DE LA CIVILISATION GAULOISE AVANT LA CONQUÊTE ROMAINE.
1. Organisation politique de la Gaule.
Les trois races des Belges, des Galls et des Aquitains différaient entre elles de langue, d'institutions politiques et de lois civiles. Elles se subdivisaient en plusieurs centaines de petites peuples, plus ou moins indépendants, fixés avec des destinées diverses dans les vallées qui sillonnent la Gaule ou sur les plateaux qui la dominent, défendant des intérêts souvent opposés, et adonnés à des travaux aussi variés que les contrées qu'ils cultivaient. Ces peuplades, ou cités indépendantes, étaient quelquefois unies par des liens de confédération, mais le plus souvent désunies par la passion ou l'intérêt. Aucune influence permanente ne dirigeait leurs mouvements; aucune discipline ne réglait leur action commune; aucune intelligence ne donnait à leur force collective la puissance de l'unité...... La Gaule n'avait donc point de constitution politique commune et régulière. Des formes différentes de gouvernement coexistaient sur le même territoire ou se succédaient avec le temps. Mais la moins constante et la moins goûtée était la forme monarchique. Ce ne fut jamais que pour de courtes années qu'un pouvoir unique put s'établir parmi les peuples appartenant à la même famille. Toutes les institutions étaient variables et changeantes, car la Gaule était gouvernée par des factions. Les passions individuelles étouffaient l'esprit public. Au demeurant, chaque état administrait librement ses affaires intérieures. La liberté communale régnait dans les cités, mais souvent avec le cortége de l'anarchie. Les Arvernes, les Séquanes (Francs-Comtois), les Éduens (Bourgogne), étaient en dispute perpétuelle pour la suprématie des confédérations. Cette agitation donnait de l'importance aux plus petits événements. La vie sociale était dans une instabilité continuelle. Dans chaque État, ou chaque confédération, les affaires se réglaient en assemblée publique. Mais rien ne prouve qu'avant l'invasion de César la Gaule eût des assemblées générales et périodiques où les questions d'intérêt territorial et commun fussent examinées et décidées. Tous les textes allégués à ce sujet ne se rapportent qu'à des réunions extraordinaires, motivées par la nécessité momentanée de la défense contre les Romains.
La puissance nationale était encore morcelée et comme éparpillée par le régime des clans, régime analogue au système féodal dans ce que ce dernier avait de plus arbitraire et de plus diversifié, mais dépourvu de la gigantesque unité de la hiérarchie, et qui paraît avoir été répandu anciennement dans l'Occident, comme le régime patriarcal dans l'Orient. Il était tellement propre à la race celtique qu'il s'est maintenu en Écosse et en Irlande jusqu'à la destruction de l'indépendance politique de ces contrées. César considère le système des clans sous la forme romaine du patronat et de la clientèle. Il s'appliquait aux individus comme aux cités, et de même que les premiers choisissaient un patron puissant dont ils devenaient souvent les serviteurs dévoués à la vie et à la mort[79], de même les petits États se plaçaient sous la protection et l'obéissance d'un peuple puissant. Mais ce lien était purement moral ou politique; il n'emportait aucune obligation de tribut. La soumission au tribut était une condition réservée aux peuples vaincus. Ce patronat paraît avoir reposé de toute antiquité, dans les villes, sur le libre consentement de ceux qui s'y soumettaient, et en cela il se rapprochait du comitatus germanique. Mais nul doute que l'obligation du client ne fût au moins viagère; dans les campagnes, elle a dû constituer un droit héréditaire, comme dans les clans écossais.....
Les peuples de la Gaule n'avaient à vrai dire qu'un lien commun, qu'un seul élément d'unité: c'était la religion. Une constitution théocratique, à la tête de laquelle se trouvait une caste plus ou moins puissante, selon les temps et selon les lieux, imprima momentanément une communauté d'action au gouvernement des clans. Les druides formaient une caste supérieure comme les brahmes et les mages. Mais ils avaient été contraints d'abandonner le principe de l'hérédité. Au temps de César, ils ne se recrutaient plus que par l'initiation et le noviciat. Malgré la force qu'avait encore leur association hiérarchique, cette révolution fut fatale à la race celtique; car, appuyés seulement sur l'autorité religieuse, disséminés sur une vaste étendue de territoire, et placés, par l'application du principe électif, dans une contradiction fréquente avec leurs traditions et leurs coutumes mystérieuses, ils ne purent prendre un ascendant décisif sur la puissance des clans et les diriger vers un but politique. Leur ambition fut réduite à la domination du collége des prêtres, et ne s'éleva point à l'intérêt d'État. Elle abaissa les caractères et leur communiqua un fanatisme stérile, au lieu de donner aux âmes une activité féconde, ferme et durable; car l'organisation religieuse, quelque habilement disposée qu'elle soit, ne tient pas lieu d'organisation politique pour soutenir et développer la vitalité des nations. Le corps redoutable des druides demeura donc impuissant pour civiliser et pour défendre la Gaule; il ne put ni arrêter ni diriger un mouvement démocratique qui se manifestait dans les villes et qui tendait à dissoudre le pouvoir fondé sur la distinction des rangs, des castes et des lois héréditaires....
Les anciennes formes de la vie gallique étaient en voie de dissolution au moment de l'invasion romaine. L'anarchie se manifestait par une méfiance générale et par une haine jalouse qui s'attachait à tous les personnages éminents, quelque noble et patriotique que fût leur caractère: je ne citerai que l'exemple de Vercingétorix. Aussi une simple commune italienne, que les Celtes avaient jadis réduite aux abois, eut raison de leur effrayante puissance, par sa fermeté inébranlable et l'habile persistance de sa politique. Les Romains, si souvent maltraités, reportèrent la guerre dans les foyers des Celtes et finirent par les subjuguer. César lui-même atteste que les Celtes étaient déchus de leur ancienne vigueur lorsqu'il entreprit la conquête des Gaules.....
2. De la condition du droit chez les Gaulois.
Il n'y avait pas plus d'uniformité dans le droit que dans l'organisation politique de la Gaule. Chacune des trois grandes familles des Ibères, des Gauls et des Belges avait des institutions différentes; et chacun encore des petits peuples qui composaient ces grandes familles avait ses coutumes propres et ses lois municipales. César observe comme une chose digne de remarque que les Rémois et les Suessiones obéissaient aux mêmes lois.
On peut cependant assigner un caractère général à l'administration judiciaire de la Gaule; c'est qu'elle était abandonnée aux chefs de clan et à la congrégation des druides. La protection des premiers avait les attributs d'une magistrature paternelle quand elle s'exerçait sur les hommes du même clan; elle tournait en violentes querelles et en rivalités passionnées entre des familles puissantes lorsqu'elle se manifestait à l'occasion d'individus appartenant à des clans différents. Quant aux druides, ils avaient l'attribution régulière et souveraine du droit de juger toutes les contestations privées, relatives soit à l'état des personnes, soit à l'interprétation et à l'exécution des conventions, soit aux mutations de propriété par succession ou autrement, soit aux limites des champs; ils avaient aussi la connaissance des délits et des crimes commis contre les personnes et les propriétés. Ils partageaient avec les assemblées publiques le droit de réprimer les attentats dirigés contre la sûreté de l'État; et la sanction de leur pouvoir était la peine redoutée de l'excommunication, par laquelle ils punissaient la désobéissance à leur autorité. Cette concentration des fonctions du sacerdoce et de la magistrature dans les mains des prêtres donne au droit gaulois la couleur d'un jus sacrum, droit pontifical, mystérieux et caché; sa culture scientifique a dû être peu développée. Si nous en croyons Strabon, les druides jouissaient d'une grande réputation de justice; mais les principes généraux du droit, ceux au moins dont la connaissance était divulguée et la pratique arrêtée, étaient certainement en petit nombre. Le droit d'enseigner appartenait aux druides. L'enseignement de la jurisprudence, en particulier, devait faire partie de l'initiation sacerdotale: probablement les règles du droit étaient fixées par des poëmes; les symboles devaient y abonder, comme dans toutes les législations théocratiques. Et comme les lois n'étaient pas écrites, le peuple ne pouvait se rappeler que les applications qu'il en avait vu faire.
La population gauloise se divisait en trois castes. La première était la caste sacerdotale, qui, bien qu'elle ne fût plus établie sur l'hérédité, avait pourtant conservé les caractères d'une caste dominante. Elle comprenait les druides et divers ordres inférieurs ou subordonnés, tels que les bardes, les eubages, les femmes fanatisées auxquelles étaient confiées des fonctions religieuses. Les druides, comme les brahmes, étaient vêtus de lin[80]; seuls ils avaient le droit d'offrir des sacrifices, et de plus ils jouissaient de plusieurs prérogatives politiques. Ils avaient le dépôt des lois, et ils ne le conservaient que par la mémoire et les traditions. Ils possédaient de grandes richesses et se recrutaient dans la classe des nobles. Ils obéissaient à un chef unique ou grand pontife, ordinairement électif. Ils étaient exempts d'impôts, de service militaire et de toute charge publique. Mais ils pouvaient cumuler le sacerdoce avec les fonctions politiques. César dit que chez les Éduens les druides intervenaient dans la nomination du principal magistrat. Ils étaient de droit membres du sénat, et probablement ils exerçaient une grande influence sur les assemblées publiques et sur leurs délibérations, à l'exemple des prêtres germains. Ils cumulaient donc, avec le pouvoir religieux, le pouvoir judiciaire, le privilége de l'enseignement et de la direction de la jeunesse, et une partie importante du pouvoir politique. Mais leur puissance était déjà fort diminuée, et leur influence amoindrie, par les envahissements toujours croissants de la classe des nobles et les progrès de l'anarchie. Ajoutons que, pour achever de subjuguer le peuple gaulois, les druides avaient, comme les mages de Perse, le droit exclusif d'exercer l'art de guérir les hommes et les animaux.
