VIE DE SAINTE GENEVIÈVE.

Sainte Geneviève naquit vers l'an 422, à Nanterre, près de Paris. Elle avait sept ans environ, lorsque saint Germain, évêque d'Auxerre, et saint Loup, évêque de Troyes, passèrent à Nanterre en allant en Angleterre, pour y combattre l'hérésie pélagienne[236]. A leur arrivée, une foule de gens, attirés par la réputation de leur sainteté, s'assembla autour d'eux pour recevoir leur bénédiction. Geneviève y alla avec les autres, conduite par son père et sa mère; mais saint Germain, par un instinct de l'esprit de Dieu, la discerna au milieu de la foule, et l'ayant fait approcher, il dit à son père et à sa mère que cette petite fille serait grande devant Dieu, et que son exemple attirerait à lui plusieurs personnes. Il demanda ensuite à Geneviève si elle voulait se consacrer à J.-C. comme son épouse. Elle lui répondit que c'était tout son désir; et il l'amena à l'église, où il lui tint la main sur la tête pendant le temps de la prière.

Le lendemain matin, le saint évêque l'ayant prise à part, lui demanda si elle se souvenait de ce qu'elle avait promis la veille. «Oui, dit-elle, et j'espère l'observer par le secours de Dieu et par vos prières.» Alors saint Germain, regardant à terre, vit une médaille de cuivre où la croix était empreinte. Il la lui donna en lui recommandant de la porter à son cou. Puis il ajouta ces paroles remarquables: «Ne souffrez pas que votre cou ou vos doigts soient chargés d'or, d'argent ou de pierreries; car si vous aimez la moindre parure du siècle, vous serez privée des ornements célestes et éternels.»

Peu de temps après le départ des deux évêques, sa mère allant à l'église en un jour de fête solennelle, voulut l'obliger à rester à la maison. Geneviève la conjura en pleurant de lui permettre d'y aller aussi, et comme elle continuait de lui faire de vives instances, cette femme entra en colère et lui donna un soufflet. Son emportement fut puni sur-le-champ; elle perdit la vue et demeura aveugle près de deux ans. Enfin, se souvenant de la prédiction de saint Germain, et poussée par un mouvement extraordinaire de foi, elle dit à sa fille de lui apporter de l'eau de puits et de faire le signe de la croix dessus. Geneviève en ayant apporté et ayant fait le signe de la croix, sa mère s'en lava les yeux trois fois, et recouvra la vue entièrement.

Geneviève reçut le voile sacré de la main de l'évêque de Paris. Après la mort de son père et de sa mère, elle se retira à Paris, chez une dame qui était sa marraine et qui l'avait invitée à venir demeurer avec elle. Dès l'âge de quinze ans elle commença à ne manger que deux fois la semaine, le dimanche et le jeudi; et ces jours-là même elle prenait pour toute nourriture du pain d'orge, avec des fèves cuites depuis une semaine ou deux, et ne buvait jamais que de l'eau. Elle continua ce genre de vie si austère jusqu'à l'âge de cinquante ans, où, par le conseil des évêques, pour qui elle eut toujours un profond respect, elle commença d'user d'un peu de lait et de poisson. Un jeûne si rigoureux était soutenu par une prière fervente et presque continuelle. Elle y répandait en la présence de Dieu une si grande abondance de larmes, que le lieu où elle priait ordinairement en était tout trempé. Elle passait en prières la nuit du samedi au dimanche, pour se préparer à célébrer le jour du Seigneur. Elle se disposait à la fête de Pâques par une retraite qui durait depuis l'Épiphanie jusqu'au jeudi saint.

La vertu de Geneviève fut longtemps éprouvée par de grandes persécutions, et attaquée par les calomnies les plus atroces. La sainte n'y répondit que par une patience à toute épreuve, et elle se contenta de pleurer et de prier dans le secret pour ses ennemis et ses calomniateurs. Saint Germain d'Auxerre passant à Paris, dans son second voyage d'Angleterre, un de ses premiers soins fut de s'informer de Geneviève. Alors le peuple se déchaîna contre elle et traita sa vertu d'hypocrisie et de superstition; mais ce saint évêque, pour faire voir qu'il en jugeait bien autrement, lui alla rendre visite et la traita avec un respect qui fut admiré de tout le monde.

