LA COUR DU ROI EURIC A BORDEAUX.
Déjà depuis plus de deux mois, la lune me voit confiné dans ces lieux; je n'ai paru qu'une fois aux regards du souverain, qui n'a pas beaucoup de loisir pour moi, car le monde subjugué lui demande aussi réponse.
Ici, nous voyons le Saxon aux yeux bleus, lui naguère le roi des flots, maintenant trembler sur la terre. Des ciseaux placés sur le sommet du front n'atteignent pas seulement les premières touffes, mais coupent jusqu'à leurs racines ses cheveux qui, tranchés ainsi au niveau de la peau, donnent à sa tête une forme plus courte, et font paraître son visage plus long.
Là, vieux Sicambre, après que tu as été vaincu et que l'on t'a dépouillé de ta chevelure, tu rejettes en arrière sur ta tête les cheveux qui te reviennent.
Ici, porte ses pas errants l'Hérule aux joues bleuâtres, lui qui habite les côtes les plus reculées de l'Océan, et dont le visage ressemble presque à l'algue des mers.
Ici, le Burgonde, haut de sept pieds, fléchit souvent le genou, et demande la paix.
L'Ostrogoth trouve dans Euric un protecteur puissant, traite avec rigueur les Huns ses voisins; et les soumissions qu'il fait ici le rendent fier ailleurs.
Et toi, Romain, c'est ici que tu viens demander du secours, et que tu implores contre les phalanges des régions de Scythie l'appui d'Euric, lorsque la grande ourse menace de quelques troubles. Ainsi par la présence de Mars qui règne sur ces bords, la Garonne puissante protége le Tibre affaibli. Le Parthe Arsace lui-même demande qu'il lui soit permis, en payant un tribut, de régner en paix dans son palais de Suse. Car, sachant qu'il se fait de grands préparatifs de guerre sur le Bosphore, il n'espère pas que la Perse, consternée au seul bruit des armes, puisse être défendue sur les rives de l'Euphrate; et lui, qui se fait appeler le parent des astres, qui s'enorgueillit de sa fraternité avec Phébus, descend néanmoins aux prières et se montre simple mortel.
Au milieu de tout cela, mes jours se perdent en des retards inutiles; mais toi, Tityre, cesse de provoquer ma muse; loin de porter envie à tes vers, je les admire plutôt, moi qui, n'obtenant rien et employant en vain les prières, suis devenu un autre Mélibée.
Sidoine Apollinaire, Lettres, liv. VIII, lettre 9, adressée à son ami Lampridius. (Traduction de MM. Collombet et Grégoire.)
Sidoine Apollinaire, né à Lyon en 430, mourut à Clermont en 488. Il était d'une illustre famille, et avait épousé la fille d'Avitus, qui fut empereur en 455. Après avoir pris part aux affaires de la Gaule, Sidoine fut élu évêque de Clermont, et rendit de grands services à son diocèse, surtout pendant la guerre contre Euric. Très-lettré et l'un des poëtes distingués de son temps, Sidoine a laissé des lettres et vingt-quatre pièces de vers, qui sont au nombre des principaux documents de l'histoire du cinquième siècle.
CONDUITE DU CLERGÉ ENVERS LES CONQUÉRANTS GERMAINS.
Le désastre inouï des invasions et des victoires des Barbares au cinquième siècle n'avait pas seulement bouleversé tous les intérêts matériels, humilié les vanités de tout grade, accumulé sur toutes les conditions tous les genres de misère et de douleur; il avait fortement ébranlé les imaginations; il y avait jeté des doutes funestes, de sombres idées d'avenir, des regrets amers du passé; il avait troublé des opinions chrétiennes qui n'étaient point encore suffisamment affermies, celles surtout du gouvernement providentiel de Dieu, gouvernement attentif à tous les événements de ce monde, les dirigeant tous avec une intelligence et une justice suprêmes. Les chrétiens ne savaient comment concilier, avec un tel gouvernement, les calamités sans mesure et sans nombre qui changeaient brusquement la face du monde et semblaient livrer à la barbarie les résultats accumulés de la civilisation du genre humain.
Quant aux païens, ils étaient moins embarrassés; ils n'hésitaient pas à voir, dans ces calamités, les conséquences et la punition de l'abandon du culte ancien, et ils imputaient franchement au christianisme toutes les hontes, tous les revers et tous les maux de l'Empire. Ces clameurs païennes avaient éclaté au milieu des terreurs de l'invasion de Radagaise[248]; elles avaient redoublé à la prise de Rome par Alaric, et rien de ce qui s'était passé depuis n'était fait pour leur imposer silence.
Presque également alarmée des blasphèmes de ses adversaires et des doutes des siens, l'Église ne pouvait se dispenser de s'expliquer sur ce qui provoquait les uns et les autres, et de prouver, si elle le pouvait, que les malheurs de l'Empire et les prospérités des Barbares n'avaient rien d'incompatible avec la doctrine du gouvernement providentiel de Dieu. Sa tâche n'était pas aisée; mais elle n'était pas au-dessus du génie qui se l'imposa le premier. Ce fut saint Augustin. Pressé de remplir cette haute tâche, l'illustre évêque se mit, dès 413, trois ans après la prise de Rome, à écrire son immense et célèbre traité de la Cité de Dieu, l'ouvrage le plus hardi et le plus profond qui eût été jusque-là composé en faveur du christianisme.
L'objet de cet ouvrage était de prouver qu'il ne faut point chercher dans ce monde le but du gouvernement de Dieu, ni le terme de ses desseins sur l'homme. Ce monde, en effet, est rempli de maux et de biens communs aux bons et aux méchants, et dont cette communauté même indique suffisamment l'imperfection, l'incomplet et la nature transitoire. Au delà de ce monde, de cette cité de passage et d'épreuve, il y a une autre cité, une cité éternelle, celle de Dieu, où tout est justice, où le mal n'existe plus que comme punition, le bien que comme récompense. Le plus aride extrait de ce grand ouvrage serait encore trop étendu pour trouver place ici. Je n'en puis citer que des passages isolés qui ont directement trait à mon dessein; ce sont ceux où il s'agit de la conduite des Wisigoths à Rome, quand ils l'eurent prise, et des rapprochements par lesquels saint Augustin relève cette conduite, cherchant à la présenter sous le jour qui convenait à ses vues. Voici un de ces passages:
«Tout ce qu'il y a eu, dans ce récent désastre de Rome, de ravages, de massacres, de pillages, d'incendies, de misères, tout cela est arrivé conformément à toutes les guerres. Mais ce qu'il y a eu là de nouveau, d'inouï en cas pareil, c'est que la férocité barbare se soit montrée adoucie au point que de vastes basiliques aient été choisies pour être remplies d'hommes à épargner, comme des lieux où nul ne serait frappé, d'où nul ne serait enlevé, où l'on conduirait pour les sauver tous ceux qu'aurait épargnés la pitié des ennemis, où nul ne serait fait prisonnier, pas même par ceux des Barbares restés féroces. Quiconque ne voit pas que tout cela doit être attribué au nom du Christ et aux temps chrétiens est aveugle. Quiconque le voit et n'en loue pas Dieu est un ingrat, et quiconque s'offense de l'en entendre louer est un insensé. Que tout homme sage prenne bien garde à ne pas faire honneur de pareilles choses à la férocité des Barbares. Celui-là seul a épouvanté, a enchaîné, a miraculeusement adouci ces âmes sauvages et brutes, qui a dit si longtemps d'avance: «Je visiterai leur iniquité la verge à la main[249].»
Dans un second passage, saint Augustin rapproche les cruautés des proscriptions de Sylla de celles des Wisigoths à la prise de Rome. Après un énergique et sombre tableau des premières, il poursuit en ces termes:
«Où est, de la part des nations étrangères, un exemple de rage, ou de la part des Barbares un exemple de férocité à comparer à cette victoire de citoyens sur leurs concitoyens? Qu'a vu Rome de plus funeste, de plus atroce, de plus terrible, de l'ancienne irruption des Gaulois, de celle toute récente des Goths, ou des fureurs de Marius, de Sylla et des autres illustres personnages de leurs factions? Les Gaulois, il est vrai, égorgèrent le sénat et tout ce qu'ils rencontrèrent dans la ville; mais le Capitole tint contre eux, et à ceux qui s'y trouvaient ils vendirent à prix d'or la vie qu'ils auraient pu leur ôter, sinon par le fer, au moins par un siége. Les Goths ont épargné tant de sénateurs qu'il y a lieu de s'étonner qu'ils en aient fait périr quelques-uns. Mais, du vivant même de Marius, Sylla occupa en vainqueur ce Capitole qui avait échappé aux Gaulois, pour dicter de là les massacres, et fit égorger plus de sénateurs que les Goths n'en avaient dépouillé[250].»