La seconde caste était celle des nobles ou des guerriers (equites). Elle faisait profession du métier des armes. Elle occupait les grandes charges politiques, administratives et militaires. Elle formait le corps véritable de la nation, car elle était toute-puissante dans les assemblées publiques, où l'influence ne lui était disputée que par le collége des prêtres, qui recruté par la noblesse finit par identifier avec elle ses intérêts et ses prétentions. La noblesse était fort nombreuse; elle avait conservé jusqu'à César son vieux privilége de l'hérédité; mais les progrés de l'esprit démocratique, favorisés par les Romains, avaient ménagé à la fortune et au crédit personnel les moyens de pénétrer dans ses rangs. Elle payait peu d'impôts, possédait de grands biens, et se groupait autour des nobles devenus chefs de faction ou de clientèle. Elle formait la principale force des clans. Les jeunes nobles qui n'étaient point encore chefs de famille pouvaient choisir un chef auquel ils attachaient leur fortune et dont ils devenaient les soldures dévoués, en échange de la protection et de la solde qu'ils en recevaient. La noblesse se composait donc de différents degrés et conditions, entre lesquels il n'existait aucun lien hiérarchique. Elle avait dans certains cas ses assemblées particulières. Ses prérogatives et ses habitudes militaires donnèrent à son influence une force toujours croissante chez un peuple qui abusa de la guerre; mais la division des clans, jointe au caractère inconstant de la noblesse gauloise, fut une cause de dissolution. Aux nobles s'applique principalement le reproche que César adresse aux Celtes, de n'avoir point dans l'esprit cette persévérance par laquelle le courage et la ténacité viennent à bout de la fortune. Il paraît qu'indépendamment du service dans les bandes guerrières, la noblesse fournissait encore un service régulier pour la défense de chaque cité ou pour la sûreté publique. Le nombreux cortége d'une clientèle puissante était l'objet principal de son ambition.
Le troisième ordre de la population, le peuple (plebs), était adonné aux travaux agricoles et se composait d'individus de diverses conditions, les uns libres, les autres réduits à un état voisin de la servitude, d'autres, enfin, en servitude complète. Qu'il y eût des hommes libres dans la plebs, on n'en saurait douter. Que cette classe libre jouît même de certains droits politiques, cela paraît incontestable, au moins pour quelques régions de la Gaule; mais la plebs entière formait une masse inerte, subjuguée par l'ascendant moral des deux premiers ordres, timide, craintive, méprisée et privée de toute participation aux emplois politiques ou administratifs. Les uns naissaient dans une sorte de servage héréditaire; d'autres étaient réduits à l'esclavage par la misère; d'autres, enfin, vivaient dans une condition intermédiaire, de nature servile, mais qui pourtant ne saurait être assimilée à la servitude domestique des Romains. César en avait fait l'observation. C'étaient plutôt des colons que des esclaves. Libres et serfs, tous formaient la foule des clients attachés à la puissance et à la fortune des chefs de clan.
La constitution politique de la Gaule était donc essentiellement aristocratique, quoique à différents degrés selon les pays. C'était encore la division orientale des personnes. Il est à croire que les trois castes n'avaient point entre elles le connubium[81], et que si la prohibition des mésalliances tomba en désuétude, à l'égard des druides, après que la caste sacerdotale fut dépouillée du privilége de l'hérédité, elle continua d'exister à l'égard de la plebs et des deux premiers ordres.
La plebs gauloise supportait à peu près tout le fardeau des charges publiques; elle était accablée d'impôts, de vexations, de redevances[82]. Il y avait encore des esclaves domestiques, qui étaient sacrifiés sur la tombe de leurs maîtres. Tel était aussi le sort réservé aux clients que le maître avait honorés d'une affection particulière. Cette vieille coutume asiatique avait cessé d'exister au temps où César écrivait.
La polygamie était encore en usage à la même époque chez les Gaulois, au moins pour les grands personnages[83]. Les femmes jouissaient en général de moins de considération chez les Gaulois que chez les Germains. Le mari avait sur elles droit de vie et de mort, et lorsqu'on les soupçonnait d'un attentat à la vie de leur époux, un tribunal de famille, composé des parents du mari, pouvait, sans l'intervention du magistrat, les soumettre à la même torture que les esclaves. L'usage barbare de jeter dans le même bûcher la femme préférée et le cadavre du mari a régné chez les Celtes. Mais l'adoucissement des mœurs avait avec le temps sauvé l'épouse. On lui avait substitué le dévoué, ou l'esclave de prédilection. Lorsque les Romains sont entrés dans les Gaules, on ne jetait plus dans le bûcher que les objets dont la possession avait été chère au défunt.
La femme celtique était donc vis-à-vis de son époux et des agnats[84] de ce dernier dans une condition civile analogue à celle de la femme indoue. Elle ne recevait de son époux aucun don de mariage, mais elle lui portait une dot, au sujet de laquelle existait une singulière coutume. Le mari mettait en fonds commun cette dot avec une valeur exactement équivalente fournie par lui-même. Ce capital social était exploité dans l'intérêt des époux, pendant le mariage, mais les produits en étaient constamment réservés et accumulés; et ces fruits réservés, ainsi que le capital, appartenaient au survivant après la dissolution du mariage.
La coutume celtique n'a réellement d'analogue dans aucune autre coutume connue, et son caractère essentiellement national a disparu avec la constitution celtique elle-même. Ce qu'elle a de remarquable dans l'antiquité barbare, c'est d'offrir l'alliance du principe sévère de l'autorité maritale avec le principe moral et religieux de la société civile entre les époux, principe inconnu encore aux peuples civilisés de la Grèce et de l'Italie. Sous ce point de vue, le droit gaulois a été le précurseur le plus ancien du droit fondé plus tard par le christianisme et pressenti par la philosophie stoïcienne. Les soins intérieurs de la famille étaient abandonnés aux femmes.
Les pères avaient sur leurs enfants droit de vie et de mort; et je dois remarquer ici que les Gaulois avaient bien moins de goût que les Germains pour la vie intérieure de la famille. On peut en juger par ce que dit César, que les enfants des Celtes n'étaient admis auprès de leur père qu'à l'époque où ils étaient devenus aptes à porter les armes.
Ch. Giraud, Essai sur l'Histoire du Droit français au moyen âge, t. I, p. 17.
LA RÉPUBLIQUE DE MARSEILLE.
Sous Auguste, vers le commencement de l'ère chrétienne.
Marseille, fondée par les Phocéens[85], est bâtie sur un sol pierreux. Son port[86] est situé au midi[87], au-dessous d'un rocher en amphithéâtre, entouré de fortes murailles, ainsi que la ville entière, qui est d'une grandeur considérable. Dans la citadelle sont placés le temple de Diane d'Éphèse et celui d'Apollon Delphinien. On dit qu'au moment où les Phocéens allaient quitter leur patrie, un oracle leur prescrivit de prendre de Diane d'Éphèse un conducteur pour le voyage qu'ils se proposaient de faire. S'étant donc rendus à la ville d'Éphèse[88], pendant qu'ils s'y informaient de quelle manière ils pouvaient obtenir de la déesse ce que l'oracle venait de leur prescrire, Diane, dit-on, apparut en songe à Aristarché, une des femmes les plus considérées d'Éphèse, et lui ordonna de partir avec les Phocéens, en prenant avec elle une des statues consacrées dans son temple. L'ordre fut exécuté. Arrivés aux lieux où ils devaient s'établir, les Phocéens y bâtirent le temple dont j'ai parlé, et témoignèrent pour Aristarché la plus grande estime, en la nommant prêtresse de Diane. De là vient que toutes les colonies sorties du sein de Marseille ont regardé Diane comme leur première patronne, et se sont conformées, soit pour la forme de la statue, soit pour son culte, à ce qui était pratiqué dans la métropole.
Le gouvernement des Marseillais est une aristocratie bien réglée. Ils ont un conseil composé de six cents personnes, qu'ils nomment timouques[89], et qui jouissent de cette dignité durant leur vie. De ce nombre, quinze président le conseil et sont chargés d'expédier les affaires courantes. Ceux-ci sont présidés à leur tour par trois d'entre eux, en qui réside la plus grande autorité. Personne ne peut devenir timouque qu'il n'ait des enfants et qu'il ne soit citoyen depuis trois générations. Les lois des Marseillais sont des lois ioniennes; et elles sont exposées en public, de manière que tout le monde peut en prendre connaissance.
Leur pays produit des oliviers et des vignes en abondance; mais la rudesse du terroir fait que le blé y est rare. Aussi, comptant plutôt sur les ressources que leur offre la mer, se sont-ils appliqués de préférence à profiter de leur position avantageuse pour la navigation. Cependant leur courage leur a fait dans la suite conquérir quelques plaines des environs, par les mêmes moyens qui leur valurent la fondation de plusieurs villes. Du nombre de ces villes sont celle qu'ils fondèrent en Ibérie[90] pour se prémunir contre les Ibères; et elles reçurent aussi d'eux le culte de la Diane d'Éphèse et tous les autres rites grecs, tels qu'ils les observaient dans leur patrie, sans excepter les sacrifices. Il en est de même des villes qu'ils fondèrent dans la Gaule, telles que Rhode[91], Agatha[92], pour contenir les barbares[93] qui habitent les environs du Rhône, ainsi que de Taurentium[94], d'Olbia[95], d'Antipolis[96] et de Nicæa[97], qu'ils bâtirent dans le dessein de se garantir des incursions des Salyens[98] et des Ligures[99] qui habitent les Alpes.
Marseille possède encore des chantiers et un arsenal de marine. Autrefois on y voyait aussi un grand nombre de vaisseaux, d'armes de toutes espèces, de machines propres à la navigation et aux siéges. C'est à l'aide de ces moyens que les Marseillais se soutinrent contre les barbares et qu'ils s'acquirent l'alliance des Romains, auxquels ils rendirent de grands services, et qui les aidèrent à leur tour à s'agrandir. En effet, Sextius, après avoir défait les Salyens, fonda, non loin de Marseille, une ville qui tire son nom de ce général[100] et des eaux thermales qui s'y trouvent, et dont quelques-unes, dit-on, ont perdu leur chaleur. Il mit dans cette nouvelle ville une garnison romaine; il chassa de la côte qui conduit de Marseille en Italie les barbares, que les Marseillais seuls n'avaient pu entièrement repousser, et céda aux Marseillais le terrain qu'ils avaient été obligés d'abandonner.
Dans la citadelle de Marseille, on voit déposée quantité de dépouilles, fruits des victoires que les flottes marseillaises ont remportées à diverses époques sur ceux qui leur disputaient injustement la mer[101]. Jadis les Marseillais étaient florissants, et ils jouissaient de plus de l'avantage d'être unis avec les Romains par les liens d'une amitié particulière.
