BAPTÊME DE CLOVIS.—LA SAINTE AMPOULE.
Cependant on prépare le chemin depuis le palais du roi jusqu'au baptistère; on suspend des voiles, des tapisseries précieuses; on tend les maisons de chaque côté des rues; on pare l'église; on couvre le baptistère de baume et de toutes sortes de parfums. Comblé des grâces du Seigneur, le peuple croit déjà respirer les grâces du paradis. Le cortége part du palais; le clergé ouvre la marche avec les saints Évangiles, les croix et les bannières, chantant des hymnes et des cantiques spirituels; vient ensuite l'évêque, conduisant le roi par la main; enfin la reine suit avec le peuple. Chemin faisant, on dit que le roi demanda à l'évêque si c'était là le royaume de Dieu qu'il lui avait promis: Non, répondit le prélat, mais c'est l'entrée de la route qui y conduit. Quand ils furent parvenus au baptistère, le prêtre qui portait le saint Chrême, arrêté par la foule, ne put arriver jusqu'aux saints fonts; en sorte qu'à la bénédiction des fonts le Chrême manqua par un exprès dessein du Seigneur. Alors le saint pontife lève les yeux vers le ciel et prie en silence et avec larmes. Aussitôt une colombe blanche comme la neige, descend, portant dans son bec une ampoule pleine de Chrême envoyé du ciel. Une odeur délicieuse s'en exhale, qui enivre les assistants d'un plaisir bien au-dessus de tout ce qu'ils avaient senti jusque-là. Le saint évêque prend l'ampoule, asperge de Chrême l'eau baptismale, et aussitôt la colombe disparaît. Transporté de joie à la vue d'un si grand miracle de la grâce, le roi renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, et demande avec instance le baptême. Au moment où il s'incline sur la fontaine de vie: Baisse la tête avec humilité, Sicambre, s'écrie l'éloquent pontife, adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré. Après avoir confessé le symbole de la foi orthodoxe, le roi est plongé trois fois dans les eaux du baptême, et ensuite, au nom de la sainte et indivisible Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, le bienheureux prélat le reçoit et le consacre par l'onction divine. Alboflède et Lantéchilde, sœurs du roi, reçoivent aussi le baptême, et en même temps 3,000 hommes de l'armée des Franks, outre grand nombre de femmes et d'enfants. Aussi pouvons-nous croire que cette journée fut un jour de réjouissance dans les cieux pour les saints anges, comme les hommes dévots et fidèles en reçurent une grande joie sur la terre.
Frodoard, Histoire de l'église de Reims, ch. XIII (traduction de M. Guizot).
Frodoard naquit en 894, à Épernai, et mourut en 966. Frodoard fut évêque de Noyon: il avait étudié dans les écoles de Reims, et était l'un des hommes les plus instruits de son temps. Il est auteur de l'Histoire de l'église de Reims, et d'une chronique qui s'étend de 919 à 966.
LETTRE DE SAINT REMI A CLOVIS,
au sujet de la mort de sa sœur Alboflède.
Au seigneur illustre par ses mérites, le roi Clovis, Remi évêque.