Attila, roi des Huns, après avoir ravagé plusieurs provinces de l'empire romain, était entré dans la Gaule avec une armée formidable. Cette nouvelle répandit l'alarme dans Paris; les habitants, ne se croyant pas en sûreté dans leur ville, étaient résolus de se retirer avec leurs biens dans des places plus fortes. Au milieu de cette consternation universelle, Geneviève assembla les femmes, et les exhorta à détourner les fléaux de la colère de Dieu par les prières et les jeûnes. Elles la crurent, et passèrent plusieurs jours à prier dans l'église. Mais notre sainte s'efforça en vain de persuader la même chose aux hommes; elle eut beau leur représenter qu'ils devaient mettre leur confiance en Dieu, que leur ville serait conservée, et que celles où ils prétendaient se retirer seraient pillées et saccagées par les Barbares, ils la traitèrent de fausse prophétesse, et leur rage contre elle alla jusqu'à vouloir attenter à sa vie. Mais le moment où Geneviève semblait avoir tout à craindre était celui que Dieu avait marqué pour la délivrer; il changea tout d'un coup les cœurs les plus emportés, à l'arrivée de l'archidiacre d'Auxerre, qui leur montra les eulogies[237] qu'il apportait à Geneviève de la part de saint Germain. Ils renoncèrent dès ce moment à leurs mauvais desseins contre elle, et quand ils virent que l'événement avait confirmé sa prédiction, que les Huns n'approchaient pas de leur ville, ils n'eurent plus pour elle que des sentiments de vénération et de confiance.

La sainteté extraordinaire de sa vie fut récompensée par le don des miracles. Cette vertu l'accompagnait partout, et l'on venait de toutes parts implorer son secours. Elle mourut au commencement du sixième siècle, âgée d'environ quatre-vingt-dix ans. Son corps fut inhumé dans l'église des apôtres saint Pierre et saint Paul, qui porta plus tard le nom de Sainte Geneviève. Ses reliques y reposent encore[238]; et les bienfaits que Dieu accorde à ceux qui recourent à cette sainte attirent tous les jours dans son église un grand concours de peuple.

Richard, Abrégé des vies des Saints, 2 vol. in-18, chez Didot, t. I, p. 39.

RÉSISTANCE DE L'ARVERNIE CONTRE LES WISIGOTHS.
471-475.

Dès 471, Euric avait commencé contre les Arvernes une guerre qui n'était point encore terminée à la fin de 474, et dont l'historien peut à peine aujourd'hui donner un aperçu général[239]. Il paraît que, durant tout l'intervalle indiqué, Euric fit chaque année une ou plusieurs irruptions en Arvernie, la parcourant et la ravageant dans toutes les directions, détruisant partout les habitations et les récoltes, forçant les cultivateurs à se réfugier dans les montagnes. Ce fut le privilége et le malheur de cette belle province, d'être particulièrement convoitée par tous les conquérants de la Gaule. Dans son empressement de la voir à lui, Euric aimait mieux l'occuper appauvrie et dévastée que de courir le risque d'en attendre trop longtemps la conquête. Il ne s'en tenait pas au dégât des campagnes; plusieurs fois il marcha sur la capitale, l'assiégea et la réduisit à de dures extrémités. Mais les Arvernes tenaient bon; l'hiver venait; il fallait lever le siége et attendre le printemps pour reprendre le même cours d'hostilités.

C'était au nom et pour la défense de l'Empire que les Arvernes supportaient une si pénible guerre, et le gouvernement impérial n'en savait rien, ou n'en prenait pas le moindre souci; il ne leur envoyait pas un soldat, il ne prononçait pas un mot d'intervention en leur faveur. Les rois Burgondes sont la seule puissance dont il y a lieu de croire qu'ils obtinrent quelques secours, mais des secours intéressés et suspects. Ces rois étaient jaloux d'Euric, ils s'inquiétaient des accroissements de sa puissance, et il était de leur politique de soutenir contre lui un peuple disposé à lui résister avec énergie et qu'ils projetaient eux-mêmes de soumettre. Du reste, l'histoire n'a gardé aucune marque certaine de la part que les Burgondes prirent à cette guerre. Nous y voyons les Arvernes habituellement réduits à leurs seules forces, commandées par leur illustre compatriote Ecdicius, dont les exploits, durant cette première période de la lutte, ne sont malheureusement pas connus.