Cette prospérité a en grande partie diminué, depuis que dans la guerre de Pompée contre César[102] les Marseillais eurent embrassé le parti du premier. Cependant ils conservent encore quelques traces de leur ancienne industrie pour ce qui regarde la fabrication des machines de guerre et de tout ce qui sert à la marine; mais ils s'en occupent avec beaucoup moins d'ardeur, parce que ce genre d'occupation perd tous les jours de son intérêt, à mesure que les barbares leurs voisins, soumis aux Romains, se civilisent et quittent les armes pour s'occuper d'agriculture.
Une preuve de ce que je viens de dire est ce qui se passe aujourd'hui à Marseille. Tous ceux qui y jouissent de quelque considération s'appliquent à l'éloquence et à la philosophie; et cette ville, qui était autrefois l'école des barbares et communiquait aux Gaulois le goût des lettres grecques, à tel point que ceux-ci rédigeaient en grec jusqu'à leurs contrats[103], oblige aujourd'hui les plus illustres Romains même de préférer pour leur instruction le voyage de Marseille à celui d'Athènes. Les Gaulois, excités par cet exemple, et profitant d'ailleurs du loisir que la paix leur procure, emploient volontiers leur temps à des occupations semblables; et cette émulation a passé des particuliers à des villes entières[104]; car non-seulement les personnes privées, mais les communautés des villes font venir à leurs frais des professeurs de lettres et de sciences ainsi que des médecins.
Quant à la vie simple des Marseillais et à la sagesse de leur conduite[105], en voici une grande preuve. Chez eux, la plus forte dot n'excède pas la somme de cent pièces d'or[106]; ils y en ajoutent cinq[107] pour les habits et autant pour les ornements en or.
César et ses successeurs, malgré les sujets de plainte que les Marseillais leur avaient donnés pendant la guerre, les ont traités avec modération, en considération de leur ancienne amitié, et ils les ont maintenus dans la liberté de se gouverner selon leurs anciennes lois; de manière que ni Marseille ni les villes qui en dépendent ne sont soumises aux gouverneurs que Rome envoie dans la Narbonnaise.
Strabon, Géographie, liv. VI, ch. 3.
RÉVOLTE DE SACROVIR.
21 ap. J.-C.
Cette même année, le poids de leurs dettes jeta les Gaulois dans un commencement de révolte. Les plus ardents instigateurs furent Sacrovir chez les Éduens[108], et Florus chez les Trévires[109], tous deux distingués par leur naissance et par les belles actions de leurs ancêtres, à qui elles avaient valu le titre de citoyen romain, dans le temps que cette récompense se donnait rarement et toujours au mérite. Ces deux hommes, après de secrètes conférences, après s'être associés les plus entreprenants, tous ceux à qui la misère ou la crainte des supplices ne laissait de ressources que le crime, conviennent entre eux de faire soulever, Florus les Belges, Sacrovir les Gaulois de son voisinage. Se mêlant donc dans toutes les assemblées générales et particulières, ils se répandaient en discours séditieux sur la prolongation des impôts, sur l'énormité des usures, sur l'orgueil et la cruauté des présidents[110]. «Le soldat romain, disaient-ils, était en proie aux dissensions depuis qu'il avait appris la mort de Germanicus; jamais l'occasion ne fut plus favorable pour recouvrer leur liberté; ne voyaient-ils pas eux-mêmes combien les Gaules étaient florissantes, l'Italie dénuée de ressources, le peuple de Rome efféminé, et que les étrangers faisaient seuls la force de ses armées?»
Il n'y eut presque pas de cité où ils ne portèrent les semences de cette révolte; mais les Andécaves et les Turons[111] éclatèrent les premiers. Le lieutenant Acilius, avec la cohorte qui était en garnison à Lyon, fit rentrer les Andécaves dans le devoir. Ce même Acilius défit aussi les Turons avec un corps de légionnaires que Varron, lieutenant de l'armée de la Germanie inférieure, lui avait envoyé et avec les secours fournis par les grands de la Gaule[112], qui, en attendant une occasion plus favorable, voulurent masquer leur défection. Il n'y eut pas jusqu'à Sacrovir qui ne signalât son zèle. On le vit combattre pour nous la tête découverte; ce qu'il faisait, disait-il, par ostentation de bravoure; mais les prisonniers lui reprochaient de ne s'être fait ainsi reconnaître des siens que pour n'être point en butte à leurs traits. Sur ce sujet on consulta Tibère, qui négligea l'avis, et par sa négligence fomenta la rébellion.
Pendant ce temps, Florus poursuivait ses projets. On avait levé à Trèves un corps de cavalerie, qu'on disciplinait suivant la méthode romaine. Il mit en œuvre la séduction pour l'engager à massacrer les marchands Romains et à commencer la guerre. Quelques-uns se laissèrent corrompre; la plupart restèrent fidèles. Il n'en fut pas ainsi de ses clients et d'une foule de malheureux perdus de dettes, qui prirent les armes. Florus se disposait à gagner avec eux la forêt des Ardennes, mais les légions des deux armées de Varron et de Silius, arrivant par des chemins opposés, lui fermèrent le passage. On avait aussi envoyé en avant, avec un corps d'élite, Julius Indus, qui était de la cité de Trèves, comme Florus, et son ennemi personnel, et par là même plus ardent à nous servir. Celui-ci eut bientôt dissipé cette multitude, qui n'était encore qu'un attroupement. Florus en se tenant caché trompa quelque temps les recherches du vainqueur. Enfin, voyant toutes les issues occupées par les soldats, il se tua de sa propre main. Ainsi finit la révolte des Trévires.
Celle des Éduens fut plus sérieuse, et par la puissance de ce peuple, et par l'éloignement de nos forces[113]. Sacrovir, avec les auxiliaires de sa nation, s'était emparé d'Autun. Cette capitale des Gaules, en le rendant maître de toute la jeune noblesse qu'y rassemble la réputation de ses écoles, lui répondait des familles. On avait fabriqué des armes secrètement: il les fit distribuer aux habitants. On rassembla 40,000 hommes, dont le cinquième était armé comme nos légionnaires; le reste avait des épieux, des couteaux et d'autres armes de chasseur. Il y joignit les crupellaires. C'est ainsi qu'on nomme des esclaves destinés au métier de gladiateur, qu'on revêt, suivant l'usage du pays, d'une armure complète de fer, qui les rend impénétrables aux coups, mais incapables d'en porter eux-mêmes. Ces forces s'augmentaient par l'ardeur d'une foule de Gaulois des villes voisines, qui sans être autorisés publiquement par leur cité venaient séparément offrir leurs services, et par la mésintelligence de nos généraux qui se disputaient le commandement. Enfin Varron, infirme et vieux, le céda à Silius, qui était dans la vigueur de l'âge.
Cependant, à Rome ce n'était pas seulement, disait-on, Trèves et Autun qui se révoltaient, c'étaient les soixante-quatre cités de la Gaule; elles se liguaient avec les Germains; elles allaient entraîner les Espagnes; on enchérissait encore sur les exagérations ordinaires de la renommée. Les bons citoyens gémissaient par intérêt pour la patrie; mais une foule de mécontents, dans l'espoir d'un changement, se réjouissaient de leurs dangers même, et tous s'indignaient qu'au milieu de ces grands mouvements, de viles délations occupassent tous les soins de Tibère. Irait-il aussi dénoncer Sacrovir au sénat, pour crime de lèse-majesté? Il s'était enfin trouvé des hommes de cœur qui opposaient leurs armes à ces lettres sanguinaires; la guerre même valait mieux qu'une paix si malheureuse. Tibère, bravant ces rumeurs, affecta encore plus de sécurité; il ne changea ni de lieu ni de visage; il continua ses fonctions ordinaires, soit fermeté d'âme, soit qu'il sût le péril moindre qu'on l'avait publié.
Silius, ayant fait prendre les devants à un corps d'auxiliaires, marche avec deux légions, et dévaste le territoire des Séquanes[114], les plus proches voisins, les alliés des Éduens, et qui avaient aussi pris les armes. De là il gagna Autun à grandes journées; les porte-enseigne, les moindres soldats signalaient à l'envi leur impatience; ils s'indignaient des retardements de la nuit, des haltes accoutumées; ils demandaient la présence de l'ennemi, ne voulant pour vaincre que voir et être vus. A douze milles d'Autun, on découvrit dans une plaine l'armée de Sacrovir. Il avait placé les cohortes sur les ailes, sur le front ses hommes couverts de fer, et le reste derrière. Lui-même, sur un cheval superbe, entouré des principaux chefs, parcourait tous les rangs; il rappelait à chacun les anciens exploits des Gaulois, et tout le mal qu'ils avaient fait aux Romains; combien la liberté serait glorieuse après la victoire, et la servitude plus accablante après une nouvelle défaite.
Son discours ne fut ni long ni d'un grand effet; car les légions s'avançaient en bataille, et ce ramas d'habitants sans discipline, sans la moindre connaissance de la guerre, déjà ne voyait plus, n'entendait plus rien. De son côté, Silius, quoique des espérances si bien fondées rendissent toute exhortation superflue, ne cessait de crier qu'il serait honteux pour les vainqueurs de la Germanie de regarder des Gaulois comme un ennemi; qu'une cohorte avait suffi contre les Turons rebelles, une seule division de cavalerie contre les Trévires, quelques hommes de cette même armée contre les Séquanes; que les riches et voluptueux Éduens étaient encore moins redoutables. «Romains, la victoire est à vous, dit-il; je vous recommande les fuyards.» Un grand cri s'élève à ce discours. La cavalerie enveloppe les flancs, l'infanterie attaque le front de l'ennemi. Les ailes ne firent aucune résistance; on fut un peu arrêté par les crupellaires, dont l'armure résistait au javelot et à l'épée; mais les soldats, saisissant des coignées et des haches, enfoncent ces murailles de fer, fendent le corps avec l'armure; d'autres, avec des leviers et des fourches, culbutent ces masses lourdes et immobiles, qui une fois renversées restaient comme mortes, sans pouvoir faire le moindre effort pour se relever. Sacrovir, avec ses plus fidèles amis, se sauva d'abord à Autun, et de là, craignant d'être livré, dans une villa voisine; il s'y poignarda lui-même; les autres s'entretuèrent. Le feu qu'ils avaient mis aux bâtiments servit à tous de bûcher.