Je suis vivement affligé de la tristesse que vous inspire la perte de votre sœur, de glorieuse mémoire, Alboflède[293]. Mais nous pouvons nous consoler, parce qu'elle est sortie de ce monde si pure et si pieuse, que nos souvenirs doivent lui être consacrés bien plutôt que nos larmes. Elle a vécu de manière à laisser croire que le Seigneur, en l'appelant aux Cieux, lui a donné place parmi ses élus. Elle vit pour votre foi; si elle est dérobée au désir que vous avez de sa présence, le Christ l'a ravie pour la combler des bénédictions qui attendent les vierges. Il ne faut pas la pleurer maintenant qu'elle lui est consacrée, maintenant qu'elle brille devant le Seigneur de sa fleur virginale, dont elle resplendit comme d'une couronne récompense de sa virginité. A Dieu ne plaise que les fidèles aillent pleurer celle qui mérita de répandre la bonne odeur du Christ, afin de pouvoir, heureuse médiatrice, appuyer efficacement leurs demandes. Bannissez donc, seigneur, la tristesse de votre âme; commandez à votre affliction, et, vous élevant à de plus hautes pensées, pour ramener la sérénité dans votre cœur, donnez-vous tout entier au gouvernement de votre royaume. Qu'une sainte allégresse reconforte vos membres; une fois que vous aurez dissipé le chagrin qui vous assiége, vous travaillerez mieux au salut. Il vous reste un royaume à administrer, à régir, sous les auspices de Dieu. Vous êtes le chef des peuples, et vous tenez en main leur conduite. Que vos sujets ne voient pas leur prince se consumer dans l'amertume et le deuil, eux qui sont accoutumés, grâce à vous, à ne voir que des choses heureuses. Soyez vous-même votre propre consolateur, rappelez cette force d'âme qui vous est naturelle, et que la tristesse n'étouffe pas plus longtemps vos brillantes qualités. Le trépas récent de celle qui vient d'être unie au chœur des vierges, réjouit, j'en suis sûr, le monarque des cieux.
En saluant votre gloire, j'ose vous recommander mon ami le prêtre Maccolus que je vous adresse. Excusez-moi, je vous prie, si, au lieu de me présenter devant vous, comme je le devais, j'ai eu la présomption de vous consoler en paroles. Néanmoins, si vous m'ordonnez par le porteur de cette lettre de vous aller trouver, méprisant la rigueur de l'hiver, oubliant l'âpreté du froid, ne regardant pas aux fatigues de la route, je m'efforcerai, avec le secours du Seigneur, d'arriver jusqu'à vous.
Traduction de MM. Collombet et Grégoire. (Le texte est dans Duchesne, Script. Francor., 1, 849.)
LA LOI SALIQUE.
Prologue.
Les Franks, peuples fameux, réunis en corps de nation par la main de Dieu, puissants dans les combats, sages dans les conseils, fidèles observateurs des traités, distingués par la noblesse de la stature, la blancheur du teint et l'élégance des formes, de même que par leur courage et par l'audace et la rapidité de leurs entreprises guerrières, ces peuples, dis-je, récemment convertis à la foi catholique, dont jusqu'ici aucune hérésie n'a troublé la pureté, étaient encore plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie, lorsque, par une secrète inspiration de Dieu, ils sentirent le besoin de sortir de l'ignorance où ils avaient été retenus jusqu'alors et de pratiquer la justice et les autres devoirs sociaux. Ils firent en conséquence rédiger la loi salique par les plus anciens de la nation, qui tenaient alors les rênes du gouvernement. Ils choisirent quatre d'entre eux, nommés Wisogast, Rodogast, Salogast et Widogast, habitant les pays de Salehaim, Bodohaim, Widohaim, qui se réunirent pendant la durée de trois assises, discutèrent, avec le plus grand soin, les sources de toutes les difficultés qui pouvaient s'élever; et traitant de chacune en particulier, rédigèrent la loi telle que nous la possédons maintenant.
A peine le puissant roi des Franks, Clovis, eut-il été appelé, par une faveur céleste, à jouir, le premier de sa nation, de la grâce du baptême; à peine Childebert et Clotaire eurent-ils été revêtus des marques distinctives de la royauté, qu'on les vit s'occuper à corriger les imperfections que l'expérience avait fait découvrir dans ces lois.
Gloire aux amis de la nation des Franks! que le Christ, le souverain des rois, veille sur les destinées de cet empire; qu'il prodigue à ses chefs les trésors de sa grâce; qu'il protége ses armées, et fortifie ses peuples dans la foi chrétienne; qu'il leur accorde des jours de paix et de bonheur!
C'est, en effet, cette nation qui, forte par sa vaillance plus que par le nombre de ses guerriers, secoua par la force des armes le joug que les Romains s'efforçaient d'appesantir sur elle; ce sont ces mêmes Franks qui, après avoir reçu la faveur du baptême, recueillirent avec soin les corps des saints martyrs que les Romains avaient livrés aux flammes, au fer et aux bêtes féroces, et prodiguèrent l'or et les pierres précieuses pour orner les chasses qui les contenaient.
