CANONISATION ET CULTE DE CHARLEMAGNE.
Son corps, revêtu du cilice qu'il avait porté en santé, et couvert par-dessus des habillements impériaux, fut mis dans l'église d'Aix-la-Chapelle, où il fut en vénération publique à tout l'Occident, jusqu'à ce qu'en 1165 il fut élevé de terre par les soins de l'empereur Frédéric Ier, surnommé Barbe-Rousse, pour être mieux exposé au culte religieux qu'on rendait déjà à sa mémoire. On prétend que ce fut dans le temps de sa translation qu'il fut canonisé par Pascal III, antipape, qui tenait l'Église divisée en faveur de l'empereur Frédéric contre le pape légitime Alexandre III. Cet acte devait être nul, ce semble, comme étaient tous les autres qui avaient été faits par cet usurpateur du saint-siége. Cependant, il n'a été ni cassé ni blâmé par les papes suivants, qui n'ont pas jugé à propos de s'opposer au culte public de Charlemagne, à qui ils savaient que l'Église romaine avait des obligations immortelles. Son nom, comme celui d'un saint confesseur, est inséré dans la plupart des martyrologes de France, d'Allemagne et des Pays-Bas: l'office de sa fête se trouve dans plusieurs bréviaires des églises de tous ces pays. Et quoi qu'il ait été retranché dans celui de Paris, on n'a point laissé de continuer non-seulement la vacance du Palais et du Châtelet, mais encore la messe solennelle du jour (28 janvier) en diverses églises de Paris. La fête semblait s'abolir peu à peu dans l'Université, qui le reconnaît comme son fondateur, mais elle y fut rétablie sur la fin de l'an 1661.
A. Baillet, Les Vies des Saints, t. II (in-4o, 1739).
LOUIS LE PIEUX[344].
817.
On voyait briller en lui des vertus sacrées qu'il serait trop long d'énumerer. Il était d'une taille ordinaire; il avait les yeux grands et brillants, le visage ouvert, le nez long et droit, des lèvres ni trop épaisses ni trop minces, une poitrine vigoureuse, des épaules larges, les bras robustes; aussi pour manier l'arc et lancer un javelot personne ne pouvait-il lui être comparé. Ses mains étaient longues, ses doigts bien conformés; il avait les jambes longues et grêles pour leur longueur; il avait aussi les pieds longs, et la voix mâle. Très-versé dans les langues grecque et latine, il comprenait cependant le grec mieux qu'il ne le parlait. Quant au latin, il pouvait le parler aussi bien que sa langue naturelle[345]. Il connaissait très-bien le sens spirituel et moral des Écritures Saintes ainsi que leur sens mystique. Il méprisait les poëtes profanes qu'il avait appris dans sa jeunesse, et ne voulait ni les lire, ni les entendre, ni les écouter. Il était d'une constitution vigoureuse, agile, infatigable, lent à la colère, facile à la compassion. Toutes les fois que, les jours ordinaires, il se rendait à l'église pour prier, il fléchissait les genoux et touchait le pavé de son front; il priait humblement et longtemps, quelquefois avec larmes. Toujours orné de toutes les pieuses vertus, il était d'une générosité dont on n'avait jamais ouï parler dans les livres anciens ni dans les temps modernes, tellement qu'il donnait à ses fidèles serviteurs, et à titre de possession perpétuelle, les domaines royaux qu'il tenait de son aïeul et de son bisaïeul. Il fit dresser pour ces donations des décrets qu'il confirma en y apposant son sceau et en les signant de sa propre main. Il fit cela pendant longtemps. Il était sobre dans son boire et son manger, simple dans ses vêtements; jamais on ne voyait briller l'or sur ses habits, si ce n'est dans les fêtes solennelles, selon l'usage de ses ancêtres. Dans ces jours, il ne portait qu'une chemise et des hauts-de-chausses brodés en or, avec des franges d'or, un baudrier et une épée tout brillants d'or, des bottes et un manteau couverts d'or; enfin il avait sur la tête une couronne resplendissante d'or, et tenait dans sa main un sceptre d'or. Jamais il ne riait aux éclats, pas même lorsque, dans les fêtes et pour l'amusement du peuple, les baladins, les bouffons, les mimes défilaient auprès de sa table suivis de chanteurs et de joueurs d'instruments: alors le peuple même, en sa présence, ne riait qu'avec mesure; et pour lui, il ne montra jamais en riant ses dents blanches. Chaque jour avant ses repas il faisait distribuer des aumônes. Au mois d'août, époque où les cerfs sont le plus gras, il s'occupait à les chasser jusqu'à ce que le temps des sangliers arrivât.