Pour lors, enfin, Tibère fit part au sénat de ces événements, annonçant la révolte avec la soumission; n'ajoutant, n'ôtant rien à la vérité, rendant justice à la bravoure, à la fidélité de ses lieutenants, comme aussi à la sagesse de ses propres mesures. En même temps il expliqua pourquoi ni lui ni Drusus n'étaient point partis; il allégua la dignité de l'empire, qui ne permettait point à ses chefs de quitter, pour quelques troubles dans une ou deux villes, la capitale d'où l'on surveillait tout l'État. Il ajouta que maintenant qu'on ne pouvait plus attribuer son départ à la crainte, il irait voir le désordre et le réparer.
Tacite, Annales, liv. III; traduit par Dureau de la Malle.
FOLIES DE CALIGULA DANS LES GAULES.
39 et 40 ap. J.-C.
Caligula ne s'essaya qu'une seule fois à la guerre et aux affaires militaires; encore ce ne fut pas à la suite d'un projet arrêté. Étant allé voir le bois sacré et le fleuve Clitumnus[115], il avait poussé jusqu'à Mevania[116]; là, il lui vint à l'esprit de compléter la garde batave qu'il avait autour de lui, et sur-le-champ il entreprit son expédition de Germanie. Sans aucun délai, il leva de toutes parts des légions et des troupes auxiliaires, se montra fort sévère sur le recrutement, fit en tous genres des approvisionnements tels qu'on n'en avait jamais vu, et se mit en route. Il marchait parfois avec tant de préoccupation et si rapidement, que pour le suivre les cohortes prétoriennes se virent contraintes, contre l'usage, de mettre leurs enseignes sur des bêtes de somme. Quelquefois aussi, il s'avançait avec tant de négligence et de mollesse, que huit personnes portaient sa litière, et qu'il exigeait du peuple des villes voisines qu'on balayât les chemins et qu'on les arrosât pour lui épargner la poussière.
Lorsqu'il fut arrivé au camp, il congédia ignominieusement ceux de ses lieutenants qui avaient amené leurs troupes trop tard, car il voulait se montrer chef exact et sévère. Mais à la revue qu'il fit de son armée il prétexta la vieillesse et la faiblesse des centurions d'un âge mur, et leur enleva leurs places de primipiles. Quelques-uns même n'avaient plus que quelques jours à servir pour accomplir leur temps. Il accusa les autres de cupidité, et restreignit à 6,000 sesterces[117] les avantages de la retraite. Du reste, il se borna pour tout exploit à recevoir la soumission d'Adminius, fils de Cynobellinus, roi des Bretons, qui, chassé par son père, s'était enfui avec fort peu de troupes. Néanmoins, comme si on lui eût livré l'île[118] tout entière, Caligula écrivit à Rome des lettres pompeuses, ordonna aux courriers de se rendre en char au forum et jusqu'à la curie, et de ne remettre ces dépêches aux consuls que dans le temple de Mars et en plein sénat.
Bientôt, ne sachant plus contre qui faire la guerre, il ordonna qu'on fît passer le Rhin à quelques Germains de sa garde, et qu'on les cachât, afin qu'après son dîner on vînt avec le plus grand trouble lui annoncer que l'ennemi était là. Cela fut fait. Aussitôt il se précipita avec ses amis et une partie des cavaliers prétoriens dans le bois le plus voisin. Après y avoir coupé des arbres et les avoir ornés en forme de trophées, il revint à la lueur des flambeaux, accusant de timidité et de lâcheté ceux qui ne l'avaient pas suivi. Quant aux compagnons qui avaient participé à sa victoire, il imagina pour eux un genre de couronnes, qu'il nomma d'un nom nouveau. Ces couronnes étaient ornées des images du soleil, de la lune et des astres, et il les appela exploratoires. Une autre fois, il fit enlever de l'école et partir secrètement quelques jeunes otages; puis, quittant tout à coup le festin, il les poursuivit avec sa cavalerie, et les ramena chargés de chaînes, comme s'il les eût saisis dans leur fuite. Il ne garda pas plus de mesure dans cette comédie que dans tout le reste. Lorsqu'on revint à table, il dit à ceux qui lui annonçaient que la troupe était réunie, de s'asseoir cuirassés comme ils étaient. Il cita dans cette occasion un vers fort connu de Virgile, les engageant à «se conserver pour des temps plus heureux». Cependant il publia un édit très-sévère contre le sénat et le peuple, sur ce qu'ils s'adonnaient à des excès de table, au cirque, au théâtre, et se reposaient doucement pendant que César combattait.
Enfin, comme s'il voulait terminer la guerre d'un coup, il rangea son armée en bataille sur le rivage de l'Océan, et disposa les machines et les balistes. Personne ne savait ni ne soupçonnait ce qu'il allait entreprendre; tout à coup il ordonna de ramasser des coquillages, et d'en remplir les casques et les poches. «C'étaient, disait-il, les dépouilles de l'Océan; on les devait au Capitole.» Pour marquer sa victoire, il éleva une très-haute tour, au sommet de laquelle des feux devaient, comme sur le phare[119], briller pendant les nuits, pour diriger la course des vaisseaux[120]. Il décerna aussi des récompenses aux soldats; chacun eut cent deniers (70 fr.). Alors, comme s'il eût dépassé toutes les libéralités des temps passés, il leur dit: «Allez-vous-en joyeux, allez-vous-en riches.»
Occupé désormais du soin de son triomphe, il ne se contenta pas d'emmener les captifs et les transfuges barbares; il choisit les Gaulois les plus grands et, comme il le disait, de la tournure la plus triomphale, quelques-uns même des plus illustres familles, et les réserva pour le cortége. Non-seulement il les contraignit à se teindre les cheveux en blond[121], il leur fit encore apprendre la langue germanique, et leur imposa des noms barbares. Enfin il écrivit à ses gens d'affaires «de préparer son triomphe avec le moins de frais possible, mais de le faire tel que jamais on n'en eût vu de pareil, puisqu'ils avaient le droit de disposer des biens de tous».
SUÉTONE.
PREMIÈRE PERSÉCUTION DES CHRÉTIENS DANS LA GAULE.
177 ap. J.-C.
Vers l'année 160, l'église d'Asie Mineure envoya en Gaule les premiers missionnaires. Le christianisme s'établit à Lyon, où saint Pothin et saint Irénée, disciples de saint Polycarpe, qui l'était lui-même de saint Jean, fondèrent la première église des Gaules. L'église de Lyon a conservé dans sa liturgie, jusqu'à ces dernières années, les traces de son origine grecque. A peine établi dans la Gaule, le christianisme y fut persécuté.
LETTRE DES CHRÉTIENS DE VIENNE ET DE LYON
AUX CHRÉTIENS D'ASIE.
Les serviteurs de Jésus-Christ qui demeurent à Vienne et à Lyon, dans la Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont la même foi et la même espérance, paix, grâce et gloire de la part de Notre Seigneur Jésus-Christ.
L'animosité des païens était telle contre nous, que l'on nous chassait des maisons particulières, des bains, de la place publique, et qu'en général on ne souffrait pas qu'aucun de nous parût en quelque lieu que ce fût. Les plus faibles se sauvèrent, les plus courageux s'exposèrent à la persécution. D'abord le peuple s'emportait contre eux en confusion et en grandes troupes, par des cris et des coups, les tirant, les pillant, leur jetant des pierres, les enfermant et faisant tout ce que peut une multitude effarouchée. On les mena dans la place, où ils furent examinés publiquement par le tribun et par les magistrats de la ville, et ayant confessé, ils furent mis en prison jusques à la venue du gouverneur. Ensuite ils lui furent présentés; et comme il les traitait cruellement, Vettius Epagatus, jeune homme d'une vie irréprochable et d'un grand zèle, ne le put souffrir, et demanda d'être écouté pour les défendre et pour montrer qu'il n'y aucune impiété chez nous. Tous ceux qui étaient autour du tribunal s'écrièrent contre lui, car il était fort connu, et le gouverneur, au lieu de recevoir sa requête, lui demanda seulement s'il était aussi chrétien? Vettius le confessa à haute voix, et fut mis au nombre des martyrs, avec le titre d'avocat des chrétiens. Il y en eut environ dix qui tombèrent par faiblesse, étant mal préparés au combat. Leur chute nous affligea sensiblement, et abattit le courage des autres qui, n'étant pas encore pris, assistaient les martyrs et ne les quittaient point malgré tout ce qu'il fallait souffrir. Nous étions tous dans de grandes alarmes, à cause de l'incertitude de la confession; nous n'avions pas peur des tourments, mais nous regardions la fin, et nous craignions que quelqu'un ne tombât. On faisait tous les jours des captures, en sorte que l'on rassembla tous les bons sujets des deux églises qui les soutenaient principalement.
Avec les chrétiens on prit aussi quelques païens qui les servaient, car le gouverneur avait fait une ordonnance publique de les chercher tous. Ces esclaves païens, craignant les tourments qu'ils voyaient souffrir aux fidèles et poussés par les soldats, accusèrent faussement les chrétiens des festins de Thyeste, c'est-à-dire des repas de chair humaine, et de tout ce qu'il ne nous est permis ni de dire, ni de penser, ni même de croire que jamais des hommes l'aient commis. Ces calomnies étant divulguées, tout le peuple fut saisi de fureur contre nous; en sorte que s'il y en avait qui gardassent encore quelque mesure d'amitié, ils s'emportaient alors frémissant de rage. On voyait l'accomplissement de la prophétie du Sauveur: «que ceux qui feraient mourir ses disciples croiraient rendre service à Dieu». (Saint Jean, XVI, 21.)
Ceux que la fureur du peuple, du gouverneur et des soldats attaqua le plus violemment furent: Sanctus, diacre, natif de Vienne; Maturus, néophyte; Attalus, né à Pergame, mais qui avait toujours été le soutien de ces églises; et Blandine, esclave. Nous tous et principalement sa maîtresse, qui était du nombre des martyrs, nous craignions qu'elle n'eût pas même la hardiesse de confesser, à cause de la faiblesse de son corps. Cependant elle mit à bout ceux qui l'un après l'autre lui firent souffrir toutes sortes de tourments, depuis le matin jusqu'au soir. Ils se confessaient vaincus, ne sachant plus que lui faire; ils admiraient qu'elle respirât encore, ayant tout le corps ouvert et disloqué, et témoignaient qu'une seule espèce de torture était capable de lui arracher l'âme, bien loin qu'elle en dût souffrir tant et de si fortes. Pour elle, la confession du nom chrétien la renouvelait; son rafraîchissement et son repos était de dire: «Je suis chrétienne, et il ne se fait point de mal parmi nous.» Ces paroles semblaient la rendre insensible.