TITRE XIX.
Des blessures.
1. Si quelqu'un a tenté de donner la mort à un autre, et qu'il n'ait pas réussi dans son projet; ou s'il a voulu le percer d'une flèche empoisonnée et qu'il ait manqué son coup, il sera condamné à payer 2,500 deniers, ou 62 sous d'or et demi[294].
2. Quiconque aura blessé quelqu'un à la tête, de telle sorte que le sang ait coulé jusqu'à terre, sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.
3. Si quelqu'un a blessé un homme à la tête, et qu'il en soit sorti trois esquilles, le coupable sera condamné à payer 1,200 deniers, ou 30 sous d'or.
4. Si le cerveau a été mis à découvert, et que trois fragments du crâne aient été détachés, le coupable sera condamné à payer 1,800 deniers, ou 45 sous d'or.
5. Si la blessure a été faite au milieu des côtes et qu'elle ait pénétré jusque dans l'intérieur du corps, le coupable sera condamné à payer 1,200 deniers, ou 30 sous d'or.
6. Si la gangrène s'empare de la blessure, et que le mal ne se guérisse point, l'agresseur sera condamné à payer 2,500 deniers, ou 62 sous d'or et demi, outre les frais de maladie qui sont évalués 360 deniers, ou 9 sous d'or.
7. Si un ingénu[295] a frappé avec un bâton un autre ingénu, l'agresseur sera condamné, si le sang n'a point coulé, à payer pour chacun des trois premiers coups qui auront été portés, 120 deniers, ou 3 sous d'or.
8. Mais si le sang a coulé, l'agresseur paiera une composition pareille à celle qu'il aurait payée si la blessure eût été faite avec un instrument de fer quelconque, c'est-à-dire qu'il paiera 600 deniers, ou 15 sous d'or.
9. Quiconque aura frappé une autre personne à coups de poing sera condamné à payer 360 deniers, ou 9 sous d'or, ou autrement 3 sous d'or pour chaque coup.
10. Si un homme en a attaqué un autre sur la voie publique, dans le but de le dévaliser, et que celui-ci soit parvenu à s'échapper par la fuite, l'agresseur sera condamné à lui payer 1,200 deniers, ou 30 sous d'or.
11. Si l'homme attaqué n'a pu s'échapper et qu'il ait été dépouillé, le voleur sera condamné à payer 2,500 deniers, ou 62 sous d'or et demi, outre la valeur des objets volés et les frais de poursuite.
TITRE XXXI.
Des mutilations.
1. Quiconque aura coupé à un autre homme la main ou le pied, lui aura fait perdre un œil, ou lui aura coupé l'oreille ou le nez, sera condamné à payer 4,000 deniers, ou 100 sous d'or.
2. Si la main n'est pas entièrement détachée, il sera condamné à payer 1,800 deniers, ou 45 sous d'or.
3. Mais si la main est entièrement détachée, il sera condamné à payer 2,500 deniers, ou 62 sous d'or et demi.
4. Quiconque aura abattu à un autre homme le gros doigt du pied ou de la main sera condamné à payer 1,800 deniers ou 45 sous d'or.
5. Si le doigt blessé n'a point été entièrement détaché, le coupable sera condamné à payer 1,200 deniers ou 30 sous d'or.
6. Quiconque aura abattu le second doigt qui sert à décocher les flèches, sera condamné à payer 1,400 deniers, ou 35 sous d'or.
7. Celui qui d'un seul coup aura abattu les trois autres doigts, sera condamné à payer 1,800 deniers, ou 45 sous d'or.
8. Celui qui aura abattu le doigt du milieu, sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.
9. Celui qui aura abattu le quatrième doigt, sera condamné à payer 600 deniers ou 15 sous d'or.
10. Si c'est le petit doigt qui a été abattu, le coupable sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.
11. Quiconque aura coupé un pied à un autre homme, sans l'avoir entièrement détaché, sera condamné à payer 1,800 deniers, ou 45 sous d'or.
