspondant de Saint-Pétersbourg nous annonce par le télégraphe que le général Ignatieff a reçu ce matin la dépêche suivante, que je transcris littéralement:

«Irkoutsk, 19 décembre, 6 h. 25, soir.

»Le gouverneur d'Yakoutsk écrit que le 14 septembre, trois habitants de Hagan-Oulouss-de-Zigane, localité près du cap Barhay, ont découvert un grand canot contenant onze survivants de l'équipage du steamer naufragé la Jeannette, au cap Barhay, à 140 verstes au nord du cap Bikoff. Ces gens avaient beaucoup souffert. L'adjoint au chef du district a reçu aussitôt l'ordre de se rendre auprès d'eux, avec un médecin et des médicaments, pour leur donner les soins que réclamaient leur état, et de se mettre à la recherche du reste de l'équipage naufragé. Cinq cents roubles ont été aussitôt mis à sa disposition pour faire face aux dépenses urgentes.

»L'ingénieur Melville a expédié trois dépêches identiques: une au directeur du bureau du Herald à Londres; une seconde au secrétaire de la marine à Washington, et une troisième au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg. Les pauvres malheureux arrivés ici ont tout perdu. L'ingénieur Melville raconte que la Jeannette était emprisonnée dans les glaces et fut écrasée par elles le 23(?) juin, par 77° de latitude nord et 157° de longitude est. L'équipage est parti dans trois bateaux. A cinquante milles de l'embouchure de la Léna, ils se sont perdus de vue mutuellement, pendant une violente tempête et au milieu d'un brouillard intense. Le canot no 3, sous le commandement de l'ingénieur Melville, est arrivé à l'embouchure du bras oriental de la Léna le 29 septembre, et fut arrêté pur des icebergs près du hameau d'Idolaciro-Idolatre; le 29 octobre, Ninderman et Noros, du canot no 1, sont aussi arrivés à Bolonenga (Boulouni). Ils apportaient la nouvelle que le lieutenant de Long, le Dr Ambler et une douzaine d'autres naufragés, avaient abordé à l'embouchure la plus septentrionale de la Léna, où ils se trouvent actuellement, dans la plus affreuse détresse. Bon nombre ont les pieds gelés. Des gens sont immédiatement partis de Bolonenga, pour s'occuper activement de retrouver ces malheureux, qui sont en danger de périr. Aucune nouvelle n'a encore été reçue du canot no 2. Dans sa dépêche à M. Bennett, Melville le prie d'envoyer immédiatement, par télégraphe, de l'argent à Yakoutsk ainsi qu'à Irkoutsk. Je vous prie de demander instamment que 6,000 roubles soient mis de suite à la disposition du gouverneur d'Yakoutsk, afin qu'on puisse aller à la recherche des morts et porter secours et assistance aux autres naufragés, qu'on veut faire venir dans la maison du gouverneur. Là, ils trouveront un médecin qui leur prodiguera tous les soins que la science pourra lui suggérer.

»Signé: Président Pédachenko.
«Contre-signé par le ministre de l'intérieur: Obreskoff.»

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