N'y a-t-il pas, dans ces considérations, quelque chose de tant soit peu sophistique qui en affaiblit l'autorité? Il y avait eu dans Rome prise d'assaut par les bandes d'Alaric, des dévastations, des incendies, des pillages, des massacres, des outrages de toute espèce. Mais à tout cela saint Augustin ne trouvait rien d'étrange; tout cela, comme il dit, était ce qui arrive dans toutes les guerres. Qu'est-ce donc qui l'étonnait? Qu'est-ce qui le faisait crier au miracle? C'était qu'il n'y eût pas eu, à la prise de Rome, autant de ravages, de massacres et de calamités qu'il aurait pu y en avoir; c'était qu'il y eût eu des hommes épargnés, des Romains conduits par les Barbares eux-mêmes dans des églises où leur vie et leur liberté devaient être respectées. Il ne serait pas aisé de distinguer, dans cette catastrophe, la part du fait ordinaire de celle du miracle; et peut-être faut-il, pour être juste, attribuer une bonne partie de ce miracle à l'effet de ce grand nom de Rome sur des Barbares à demi chrétiens, qui commençaient à se policer, et commandés par un chef dans les instincts duquel il y avait quelque chose de magnanime, qui avait reçu de fortes impressions du spectacle de la civilisation, et qui aurait mieux aimé gouverner Rome que la prendre pour la dévaster et la piller.
Quoiqu'il en soit de la solution donnée par saint Augustin des objections contre la Providence, tirées des calamités des invasions germaniques, cette solution et les théories sur lesquelles elle était fondée eurent la plus grande influence sur les opinions et la conduite du clergé chrétien. Ce fut dans cette hardie création de la Cité de Dieu que les docteurs ecclésiastiques de l'Occident apprirent à chercher les beaux côtés du caractère des Barbares et les raisons providentielles de leurs succès. Partout où il y avait des Barbares, la doctrine de saint Augustin devait être bien accueillie du clergé. Elle devait l'être, et le fut mieux que partout ailleurs, en Gaule, où les Barbares étaient plus puissants et plus nombreux, et où le clergé comptait dans son sein beaucoup d'hommes ingénieux capables de faire valoir les doctrines dont il s'agit, de les résumer, de les orner, de les modifier selon les localités et les circonstances.
Prosper d'Aquitaine[251] ne se contenta pas d'en avoir mis la substance en vers; il y revint dans un petit traité en prose sur la vocation des nations, traité où il se félicite naïvement, et sans détours oratoires, de ces immenses bouleversements de l'époque qui, jetant des flots de Barbares païens parmi les nations civilisées et chrétiennes, multipliaient d'autant pour les premiers les chances de leur conversion.
Ce fut cette même doctrine que Salvien de Marseille exposa et abrégea à sa manière dans son fameux traité du Gouvernement de Dieu. J'ai cité de cet ouvrage des morceaux qui en indiquent suffisamment l'esprit et l'objet. Salvien a voulu y démontrer que les véritables calamités de l'Empire devaient être imputées au despotisme impérial, à l'avarice et à la cruauté de ses agents, à l'insatiabilité du fisc, à la corruption et à l'égoïsme des riches. Les irruptions des Barbares ne sont à ses yeux que la juste punition de tous ces vices des gouvernants et des gouvernés; elles ne sont que l'heureux terme de misères devenues intolérables. Le royaume des Wisigoths lui apparaît comme un refuge ouvert par miracle aux malheureux que l'administration impériale avait réduits au désespoir. Dans ces terribles Wisigoths, au nom desquels tout Romain devait rattacher tant de funestes souvenirs, Salvien ne voit et ne veut voir que des hommes moins corrompus que les Romains. Il ne se demande pas si, au despotisme et aux vices du gouvernement impérial, il n'y avait pas quelque autre fin possible que la domination des Barbares; si cette domination ne devait pas être mortelle pour des lumières, pour des talents, pour des vertus, résultat d'un état social dont elles compensaient toutes les imperfections. Il n'y a pour lui, dans les conquêtes des Barbares, qu'un fait pur et simple, un fait accompli, irrévocable, expression directe et fidèle d'une volonté suprême attentive à tout et en tout parfaitement équitable.
Salvien a bien parlé des Franks et des Burgondes, mais il n'en a parlé que rarement, sans détail et sans intention expresse de se faire leur apologiste. Mais ce qu'il ne fit pas, il se trouva pour le faire d'autres évêques, d'autres prêtres, d'autres disciples de saint Augustin. Nous verrons un peu plus tard que les Franks furent, de tous les Barbares, ceux auxquels le clergé fit le plus d'avances et prodigua le plus d'éloges. Je me bornerai à rapporter ici quelques traits de la manière dont il envisagea l'invasion des Burgondes.
On a plusieurs homélies de saint Eucher, évêque de Lyon, de 434 à 454, homélies qui portent tous les caractères de compositions faites pour le peuple et prononcées devant lui. Il y en a une qui contient un passage curieux, relatif à la conquête des Burgondes, qui n'a point été noté par l'histoire et qu'il est difficile d'y rattacher. Il s'agit, je crois, de la prise et de l'occupation de Lyon; mais assez peu importe d'ailleurs le fait précis de la conquête burgondienne auquel se rapporte ce morceau. Ce qu'il y faut remarquer, c'est la manière dont l'évêque caractérise les conquérants.
«Tout le pays, dit-il, tremblait à l'approche d'une nation puissante, irritée; et cependant voilà que celui que l'on réputait barbare arrive avec un cœur tout romain. Enfermés de toutes parts, les Barbares au service des Romains, ne sachant ni soutenir le combat, ni recourir aux prières pour fléchir le plus fort, repoussent insolemment la paix que leur offrait le vainqueur. Quelle est donc la main par laquelle il se fait que le chef (des Barbares), maître de faire ce qu'il veut, tourne à l'improviste à la clémence quand nous provoquons sa colère? Qui a rendu à tant de malheureux ce service que la fureur ne sache point s'irriter, et que, vainqueur d'une sorte nouvelle, le vainqueur sache s'attendrir sans en être prié[252]?»
Parler ainsi des Barbares, ranger ainsi solennellement leurs triomphes dans les plans de la Providence, c'était se déclarer hautement pour eux, c'était aller au-devant de leur domination; c'était leur offrir les services et les conseils dont ils avaient besoin pour l'organisation de leurs conquêtes. Or, de la part du clergé gallo-romain, ces signes de dévouement, ces offres n'étaient pas à dédaigner. Ce clergé était à la tête des masses de la population, il exerçait sur elle la double autorité de la religion et des magistratures civiles. Le fait était si évident que les Barbares n'avaient pu tarder beaucoup à s'en apercevoir, ni s'en apercevoir sans prendre une grande opinion du clergé, sans désirer l'avoir pour auxiliaire.
D'un autre côté, les masses elles-mêmes, effarouchées de tous ces gouvernements barbares auxquels elles allaient avoir affaire, avaient le plus grand intérêt à ce que le clergé intervînt pour elles auprès des conquérants, à ce qu'il prît de l'ascendant sur eux, à ce qu'il usât de tous les moyens qu'il avait de les adoucir, de les éclairer, de leur inspirer des idées d'ordre, de paix et d'humanité, d'en faire les continuateurs, non du despotisme impérial, mais du gouvernement romain. C'était une grande et noble mission auprès de ces conquérants que le vœu général des Gallo-Romains imposait au clergé; et cette mission, le clergé l'accepta; il la remplit avec zèle et habileté. Sans doute il y trouva et finit par y chercher trop son intérêt propre; mais il fit certainement beaucoup pour l'intérêt de tous; il rendit de vrais services aux plus forts et aux plus faibles, aux vainqueurs et aux vaincus.
Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale, t. I, p. 562.
LETTRE DE SAINT REMI[253] A CLOVIS[254].
481.
La grande nouvelle est venue jusqu'à nous, que tu as pris heureusement l'administration des affaires militaires[255]. Ce n'est pas chose nouvelle que tu commences à être ce que tes pères ont toujours été. Tu dois surtout faire en sorte que le jugement de Dieu ne t'abandonne pas maintenant que ton mérite et ta modération sont récompensés par ton élévation au comble des honneurs, car tu sais que l'on dit ordinairement que c'est par la fin que l'on juge les actions des hommes. Tu dois choisir des conseillers qui puissent donner de l'éclat à ta bonne renommée, te montrer chaste et honnête dans la gestion de ton bénéfice[256], honorer les évêques et toujours recourir à leurs conseils. Si tu es d'accord avec eux, tout ira bien dans la province[257]. Protége tes citoyens[258], soulage les affligés, secours les veuves, nourris les orphelins, afin que tous t'aiment et te craignent. Que la justice sorte de ta bouche. Il ne faut rien demander aux pauvres ni aux étrangers, et ne te laisse pas aller à recevoir la moindre chose en présent. Que ton prétoire soit ouvert à tous, et que personne n'en sorte triste. Tout ce que tu as hérité de richesses de ton père, emploie-le à soulager les captifs et à les délivrer du joug de la servitude. Si quelque voyageur est amené devant toi, ne lui fais pas sentir qu'il est étranger. Joue avec les jeunes gens, traite les affaires avec les vieillards, et si tu veux être roi, fais-t'en juger digne[259].