12. Mais, si le pied est entièrement détaché, le coupable sera condamné à payer 2,500 deniers ou 62 sous d'or et demi.
13. Celui qui a arraché un œil à quelqu'un sera condamné à payer 2,500 deniers ou 62 sous d'or et demi.
14. Celui qui aura coupé le nez à quelqu'un sera condamné à payer 1,800 deniers ou 45 sous d'or.
15. Quiconque aura coupé l'oreille à un autre homme, sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.
16. Si quelqu'un a eu la langue coupée de manière à ne plus pouvoir parler, le coupable sera condamné à payer 4,000 deniers ou 100 sous d'or.
17. Celui qui aura fait tomber une dent à un autre homme, sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.
TITRE XXXII.
Des injures.
1. Quiconque aura appelé un autre homme, infâme, sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.
2. S'il l'a appelé embrené, il sera condamné à payer 120 deniers, ou 3 sous d'or.
3. S'il l'a appelé fourbe, il sera condamné à payer 120 deniers, ou 3 sous d'or.
4. S'il l'a appelé lièvre (lâche), il sera condamné à payer 240 deniers, ou 6 sous d'or.
5. Quiconque aura accusé un homme d'avoir abandonné son bouclier en présence de l'ennemi, ou de l'avoir, en fuyant, jeté par lâcheté, sera condamné à payer 120 deniers ou 3 sous d'or.
6. Celui qui aura appelé un homme dénonciateur et qui ne pourra justifier cette imputation, sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.
7. S'il l'a appelé faussaire, sans pouvoir appuyer de preuves cette qualification, il sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.
TITRE XLIII.
Du meurtre des ingénus.
1. Si un ingénu a tué un Frank ou un barbare vivant sous la loi salique, il sera condamné à payer 8,000 deniers, ou 200 sous d'or.
2. Mais s'il a précipité le corps dans un puits ou dans l'eau, il sera condamné à payer 24,000 deniers ou 600 sous d'or.
3. S'il a caché le corps sous des branches vertes ou sèches, ou de tout autre manière, ou s'il l'a jeté dans les flammes, il sera condamné à payer 24,000 deniers, ou 600 sous d'or.
4. Si quelqu'un a tué un antrustion du roi[296], il sera condamné à payer 24,000 deniers, ou 600 sous d'or.
5. S'il a précipité le corps de cet antrustion dans un puits ou dans l'eau, ou s'il l'a recouvert de branches vertes ou sèches, ou enfin s'il l'a jeté dans les flammes, le meurtrier sera condamné à payer 72,000 deniers, ou 1,800 sous d'or.
6. Quiconque aura tué un Romain, convive du roi, sera condamné à payer 12,000 deniers, ou 300 sous d'or.
7. Si l'homme qui a été tué est un Romain possesseur, c'est-à-dire qui a des propriétés dans le pays qu'il habite, le coupable convaincu de lui avoir donné la mort sera condamné à payer 4,000 deniers, ou 100 sous d'or.
8. Quiconque aura tué un Romain tributaire sera condamné à payer 1,800 deniers, ou 45 sous d'or.
TITRE LXII.
De l'alleu.
1. Si un homme meurt sans laisser de fils, son père ou sa mère survivant lui succédera.
2. A défaut du père et de la mère, les frères et sœurs qu'il a laissés lui succéderont.
3. A défaut des frères et sœurs, les sœurs de son père lui succéderont.
4. A défaut des sœurs du père, les sœurs de la mère lui succéderont.
5. A défaut de tous ces parents, les plus proches dans la ligne paternelle lui succéderont.
6. A l'égard de la terre salique[297], aucune portion de l'hérédité ne sera recueillie parles femmes, mais l'hérédité tout entière sera dévolue aux mâles.
Loi salique, édition et traduction par Peyré.
MEURTRE DES FILS DE CLODOMIR.
Vers l'an 533.