Thégan, Vie et actions de Louis le Pieux, trad. de M. Guizot.
Thégan, chorévêque (vicaire général) de Trèves, mort vers 845, était d'origine franque et noble; il était renommé pour sa beauté, ses vertus, sa science et son éloquence. Au milieu des dissensions du règne de Louis le Débonnaire, il fut toujours fidèle à l'empereur. Son histoire est assez bien faite, quoique abrégée, et s'étend de 813 à 835.
BAPTÊME DE HÉROLD LE DANOIS[346].
826.
Dès que tout est prêt pour la cérémonie sacrée, Louis et Hérold se rendent dans le saint temple. César[347], par respect pour le Seigneur, reçoit lui-même Hérold quand il sort de l'onde régénératrice, et le revêt de sa propre main de vêtements blancs. L'impératrice Judith, dans tout l'éclat de sa beauté[348], tire de la source sacrée la reine, femme d'Hérold, et la couvre des habits de chrétienne. Lothaire, déjà césar, fils de l'auguste Louis, aide de même le fils d'Hérold à sortir des eaux baptismales; à leur exemple, les grands de l'empire en font autant pour les hommes distingués de la suite du roi danois, qu'ils habillent eux-mêmes, et la foule tire de l'eau sainte beaucoup d'autres d'un moindre rang. O grand Louis! quelle foule immense d'adorateurs tu gagnes au Seigneur! Quelle sainte odeur s'émane d'une telle action et s'élève jusqu'au Christ? Ces conquêtes, prince, que tu arraches à la gueule du loup dévorant, pour les donner à Dieu, te seront comptées pour l'éternité.
Hérold, couvert de vêtements blancs et le cœur régénéré, se rend sous le toit éclatant de son illustre parrain. Le tout-puissant empereur le comble alors des plus magnifiques présents que puisse produire la terre des Franks. D'après ses ordres, Hérold revêt une chlamyde tissue de pourpre écarlate et de pierres précieuses, autour de laquelle circule une broderie d'or; il ceint l'épée fameuse que César lui-même portait à son côté et qu'entourent des cercles d'or symétriquement disposés; à chacun de ses bras sont attachées des chaînes d'or; des courroies enrichies de pierres précieuses entourent ses cuisses; une superbe couronne, ornement dû à son rang, couvre sa tête; des brodequins d'or renferment ses pieds; sur ses larges épaules brillent des vêtements d'or, et des gantelets blancs ornent ses mains. L'épouse de ce prince reçoit de l'impératrice Judith des dons non moins dignes de son rang et d'agréables parures. Elle passe une tunique entièrement brodée d'or et de pierreries, et aussi riche qu'ont pu la fabriquer tous les efforts de l'art de Minerve; un bandeau entouré de pierres précieuses ceint sa tête; un large collier tombe sur son sein naissant; un cercle d'or flexible et tordu entoure son cou; ses bras sont serrés dans des bracelets tels que les portent les femmes; des cercles minces et pliants, d'or et de pierres précieuses, couvrent ses cuisses, et une cape d'or tombe sur ses épaules. Lothaire ne met pas un empressement moins pieux à parer le fils d'Hérold de vêtements enrichis d'or; le reste de la foule des Danois est également revêtu d'habits franks, que leur distribue la religieuse munificence de César.
Tout cependant est préparé pour les saintes cérémonies de la messe; déjà le signal accoutumé appelle le peuple dans l'enceinte des murs sacrés. Dans le chœur brille un clergé nombreux et revêtu de riches ornements, et dans le magnifique sanctuaire tout respire un ordre admirable. La foule des prêtres se distingue par sa fidélité aux doctrines de Clément[349], et les pieux lévites se font remarquer par leur tenue régulière. C'est Theuton qui dirige, avec son habileté ordinaire, le chœur des chantres; c'est Adhalwit qui porte en main la baguette, en frappe la foule des assistants et ouvre ainsi un passage honorable à César, à ses grands, à sa femme et à ses enfants. Le glorieux empereur, toujours empressé d'assister fréquemment aux saints offices, se rend à l'entrée de la basilique en traversant de larges salles de son palais resplendissant d'or et de pierreries éblouissantes; il s'avance la joie sur le front, et s'appuie sur les bras de ses fidèles serviteurs. Hilduin est à sa droite; Hélisachar le soutient à gauche; et devant lui marche Gerung, qui porte le bâton, marque de sa charge[350], et protége les pas du monarque, dont la tête est ornée d'une couronne d'or. Par derrière viennent le pieux Lothaire et Hérold, couverts d'une toge et parés des dons éclatants qu'ils ont reçus. Charles, encore enfant, tout brillant d'or et de beauté, précède, plein de gaieté, les pas de son père, et de ses pieds il frappe fièrement le marbre. Cependant Judith, couverte des ornements royaux, s'avance dans tout l'éclat d'une parure magnifique; deux des grands jouissent du suprême honneur de l'escorter; ce sont Matfried et Hugues; tous deux, la couronne en tête et vêtus d'habits tout brillants d'or, accompagnent avec respect les pas de leur auguste maîtresse. Derrière elle, et à peu de distance, vient enfin l'épouse d'Hérold étalant avec plaisir les présents de la pieuse impératrice. Après, on voit Friedgies[351] que suit une foule de disciples, tous vêtus de blanc et distingués par leur science et leur foi. Au dernier rang marche avec ordre le reste de la jeunesse danoise, parée des habits qu'elle tient de la munificence de César.