CLOVIS.
481-511.
Guerre contre Syagrius.
Childéric étant mort, Clovis, son fils, fut roi à sa place. Dans la cinquième année de son règne, Syagrius, roi des Romains[260] et fils d'Egidius, résidait dans la ville de Soissons, qu'Egidius avait prise autrefois. Clovis ayant marché contre lui avec Ragnacaire, son parent, qui était aussi en possession d'un royaume[261], il lui fit demander de choisir un champ de bataille. Celui-ci ne différa point et n'hésita pas à faire la guerre. La bataille s'engagea bientôt (486). Syagrius, voyant son armée battue, prit la fuite, et se rendit auprès du roi Alaric, à Toulouse, où il comptait trouver un asile. Clovis envoya prier Alaric de le lui livrer, disant que s'il le gardait, il irait lui faire la guerre. Alaric, craignant de s'attirer la colère des Franks, car la crainte est habituelle aux Goths, livra aux envoyés de Clovis Syagrius enchaîné. Clovis l'ayant reçu ordonna de le garder, et s'étant emparé de son royaume, il le fit tuer secrètement.
Dans ce temps, l'armée de Clovis pilla beaucoup d'églises, parce que ce roi était encore plongé dans l'idolâtrie. Des soldats avaient enlevé d'une église un vase remarquable par sa beauté et sa grandeur, et tous les autres ornements du culte. L'évêque de cette église[262] envoya auprès de lui des députés pour lui demander qu'on lui rendît au moins ce beau vase, si l'on ne pouvait obtenir la restitution des autres. Le roi ayant entendu ces paroles, dit à l'envoyé: Suis-moi jusqu'à Soissons, parce que c'est là que l'on fera les parts du butin; et lorsque le sort m'aura donné le vase, je ferai ce que demande l'évêque. Après leur arrivée à Soissons, on plaça le butin au milieu de la place, et le roi dit en montrant le vase dont nous venons de parler: Je vous prie, mes braves guerriers, de me donner, outre ma part, ce vase que voici. Les plus sages répondirent à la demande du roi: Glorieux roi, tout ce que nous voyons est à toi, et nous-mêmes nous sommes soumis à ton pouvoir. Fais donc ce que tu veux, car personne ne peut résister à ta puissance. Quand ils eurent ainsi parlé, un soldat plein d'audace, de jalousie et de colère, leva sa francisque, frappa le vase et dit: Tu n'auras rien autre que ce que le sort te donnera. Tous ceux qui étaient là furent stupéfaits, et le roi dissimula son mécontentement de cet outrage sous un air de patience. Il donna à l'envoyé de l'évêque le vase que le sort lui avait fait échoir, gardant au fond du cœur une colère secrète.
Un an après, Clovis rassembla ses guerriers au champ de Mars, pour voir si leurs armes étaient brillantes et en bon état. Il examina tous les soldats, passant devant eux, et arriva auprès du guerrier qui avait frappé le vase: Personne n'a des armes aussi mal fourbies que les tiennes, lui dit-il, ni ta lance, ni ton épée, ni ta hache ne sont en état de servir; et lui arrachant sa hache, il la jeta à terre. Le soldat s'étant baissé pour la ramasser, le roi levant sa francisque, l'en frappa sur la tête, en lui disant: Voilà ce que tu as fait au vase à Soissons. Ce soldat tué, il ordonna aux autres de s'en aller. Cette action inspira pour lui une grande crainte.
Conversion de Clovis.
Les Burgondes avaient pour roi Gondeuch. Il eut quatre fils: Gondebaud, Godégisile, Chilpéric et Godomar. Gondebaud égorgea son frère Chilpéric, et ayant attaché une pierre au cou de sa femme, il la noya. Il exila les deux filles de Chilpéric. L'aînée, qui se fit religieuse, s'appelait Chrona; la plus jeune Clotilde. Clovis envoyait souvent des députés en Burgondie; ils virent la jeune Clotilde. Témoins de sa beauté et de sa vertu et ayant appris qu'elle était du sang royal, ils le dirent au roi. Clovis envoya aussitôt des députés à Gondebaud pour la lui demander en mariage. Gondebaud, n'osant pas refuser, la remit aux envoyés de Clovis, qui se hâtèrent de la conduire au roi. Clovis fut transporté de joie en la voyant, et l'épousa.
Clovis eut de la reine Clotilde un premier fils. Voulant qu'il reçût le baptême, Clotilde donnait sans cesse de pieux conseils au roi, lui disant: Les dieux que vous adorez ne sont rien, puisqu'ils ne peuvent se secourir eux-mêmes ni secourir les autres, car ils sont de pierre, de bois ou de métal... Le Dieu que l'on doit adorer est celui qui par sa parole a sorti du néant le ciel et la terre, la mer, et tout ce qui y est contenu; qui a fait briller le soleil, et orné le ciel d'étoiles; qui a rempli les eaux de poissons, la terre d'animaux et l'air d'oiseaux; aux ordres duquel la terre se couvre de plantes, les arbres de fruits et les vignes de raisins; dont la main a créé le genre humain; qui a donné enfin à l'homme toutes les créatures pour lui obéir et le servir.
Ces conseils de la reine ne disposaient pas le roi à accepter la foi; il disait au contraire: C'est par l'ordre de nos dieux que tout a été créé et produit; il est évident que votre Dieu ne peut rien; bien plus, il n'est pas de la race des dieux. Cependant la pieuse reine présenta son fils au baptême; elle fit orner l'église de voiles et de tapisseries, pour que cette magnificence attirât vers la foi catholique le roi, qui n'avait pas été convaincu par ses paroles. L'enfant ayant été baptisé et appelé Ingomer, mourut dans la même semaine qu'il avait été baptisé. Le roi, mécontent de sa mort, la reprochait à la reine et lui disait: Si l'enfant avait été consacré au nom de mes dieux, il vivrait encore; c'est parce qu'il a été baptisé au nom de votre Dieu, qu'il est mort. La reine lui répondit: Je remercie le puissant Créateur de toutes choses, qui ne m'a pas jugée indigne de voir admis dans son royaume l'enfant né de mon sein. Cette mort n'a pas causé de douleur à mon âme parce que je sais que les enfants que Dieu retire de ce monde, quand ils sont encore dans les aubes, sont nourris de sa vue. Elle engendra ensuite un second fils, qui reçut au baptême le nom de Clodomir. Cet enfant étant tombé malade, le roi disait: Il lui arrivera ce qui est arrivé à son frère, il mourra aussitôt après avoir été baptisé au nom de votre Christ. Mais Dieu accorda la vie de l'enfant aux prières de sa mère.
La reine suppliait sans cesse le roi d'adorer le vrai Dieu et de renoncer aux idoles; mais rien ne put l'y déterminer, jusqu'à ce que la guerre ayant éclaté avec les Alémans, Clovis se trouva forcé, par la nécessité, de confesser ce qu'il s'était obstiné à nier jusque-là. Il arriva que les deux armées se battant[263] avec beaucoup d'acharnement, celle de Clovis commençait à être taillée en pièces; alors, Clovis, levant les mains au ciel et le cœur touché et fondant en larmes, s'écria: Jésus-Christ, que Clotilde affirme être le fils du Dieu vivant, toi qui, dit-on, secours ceux qui sont en danger et donnes la victoire à ceux qui espèrent en toi, j'invoque avec ferveur la gloire de ton secours. Si tu m'accordes la victoire sur mes ennemis et que j'éprouve cette puissance dont le peuple consacré à ton nom dit avoir reçu tant de preuves, je croirai en toi et je me ferai baptiser en ton nom; car j'ai invoqué mes dieux, et, comme je le vois, ils ne me sont d'aucune aide, ce qui me prouve qu'ils n'ont pas de pouvoir, puisqu'ils ne secourent pas ceux qui les servent. Je t'invoque donc, je veux croire en toi, mais que j'échappe à mes ennemis. Comme il disait ces paroles, les Alémans plièrent et commencèrent à fuir; et voyant que leur roi était mort, ils se rendirent à Clovis, en lui disant: Nous te supplions de ne pas faire périr notre peuple, car nous sommes à toi. Clovis fit cesser le carnage, soumit le peuple, rentra victorieux dans son royaume, et raconta à la reine comment il avait gagné la victoire en invoquant le nom du Christ.