Le diacre Sanctus souffrit aussi des tourments excessifs. Les païens espéraient par là en tirer quelque parole indigne de lui, mais il eut une telle fermeté que jamais il ne leur dit ni son nom, ni sa nation, ni la ville d'où il était, ni s'il était libre ou esclave. A toutes ces questions il répondit en latin: «Je suis chrétien.» Ils ne l'entendirent jamais dire autre chose. Le gouverneur et les bourreaux en furent tellement irrités contre lui que, ne sachant plus que lui faire, ils lui appliquèrent enfin sur les parties les plus délicates des lames de cuivre embrasées. Ainsi brûlé, il demeurait immobile et ferme dans la confession. Son corps était tout plaie et meurtrissure, tout retiré, et il n'y paraissait plus de figure humaine. Quelques jours après, les païens voulurent le remettre à la gêne[122], croyant le vaincre en appliquant les mêmes tourments à ces plaies enflammées qui ne pouvaient pas même souffrir d'être touchées avec les mains, ou du moins qu'il mourrait dans les tourments et épouvanterait les autres. Mais contre toute apparence, son corps se redressa et se rétablit à la seconde gêne; il reprit sa première forme et l'usage de ses membres; en sorte qu'il semblait que ce fût plutôt le panser que le tourmenter.
Biblis, l'une de ceux qui avaient nié, fut appliquée à la gêne, pour lui faire avouer les impiétés dont on accusait les chrétiens. Les tourments la réveillèrent comme d'un profond sommeil; ces douleurs passagères la firent penser aux peines éternelles de l'enfer. «Et comment, dit-elle, mangerions-nous des enfants, nous à qui il n'est pas même permis de manger le sang des bêtes?» Dès lors elle se confessa chrétienne, et fut mise avec les martyrs. (Les chrétiens observaient encore alors, et plusieurs siècles après, la défense de manger du sang, portée par l'ancienne loi et confirmée par le concile des apôtres.)
Les tourments se trouvant inutiles par la vertu de Jésus-Christ et la patience des martyrs, on les enferma dans une prison obscure et incommode; on leur mit les pieds dans des entraves de bois, les étendant jusqu'au cinquième trou, et on les traita si cruellement, que la plupart furent étouffés dans la prison. Quelques-uns après avoir été si violemment tourmentés, qu'ils semblaient ne pouvoir vivre, quand ils auraient été pansés avec tout le soin imaginable, demeurèrent dans la prison, privés de tout secours humain, mais tellement fortifiés par le Seigneur qu'ils consolaient et encourageaient les autres. D'autres, tout frais et nouvellement pris, dont les corps n'avaient point été maltraités, ne pouvaient souffrir l'incommodité de la prison, et y mouraient.
Pothin, évêque de Lyon, fut de ce nombre. Il était âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, faible et infirme, en sorte qu'à peine pouvait-il respirer. Le zèle et le désir du martyre le fortifiaient. Il fut traîné devant le tribunal, conduit par les magistrats et regardé de tout le peuple, qui jetait toutes sortes d'imprécations contre lui, comme si c'eût été Jésus-Christ même. Il rendit témoignage à la vérité; et comme le gouverneur lui demanda qui était le Dieu des chrétiens, il dit: «Si vous en êtes digne, vous le connaîtrez.» Alors on ne l'épargna plus, il fut traîné et battu de tous côtés. Ceux qui étaient proche le frappaient des mains et des pieds, sans aucun respect pour son âge. Ceux qui étaient loin lui jetaient ce qu'ils trouvaient dans leurs mains. Tous croyaient commettre une grande impiété s'ils manquaient à l'insulter, pensant venger ainsi leurs dieux. A peine respirait-il encore quand il fut jeté dans la prison, et il y rendit l'âme deux jours après.
Dans cette prison étaient avec les martyrs ceux qui avaient renié la première fois qu'ils avaient été pris; car en ce temps-là il ne servait de rien de nier. Ceux qui avaient confessé étaient enfermés comme chrétiens, sans être accusés d'autre chose; ceux-ci étaient gardés comme des meurtriers et des scélérats. En sorte que les uns étaient soulagés par la joie de leur confession, par l'espérance des promesses, par l'amour pour Jésus-Christ et par l'esprit du Père; les autres étaient tourmentés par leur conscience. Cette différence paraissait au dehors. Les uns avaient le visage gai et plein de dignité et de grâce, plutôt ornés que chargés de leurs chaînes; répandant une bonne odeur, qui faisait croire à quelques-uns qu'ils se servaient de parfums; les autres étaient tristes, abattus et défigurés; les païens même leur reprochaient leur lâcheté. Ce spectacle confirmait les autres chrétiens.
On tira premièrement de prison quatre martyrs pour les exposer aux bêtes, en un spectacle qui fut donné exprès pour les nôtres. Ces quatre furent Maturus, Sanctus, Blandine et Attale. Maturus et Sanctus passèrent de nouveau par tous les tourments, dans l'amphithéâtre, comme s'ils n'avaient rien souffert auparavant. Ils furent traînés par les bêtes. On leur fit souffrir tous les maux que le peuple enragé demandait par divers cris, les uns d'un côté, les autres d'un autre, et surtout la chaise de fer, où on les fit rôtir, en sorte que l'odeur frappait les spectateurs; mais ils n'en étaient que plus furieux. Ils ne purent toutefois tirer autre parole de Sanctus que la confession qu'il avait accoutumé de faire dès le commencement. Enfin ces deux martyrs, après avoir longtemps résisté, furent immolés ce jour-là, ayant tenu lieu, dans ce spectacle, de tous les divers combats de gladiateurs.
Blandine fut attachée à une pièce de bois, pour être dévorée par les bêtes; et ce spectacle donnait courage aux martyrs, à qui elle représentait le Sauveur crucifié. On la traitait ainsi parce qu'elle était esclave. Aucune des bêtes ne la toucha; elle fut détachée et remise dans la prison. Le peuple demandait instamment Attale, car il était connu. On lui fit faire le tour de l'amphithéâtre avec un écriteau devant lui, où était en latin: «C'est le chrétien Attale.» Le peuple frémissait contre lui, mais le gouverneur ayant appris qu'il était citoyen romain, le fit remettre en prison avec les autres, attendant la réponse de l'empereur[123], à qui il avait écrit à leur sujet.
En cet état, les martyrs firent paraître leur humilité et leur charité. Ils désiraient tellement d'imiter Jésus-Christ, qu'après avoir confessé son nom, non-seulement une fois ou deux, mais plusieurs fois, ayant été exposés aux bêtes, brûlés, couverts de plaies, ils ne s'attribuaient pas le nom de martyrs et ne nous permettaient pas de le leur donner. Mais si quelqu'un de nous les nommait martyrs, en leur écrivant ou en leur parlant, ils s'en plaignaient amèrement. Ils cédaient ce titre à Jésus-Christ, le vrai et fidèle témoin, le premier né d'entre les morts, le chef de la vie divine, et faisaient mention de ceux qui étaient déjà sortis du monde. «Ceux-là, disaient-ils, sont martyrs que Jésus-Christ a daigné recevoir dans la confession de son nom, la scellant ainsi par leur mort; nous autres ne sommes que de petits confesseurs.» Ils priaient les frères avec larmes, de faire pour eux de ferventes prières afin qu'ils souffrissent jusqu'à la fin, et ils montraient par leurs actions la force du martyre, parlant aux païens avec grande liberté. Ils étaient remplis de la crainte de Dieu et s'humiliaient sous sa main puissante, excusant tout le monde, n'accusant personne et priant pour ceux qui les maltraitaient. Leur plus grande application était de retirer de la gueule de l'enfer ceux qu'il semblait avoir engloutis; car ils ne s'élevait pas de gloire contre ceux qui étaient tombés, mais ils suppléaient aux besoins des autres par leur abondance, leur montrant une tendresse maternelle et répandant pour eux beaucoup de larmes devant le Père céleste. Leur patience et leurs exhortations donnèrent du cœur à ceux qui avaient renié la foi, et les disposèrent à confesser.
Entre les martyrs était un nommé Alcibiade, accoutumé à mener une vie très-austère et à ne prendre pour toute nourriture que du pain et de l'eau. Il voulait continuer dans la prison; mais Attale, après son premier combat de l'amphithéâtre, apprit par révélation qu'Alcibiade ne faisait pas bien de ne pas user des créatures de Dieu et qu'il était aux autres une occasion de scandale. Alcibiade se laissa persuader, et dès lors il mangea de tout avec actions de grâces. Dieu visitait les martyrs par ses faveurs, et le Saint-Esprit était leur conseil.
La réponse de l'empereur vint cependant. Elle portait que l'on fît mourir ceux qui confesseraient, et que ceux qui nieraient fussent mis en liberté. Donc au commencement de l'assemblée des jeux solennels qui se tient en ce lieu-là, et qui est très-nombreuse, parce que toutes les nations y viennent, le gouverneur fit amener les martyrs à son tribunal, voulant encore les montrer au peuple et lui en donner le spectacle. Il les interrogea de nouveau, et fit couper la tête à tous ceux qui étaient citoyens romains; les autres furent envoyés aux bêtes. Il examina séparément ceux qui avaient nié, croyant n'avoir qu'à les renvoyer; mais, contre l'attente des païens, ils confessèrent, et furent joints à la troupe des martyrs. Quelques-uns demeurèrent dehors; mais ceux-là n'avaient jamais eu ni trace de foi, ni respect pour la robe nuptiale, ni pensée de la crainte de Dieu, et avaient déshonoré la religion par leur conduite.