Aussitôt que l'empereur, après cette marche solennelle, est arrivé à l'église, il adresse, suivant sa coutume, ses vœux au Seigneur; sur-le-champ, le clairon de Theuton fait entendre le son clair qui sert de signal, et au même instant les clercs et tout le chœur lui répondent et entonnent le chant. Hérold, sa femme, ses enfants, ses compagnons contemplent avec étonnement le dôme immense de la maison de Dieu, et n'admirent pas moins le clergé, l'intérieur du temple, les prêtres et la pompe du service religieux. Ce qui les frappe plus encore, ce sont les immenses richesses de notre roi, à l'ordre duquel semble se réunir ce que la terre produit de plus précieux. «Eh bien, illustre Hérold, dis, je t'en conjure, ce que tu préfères maintenant, ou de la foi de notre monarque, ou de tes misérables idoles. Jette donc dans les flammes tous ces dieux faits d'or et d'argent; c'est ainsi que tu assureras à toi et aux tiens une éternelle gloire. Si dans ces statues il s'en trouve de fer, dont on puisse se servir pour cultiver les champs, ordonne qu'on en fabrique des socs, et en ouvrant le sein de la terre elles te seront plus utiles que de telles divinités avec toute leur puissance...»
Cependant on préparait avec soin d'immenses provisions, des mets divers et des vins de toutes les espèces pour le maître du monde. D'un côté, Pierre, le chef des pannetiers, de l'autre, Gunton, qui préside aux cuisines, ne perdent pas un instant à faire disposer les tables avec l'ordre et le luxe accoutumés. Sur des toisons, dont la blancheur le dispute à la neige, on étend des nappes blanches, et les mets sont dressés dans des plats de marbre. Pierre distribue, comme le veut sa charge, les dons de Cérès, et Gunton sert les viandes. Entre chaque plat sont placés des vases d'or; le jeune et actif Othon commande aux échansons et fait préparer les doux présents de Bacchus.
Dès que les cérémonies du culte respectueux adressé au Très-Haut sont terminées, César, tout brillant d'or, se dispose à reprendre le chemin qu'il a suivi pour se rendre au temple. Son épouse, ses enfants, et tout son cortége, couverts de vêtements resplendissants d'or, et enfin les clercs habillés de blanc, imitent son exemple, et le pieux monarque se rend d'un pas grave à son palais, où l'attend un festin préparé avec un soin digne du chef de l'empire. Radieux, il se place sur un lit[352]; par son ordre, la belle Judith se met à ses côtés, après avoir embrassé ses augustes genoux; le césar Lothaire et Hérold, l'hôte royal, s'étendent de leur côté sur un même lit, comme l'a voulu Louis. Les Danois admirent la prodigalité des mets et tout ce qui compose le service de la table, le nombre des officiers, ainsi que la beauté des enfants qui servent César. Ce jour, si heureux à juste titre pour les Franks et les Danois régénérés par le baptême, sera pour eux dans la suite l'objet de fêtes qui en rappelleront la mémoire.