Après Ecdicius, le personnage qui joua le plus grand rôle dans cette guerre fut Sidoine Apollinaire, devenu évêque de Clermont à l'époque où elle commença, ou bientôt après. Sidoine n'était guère connu jusque là que comme un écrivain ingénieux et par des variations politiques brusques et nombreuses; aussi ne devait-on pas s'attendre à l'énergie et à la constance qu'il montra dans sa nouvelle position. Plein de haine et de mépris pour les Barbares sans distinction, aussi fier du titre de Romain qu'il aurait pu l'être au temps des Scipions, Sidoine employa tout l'ascendant de l'épiscopat à inspirer aux Arvernes son horreur des Goths, son respect pour les anciennes gloires de Rome, son dévouement à l'Empire, bien que déchu. On ne vit jamais tant de patriotisme romain secondé par tant de ferveur chrétienne.

Les fameuses processions expiatoires, dites des Rogations, venaient d'être instituées par saint Mamert, évêque de Vienne, pour obtenir du ciel la cessation de divers fléaux surnaturels qui avaient désolé son diocèse. Ces mêmes processions, Sidoine les faisait autour de Clermont, pour en affermir les remparts contre les assauts d'Euric, et il écrivait là-dessus à saint Mamert lui-même une lettre dont quelques traits méritent d'être cités. «Le bruit court que les Goths sont en mouvement pour envahir le territoire romain; et c'est toujours notre pays, à nous, malheureux Arvernes, qui est la porte par où se font ces irruptions. Ce qui nous inspire la confiance de braver un tel péril, ce ne sont pas nos remparts calcinés, nos machines de guerre vermoulues, nos créneaux usés au frottement de nos poitrines; c'est la sainte institution des Rogations. Voilà ce qui soutient les Arvernes contre les horreurs qui les environnent de toutes parts[240]

Le sort de l'Arvernie était encore incertain, lorsqu'il se fit en Italie un changement qui en décida. L'empereur d'Orient, Léon, prenant enfin son parti de donner à l'Occident un souverain avec lequel il pût s'entendre, fit choix de Julius Nepos, pour l'envoyer en Italie, avec le titre d'empereur. Julius Nepos arrivé à Ravenne au mois de juin 474, y fut accueilli avec joie. L'empereur fait par le Burgonde Gondebaud, Glycérius, fut déposé, tonsuré et fait évêque. Nepos n'attendit pas les messages des Arvernes pour prendre une décision sur les affaires de la Gaule. La chose était d'autant plus urgente qu'il y avait tout lieu de croire qu'Euric, sans suspendre ses attaques contre les Arvernes, était sur le point de se porter au delà du Rhône et d'envahir le peu de territoire qui restait à l'Empire entre ce fleuve et les Alpes.

Nepos fit donc partir en toute hâte pour la Gaule Licinianus de Ravenne, personnage plus considéré encore pour l'intégrité de son caractère que pour son rang de questeur. Il apportait à Ecdicius le titre de patrice, qui lui avait été promis par l'empereur Anthémius, et qu'il venait de gagner par la belle résistance qu'il avait opposée à Euric[241]. Ce n'était là que la moindre partie de sa mission, mais il y a de l'obscurité sur tout le reste. Nous verrons tout à l'heure trois évêques, Græcus de Marseille, Fauste de Riez, Leontius d'Arles, investis de pouvoirs extraordinaires pour traiter de la paix avec Euric; il est plus que probable que ces pouvoirs leur furent conférés, au nom de l'empereur Nepos, par le questeur Licinianus. Enfin il paraît que, soit à Narbonne, soit à Toulouse, cet envoyé eut une conférence avec Euric. Il n'existe pas le moindre indice des résultats de cette conférence; mais, s'il est permis de les construire sur l'ensemble des événements qui s'y rattachent, on n'est point embarrassé à les deviner. Il est évident que l'Empire convint avec Euric de lui abandonner tous les pays qu'il avait déjà conquis jusqu'à la Loire et jusqu'au Rhône, y compris l'Arvernie elle-même, à condition qu'il ne franchirait pas ces nouvelles limites.