Pendant l'interrogatoire, un nommé Alexandre, phrygien de nation et médecin de profession, qui avait demeuré plusieurs années dans les Gaules et était connu de tout le monde par sa charité envers Dieu et sa liberté à publier la doctrine, car il avait part à la grâce apostolique, Alexandre étant près du tribunal, leur faisait des signes pour les exciter à la confession de Jésus-Christ, et se donnait tant d'action que tout le peuple le remarquait. Comme ils étaient indignés de voir que ceux qui avaient nié confessaient alors, ils s'écrièrent contre Alexandre, comme s'il en eût été cause. Le gouverneur se tourna vers lui, et lui demanda qui il était; il dit qu'il était chrétien, et le gouverneur, en colère, le condamna aux bêtes. Il entra donc le lendemain dans l'arène avec Attale, que le gouverneur exposa encore aux bêtes, par complaisance pour le peuple. Après avoir passé par tous les tourments que l'on pratiquait dans l'amphithéâtre, ils furent enfin égorgés. Alexandre ne jeta pas un soupir et ne dit pas le moindre mot, se contenta de s'entretenir avec Dieu en son cœur. Attale étant mis sur la chaise de fer, comme son corps brûlait et que l'odeur de la graisse s'élevait, il dit au peuple en latin: «Voilà ce que c'est de manger des hommes; c'est ce que vous faites ici; pour nous, nous ne mangeons point d'hommes et ne faisons aucun mal.» On lui demanda quel nom avait Dieu; et il répondit: «Dieu n'a pas un nom comme un homme.»
Après eux tous, le dernier jour des gladiateurs, Blandine fut encore amenée avec un enfant d'environ quinze ans, nommé Ponticus. On les avait amenés tous les jours pour voir les supplices des autres, et on les voulait contraindre à jurer par les idoles. Comme ils demeurèrent fermes à les mépriser, le peuple entra en fureur contre eux, et, sans avoir égard ni à l'âge de l'un, ni au sexe de l'autre, ils les firent passer par tous les tourments, les pressant l'un après l'autre de jurer. Ils n'en purent venir à bout, car Ponticus était encouragé par Blandine, en sorte que tout le peuple s'en apercevait. Il souffrit donc tous les tourments, et rendit l'esprit. Blandine fut la dernière. Elle allait à la mort avec plus de joie qu'à un festin de noces. Après les fouets, les bêtes, la chaise ardente; enfin, on l'enferma dans un filet et on l'exposa à un taureau qui la secoua longtemps. Mais elle ne sentait rien de ce qu'on lui faisait, par l'espérance et l'attachement à ce qu'elle croyait et par les entretiens qu'elle avait avec Jésus-Christ. Enfin elle fut aussi égorgée; et les païens mêmes disaient qu'ils n'avaient jamais vu une femme tant souffrir.
Ils ne furent pas contents de la mort des martyrs; ils étendirent la persécution sur leurs cadavres. Ceux qui avaient été étouffés dans la prison furent jetés aux chiens et gardés soigneusement nuit et jour, de peur que nous ne les enterrassions. Ils assemblèrent aussi les restes de ceux qui avaient souffert dans l'amphithéâtre, c'est-à-dire ce que les bêtes ou le feu avaient laissé de leurs membres déchirés ou réduits en charbon, et les têtes coupées des autres, avec leurs troncs. Ils firent garder tous ces restes pendant plusieurs jours par des soldats. Les uns frémissaient et grinçaient les dents en regardant ces reliques; les autres riaient et se moquaient, exaltant leurs idoles et leur attribuant la punition de leurs ennemis. Les plus raisonnables témoignaient quelque compassion, et leur faisaient des reproches en disant: «Où est leur Dieu? et que leur a servi cette religion qu'ils ont préférée à leur propre vie?» Cependant nous étions sensiblement affligés de ne pouvoir enterrer ces corps. La nuit n'y servait de rien. Les gardes ne se laissaient gagner ni par argent ni par prière; ils semblaient faire un grand profit si ces corps demeuraient sans sépulture. Après les avoir laissés à l'air, exposés en spectacle pendant six jours, ils les brûlèrent et les réduisirent en cendre, puis les jetèrent dans le Rhône afin qu'il n'en parût aucun reste sur la terre. Ils le faisaient pour ôter aux chrétiens l'espérance de la résurrection, qui leur donne, disaient-ils, la confiance de nous introduire une religion étrangère et nouvelle, de mépriser les tourments et d'aller à la mort avec joie. Voyons maintenant s'ils ressusciteront, si leur Dieu pourra les secourir et les tirer de nos mains.
Eusèbe, traduit par l'abbé Fleury, dans son histoire ecclésiastique, livre IV, chap. 12 à 15.
Eusèbe, nommé évêque de Césarée en Palestine, en 315, a laissé une Histoire ecclésiastique (traduite en français par le président Cousin), une Chronique allant depuis la création du monde jusqu'à la 20e année du règne de Constantin[124], une Vie de Constantin, et la Préparation évangélique.
CANTILÈNE,
Dans laquelle se trouve la première mention du nom des Franks.
Composée vers 241.
Aurélien, étant alors tribun de la sixième légion gauloise, battit près de Mayence les Franks, qui ravageaient toute la Gaule; il en tua sept cents et en fit prisonniers trois cents, qu'il vendit à l'encan. Les soldats firent cette chanson à l'occasion de sa victoire:
«Nous avons tué mille Franks et mille Sarmates ensemble;
«Nous cherchons maintenant mille, mille, mille, mille, mille Perses[125].»
Flavius Vopiscus, dans les écrivains de l'Histoire Auguste.
SAINT DENIS, PREMIER ÉVÊQUE DE PARIS.
Vers 250.
Saint Irénée, successeur de saint Pothin, donna une nouvelle vigueur à l'église des Gaules; mais après son martyre et les terribles persécutions de Septime Sévère et de Dèce, l'église des Gaules se trouva fort affaiblie; on n'y voyait vers le milieu du troisième siècle que peu d'églises et un assez petit nombre de chrétiens. La propagation de l'Évangile dans les Gaules se fit lentement, jusqu'à ce que la miséricorde divine y envoya saint Martin.
L'état des églises des Gaules toucha les saints évêques des pays voisins, et le pape saint Fabien envoya sept évêques prêcher dans les Gaules. Ces sept apôtres furent saint Gatien de Tours, saint Trophime d'Arles, saint Paul de Narbonne, saint Saturnin de Toulouse, saint Denis de Paris, saint Austremoine de Clermont et saint Martial de Limoges. Des six évêques qui vinrent avec saint Denis, ce fut lui qui porta le plus loin la prédication de l'Évangile; car les autres étant demeurés dans les pays plus méridionaux, il s'avança jusqu'à Lutèce, capitale des Parisii, suivi de onze compagnons, parmi lesquels on remarque les saints Éleuthère et Rustique. Une persécution s'étant élevée tout d'un coup contre l'Église, comme on cherchait partout les chrétiens dans l'Occident, les persécuteurs trouvèrent saint Denis à Lutèce, et le prirent avec saint Rustique, prêtre, et saint Éleuthère, diacre. Le préfet Fescennius fit battre de verges le saint apôtre, ainsi que ses compagnons, parce qu'il avait converti beaucoup de gens à la religion chrétienne. Comme il persévérait très-courageusement dans la prédication de la foi du Christ, on le coucha sur un gril sous lequel on avait mis des charbons ardents, et on lui fit en outre endurer beaucoup d'autres supplices en même temps qu'à ses compagnons. Mais les martyrs ayant souffert tous ces divers tourments avec un courage et une joie héroïques, Denis eut avec les autres la tête tranchée, à Montmartre[126].
La tradition nous apprend que ce saint martyr releva sa tête et la porta dans ses mains en faisant deux mille pas. L'on dit qu'il s'arrêta non loin des bords de la Seine, dans l'endroit où depuis, en 638, a été fondée par Dagobert Ier l'abbaye de Saint-Denis, pour y conserver les reliques du saint.
Sainte Geneviève avait déjà fait bâtir en l'honneur de saint Denis une première église, qui fut le théâtre de nombreux miracles et qui fut en très-grande vénération chez les peuples de France du temps de nos premiers rois. On y venait des extrémités du royaume en pèlerinage. On y venait aussi faire serment pour déclarer la vérité des choses qu'on ne pouvait découvrir par les voies ordinaires. Le tombeau du saint y était orné dès lors de meubles précieux et de beaucoup de richesses; c'était un monument bâti en forme de tour, ou plutôt environné de petites tours. Saint Éloi prit plaisir à l'enrichir davantage, et il en fit l'un des plus grands ornements de la France, avant même qu'on parlât d'y bâtir une abbaye. Il semble que cette église eût été choisie dès lors pour le lieu de la sépulture de la famille royale. Au moins trouve-t-on qu'un fils du roi Chilpéric fut enterré avant le règne de Dagobert.
Les honneurs qui se rendaient à saint Denis n'étaient point renfermés dans les limites du diocèse de Paris; il ne serait pas facile de compter le nombre des églises qui furent bâties dans toutes les provinces du royaume en l'honneur du saint, depuis la fondation de l'abbaye, et principalement depuis le neuvième siècle, où l'on reçut l'opinion de ceux qui le prenaient pour Denis l'Aréopagite d'Athènes, converti par saint Paul.
Les rois de France ont toujours honoré saint Denis comme leur patron et comme le protecteur de leur couronne, parce qu'il l'était de la capitale de leur royaume. Ils avaient soin de visiter son tombeau, et ils venaient demander son intercession avec beaucoup de cérémonie quand ils étaient sur le point d'aller à la guerre ou de faire quelque voyage important. Ils y prenaient l'étendard qui devait marcher devant eux; et l'on sait que l'oriflamme, si célèbre dans notre histoire, n'était autre chose que la bannière de l'abbaye de Saint-Denis. Ils le réclamaient dans les combats et les périls; et portant la confiance qu'ils avaient en sa protection jusqu'au tombeau, ils comptaient encore pour un avantage et une faveur particulière que leurs cendres reposassent auprès des siennes. Cette dévotion de nos rois était aussi celle de leur cour et celle de leurs sujets. C'est peut-être ce qui a contribué principalement à faire regarder saint Denis comme le patron et l'apôtre de la France.
Extrait de:
Baillet, Vies des Saints; in-4o, 1739;
Le Nain de Tillemont, Mémoires pour l'histoire de l'Église; in-4o, 1696.
LES BAGAUDES.
285.
Les Bagaudes ont joué un grand rôle dans l'histoire des derniers temps de l'empire; leurs soulèvements prirent un caractère formidable dans les anciennes contrées celtiques, telles que la Gaule et le nord de l'Espagne.