Alors la reine fit prévenir secrètement saint Remi, évêque de Reims, et le pria de faire pénétrer dans le cœur du roi la parole du salut. L'évêque ayant fait venir Clovis, commença à l'engager en secret à croire au vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et à abandonner ses idoles, qui n'étaient d'aucun secours, ni pour elles-mêmes, ni pour les autres. Clovis lui dit: Très-saint père, je t'écouterai volontiers; mais il y a encore le peuple qui m'obéit et qui ne veut pas abandonner ses dieux; j'irai à eux et je leur répéterai tes paroles. Lorsqu'il eut rassemblé ses sujets, avant même qu'il eût parlé, et par la volonté de Dieu, le peuple tout entier s'écria: Pieux roi, nous abandonnons les dieux mortels, et nous voulons obéir au Dieu immortel que prêche saint Remi.
On annonça cette nouvelle à l'évêque, qui, plein de joie, fit préparer les fonts sacrés. On couvrit de tapisseries peintes les portiques intérieurs de l'église, on les orna de voiles blancs; on prépara les fonts baptismaux; on répandit des parfums; les cierges brillaient; tout le temple respirait une odeur divine, et Dieu fit descendre sur les assistants une si grande grâce qu'ils se croyaient transportés au sein des parfums du paradis. Le roi pria l'évêque de le baptiser le premier. Le nouveau Constantin s'avança vers le baptistère pour s'y faire guérir de la vieille lèpre qui le souillait, et laver dans une eau nouvelle les taches hideuses de sa vie passée. Comme il allait recevoir le baptême, le saint de Dieu lui dit de sa bouche éloquente: Doux Sicambre, baisse la tête; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré.
Le roi ayant donc reconnu la toute-puissance de Dieu dans la Trinité, fut baptisé[264] au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et oint du saint chrême avec le signe de la croix. Plus de trois mille de ses soldats furent aussi baptisés[265].
Guerre contre les Burgondes.
Gondebaud et son frère Godégisile possédaient la Burgondie, située aux environs du Rhône et de la Saône, et la province de Marseille. Ils étaient ariens, comme leurs sujets. La guerre ayant éclaté entre eux, Godégisile apprenant les victoires de Clovis lui fit dire secrètement que s'il lui donnait des secours contre son frère et qu'il parvînt par son aide à le tuer ou à le détrôner, il lui payerait chaque année le tribut qu'il exigerait. Clovis y consentit volontiers, et lui promit de lui fournir du secours partout où il en aurait besoin. Le moment venu, Clovis se mit en marche avec son armée contre Gondebaud. A cette nouvelle, Gondebaud, ignorant la ruse de son frère, lui fit dire: Viens me secourir, car les Franks marchent contre nous et viennent pour conquérir notre pays. Réunissons-nous pour repousser un peuple ennemi, de peur que, si nous restons séparés, nous n'ayons le même sort que les autres peuples. Godégisile lui répondit: Je viendrai avec mon armée et t'amènerai du secours. Les trois armées, c'est-à-dire celle de Clovis et celles de Gondebaud et de Godégisile, s'étant mises en marche avec tout leur appareil de guerre, arrivèrent auprès d'un fort appelé Dijon. Pendant qu'elles se livraient bataille sur les rives de l'Ouche, Godégisile se joignit à Clovis, et réunis ils détruisirent l'armée de Gondebaud. Celui-ci, voyant la perfidie de son frère, qu'il n'avait pas soupçonnée, prit la fuite. Après avoir parcouru les bords marécageux du Rhône il se réfugia dans Avignon. Godégisile, vainqueur, promit à Clovis une partie de ses terres, et entra en triomphe dans Vienne, se croyant le seul maître de tout le royaume. Clovis, ayant encore augmenté ses forces, poursuivit Gondebaud pour le prendre et le faire périr. A cette nouvelle, Gondebaud effrayé craignit qu'une mort soudaine ne vînt le frapper. Il avait auprès de lui un homme célèbre par sa sagesse et son courage, nommé Aridius. Il le fit venir, et lui dit: De tous côtés je suis entouré de dangers, et je ne sais que faire, parce que ces barbares marchent contre nous pour nous tuer et ravager ensuite notre pays. Aridius lui répondit: Pour ne pas périr, il faut apaiser la férocité de cet homme. Maintenant, si cela vous convient, je feindrai de vous fuir et de passer vers lui; et lorsque je me serai réfugié vers lui, je ferai en sorte qu'il ne vous tue pas et qu'il ne ravage pas le pays. Veuillez seulement lui accorder ce qu'il vous demandera d'après mes conseils, jusqu'à ce que la clémence du Seigneur daigne rendre votre cause meilleure. Et Gondebaud lui dit: Je ferai ce que tu auras demandé. Après avoir ainsi parlé, Aridius prit congé du roi et partit. Arrivé auprès de Clovis, il lui dit: Voilà que moi, ton humble esclave, très-pieux roi, je viens me livrer en ta puissance, abandonnant ce misérable Gondebaud. Si ta clémence daigne jeter les yeux sur moi, tu verras en moi un serviteur fidèle pour toi et tes successeurs. Le roi l'ayant aussitôt accepté, le garda avec lui, car il était gai dans ses récits, sage dans ses conseils, juste dans ses jugements, et fidèle dans ce qu'on lui confiait.
Clovis étant venu camper sous les murs de la ville, Aridius lui dit: Si la gloire de ta grandeur, ô roi, daigne accueillir les petits conseils de ma faiblesse, quoique tu puisses te passer d'avis, je te les donnerai avec une entière fidélité, et ils pourront être utiles à toi et au pays que tu te proposes de traverser. Pourquoi retenir ton armée quand ton ennemi est enfermé dans une ville très-fortifiée? tu ravages les champs et les prés, tu coupes les vignes et les oliviers, tu détruis tout ce que produit le pays, et cependant tu ne fais aucun mal à ton ennemi. Envoie-lui donc des députés et soumets-le à un tribut qu'il te payera chaque année. Alors le pays sera délivré, et tu seras le maître de celui qui te payera tribut. Si Gondebaud n'y consent pas, tu feras ce qui te plaira. Le roi ayant accepté ce conseil, ordonna à ses guerriers de retourner chez eux, et ayant envoyé une ambassade à Gondebaud, il lui enjoignit de lui payer tous les ans le tribut qu'il lui imposait. Gondebaud le paya sur-le-champ et promit d'en faire autant chaque année.
Guerre contre les Wisigoths.
Alaric, roi des Goths, voyant les conquêtes continuelles que faisait Clovis, lui envoya des députés pour lui dire: Si mon frère y veut consentir, j'ai dessein que nous ayons une entrevue sous les auspices de Dieu. Clovis ayant accepté la proposition, alla vers lui. Ils se joignirent dans une île de la Loire, située auprès du bourg d'Amboise; ils s'entretinrent, mangèrent et burent ensemble, et se séparèrent en paix après s'être promis amitié. Beaucoup de gens alors, dans toute la Gaule, désiraient avec ardeur être soumis à la domination des Franks[266]. Il arriva que Quintien, évêque de Rhodez[267], haï pour ce sujet, fut chassé de la ville. On lui disait: C'est parce que tu désires que les Franks viennent dominer sur ce pays. Peu de jours après, une querelle s'étant élevée entre lui et les habitants, les Goths qui étaient dans la ville eurent de grands soupçons, car ses concitoyens reprochaient à Quintien de vouloir les soumettre aux Franks; ils tinrent conseil, et résolurent de le tuer. L'homme de Dieu en ayant été instruit, se leva pendant la nuit avec ses plus fidèles ministres, et, sortant de Rhodez, il se retira en Arvernie, où l'évêque saint Euphrasius le reçut avec bonté, lui donna maison, champs et vignes, le garda avec lui, et lui dit: Le revenu de cette église est assez considérable pour nous entretenir tous deux. Que la charité recommandée par le saint Apôtre existe au moins entre les évêques de Dieu!
Le roi Clovis dit à ses soldats: Il me déplaît fort que ces ariens de Goths occupent une partie de la Gaule; marchons contre eux, et avec l'aide de Dieu chassons-les, et soumettons le pays à notre puissance. Ce discours ayant plu à tous les guerriers, l'armée se mit en marche, et se dirigea vers Poitiers, où se trouvait alors Alaric. Mais comme une partie de l'armée passait sur le territoire de Tours, par respect pour saint Martin, Clovis donna l'ordre que personne ne prît dans ce pays autre chose que des légumes et de l'eau. Un soldat s'empara cependant du foin d'un pauvre homme en disant: Le roi nous a recommandé de ne prendre que de l'herbe; ce foin, c'est de l'herbe; en le prenant nous ne lui désobéissons pas. Puis il fit violence au pauvre homme et lui arracha son foin. Le roi eut connaissance de ce fait. Ayant aussitôt frappé le soldat de son épée, il dit: Où sera l'espoir de la victoire, si nous offensons saint Martin? Cet exemple empêcha l'armée de rien prendre dans le pays. Le roi envoya des députés à l'église du saint et leur dit: Allez, vous trouverez peut-être dans le saint temple quelque présage de la victoire. Il leur donna des présents pour orner l'église, et dit: Seigneur Dieu, si vous êtes mon aide et si vous voulez livrer en mes mains cette nation incrédule et ennemie de votre nom, daignez me faire voir que vous m'êtes favorable, afin que je sache si vous daignerez protéger votre serviteur.