Childebert voyant que Clotilde, sa mère, donnait toute son affection aux fils de Clodomir, en conçut de l'envie; et, craignant que par la faveur de la reine, ils n'eussent part au royaume, il envoya secrètement vers le roi Clotaire, son frère, et lui fit dire: «Notre mère garde avec elle les fils de notre frère, et veut leur donner le royaume; il faut que tu viennes promptement à Paris, et que, réunis tous deux en conseil, nous déterminions ce que nous devons faire de ces enfants, si on leur coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, après les avoir tués, nous partagerons par moitié le royaume de notre frère. Satisfait de cette proposition, Clotaire arriva à Paris. Childebert avait déjà fait dire dans le peuple que les deux rois étaient résolus à élever les enfants au trône. Ils envoyèrent donc, en leur nom, dire à Clotilde, qui demeurait aussi à Paris: Envoie-nous les enfants, pour que nous les élevions au trône. Remplie de joie, et ne se doutant pas de leur ruse, Clotilde, après avoir fait boire et manger les enfants, les envoya en disant: Je croirai n'avoir pas perdu mon fils, si je vous vois succéder à son royaume. Les enfants étant partis, furent arrêtés aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de leurs gouverneurs: ensuite on les enferma séparément, d'un côté les serviteurs, de l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire envoyèrent Arcadius à la reine, portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut arrivé près de la reine, il les lui montra, et lui dit: Tes fils nos seigneurs, très-glorieuse reine, attendent que tu leur fasses connaître ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces enfants; ordonne qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient égorgés. Consternée et pleine de colère en voyant l'épée et les ciseaux, Clotilde se laisse aller à son indignation, et, ne sachant dans sa douleur ce qu'elle disait, elle répondit avec imprudence: «Si on ne les élève pas sur le trône, j'aime mieux les voir morts que tondus.»
Arcadius, s'inquiétant peu de sa douleur, et ne cherchant pas à deviner quelle serait ensuite sa volonté, revint à la hâte vers ceux qui l'avaient envoyé et leur dit: «Vous pouvez continuer avec l'approbation de la Reine ce que vous avez commencé, car elle veut que vous donniez suite à vos projets.» Aussitôt Clotaire, prenant l'aîné des enfants par le bras, le jette à terre, et, lui plongeant son couteau dans l'aisselle, le tua cruellement. A ses cris, son frère se jeta aux pieds de Childebert, et, lui prenant les genoux, lui disait en pleurant: «Secours-moi, mon bon père, afin que je ne meure pas comme mon frère.» Alors Childebert, fondant en larmes, dit à Clotaire: «Je te prie, mon cher frère, d'avoir la générosité de m'accorder sa vie; et si tu veux ne pas le tuer, je te donnerai, pour le racheter, tout ce que tu voudras.» Mais Clotaire l'accabla d'injures et lui dit: «Repousse-le loin de toi ou tu mourras sûrement à sa place; c'est toi qui m'as poussé à cette affaire, et tu es bien prompt à reprendre ta foi.» Alors Childebert repoussa l'enfant et le jeta à Clotaire, qui lui enfonça son couteau dans le côté et le tua, comme il avait fait de son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les gouverneurs; et après leur mort, Clotaire, montant à cheval, s'en alla avec Childebert dans les faubourgs, sans se préoccuper du meurtre de ses neveux.
Clotilde ayant fait poser ces petits corps sur un brancard, les conduisit avec beaucoup de chants pieux et une grande douleur, à l'église de Saint-Pierre, où on les enterra tous deux de la même manière. L'un des deux avait dix ans, et l'autre sept.
Ils ne purent prendre le troisième, Clodoald, qui fut sauvé par le secours de braves guerriers. Dédaignant un royaume terrestre, il se consacra à Dieu, et, s'étant coupé les cheveux de sa propre main, il fut fait clerc. Il persista dans les bonnes œuvres et mourut prêtre.