Le lendemain, à la naissance de l'aurore, dès que les astres quittent le ciel et que le soleil commence à réchauffer la terre, César s'apprête à partir pour la chasse avec ses Franks, dont cet exercice est le plaisir habituel, et il ordonne qu'Hérold l'accompagne. Non loin du palais est une île que le Rhin environne de ses eaux profondes, où croît une herbe toujours verte et que couvre une sombre forêt. Des bêtes fauves, nombreuses et diverses, la remplissent, et leur troupe, dont rien ne trouble le repos, trouve dans les vastes bois un asile paisible. Des bandes de chasseurs et d'innombrables meutes de chiens se répandent çà et là dans cette île. Louis monte un coursier qui foule la plaine sous ses pas rapides, et Witon, le carquois sur l'épaule, l'accompagne à cheval. De toutes parts se pressent des flots de jeunes gens et d'enfants, au milieu desquels se fait remarquer Lothaire, porté par un agile coursier. Hérold, l'hôte de l'empereur, et ses Danois accourent aussi pleins de joie pour contempler ce beau spectacle; la superbe Judith, la pieuse épouse de César, parée et coiffée magnifiquement, monte un noble palefroi; les premiers de l'État et la foule des grands précèdent ou suivent leur maîtresse, par égard pour leur religieux monarque. Déjà toute la forêt retentit des aboiements redoublés des chiens; ici les cris des hommes, là les sons répétés du clairon frappent les airs; les bêtes fauves s'élancent hors de leurs antres, les daims fuient vers les endroits les plus sauvages; mais ni la fuite ne peut les sauver ni les taillis ne leur offrent d'asiles sûrs. Le faon tombe au milieu des cerfs armés de bois majestueux; et le sanglier aux larges défenses roule dans la poussière percé par le javelot. César, animé par la joie, donne lui-même la mort à un grand nombre d'animaux qu'il frappe de ses propres mains. L'ardent Lothaire, dans la fleur et la force de la jeunesse, fait tomber plusieurs ours sous ses coups; le reste des chasseurs tue çà et là, à travers les prairies, une foule de bêtes fauves de toutes espèces.
Tout à coup une jeune biche, que la meute des chiens poursuit avec chaleur, traverse en fuyant le plus épais de la forêt, et bondit au milieu d'un bouquet de saules; là s'étaient arrêtés la troupe des grands, Judith, l'épouse de César, et le jeune Charles, encore enfant. L'animal passe avec la rapidité de l'éclair, tout son espoir est dans la vitesse de ses pieds: s'il ne trouve son salut dans la fuite, il périt. Le jeune Charles l'aperçoit, veut le poursuivre à l'exemple de ses parents, demande un cheval avec d'instantes prières, presse vivement pour qu'on lui donne des armes, un carquois et des flèches légères, et brûle de voler sur les traces de la biche, comme son père a coutume de le faire. Mais vainement il redouble ses ardentes sollicitations; sa charmante mère lui défend de la quitter, et refuse à ses vœux la permission de s'éloigner. Sa volonté s'irrite, et si le maître aux soins duquel il est confié et sa mère ne le retenaient, le royal enfant n'hésiterait pas à suivre la chasse à pied. Cependant d'autres jeunes gens volent, atteignent la biche dans sa fuite, et la ramènent au petit prince sans qu'elle ait reçu aucune blessure; lui, alors, prend des armes proportionnées à la faiblesse de son âge et en frappe la croupe tremblante de l'animal; toutes les grâces de l'enfance se réunissent et brillent dans le jeune Charles, et leur éclat emprunte un nouveau lustre de la vertu de son père et du nom de son aïeul. Tel autrefois Apollon, quand il gravissait les sommets des montagnes de Délos, remplissait d'une orgueilleuse joie le cœur de sa mère Latone.
Déjà César, son auguste père, et les jeunes chasseurs chargés de gibier se disposaient à retourner au palais. Cependant la prévoyante Judith a fait construire et couvrir dans le milieu de la forêt une salle de verdure; des branches d'osier et de buis dépouillées de leurs feuilles en forment l'enceinte, et des toiles la recouvrent. L'impératrice elle-même prépare sur le vert gazon un siége pour le religieux monarque, et fait apporter tout ce qui peut assouvir la faim. Après avoir lavé ses mains dans l'eau, César et sa belle compagne s'étendent ensemble sur un lit d'or, et, par l'ordre de cet excellent roi, le beau Lothaire et leur hôte chéri, Hérold, prennent place à la même table; le reste de la jeunesse s'assoit sur l'herbe qui couvre la terre, et repose ses membres fatigués sous l'ombrage de la forêt. On apporte, après les avoir fait rôtir, les entrailles chargées de graisse des animaux tués à la chasse, et la venaison se mêle aux mets apprêtés pour César. La faim satisfaite disparaît bientôt. On vide les coupes; et la soif à son tour est chassée par une agréable liqueur; un vin généreux répand la gaieté dans toutes ces âmes courageuses, et chacun regagne d'un pas plus hardi le toit impérial.
Ermold le Noir, Faits et Gestes de Louis le Pieux, chant IV, traduction de M. Guizot[353].
Ce poëme a été composé vers 826. On ne sait rien sur son auteur.
FIN.