Les envoyés s'étant hâtés arrivèrent à la sainte basilique, selon l'ordre du roi. A leur entrée, le premier chantre entonna aussitôt cette antienne: Seigneur, vous m'avez revêtu de force pour la guerre, et vous avez abattu sous moi ceux qui s'élevaient contre moi, et vous avez fait tourner le dos à mes ennemis devant moi, et vous avez exterminé ceux qui me haïssaient[268]. Ayant entendu ce psaume, les envoyés rendirent grâce à Dieu, offrirent les dons du roi au saint confesseur, et revinrent joyeux annoncer à Clovis cet heureux présage.
L'armée étant arrivée sur les bords de la Vienne, on ne savait pas où il fallait traverser cette rivière, car elle était débordée à la suite des pluies. Pendant la nuit, le roi pria le Seigneur de vouloir bien lui montrer un gué par où l'on pût passer. Le lendemain matin, par l'ordre de Dieu, une biche d'une grandeur extraordinaire entra dans le fleuve devant l'armée, le passa à gué, et montra le chemin qu'il fallait suivre[269]. Arrivé dans le territoire de Poitiers, le roi se tenait dans sa tente sur une élévation; il vit de loin un feu qui sortait de la basilique de Saint-Hilaire et semblait voler vers lui, comme pour indiquer qu'aidé de la lumière du saint confesseur Hilaire, le roi triompherait plus facilement de ces bandes hérétiques, contre lesquelles le saint évêque lui-même avait souvent défendu la foi. Clovis défendit à toute son armée de dépouiller personne ou de piller le bien de qui que ce soit dans cet endroit ou dans la route.
Clovis en vint aux mains avec Alaric, roi des Goths, dans le champ de Vouglé, à trois lieues de Poitiers[270]. Les Goths ayant pris la fuite, selon leur coutume, le roi Clovis, par l'aide de Dieu, remporta la victoire. Il avait pour allié le fils de Sigebert[271], nommé Clodéric. Ce Sigebert boitait d'une blessure qu'il avait reçue au genou, à la bataille de Tolbiac contre les Alémans. Le roi, après avoir obligé les Goths à fuir et tué leur roi Alaric, fut tout à coup attaqué par derrière par deux soldats qui lui portèrent des coups de lance sur les deux côtés. Mais la bonté de sa cuirasse et la légèreté de son cheval lui sauvèrent la vie. Après le combat, le fils d'Alaric, Amalaric, s'enfuit en Espagne et gouverna avec sagesse le royaume de son père. Clovis envoya son fils Thierry en Arvernie, par Alby et Rhodez; celui-ci soumit à son père toutes les villes depuis la frontière des Goths jusqu'à celle des Burgondes. Clovis, après avoir passé l'hiver dans la ville de Bordeaux et emporté de Toulouse tous les trésors d'Alaric, marcha sur Angoulême. Par la grâce du Seigneur, les murs tombèrent à sa vue. Il en chassa les Goths, soumit la ville à son pouvoir. Puis, ayant remporté la victoire, il revint à Tours, et offrit de nombreux présents à la sainte église du bienheureux Martin.
Clovis ayant reçu de l'empereur Anastase des lettres de consul, se revêtit dans la basilique de Saint-Martin, de la tunique de pourpre et de la chlamyde, et ceignit la couronne. Ensuite, étant monté à cheval, il jeta de sa propre main, avec une grande libéralité, de l'or et de l'argent au peuple assemblé sur le chemin qui mène de la porte de la ville à la basilique de Saint-Martin, et depuis ce jour il prit le titre de consul ou d'Auguste. Ayant quitté Tours, il vint à Paris, et y fixa le siége de son royaume.
Meurtres des rois franks.
Clovis, pendant son séjour à Paris, envoya dire secrètement au fils de Sigebert: Ton père est vieux, il boite de son pied blessé: s'il mourait, son royaume et notre amitié te reviendraient de droit. L'ambition l'ayant séduit, Clodéric se résolut à tuer son père. Sigebert étant sorti de Cologne et ayant passé le Rhin pour se promener dans la forêt de Buconia, s'endormit dans sa tente. Son fils envoya des assassins à sa suite, et le fit tuer, espérant posséder son royaume. Mais par le jugement de Dieu, il tomba dans la fosse qu'il avait traîtreusement creusée pour son père. Il envoya annoncer au roi Clovis la mort de son père, et lui fit dire: Mon père est mort, et son royaume et ses trésors sont en mon pouvoir. Envoie-moi quelques-uns des tiens et je leur remettrai ceux des trésors qui te conviendront. Clovis lui répondit: Je te remercie de ta bonne volonté, et je te prie de montrer tes trésors à mes hommes, après quoi tu les posséderas tous. Clodéric montra donc aux envoyés les trésors de son père. Pendant qu'ils les regardaient, le prince dit: C'est dans ce coffre que mon père avait l'habitude de mettre ses pièces d'or. Ils lui dirent: Mettez donc votre main jusqu'au fond pour trouver tout. Il le fit et se baissa; alors un des envoyés leva sa francisque et lui cassa la tête. Ainsi ce fils coupable subit la mort dont il avait frappé son père. A la nouvelle de la mort de Sigebert et de Clodéric, Clovis vint à Cologne, convoqua le peuple et lui dit: Écoutez ce qui est arrivé: Pendant que je naviguais sur l'Escaut, Clodéric, fils de mon parent, tourmentait son père en lui disant que je voulais le tuer. Comme Sigebert fuyait à travers la forêt de Buconia, Clodéric a envoyé contre lui des assassins qui l'ont tué; lui-même a été tué, je ne sais par qui, au moment où il ouvrait les trésors de son père. Je ne suis pas complice de tout cela. Je n'ai pu verser le sang de mes parents, puisque c'est défendu; mais puisque ces choses sont arrivées, je vous donne un conseil, et vous le suivrez s'il vous est agréable. Ayez recours à moi, et mettez-vous sous ma protection. Le peuple répondit à ces paroles par des applaudissements de mains et de bouche; ils élevèrent Clovis sur un bouclier, et le proclamèrent leur roi. Clovis reçut donc le royaume[272] et les trésors de Sigebert, et les ajouta à sa domination. Chaque jour Dieu faisait tomber ses ennemis sous sa main et augmentait son royaume, parce qu'il marchait le cœur droit devant le Seigneur et faisait les choses qui sont agréables à ses yeux.
Clovis marcha ensuite contre le roi Cararic[273]. Dans la guerre contre Syagrius, Clovis l'avait appelé à son secours; mais Cararic ne vint point et ne secourut personne, car il attendait le résultat de la bataille pour s'allier avec le vainqueur. Indigné de cette conduite, Clovis marcha contre lui, et, l'ayant environné de piéges, il le fit prisonnier avec son fils, et les fit tondre tous les deux, ordonnant que Cararic fût ordonné prêtre et son fils diacre. Comme Cararic gémissait et pleurait de son abaissement, on rapporte que son fils lui dit: Ces branches ont été coupées d'un arbre vert et vivant; il ne séchera pas et produira bien vite une verdure nouvelle. Puisse mourir aussi vite, par l'aide de Dieu, l'homme qui a fait ces choses. Ces mots furent répétés à Clovis qui crut que Cararic et son fils le menaçaient de laisser repousser leur chevelure et de le tuer. Il ordonna alors qu'on leur coupât la tête à tous deux, et après leur mort il acquit leur royaume, leurs trésors et leurs sujets.