Les deux rois partagèrent entre eux également le royaume de Clodomir. La reine Clotilde déploya tant et de si grandes vertus, qu'elle se fit honorer de tous. On la vit toujours empressée de faire l'aumône, et demeurer pure par sa chasteté et sa fidélité à toutes les choses honnêtes. Elle pourvut les domaines des églises, les monastères et tous les lieux saints de ce qui leur était nécessaire, distribuant ses largesses avec générosité; en sorte que, dans le temps, on ne la considérait pas comme une reine, mais comme une servante du Seigneur, toute dévouée à son service. Ni la royauté de ses fils, ni l'ambition du siècle, ni le pouvoir, ne l'entraînèrent à sa ruine, mais son humilité la conduisit à la grâce.
Grégoire de Tours, Histoire des Franks, liv. III.
BRUNEHAUT ET GALSUINTHE.
566.
Le roi Sigebert, qui voyait ses frères prendre des femmes indignes d'eux, et épouser, à leur honte, jusques à leurs servantes, envoya des ambassadeurs en Espagne, avec beaucoup de présents, pour demander en mariage Brunehaut, fille du roi Athanagild. C'était une jeune fille de manières élégantes, d'une belle figure, honnête et de mœurs pures, de bon conseil et d'une conversation agréable. Son père consentit à l'accorder, et l'envoya au roi avec de grands trésors; et celui-ci, ayant rassemblé les leudes et fait préparer des siéges, la prit pour femme avec joie et fit de grandes réjouissances. Elle était soumise à la croyance des Ariens; mais les prédications des prêtres et les conseils du roi lui-même la convertirent; elle confessa la Trinité une et bienheureuse, reçut l'onction du saint Chrême, et, par la vertu du Christ, persévéra dans la foi catholique.
Le roi Chilpéric, qui avait déjà plusieurs femmes, voyant ce mariage, demanda Galsuinthe, sœur de Brunehaut, promettant par ses ambassadeurs que, s'il pouvait avoir une femme égale à lui et de race royale, il répudierait toutes les autres. Le père accepta ses promesses, et lui envoya sa fille, comme il avait envoyé l'autre, avec de grandes richesses. Galsuinthe était plus âgée que Brunehaut. Quand elle arriva vers le roi Chilpéric, il la reçut avec beaucoup d'honneurs et l'épousa. Il l'aimait beaucoup et avait reçu d'elle de grands trésors; mais la discorde s'éleva entre eux à cause de Frédégonde, que le roi avait eue auparavant pour concubine. Galsuinthe avait été convertie à la foi catholique et avait reçu le saint Chrême. Elle se plaignait de recevoir du roi des outrages continuels, et de vivre auprès de lui sans honneur. Elle lui demanda donc de pouvoir retourner dans son pays, lui laissant toutes les richesses qu'elle avait apportées. Chilpéric dissimula avec adresse, l'apaisa par des paroles de douceur, et ordonna enfin à un domestique de l'étrangler; puis on la trouva morte dans son lit. Après sa mort Dieu fit un grand miracle, car une lampe qui brûlait devant son sépulcre, suspendue à une corde, tomba sur le pavé, la corde s'étant cassée sans que personne y touchât; en même temps la dureté du pavé disparaissant, la lampe s'enfonça tellement dans cette matière amollie, qu'elle y fut à moitié enterrée sans être brisée, ce qu'on ne put voir sans y reconnaître un grand miracle. Le roi pleura sa mort, puis épousa Frédégonde quelques jours après.
Grégoire de Tours, Histoire des Franks, liv. IV.
COMMENT LE ROI CHILPÉRIC DOTA SA FILLE RIGONTHE.
584.
Il arriva au roi Chilpéric une grande ambassade des Wisigoths[298]; le roi revint à Paris, et ordonna de prendre un grand nombre de colons des villas royales et de les mettre dans des chariots. Beaucoup se désespérèrent et ne voulurent pas partir; il les fit mettre en prison pour pouvoir facilement les faire partir avec sa fille. On rapporte que plusieurs se donnèrent la mort et s'étranglèrent, de douleur de se voir ainsi enlevés à leurs parents. On séparait le fils du père, la fille de la mère; et ils s'en allaient en gémissant et en maudissant. On entendait tant de pleurs dans Paris, qu'on les a comparés aux pleurs de l'Égypte la nuit où périrent les premiers-nés. Plusieurs personnes, de naissance distinguée, obligées de partir, firent leur testament, donnèrent tous leurs biens à l'Église, et demandèrent que l'on ouvrit leurs testaments quand la fille de Chilpéric entrerait en Espagne, comme si elles étaient mortes.