Ce fut très-probablement au mois de juillet ou d'août de l'an 474 qu'eut lieu cette négociation, ou, pour rester dans des termes plus généraux, la mission du questeur Licinianus. Les Arvernes, dont le territoire était en ce moment libre d'ennemis, furent aisément informés de l'arrivée du questeur et s'attendaient, d'un jour à l'autre, à apprendre quelque chose de positif sur l'objet de son voyage, lorsque les Goths, reparaissant tout à coup devant Clermont, en recommencèrent le siége et leur coupèrent toute communication avec le reste de la Gaule.

Des divers siéges soutenus par les Arvernes contre les armées d'Euric, celui-ci est le dernier, probablement le plus mémorable, et le seul au sujet duquel on trouve quelques détails épars çà et là dans diverses lettres de Sidoine Apollinaire. Je les ai soigneusement recueillis, en tâchant de les coordonner et de les réduire d'une expression oratoire maniérée à une expression plus historique et plus simple.

Rien n'annonce que l'armée des assiégeants fût commandée par Euric en personne; il est plus probable qu'elle l'était par ses généraux. Elle n'était pas uniquement composée de Goths; beaucoup de Gallo-Romains en faisaient partie, lesquels, si résignés qu'ils fussent à la domination d'Euric, ne le servaient probablement pas sans répugnance et sans douleur contre des hommes de même race et de même langue qu'eux.

Ecdicius, enfermé dans la place, la défendait cette fois comme les précédentes; mais Ecdicius était un guerrier d'une bravoure toute chevaleresque, pour lequel ce n'eût point été assez de résister à l'ennemi, et qui voulait l'étonner. Un jour que les Goths paraissaient fort animés à l'attaque des remparts, Ecdicius conçoit l'idée de faire brusquement diversion à cette attaque; il sort à cheval, suivi seulement de dix-huit compagnons aussi intrépides que lui, franchit les fossés, paraît tout à coup dans le camp ennemi, et s'élance au milieu d'un détachement de plusieurs milliers de Goths. Les premiers qui l'ont reconnu sont saisis de frayeur et prennent la fuite. La terreur gagne tout le détachement; elle gagne l'armée entière, qui, renonçant à l'attaque des murs, se réfugie en désordre sur un monticule voisin, poursuivie par Ecdicius, qui en tue quelques-uns des plus braves, les derniers et les plus lents à fuir. L'intrépide Arverne occupe un instant en vainqueur la plaine que vient de lui abandonner l'ennemi, et rentre dans la ville aux applaudissements et aux transports de tous les habitants qui l'ont vu du haut des remparts. Il peut y avoir dans le merveilleux de ce trait quelque chose qui tienne à l'exagération ou à l'omission de quelqu'une de ses circonstances; mais, dût-on beaucoup en rabattre, il y resterait encore de quoi prouver qu'en faisant la guerre aux Goths, Ecdicius s'était conduit de manière à leur donner une haute idée de sa bravoure.

C'était principalement par la famine et par la ruine générale du pays que les assiégeants espéraient contraindre enfin les Arvernes à se rendre; aussi détachaient-ils de tous côtés des corps de troupes pour battre au loin la contrée, avec la consigne d'y tout détruire ou tout enlever. Ecdicius résolut d'arrêter ces dégâts: il leva à ses frais, organisa une petite armée mobile, à la tête de laquelle il tint la campagne contre les corps détachés de l'ennemi qui la ravageaient, et en traita plusieurs de manière à leur ôter toute envie de recommencer leurs excursions.

Ecdicius eut alors le loisir de tenter une expédition plus hardie, mais sur laquelle Sidoine a malheureusement laissé beaucoup de vague et d'obscurité. Informé, à ce qu'il paraît, de la marche d'un renfort qui arrivait aux assiégeants, il se porta avec sa petite armée au-devant de lui, animé par l'espoir de l'anéantir. Il le rencontra à la distance d'une ou deux marches de la ville. Un combat sanglant s'engagea, lequel dura jusqu'à la nuit, chaque parti se maintenant sur son terrain. Cependant les auxiliaires des assiégeants avaient beaucoup plus souffert que la troupe d'Ecdicius, et ils étaient résolus à battre en retraite sans attendre une nouvelle attaque. Une considération les arrêtait: ils n'avaient pas eu le temps de donner la sépulture aux nombreux cadavres des leurs restés sur le champ de bataille, et ils regardaient comme une honte de les abandonner à un ennemi qui pourrait les compter à son aise et les fouler aux pieds. Ce scrupule et les déterminations qui s'ensuivirent indiquent, ce me semble, des Barbares qui, dans ce cas, ne pouvaient guère être que des Goths. Ces peuples attachaient, en général, la plus haute importance et une sorte de point d'honneur à la sépulture de leurs guerriers morts sur le champ de bataille.