Il y avait alors à Cambrai un roi nommé Ragnacaire, d'une débauche si effrénée qu'il n'épargnait pas même ses proches parents. Il avait pour conseiller un certain Faron, qui se souillait des mêmes impuretés. On dit que lorsqu'on apportait au roi quelque mets ou quelque présent, il avait coutume de dire que c'était pour lui et pour son Faron, ce qui indignait les Franks. Alors Clovis fit faire des bracelets et des baudriers de cuivre doré, et les donna aux leudes de Ragnacaire pour les exciter contre lui. Il marcha ensuite contre lui avec son armée. Ragnacaire envoya plusieurs espions pour savoir ce qui se passait; il leur demanda, à leur retour, quelle pouvait être la force de cette armée, et ils lui dirent que c'était un grand renfort pour lui et son Faron. Mais Clovis étant arrivé lui fit la guerre. Ragnacaire, voyant son armée battue, allait se sauver quand il fut arrêté par ses guerriers et amené à Clovis avec son frère Ricaire, les mains attachées derrière le dos. Clovis lui dit: Pourquoi as-tu déshonoré notre race en te laissant enchaîner? ne valait-il pas mieux mourir? et, levant sa hache il lui en frappa la tête. Se tournant ensuite vers son frère, il lui dit: Si tu avais porté secours à ton frère, il n'aurait pas été enchaîné: et il le frappa aussi de sa francisque. Après leur mort, ceux qui les avaient trahis s'aperçurent que l'or qu'ils avaient reçu du roi était faux. Ils le dirent au roi, qui leur répondit: Celui qui volontairement traîne son maître à la mort mérite de recevoir un pareil or; et il ajouta qu'ils devaient se contenter de ce qu'il les laissait vivre, car ils méritaient d'expier leur trahison dans les tourments. A ces paroles ils voulurent obtenir sa faveur et lui dirent qu'il leur suffisait d'avoir la vie.
Les rois dont nous venons de parler étaient les parents de Clovis. Renomer fut tué aussi par son ordre dans la ville du Mans. Après leur mort, Clovis recueillit leurs royaumes et tous leurs trésors. Ayant tué de même beaucoup d'autres rois, et ses plus proches parents, de peur qu'ils ne lui enlevassent l'empire, il étendit son pouvoir dans toute la Gaule. On rapporte cependant qu'un jour il rassembla ses sujets et leur dit en parlant de ses parents qu'il avait fait tuer: Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers, n'ayant plus de parents qui puissent me venir en aide si j'étais malheureux. Mais ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort; il parlait ainsi seulement par ruse, pour découvrir s'il avait encore quelque parent et le faire tuer.
Toutes ces choses s'étant passées ainsi, Clovis mourut à Paris[274], où il fut enterré dans la basilique des Saints-Apôtres, qu'il avait lui-même fait construire avec la reine Clotilde. Son règne avait duré trente ans et sa vie quarante-cinq. La reine Clotilde, après la mort de son mari, vint à Tours, et s'établit dans la basilique de Saint-Martin; elle y vécut jusqu'à la fin de ses jours, pleine de vertus et de bontés, et visitant rarement Paris.
Grégoire de Tours, livre II.
LETTRE DU PAPE ANASTASE A CLOVIS,
à propos de son baptême.
Nous voulons faire savoir à Ta Sérénité toute la joie dont notre cœur paternel est rempli, afin que tu croisses en bonnes œuvres, et, nous comblant de joie, tu sois notre couronne et que l'Église notre mère se réjouisse d'avoir donné à Dieu un si grand roi. Continue donc, glorieux et illustre fils, à réjouir ta mère; et sois pour elle une colonne de fer, afin qu'elle te donne à son tour la victoire sur tous tes ennemis. Pour nous, louons le Seigneur d'avoir ainsi pourvu aux besoins de son Église, en lui donnant pour défenseur un si grand prince, un prince armé du casque du salut contre les efforts des impurs.
LETTRE D'AVITUS, ÉVÊQUE DE VIENNE, A CLOVIS,
à propos de son baptême.
Enfin, la divine Providence vient de trouver en vous l'arbitre de notre siècle. Tout en choisissant pour vous, vous décidez pour nous tous. Votre foi est notre victoire. Que la Grèce[275] se réjouisse d'avoir un prince catholique; elle n'est plus seule en possession de ce don précieux, et l'Occident a aussi sa lumière. Bien que je n'aie point assisté en personne aux pompes de votre régénération, j'ai pris part aux joies de ce grand jour. Grâce à la bonté divine, nos régions avaient appris l'heureuse nouvelle avant que votre baptême fût accompli. Notre anxiété avait disparu, et la nuit sacrée de la Nativité nous a trouvés assurés de vous! Nous en suivions en esprit toutes les cérémonies; nous voyions la troupe des pontifes répandre sur vos membres royaux l'onde vivifiante; nous voyions cette tête redoutée des nations se courber devant les serviteurs de Dieu; ces cheveux nourris sous le casque, revêtir l'armure de l'onction sainte, et ce corps purifié déposer la cuirasse de fer, pour briller sous la robe blanche du néophyte. Ce léger vêtement fera plus pour vous qu'une impénétrable armure. Poursuivez vos triomphes. Vos succès sont les nôtres, et partout où vous combattez, nous remportons la victoire.
CLOVIS SOUMET LES GALLO-ROMAINS INDÉPENDANTS.
486-490.
La sanglante inimitié qui avait existé entre Égidius et Childéric s'était transmise à leurs enfants[276]. En voyant se relever si près de lui l'influence d'un nom funeste à sa famille, Clovis, qui venait d'atteindre sa vingtième année, ne pouvait rester dans l'inaction. Il fallait qu'il pérît ou qu'il abattît ce nouveau maître des milices[277], ce prétendant à un pouvoir que lui-même possédait par droit héréditaire, comme l'avait reconnu la lettre de l'évêque saint Remi. Sa position était critique; tout dépendait pour lui d'un premier succès, et la victoire devait se décider plutôt par la valeur que par le nombre de ses soldats; car, pour se former une armée, il ne pouvait compter que sur la tribu des Franks de Tournai. Ragnacaire, roi de Cambrai, consentit cependant à le seconder. Mais Cararic, roi des Franks de Thérouanne, et le roi des Ripuaires refusèrent de prendre parti dans une querelle qui semblait personnelle au fils de Childéric. Il est vrai que, de son côté, Syagrius n'avait point de troupes régulières à lui opposer. Depuis Majorien, l'empire n'avait plus envoyé de troupes dans la Gaule, et l'armée d'Égidius s'était dissoute après la mort de son général. Il ne restait donc pour la défense du pays que les milices locales, c'est-à-dire les habitants armés, sous la conduite des grands propriétaires du sol. Mais ces milices n'étaient point méprisables; l'Auvergne avait montré ce qu'elles pouvaient faire.
Résolu de prévenir Syagrius et de ne pas lui laisser le temps de consolider sa puissance, Clovis lança à son rival un défi dont les formes rappellent l'esprit chevaleresque du moyen âge; il lui demandait un rendez-vous, en champ clos, et le sommait de fixer le jour et le lieu du combat. Le général romain ne jugea pas à propos de répondre, et attendit les Franks sous les murs de Soissons.
La route la plus directe de cette ville à Tournai traversait le territoire des Franks de Cambrai. Rassuré, de ce côté, par son alliance avec Ragnacaire, Clovis sentit que rien n'était plus important pour lui que d'empêcher Syagrius de soulever la partie de la Belgique romaine contenue jusqu'alors par l'influence de saint Remi; il commença donc par se diriger sur Reims, à travers la forêt des Ardennes, et passa sous les murs de cette cité avec sa petite armée qu'on ne peut évaluer à plus de 4 ou 5,000 combattants. Par respect pour le saint prélat, il avait recommandé à ses Franks la plus sévère discipline, et leur avait défendu d'entrer dans la ville, dont lui-même s'abstint de franchir les portes. Cependant quelques soldats y pénétrèrent en cachette, et, s'étant glissés dans l'église, y dérobèrent un vase précieux[278]. Aussitôt saint Remi vint réclamer l'objet volé; Clovis ne demandait pas mieux que de faire droit à ses plaintes, mais il craignait de mécontenter par trop de rigueur ses troupes encore païennes, et, selon les annalistes, il lui répondit: renvoyez avec moi un de vos prêtres jusqu'à Soissons; là se fera le partage du butin, et je vous rendrai ce qu'on vous a pris[279]. On connaît la suite de cette anecdote du vase de Reims à laquelle je n'attacherai pas plus d'importance qu'elle n'en mérite. Elle a été le sujet de longues discussions entre les historiens et les publicistes modernes, qui ont voulu en tirer des conséquences politiques que je crois très-exagérées. A mes yeux le fait le plus remarquable qui ressort de ce récit, c'est que Clovis, en marchant sur Soissons, avait dans son armée un délégué de l'évêque de Reims, du prélat le plus révéré du nord de la Gaule, du frère de l'évêque même de la ville qu'il allait assiéger.