Dans toutes les contrées soumises à la puissance de Rome, la population des campagnes était presque uniquement composée d'esclaves, dont la condition variait à quelques égards chez les différents peuples compris dans le monde romain, mais était partout inférieure à celle des serfs du moyen âge. Sous les premiers Césars on se plaignait déjà en Italie de la diminution du nombre des hommes libres, tandis que celui des esclaves allait toujours croissant. Dès cette époque la proportion des hommes libres relativement aux esclaves n'était guère plus élevée que celle des blancs par rapport aux nègres dans nos colonies des Antilles. Si le principe de l'esclavage n'avait pas été aussi profondément enraciné dans les mœurs des nations antiques, cet état de choses n'aurait pu se soutenir. Ces masses immenses d'hommes réduits à la condition des bêtes par une aristocratie peu nombreuse auraient au moins fait quelques efforts pour conquérir leur liberté; mais la légitimité de l'esclavage était alors reconnue par tout le monde, par les esclaves comme par les maîtres. Aucun des philosophes, aucun des législateurs de l'antiquité n'a su concevoir une société sans esclaves. Le christianisme, en proclamant pour la première fois sur la terre l'égalité de tous les hommes devant Dieu, put seul opérer cette grande révolution dans les idées.
Néanmoins, et malgré l'acquiescement universel du genre humain au principe de la servitude, il éclatait de temps à autre des révoltes d'esclaves qui donnèrent quelquefois lieu à des guerres sérieuses. Sous la république, Spartacus en Italie, Sertorius en Espagne soulevèrent la population des campagnes, et il n'y eut peut-être pas de guerres qui aient inspiré plus d'effroi et causé plus d'embarras à l'aristocratie romaine.
Dans la Gaule, toute la population agricole était de temps immémorial réduite à un état de servitude moins complet que l'esclavage romain, et plus analogue à la condition des serfs de l'époque féodale. Cette population de cultivateurs attachés à la glèbe n'était point désarmée comme les misérables esclaves que les Romains tenaient à la chaîne; elle marchait au combat comme les serfs du moyen âge, sous la direction de la caste guerrière; en temps de paix, elle travaillait pour les nobles, seuls propriétaires du sol; elle leur obéissait en temps de guerre comme à ses commandants-nés. Quelquefois même l'aristocratie n'était point maîtresse de contenir les mouvements de cette foule, qui se levait spontanément quand elle croyait le territoire menacé. César, dans ses expéditions contre la Gaule, trouva presque partout des alliés parmi les factions aristocratiques; mais le peuple, fanatisé par les druides, entraînait souvent ses chefs à combattre malgré eux. Ce fut ainsi que les Bellovaques vaincus alléguèrent pour excuse de leur résistance, que la guerre avait été engagée malgré le sénat, ou la caste noble, par la glèbe ignorante.
Sous la domination impériale la scission devint plus profonde entre le peuple des campagnes et la caste des propriétaires, qui devenus tout à fait romains avaient pris droit de cité à Rome, adopté des noms latins et renié la langue, les mœurs et la religion de leurs ancêtres. Tandis que les riches possesseurs du sol allaient s'avilir à la cour des césars, et dissipaient en Italie dans de monstrueuses profusions leurs immenses revenus, le peuple des campagnes continuait à parler la langue celtique, à porter l'habit gaulois, et malgré les édits des empereurs, toujours attaché aux superstitions druidiques, obéissait avec un fanatisme aveugle aux restes des druides et des fées, qui se cachaient dans les bois et les déserts, pour se soustraire aux persécutions exercées contre leur culte. Il y avait là des ferments d'agitation et de haine qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater.
Pendant les troubles qui suivirent la mort de Néron (68), les paysans de la Gaule centrale se soulevèrent sous la conduite d'un des leurs, nommé Mariccus ou Maric; il se donnait le titre de dieu et de libérateur des Gaules, ce qui prouve que cette insurrection, comme toutes les autres du même genre, avait à la fois pour principes le fanatisme religieux et les souvenirs de l'indépendance nationale[127]. L'aristocratie des Éduens, secondée par la jeunesse noble, qui fréquentait en grand nombre les célèbres écoles d'Autun, suffit, en l'absence des armées romaines, pour comprimer ce mouvement, dont le chef fut livré aux bêtes. Il faut voir avec quel dédain les historiens latins parlent de ce plébéien inconnu, quidam e plebe Boiorum, qui avait osé mêler ses obscures destinées aux grands événements de l'époque. Et quels événements! La querelle d'un Vitellius et d'un Othon[128].
Ces soulèvements, dont les premiers symptômes s'étaient manifestés à l'extinction de la famille des Césars, se développèrent avec bien plus de gravité dans l'anarchie qui suivit la chute de la dynastie des Antonins. Déjà, sous le règne de Commode, un simple soldat, nommé Maternus, avait rassemblé dans la Gaule une troupe de bandits et de déserteurs, si nombreuse qu'il fallut envoyer contre lui une armée commandée par Niger, général estimé, qui disputa, quelques années plus tard, l'empire à Sévère. Maternus conçut même l'audacieux projet de pénétrer secrètement dans Rome, avec quelques-uns de ses soldats déguisés et d'assassiner l'empereur au milieu d'une fête. Il échoua dans ce complot, qu'il paya de sa vie; mais l'idée seule n'était point d'un vulgaire chef de brigand[129].
L'insurrection fut encore alors facilement réprimée; l'excès des misères publiques la fit bientôt reparaître, plus terrible. Pendant les troubles du troisième siècle la Gaule fut horriblement ravagée par les barbares et par les armées des généraux romains qui se disputaient la pourpre impériale. Les villages furent incendiés, les vignes arrachées, les champs dévastés, la famine et les massacres décimèrent la population.
Au milieu de tant de calamités, les usurpateurs, maîtres impitoyables auxquels l'histoire a conservé le nom de tyrans, n'en faisaient pas moins agir toutes les rigueurs du fisc pour arracher aux habitants des campagnes leurs dernières ressources, tandis que les propriétaires, appauvris, exigeaient le payement des redevances avec une dureté inaccoutumée. Le désespoir mit enfin la rage au cœur des malheureux paysans; de toutes parts ils s'armèrent, se jetèrent dans les bois et dans les landes désertes; puis, réunis en bandes, ils infestèrent les routes, massacrèrent les propriétaires et les agents du fisc, pillèrent les petites villes, les habitations isolées, et osèrent tenir tête aux détachements de soldats qu'on envoyait à leur poursuite. Ce fut une guerre de buissons et de chicane, une guerre de chouans ou de guérillas, comme en font toutes les populations soulevées, mais dont la race celtique semble avoir plus particulièrement le génie ou l'instinct.
L'anarchie qui dévorait l'empire ne permettait pas d'employer contre les paysans révoltés des forces suffisantes, ni surtout de les poursuivre avec la ténacité et la persévérance qui peuvent seules triompher de ce genre d'ennemis. Ils s'enhardirent par leurs succès; leurs rangs se grossirent des hommes de toutes classes qui n'avaient plus rien à perdre ou qui espéraient gagner au désordre; leurs bandes devinrent des corps d'armée considérables, qui ne craignirent plus de s'attaquer même aux grandes villes. En 269, ils prirent et saccagèrent, après sept mois de siége, l'opulente cité d'Autun, première alliée des Romains dans les Gaules, objet constant de la cupidité et de la haine des paysans gaulois, et qui dans son malheur implora en vain les secours de la puissance romaine, qu'elle avait si bien servie[130].
Ce fut alors qu'on commença à donner à ces rassemblements armés le nom de Bagaudes, emprunté à l'idiome celtique. Je ne rapporterai pas ici toutes les étymologies ridicules qu'on a données de ce nom. Du Cange[131] en indique une, qui paraît assez plausible; c'est celle qu'il dérive du mot celtique, Bagat, conservé dans la langue celtique, et qui signifie une troupe, une réunion nombreuse.
Le pillage d'Autun ne fut qu'un des épisodes de cette guerre des Bagaudes qui éclatait partout en même temps. Sur tous les points du pays ils avaient des lieux fortifiés qui leur servaient de retraites, et d'où ils se répandaient dans la campagne. Retranchés dans ces forts, ils occupaient les avenues des grandes villes où la classe riche s'était réfugiée, ils interceptaient leurs approvisionnements, et les rançonnaient lorsqu'ils ne pouvaient les prendre.
Auprès de Lutèce, cité déjà considérable et siége d'un commerce florissant, ils s'étaient établis dans la presqu'île que forme la Marne avant de s'unir à la Seine, au lieu où l'on bâtit depuis une abbaye consacrée à saint Maur, et qu'on appela Saint-Maur-les-Fossés, à cause des traces encore existantes du fort des Bagaudes. Cette position était admirablement choisie pour arrêter à la fois les arrivages de la Marne et de la Seine; ils s'y maintinrent pendant plusieurs années. La porte de Lutèce qui ouvrait dans cette direction, à l'est de la ville, en prit le nom de porte des Bagaudes. Dans le moyen âge cette même porte s'appela Porte Baudoyer, et la place où elle était située conserve encore ce nom[132]. Il semble donc que dans la prononciation le mot Bagaude se rapprochait beaucoup du mot badaud, dérivé d'un ancien radical qui signifiait demeurer, habiter, et qui s'est conservé dans l'italien badare. Le mot latin, manens, manant, en est la traduction littérale. Ainsi, bagaude, badaud, manant, vilain, paysan, sont autant de termes synonymes, qui tous désignaient l'habitant serf des campagnes, et qui par cette raison ont fini par être tous pris en mauvaise part, comme exprimant l'idée de rusticité, de bassesse et d'ignorance.
La guerre des Bagaudes ou la Bagaudie, Bacaudia, suivant l'expression des historiens du Bas-Empire, ne différa en rien de la Jacquerie du quatorzième siècle. Elle fut provoquée par les mêmes causes, les maux affreux que l'invasion étrangère faisait peser sur la population des campagnes, impitoyablement pressurée par les seigneurs et par le fisc. Elle eut les mêmes effets, le massacre des riches, des nobles, des fonctionnaires, le pillage des châteaux, l'attaque des villes, le brigandage sur les routes; elle eut la même marche, les mêmes vicissitudes et la même fin; on peut dire que l'histoire de l'une serait presque exactement l'histoire de l'autre.