Dans leur embarras, les adversaires d'Ecdicius coupèrent à leurs morts la tête, qu'ils purent enterrer aisément, et laissèrent les corps là où ils étaient tombés. Mais le jour venu, soit qu'ils eussent repris courage, soit qu'ils éprouvassent à la vue de ces cadavres décapités, une pitié qu'ils n'avaient pas d'abord sentie, ils se mirent à leur donner la sépulture, mais à la hâte, sans l'ordre, sans le soin accoutumés en pareil cas, et en hommes qui craignent à chaque instant d'être interrompus; et ils le furent. Ecdicius les ayant attaqués et les poussant de nouveau devant lui, tout ce qu'ils purent faire fut de charger sur de nombreux chariots et d'emmener avec eux les corps qu'ils n'avaient pas encore eu le temps d'ensevelir; mais à mesure qu'ils rencontraient une habitation, une chaumière déserte, ils y mettaient le feu et y jetaient quelques-uns de ces corps auxquels les débris embrasés de la chaumière servaient à la fois de bûcher et de tombeau.

Cependant les vivres, rares pour tous dans un pays ravagé plusieurs années de suite, commençaient à manquer aux assiégés; ils étaient réduits à manger les herbes qui poussaient dans les crevasses de leurs murs, mais ils ne parlaient point de se rendre. Ils ne voyaient plus, du haut de leurs remparts ébranlés, que villages et maisons incendiées, que campagnes blanches d'ossements, et ils songeaient encore à résister. L'hiver était venu; mais, en dépit de ses pluies, de ses neiges, de ses longues et orageuses nuits, ils ne songeaient point à abandonner la garde de leurs murs. Enfin, pour que rien ne manquât aux misères des assiégés, ils se divisèrent en deux partis, dont il paraît que l'un, croyant avoir assez souffert pour l'honneur, partout ailleurs abandonné, du nom romain, voulait se rendre aux Wisigoths. Ce fut le parti qui préférait mourir pour les lois romaines à vivre sous la domination des Barbares, qui l'emporta jusqu'à la fin, qui continua à combattre du haut de ses murs délabrés. Tant de constance lassa les Wisigoths; ils levèrent le siége encore une fois, et encore une fois les Arvernes respirèrent et se crurent libres.

Leur premier souci fut de savoir où en étaient les négociations entre les Wisigoths et l'Empire. Sidoine Apollinaire écrivit à un noble et puissant Narbonésien, nommé Félix, à portée d'être bien informé de tout ce qu'il y avait déjà de fait ou de prêt à se faire à ce sujet, et ce fut de lui, selon toute apparence, qu'il apprit qu'une paix était sur le point d'être conclue entre Euric et l'empereur Nepos, par l'intermédiaire des évêques de Marseille, de Riez et d'Arles, et que la principale condition de cette paix était la cession de l'Arvernie aux Wisigoths.

A cette nouvelle, Sidoine, outré de dépit et accablé de douleur, écrivit à Græcus, l'un des trois évêques désignés, une lettre que je traduis en entier, sauf deux ou trois traits de mauvais goût, heureusement intraduisibles.

Sidoine à Græcus.

«Le porteur accoutumé de mes lettres, Amantius, va, si du moins la traversée est bonne, regagner son port de Marseille, emportant chez lui, comme à l'ordinaire, quelque peu de butin fait ici. Je saisirais cette occasion de jaser gaiement avec vous, s'il était possible de s'entretenir de choses gaies quand on en subit de tristes. Or, c'est où nous en sommes, dans ce coin disgracié de pays qui, si la renommée dit vrai, va être plus malheureux par la paix qu'il ne l'a été par la guerre. Il s'agit de payer la liberté d'autrui de notre servitude; de la servitude des Arvernes, ô douleur! de ces Arvernes qui anciennement osèrent se dire les frères des Latins, les descendants des Troyens; qui, de nos jours, ont repoussé par leurs propres forces les attaques des ennemis publics, et qui, souvent assiégés par les Goths, loin de trembler dans leurs murailles, ont fait trembler leurs adversaires dans leurs camps!