Ces circonstances peuvent seules expliquer le dénoûment aussi prompt qu'inattendu d'une guerre qui semblait devoir faire couler des flots de sang. Dès la première bataille, Syagrius fut entièrement défait et contraint de chercher son salut dans la fuite. Il ne put même rallier au delà de la Seine les débris de son parti; toutes les cités gauloises lui fermèrent leurs portes, et, chassé de ville en ville, il se décida enfin à passer la Loire et à demander un asile aux Wisigoths[280]. En prenant ce parti désespéré, il comptait sur l'inimitié naturelle, sur l'antipathie de race qui existait entre les Goths et les Franks. Mais Alaric redoutait encore plus la résurrection de l'influence romaine; il ne pouvait oublier le rang éminent que tenait la famille Syagria dans cette généreuse aristocratie des Arvernes, qui avait effrayé les Wisigoths par sa résistance héroïque et les inquiétait encore par son obéissance mal assurée. Saisissant avec joie l'occasion de se défaire du dernier représentant d'une race illustre, il livra le fugitif à Clovis, qui le jeta dans un cachot et ne tarda pas à lui ôter la vie. Ainsi finit le fils d'Égidius, succombant sous le poids des haines que la gloire de son père avait amassées sur sa tête. Clovis, délivré du seul rival qu'il pût craindre, s'établit à Soissons, et fit de cette ville gauloise sa place d'armes et son quartier général.
La défaite et la mort de Syagrius semblaient devoir rendre la paix au nord de la Gaule. Qui ne croirait qu'après cette rapide victoire, Clovis n'eut plus d'ennemis à combattre et put étendre sa domination sans obstacles sur toutes les contrées qui avaient reconnu l'autorité de son père? C'est de cette manière que les faits sont présentés dans la plupart des histoires modernes, et cependant il n'en fut pas ainsi. Les cités gallo-romaines de la Sénonaise et des Armoriques avaient soutenu faiblement le fils d'Égidius. Le nom de l'illustre lieutenant de Majorien n'était point populaire dans ces provinces où son armée de Barbares avait commis des dévastations dont les traces existaient encore. D'ailleurs la famille Syagria, originaire de l'Auvergne et de la première Lyonnaise, était étrangère au nord de la Gaule. Entre cette région et celle du midi, la ligne de démarcation tracée par le cours de la Loire établissait une scission profonde que le travail de quinze siècles n'a pu entièrement effacer. L'aristocratie gauloise avait ses racines dans le sol et en tirait une force immense. Mais par cette raison même, l'influence des familles nobles, si puissante dans leur province, n'en dépassait point les limites. Ce patriotisme local est un des caractères les plus constants de la race celtique[281], et son esprit exclusif et jaloux règne encore dans nos campagnes de l'ouest.
Les cités armoriques avaient abandonné au premier revers un chef qui n'avait point leurs sympathies; mais elles n'acceptaient pas pour cela le joug des Franks. Peu intimidées par la victoire de Soissons, elles se préparèrent à une vigoureuse résistance; à une querelle personnelle succédait un conflit de peuple à peuple, et la lutte commençait à devenir sérieuse au moment où Clovis pouvait la croire terminée.
La défaite de Syagrius n'avait amené que la soumission des cités belges[282]. Les Sénonais, descendants de ces conquérants célèbres qui jadis avaient abaissé l'orgueil de Rome, se montrèrent dignes de leurs ancêtres. Pendant plusieurs années ils défendirent leur territoire avec une constance inébranlable et repoussèrent toutes les attaques de l'ennemi. Malheureusement cette courageuse défense n'a point eu d'historien. Le triomphe définitif des Franks en a étouffé le souvenir. Nous ne savons point quels furent les chefs des Gaulois dans cette guerre nationale, et nous ne connaissons pas le détail des événements auxquels elle donna lieu. Les chroniqueurs n'en parlent qu'en termes généraux. Grégoire de Tours se borne à dire qu'après la défaite de Syagrius, Clovis fit encore beaucoup de guerres et remporta beaucoup de victoires jusqu'à la dixième année de son règne, c'est-à-dire jusqu'en 491. Il ajoute que ses soldats païens ne respectaient point les lieux saints et dévastaient les églises[283]. La lutte fut donc cruelle et acharnée; nous en trouvons la preuve dans un fait qui nous est révélé par l'auteur contemporain de la vie de sainte Geneviève.
Cet auteur nous apprend que Paris fut alors bloqué pendant cinq ans et souffrit toutes les horreurs de la famine. La sainte, émue de pitié à la vue de tant de malheureux qui mouraient d'inanition, s'embarqua sur la Seine, remonta jusqu'à Arcis-sur-Aube et même jusqu'à Troyes, et obtint des magistrats de ces villes un chargement de grains qu'elle réussit à introduire dans la place assiégée[284]. Ne nous étonnons donc point des honneurs que Paris a rendus à cette humble bergère qui le sauva de la famine devant l'armée de Clovis, après l'avoir préservé de la destruction en présence d'Attila.
La place que ce récit occupe dans la vie de sainte Geneviève prouve qu'on doit le rapporter à ses dernières années. Son pèlerinage à Saint-Martin de Tours et sa mort sont les deux seuls événements que son biographe raconte ensuite; et comme elle vécut plus de quatre-vingts ans, étant née vers 423, on voit que le siége de Paris ne peut être placé qu'entre 480 et 500. Ainsi la courageuse résistance des Parisiens à l'invasion des Franks nous semble un fait authentiquement démontré. Elle fut glorieuse pour les populations gallo-romaines cette lutte qu'elles soutinrent seules, sans chef marquant et sans secours étranger, contre le plus brave des peuples barbares. Elle le fut d'autant plus qu'elle ne se termina point par leur défaite et leur soumission forcée, mais par la lassitude des deux partis que leurs pertes réciproques amenèrent à désirer également la paix.
Procope[285] est de tous les historiens celui qui a présenté de ces événements le tableau le plus exact. Son récit éclaircit et complète ceux des chroniqueurs, et ne les contredit en aucun point essentiel; il sera facile de voir combien il s'accorde avec l'ensemble de notre exposition historique. «Les Wisigoths, dit cet auteur, ayant triomphé de la puissance romaine, se rendirent maîtres de l'Espagne et de toute la Gaule au delà du Rhône. Les Armoricains étaient alors au service de l'empire romain. Les Germains[286] voulurent les soumettre, et ils espéraient y réussir facilement, parce qu'ils voyaient ces populations dépourvues de secours et leur ancien gouvernement renversé[287]. Mais les Armoricains, en qui les Romains avaient toujours trouvé autant de fidélité que de courage, montrèrent encore dans cette guerre leur ancienne valeur. Ne pouvant rien obtenir par la force, les Germains se résolurent à fraterniser avec eux et à leur proposer une alliance mutuelle à laquelle les Armoricains accédèrent volontiers, parce que les deux peuples étaient chrétiens; et ainsi réunis en un seul corps de nation ils acquirent une grande puissance[288].»
Procope dit plus haut que les Franks jusqu'à cette époque étaient une nation barbare dont on faisait peu de cas. En effet, ils furent loin de jouer dans la Gaule un rôle aussi important que les Wisigoths et les Burgondes. Leur attachement au paganisme les mettait en dehors de la société chrétienne, et Sidoine Apollinaire ne parle jamais d'eux qu'en termes de mépris[289]. Ce fut seulement après leur fusion avec les Gaulois du Nord qu'ils prirent rang parmi les puissances politiques de l'Occident et occupèrent une place éminente dans le monde civilisé.
Le témoignage de Procope étant confirmé par les documents contemporains que nous avons cités, il résulte de cet ensemble de preuves que Clovis, maître de la Belgique après la défaite de Syagrius, envahit la Sénonaise, assiégea Paris inutilement pendant cinq ans, et se détermina enfin à entrer en négociation avec les populations gallo-romaines[290].
De Pétigny, Études sur l'histoire, les lois et les institutions de l'époque mérovingienne, 3 vol. in-8o. Paris, Durand, 1851. T. 2, p. 384.
MARIAGE DE CLOVIS.
492.
Les Gaulois chérissaient la mémoire de l'épouse du roi burgonde Chilpéric. La mort cruelle que Gondebaud fit subir à cette princesse accrut encore la vénération qu'elle inspirait; victime des fureurs d'un prince barbare et arien, elle était honorée comme martyre de la foi catholique et de la cause romaine. De toute cette malheureuse famille, Gondebaud n'avait épargné que deux filles alors dans l'enfance: l'aînée, Chrona, avait pris le voile dans un couvent aussitôt qu'elle avait été en âge de prononcer ses vœux; Clotilde, la plus jeune, était élevée dans un château, près de Genève, où résidait Godégisile, frère de Gondebaud et associé à son pouvoir et à ses crimes. Le souvenir des douces vertus de l'épouse de Childéric faisait désirer à tous les catholiques gaulois de la voir revivre dans sa fille Clotilde, unie au jeune chef des Franks, qu'on espérait amener à la vraie foi et qu'on signalait déjà comme le futur régénérateur de la Gaule. Ce n'était pas seulement le vœu des Gaulois du Nord; c'était aussi celui des nobles et du clergé dans les contrées soumises aux princes ariens. Il est hors de doute que par l'intermédiaire de saint Remi, Clovis entretenait des relations secrètes avec les prélats de ces provinces. Les lettres d'Avitus, évêque de Vienne, le plus illustre et le plus influent d'entre eux, en font foi....