Que les rassemblements auxquels on a donné le nom de Bagaudes aient été composés en grande majorité de paysans serfs, c'est ce dont on ne saurait douter. Tous les auteurs qui en ont parlé s'expriment clairement à cet égard. A l'occasion du soulèvement qui éclata de 280 à 285, après que Carinus eut emmené l'armée des Gaules en Italie, Eutrope et Aurelius Victor s'accordent à dire que les paysans gaulois, rusticani, agrestes, avaient formé les rassemblements que l'on nomma Bagaudes[133]. La Chronique de Prosper, à l'année 435, dit que la Bagaudie était une conspiration de tous les serfs de la Gaule. L'évêque Salvien trace un éloquent tableau des misères du peuple gaulois[134]. Rien ne fait mieux connaître les véritables causes de l'insurrection que ces paroles inspirées par une indignation vertueuse, et comparables aux plus beaux chefs-d'œuvre de l'éloquence antique. Le saint évêque nous apprend encore que les classes inférieures ne prenaient pas seules part à la révolte; des hommes même d'une naissance distinguée et d'une éducation libérale étaient contraints de chercher un asile parmi les Bagaudes, pour sauver au moins leur vie, après avoir perdu tous leurs biens par les exactions du fisc. Cette allégation est confirmée par un fait que rapporte la Chronique de Prosper à l'année 445. Un médecin d'un mérite éminent, nommé Eudoxius, fut poursuivi comme un des moteurs du soulèvement de Bagaudes qui eut lieu à cette époque, et n'échappa au supplice qu'en se réfugiant chez les Huns.
Toutes ces circonstances se retrouvent dans la grande insurrection du troisième siècle; car ce n'étaient pas non plus des hommes ordinaires que ces Helianus et ces Amandus, qui furent alors chefs des Bagaudes, et qui osèrent prendre le titre d'empereurs. Cette ambition, au reste, fut fatale à leur parti. Tant que les Bagaudes s'étaient bornés à infester les routes, à massacrer les propriétaires, à piller les villes, les empereurs s'en étaient peu inquiétés, et les cités gauloises avaient en vain imploré le secours des armes romaines. Mais l'usurpation de la pourpre impériale donnait à ces mouvements un autre caractère. Dès que Dioclétien en fut instruit, il s'empressa d'envoyer Maximien au delà des Alpes, avec une armée dont la présence suffit pour dissiper ces bandes, qui n'étaient redoutables qu'en l'absence de troupes réglées. Maximien fit périr leurs chefs, prit et rasa leurs forts, entre autres celui qu'ils avaient construit près de Lutèce, dans la presqu'île de la Marne, et termina cette guerre en 285.
L'insurrection parut alors étouffée, mais elle ne fut jamais entièrement éteinte; il y eut toujours quelques bandes disséminées dans le pays, et le feu de la révolte éclata avec plus de violence et plus d'étendue que jamais au cinquième siècle, lorsque l'invasion des Vandales eut fait peser de nouveau sur les habitants des campagnes les affreuses calamités dont les avait frappés, au troisième siècle, l'invasion des Alémans.
Il est à remarquer que les grands rassemblements de Bagaudes se sont toujours formés dans les contrées vraiment celtiques, dans l'ouest et le centre de la Gaule, ancien territoire des Galls; dans ces provinces qui ont été au moyen âge le principal foyer de la jacquerie et de nos jours même encore le théâtre de la guerre civile. Il n'y eut jamais de Bagaudes dans la Belgique, où dominait l'esprit militaire de la Germanie et où se recrutaient les légions.
Pétigny, Études sur l'histoire, les lois et les institutions de l'époque mérovingienne, 3 vol. in-8o; Paris, A. Durand, 1851; t. I, p. 192.
SAINT MARTIN, ÉVÊQUE DE TOURS.
316-400.
Martin naquit en 316, à Salarie, ville de Pannonie, dont on voit aujourd'hui les ruines à deux lieues de Sarwar, en Hongrie. Dès sa jeunesse il montra par toutes ses actions qu'il ne vivait que pour Dieu. Il avait pour les pauvres un amour ardent; on le vit une fois à la porte d'Amiens donner la moitié de sa casaque, parce qu'il ne lui restait aucune autre chose qu'il put donner. Cette action ne manqua pas de lui attirer des railleries de la part des libertins; mais quand on ne veut plaire qu'à Jésus-Christ, on est peu sensible aux faux jugements des hommes, et souvent on reçoit de lui dès ce monde même l'approbation que ceux-ci refusent; c'est ce qui arriva à Martin. La nuit suivante, pendant qu'il donnait à ses membres fatigués un court repos, qu'il avait coutume d'interrompre souvent par la prière, Jésus-Christ se montra à lui, revêtu de cette moitié de casaque qu'il avait donnée et environné d'une multitude d'anges à qui il dit: Martin, qui n'est encore que catéchumène, m'a couvert de cet habit.
Un ordre de l'empereur obligeant les enfants des officiers et des soldats vétérans à porter les armes, le père de Martin découvrit lui-même son fils, et le contraignit de suivre une profession qu'il jugeait préférable à toute autre. Ainsi Martin entra à quinze ans dans la cavalerie. Il sut se préserver des vices qui ne déshonorent que trop la profession des armes, et gagna l'estime de ceux qui vivaient avec lui. Il fut un soldat vraiment chrétien, exact à remplir ses devoirs. A l'âge de dix-huit ans il demanda et reçut le baptême. Deux ans après il se retira du service, malgré les instances de son tribun, avec lequel il vivait dans une étroite amitié.
La haute réputation de saint Hilaire l'attira à Poitiers. Quand ce grand homme eut été élevé sur le siége qu'il a tant illustré, il voulut ordonner diacre Martin, qui refusa cet honneur par humilité, et ne consentit qu'à être ordonné exorciste. Peu de temps après, le désir de revoir sa famille le conduisit en Pannonie. En revenant, il apprit, comme il traversait l'Italie, que les Ariens opprimaient l'église des Gaules et qu'ils avaient fait exiler saint Hilaire. Martin choisit alors une retraite près de Milan, et y pratiqua tous les exercices de la vie monastique. Ayant appris, en 360, que saint Hilaire retournait dans son diocèse, il se hâta de se rendre auprès de lui. Ce grand évêque reçut avec joie son disciple, et lui donna un terrain[135] pour bâtir un monastère[136], dans lequel on vit bientôt des hommes de différents pays se réunir pour servir Dieu sous une même discipline. Saint Martin s'y renferma lui-même pour se sanctifier et conduire les autres à Jésus-Christ.
Vers l'an 371, le peuple de Tours et des villes voisines le demanda pour évêque. Il fallut user d'artifice et employer la violence pour l'arracher de sa solitude. Il joignit toutes les vertus épiscopales à celles de la profession monastique, qu'il n'abandonna point. Il conserva toujours la même humilité dans le cœur, la même pauvreté dans ses habits et dans ses meubles. Il demeura quelque temps dans une étroite cellule, qui tenait à l'église; mais, ne pouvant souffrir les visites, qu'il recevait fréquemment, il bâtit de l'autre côté de la Loire le célèbre monastère de Marmoutier, que l'on regarde comme la plus ancienne abbaye de France.
Saint Martin se vit à la tête de quatre-vingts moines, qui rappelaient le temps des plus austères anachorètes et dont plusieurs furent enlevés, à cause de leur sainteté, pour être évêques en différentes villes. Pour lui, il fut comme l'apôtre de toute la Gaule; il dissipa l'incrédulité des païens, détruisit les temples et fit bâtir des églises en l'honneur du vrai Dieu dans les lieux où l'on rendait auparavant aux fausses divinités un culte superstitieux. Partout il établissait la piété sur la connaissance de Jésus-Christ. Ce qu'il enseignait de vive voix, il le confirmait par des miracles sans nombre, et le persuadait, pour ainsi dire, par sa fidélité à le pratiquer le premier. Son zèle s'étendit jusqu'en Bourgogne, où il arracha un grand nombre de victimes au démon pour les donner à Jésus-Christ. Étant un jour dans un bourg rempli de païens, il entreprit, comme il avait fait ailleurs, de les convertir au vrai Dieu et de leur faire abandonner leurs vaines superstitions. Après les avoir exhortés assez longtemps, il leur dit d'abattre un arbre qui était dans ce lieu et que le peuple regardait avec vénération. Les païens dirent à saint Martin: Nous voulons bien le couper, pourvu que vous consentiez à rester dessous. Il accepta la condition. On abattit l'arbre; il penchait du côté de saint Martin. Les païens le crurent déjà écrasé; mais le saint ayant fait le signe de la croix, l'arbre se redressa, et tomba du côté des païens; plusieurs auraient été tués s'ils n'eussent évité la mort par une prompte fuite. Dieu se servit de ce miracle pour amollir le cœur féroce des idolâtres et les porter à demander le baptême.
Quelquefois il sollicitait auprès des princes le pardon des criminels, la liberté des captifs, le retour des exilés ou le soulagement des personnes affligées. Ce fut pour obtenir quelques-unes de ces grâces qu'il alla à Trèves, vers l'an 383, trouver le tyran Maxime, qui après s'être révolté contre l'empereur Gratien s'était emparé des Gaules, de l'Angleterre et de l'Espagne. Martin demanda ces grâces en évêque, c'est-à-dire sans les acheter par des bassesses. Il faisait connaître au prince que c'était plaider pour ses propres intérêts que de prendre en main auprès de lui la cause de la veuve, de l'orphelin ou du prisonnier; que sa gloire la plus solide était de faire du bien aux malheureux, et qu'il devait remercier ceux qui lui montraient les objets sur qui devaient tomber ses faveurs. L'empereur Maxime, loin de se choquer de cette sainte hardiesse, en conçut plus d'estime pour le saint évêque, et il le pria plusieurs fois de manger à sa table. Saint Martin refusa d'abord l'honneur que lui faisait ce prince, mais dans la suite il crut devoir l'accepter. Maxime convia les plus illustres de sa cour pour le jour où le saint lui avait promis de dîner avec lui. Dans le repas, Martin fut assis à la droite du prince, et un prêtre qui l'avait accompagné fut placé entre le frère et l'oncle de l'empereur. Quand on donna à boire, l'officier présenta la coupe à Maxime, qui la fit donner au saint évêque pour la recevoir lui-même de sa main; mais celui-ci la donna au prêtre dont on vient de parler. Cette action fut admirée par l'empereur même et de tous les assistants.
Vers l'an 400, saint Martin alla recevoir la récompense que Dieu accorde à ses fidèles serviteurs.
Abrégé des vies des Saints, par Richard, t. 2, p. 398.