«Ce sont ces mêmes Arvernes qui, lorsqu'il a fallu tenir tête aux Barbares de leur voisinage, ont été à la fois généraux et soldats. Dans les vicissitudes de ces guerres, tout le fruit du succès a été pour vous, pour eux tout le désastre des revers.

«Cette paix, dont on parle, est-elle donc ce qu'ont mérité nos privations, nos murs et nos champs ravagés par le fer, le feu et la peste, nos guerriers exténués par la fatigue? Est-ce dans l'espoir d'une paix semblable que nous nous sommes nourris des herbes cueillies dans les crevasses de nos remparts, fréquemment empoisonnées par des plantes vénéneuses que nous ne savions point discerner, et cueillies d'une main aussi livide qu'elles? Tous ces actes, de tels actes de dévouement n'auront-ils, comme on l'assure, abouti qu'à notre perte?

«Ah! ne souffrez pas, nous vous en conjurons, un traité si funeste et si honteux! vous êtes les intermédiaires de toutes les négociations; c'est à vous les premiers que sont communiqués, en l'absence de l'Empereur, les décisions prises, et soumises les décisions à prendre. Écoutez donc, nous vous en conjurons, écoutez une âpre vérité, un reproche qui doit être pardonné à la douleur; vous vous réunissez rarement, et quand vous vous réunissez, c'est moins pour remédier aux maux publics que pour traiter de vos intérêts privés. A force d'actes pareils, vous ne serez bientôt plus les premiers, mais les derniers des évêques. Le prestige ne saurait durer, et ceux là ne seront pas longtemps qualifiés de supérieurs auxquels les inférieurs ont déjà commencé à manquer.

«Empêchez donc, rompez à tout prix une paix si honteuse. Nous faut-il combattre encore, être encore assiégés, être encore affamés? Nous sommes prêts, nous sommes contents. Mais si nous sommes livrés, n'ayant point été vaincus, il sera constaté que vous avez trouvé, en nous livrant, un lâche expédient pour faire votre paix avec le Barbare.

«Mais à quoi bon lâcher le frein à une douleur excessive! N'accusez pas des affligés. Tout autre pays libre en serait quitte pour la servitude: le nôtre doit s'attendre à des châtiments. Ainsi donc, si vous ne pouvez nous sauver, obtenez du moins par vos instances la vie sauve à ceux qui vont perdre la liberté. Apprêtez des terres pour les exilés, des rançons pour les captifs, des provisions pour ceux qui auront voyage à faire. Si nos murs s'ouvrent à l'ennemi, que les vôtres ne soient pas fermés à des hôtes[242]

Cette lettre fit peut-être rougir un peu ceux à qui elle s'adressait, mais elle ne fit rien de plus. La paix, déjà convenue entre l'Empire et les Wisigoths, fut définitivement conclue à des conditions dont une seule est bien connue, la cession de l'Arvernie à ces derniers.

Euric se hâta d'occuper cette belle province. Il en donna le gouvernement, avec le titre de duc, à un nommé Victorius, qui en était l'un des principaux personnages. Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours, qui ont eu l'un et l'autre l'occasion de parler de ce Victorius, en parlent d'une manière fort diverse. Le premier en fait, bien qu'en termes généraux, un éloge flatteur, et manifeste pour lui beaucoup de considération et d'attachement[243]; Grégoire de Tours le représente comme un mauvais magistrat, qui se fit détester pour ses violences et ses impudiques déportements, au point qu'il fut obligé de s'enfuir, afin d'échapper aux Arvernes qui voulaient le tuer[244].

Ce qu'il importe le plus de remarquer à propos de ce premier gouverneur wisigoth de l'Arvernie, c'est qu'il était non-seulement Gallo-Romain, mais Arverne, et que son choix annonçait, de la part d'Euric, la volonté expresse de laisser à ses nouveaux sujets l'usage des lois et de l'administration romaines.

Du reste, l'occupation de l'Arvernie par Euric ne fut pas si prompte que ceux des Arvernes qui s'étaient le plus compromis envers lui, par leur résistance obstinée, n'eussent le temps de s'enfuir. Plusieurs se dispersèrent de divers côtés, préférant les misères de l'exil à la domination de Barbares hérétiques. Le brave Ecdicius se réfugia à la cour de l'un des deux rois burgondes. Sidoine Apollinaire n'était pas moins compromis que lui; mais il ne crut pas qu'il lui fût permis d'abandonner son église, et il attendit avec résignation la sentence d'Euric à son sujet. Elle ne fut pas aussi rigoureuse qu'il aurait pu le craindre; il fut momentanément envoyé en exil à Livia, sur les frontières de la Gaule et de l'Espagne.