Cependant il vint à Paris des envoyés du roi Childebert pour avertir le roi Chilpéric de ne donner à sa fille aucune des villes qu'il tenait du royaume du père de Childebert, ni aucune partie de ses trésors, et de ne pas toucher aux esclaves, aux chevaux, aux jougs de bœufs, ni à rien de ce qui appartenait à ces propriétés. Un de ces envoyés fut, dit-on, tué secrètement, mais je ne sais par qui. Cependant on soupçonna le roi. Chilpéric promit de ne pas disposer de tout cela, convoqua les principaux Franks et ses leudes et célébra les noces de sa fille. Il la remit aux ambassadeurs du roi des Wisigoths, et lui donna de grands trésors; mais Frédégonde, sa mère, y ajouta tant d'or, d'argent et de vêtements, que le roi, à cette vue, crut qu'il ne lui restait plus rien. La reine, le voyant mécontent, se tourna vers les Franks et leur dit: «Ne croyez pas que tout ceci fasse partie des trésors des rois précédents. Tout ce que vous voyez est à moi, car le roi très-glorieux a été très-généreux envers moi, et j'ai amassé beaucoup de choses par mes soins, et beaucoup me viennent des tributs des terres qui m'ont été données. Vous m'avez fait aussi beaucoup de présents. C'est avec tout cela que j'ai composé ce que vous voyez devant vous, et il n'y a rien qui vienne des trésors du roi.» C'est ainsi qu'elle trompa l'esprit du roi. Il y avait une telle quantité de choses en or et en argent et d'autres choses précieuses, qu'on en chargea cinquante chariots. Les Franks apportèrent encore de nombreux présents, de l'or, de l'argent, des chevaux, des vêtements. Chacun donna ce qu'il put. La jeune fille dit adieu, en pleurant beaucoup, et embrassa ses parents; mais, lorsqu'elle sortit de la porte, l'essieu de l'une des voitures se cassa. Tous dirent alors que cet accident était de mauvais augure.
Étant partie de Paris, elle ordonna de dresser les tentes à huit milles de la ville. Pendant la nuit, cinquante hommes de sa suite se levèrent, volèrent cent chevaux, et des meilleurs, tous les freins d'or, deux grandes chaînes, et se sauvèrent auprès du roi Childebert. Pendant toute la route, tous ceux qui pouvaient s'échapper se sauvaient, emportant avec eux tout ce qu'ils pouvaient enlever. On reçut partout ce cortége, en grand appareil, aux frais des diverses villes. Le roi avait ordonné que pour cela on ne payât rien sur les impôts ordinaires: tout fut donc fourni par un impôt extraordinaire levé sur les pauvres gens.
Comme le roi craignait que son frère ou son neveu ne tendissent pendant la route quelque embûche à sa fille, il avait ordonné qu'une armée l'accompagnerait. Avec elle étaient des hommes du premier rang; le reste de la troupe, composé de gens du commun, était au nombre de plus de quatre mille. Les autres chefs et camériers qui l'accompagnaient la quittèrent à Poitiers. Ses compagnons de voyage firent en chemin tant de butin et pillèrent si bien, qu'on ne peut le raconter. Ils dépouillaient les chaumières des pauvres, ravageaient les vignes, emportaient sarments et raisins, enlevaient les troupeaux et tout ce qu'ils trouvaient, et ne laissaient rien dans les lieux par où ils passaient, accomplissant ce qui a été dit par le prophète Joël: «La sauterelle a mangé les restes de la chenille, le ver les restes de la sauterelle, et la nielle les restes du ver.»
Grégoire de Tours, livre VI.