Au projet de mariage de Clovis avec Clotilde les catholiques rattachaient de vastes espérances. Ils y voyaient dans l'avenir leur délivrance du joug arien et la réunion de toute la Gaule sous un prince de leur foi. Mais les mêmes raisons politiques avaient éveillé la défiance de Gondebaud. Maître des destinées de la jeune princesse, il la tenait dans une sorte de captivité, l'entourait d'une active surveillance, et n'aspirait qu'à éteindre dans un cloître les derniers restes du sang de Chilpéric. Comment aurait-on pu s'attendre qu'il consentît à donner à sa nièce un époux dans lequel ses sujets mécontents devaient trouver un appui et son frère assassiné un vengeur?
Ces difficultés, en apparence insurmontables, ne découragèrent pas les partisans de Clovis. Les mœurs germaniques, favorables à la liberté des femmes, donnaient un caractère sacré au libre engagement pris par une jeune fille envers l'homme auquel elle promettait de s'unir un jour. Un anneau donné et reçu suffisait pour constater ce lien respecté par tous les peuples barbares. Dans leurs codes, les droits des fiancés étaient presque assimilés à ceux des époux, et la violation des promesses de mariage, de quelque part qu'elle vînt, était sévèrement punie. Les amis de Clovis pensaient donc que, s'il était possible de déterminer Clotilde à recevoir l'anneau du roi des Franks, et à lui promettre la foi de mariage, on pourrait, en invoquant le lien sacré des fiançailles, arracher à Gondebaud un consentement forcé. Mais le plus difficile était d'approcher de la jeune recluse, dont toutes les démarches étaient soigneusement épiées. Aurélien, noble romain, de la province sénonaise, animé du généreux désir de mettre un terme aux malheurs de son pays, se chargea de cette mission périlleuse; et, pour y réussir, il eut recours à la ruse.
Déguisé en mendiant, il se rendit à pied aux environs de Genève, et se mêla dans la foule des pauvres auxquels la pieuse fille de Chilpéric distribuait elle-même chaque jour d'abondantes aumônes dans la chapelle de son palais. Lorsqu'elle arriva devant Aurélien et qu'elle lui eut mis dans la main une pièce d'or comme aux autres malheureux qui imploraient sa charité, il la retint par un coin de son manteau, et lui fit entendre qu'il désirait lui parler sans témoins. Dans ces temps de ferveur chrétienne, les haillons de la misère, qui ne provoquent partout aujourd'hui qu'un sentiment de répulsion et de mépris, étaient le moyen d'introduction le plus assuré, même auprès des grands. Admis dans l'appartement de la princesse, en présence seulement de ses femmes, Aurélien se fit connaître et déclara l'objet de sa mission. Mais il rencontra un obstacle sur lequel il n'avait pas compté. Élevée par de saints évêques, Clotilde était parfaitement instruite des lois de l'Église; elle n'ignorait pas que le premier concile d'Arles, en 314, avait défendu, sous peine d'excommunication, aux filles chrétiennes d'épouser des païens; elle répondit sur-le-champ qu'elle ne pourrait donner sa main à Clovis tant qu'il n'aurait pas reçu le baptême. Sans doute, pour combattre ces scrupules, Aurélien fit valoir les grands intérêts de la religion et le vœu des prélats catholiques qui peut-être avaient déjà prévenu secrètement la princesse, car elle se laissa facilement ébranler; elle consentit à recevoir de l'envoyé du roi des Franks l'anneau d'or, gage des fiançailles, et lui remit le sien en échange. Aurélien, joyeux de ce succès inespéré, s'en retourna sous le même déguisement, portant dans sa besace les destinées de la Gaule et l'avenir du monde chrétien. Une circonstance bizarre manqua pourtant encore de faire tout échouer. Dans le cours de son voyage, et comme il approchait des limites de la Sénonaise, il fut obligé de marcher en compagnie d'un mendiant qu'il rencontra sur la route, et pendant la nuit cet homme lui déroba la besace qui renfermait un si inestimable trésor. Par bonheur, l'ambassadeur n'était plus qu'à quelques heures de marche d'un de ses domaines, situé près de la frontière; il y courut et dépêcha ses esclaves dans toutes les directions à la poursuite du mendiant. Le voleur fut saisi et amené devant son camarade de la veille, qui le força de rendre le précieux anneau, et lui infligea une sévère correction. Délivré enfin de toute inquiétude, Aurélien s'empressa d'instruire Clovis de ces heureuses nouvelles; mais le roi des Franks était alors éloigné de ces contrées. Après avoir conclu, vers la fin de l'année 490, une trêve avec les cités sénonaises, il avait porté ses armes vers le Nord, où l'ancien patrimoine de sa nation, le territoire de Tournai, avait beaucoup à souffrir du voisinage des Tongriens. Clovis les combattit pendant toute l'année 491, et réussit à les dompter. La cité de Tongres subit la loi du vainqueur.
Au retour de cette expédition, il manda près de lui Aurélien, qui avait si bien justifié sa confiance, et le chargea de se rendre à la cour de Gondebaud, mais cette fois avec les insignes et la pompe d'un ambassadeur, pour réclamer solennellement la remise de la royale fiancée. Le secret du premier voyage avait été parfaitement gardé, et Gondebaud n'en avait aucun soupçon; aussi reçut-il fort mal l'ambassadeur; il le menaça de le traiter comme espion, et ne vit dans ses paroles qu'un prétexte mensonger mis en avant par Clovis pour provoquer une guerre. Sans se déconcerter, Aurélien persista dans ses assertions, et représenta l'anneau de Clotilde. Alors la jeune princesse fut elle-même appelée, et ne fit pas difficulté d'avouer tout ce qui s'était passé, en montrant à son tour l'anneau de Clovis. Troublé par cette découverte inattendue, Gondebaud se trouva d'autant plus embarrassé qu'il n'avait pas auprès de lui son ministre de confiance, le plus habile de ses conseillers, le romain Arédius, qui était allé à Constantinople porter les félicitations du roi à l'empereur Anastase, élevé au trône le 11 avril 491, après la mort de Zénon. Les chefs burgondes qui entouraient Gondebaud s'écrièrent avec la loyauté des mœurs germaniques qu'on ne pouvait refuser de rendre une fiancée à son époux, et firent sentir au roi les dangers d'une guerre injuste, où le sentiment national se prononcerait contre lui. Vaincu par leurs représentations, Gondebaud céda, malgré son dépit d'avoir été joué. Les envoyés du roi des Franks présentèrent le sol d'or et le denier, prix symbolique de la fiancée, selon les formes de la loi salique, et la princesse fut remise entre leurs mains.
Ce n'était point sans une vive répugnance que le prince burgonde s'était laissé arracher ce consentement involontaire. Dans sa perplexité, il déplorait plus que jamais l'absence d'Arédius, lorsque ce fidèle ministre débarqua à Marseille. Instruit du grand événement qui venait de se passer, il accourt auprès de son maître: Qu'avez-vous fait, lui dit-il; avez-vous oublié que le père de Clotilde et ses deux frères ont été massacrés de vos mains; que, par vos ordres, sa mère a été précipitée dans l'eau avec une pierre au cou, et vous faites de votre nièce une reine! Pouvez-vous douter que le premier usage qu'elle fera de sa puissance ne soit de venger ses parents?
A ces mots, Gondebaud épouvanté comprend toute l'étendue de sa faute, dont il n'envisageait que vaguement les conséquences, et sur-le-champ il envoie une troupe de cavaliers à la poursuite de Clotilde. On pouvait espérer de l'atteindre. Elle était partie de Châlon dans un de ces chariots pesants appelés bastarnes, qui, traînés par des bœufs, conduisaient majestueusement au temple les matrones romaines. Les cavaliers dévorent l'espace; arrivés près de la frontière, ils aperçoivent la lourde voiture, ils la devancent, ils l'arrêtent; mais elle était vide. Aurélien, pressentant le repentir de Gondebaud, avait fait monter la princesse à cheval, et, traversant rapidement le territoire burgonde, l'avait déposée entre les bras de son royal époux, qui l'attendait au village de Villiers, sur les confins de la cité de Troyes. Au moment de quitter les États de Gondebaud, les Franks qui escortaient Clotilde mirent le feu aux maisons qui se trouvaient sur leur passage: «Dieu soit béni, s'écria la princesse, j'ai vu commencer ma vengeance[291]!» Clovis la conduisit à Soissons, et là des fêtes solennelles annoncèrent à toute la Gaule cette union qui consacrait pour la première fois l'alliance du principe catholique et de l'élément barbare[292].
De Pétigny, ouvrage cité.