Fauriel, Histoire de la Gaule Méridionale, t. I, p. 324.

Fauriel, né en 1772, à Saint-Etienne, mort en 1844, professeur de littérature étrangère à la Sorbonne, est l'un des historiens critiques les plus éminents de notre époque. Son Histoire de la Gaule méridionale sous les conquérants Germains (4 vol. in-8o, 1836) est son principal ouvrage: on lui doit encore une Histoire de la poésie provençale (3 vol. in-8o, 1846).

EURIC, ROI DES WISIGOTHS.
466-483.

Il est fâcheux que l'histoire ait laissé dans une obscurité si profonde tout ce qui tient aux relations de ce chef avec diverses nations barbares, germaniques ou autres, dont il paraît qu'il était devenu le patron et l'arbitre. Cassiodore[245] dit en termes formels qu'il avait puissamment aidé de ses subsides les rois des Varnes, des Hérules et des Thuringiens, et fait cesser la guerre que leur avaient déclarée leurs voisins. D'autres écrivains font allusion à ses victoires sur les Sicambres de la confédération franque et sur les tribus barbares des bords du Wahal, qui étaient aussi, selon toute apparence, des tribus franques[246]. Mais si obscures et si incomplètes que soient sur toutes ces choses les indications des historiens, elles suffisent néanmoins pour constater qu'Euric était le roi le plus puissant de son époque, et que sa cour était devenue une espèce de centre autour duquel s'agitaient, comme pour se rallier ou chercher un point d'appui, les parties disloquées de l'empire d'Occident.

Il y a dans Sidoine une lettre curieuse qui peut aider à éclaircir un peu ces indices historiques, et dont, par cette raison, je crois bien faire de donner quelques extraits.

Euric, en prenant possession de la province et de la capitale des Arvernes, avait relégué Sidoine Apollinaire à Livia, dans la Cerdagne. Il paraît que cet exil ne fut pas long, et que le digne évêque obtint aisément d'Euric l'autorisation de retourner à son siége. Il en reprit aussitôt le chemin (477); mais il lui fallut passer par Bordeaux pour y voir le roi, qui s'y trouvait, soit qu'il ne voulût que le remercier de sa délivrance, soit qu'il eût à traiter avec lui de quelque affaire. Deux mois se passèrent avant qu'Euric pût lui donner audience.

Ce fut pour abréger un peu ce long intervalle d'attente et d'oisiveté que Sidoine écrivit à Lampridius, le rhéteur alors le plus fameux de Bordeaux, une lettre curieuse pour l'histoire littéraire de l'époque, accompagnée d'une pièce de vers plus curieuse encore comme document historique[247]. C'est un tableau de la cour d'Euric.

Ce roi, si occupé de guerre, de conquêtes et de sa prépondérance politique au dehors, fit plus qu'aucun de ses prédécesseurs pour la culture morale et sociale de son peuple. Jusqu'à lui les Wisigoths n'avaient été gouvernés que par des usages traditionnels; il leur donna le premier des lois écrites, qui furent comme le noyau ou le germe du code méthodique et complet auquel travaillèrent après lui la plupart de ses successeurs, et si connu sous le nom de code des Wisigoths.

Euric mourut à Arles en 483, laissant un fils unique Alaric. Aussitôt après sa mort, Alaric II fut proclamé son successeur à Toulouse, restée la capitale de leur royaume, même après l'acquisition d'Arles et de Tarragone.

Euric aspirait à la domination de la Gaule entière, et non-seulement la tâche n'était point au-dessus de ses forces, mais elle était, à ce qu'il semble, assez avancée. Il est probable que s'il eût vécu seulement quelques années de plus, il serait parvenu à établir, dans cette contrée comme en Espagne, une sorte d'unité politique, qui aurait pu en modifier heureusement l'avenir. Alaric II, jeune prince doué de bonnes inclinations, mais mollement élevé et n'ayant aucune des grandes qualités de son père, se trouva incapable de poursuivre l'exécution de ses plans et de compléter ses conquêtes.

Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale, t. I, p. 344.