PARIS EN 358.

Julien[137] passa au moins à Lutèce[138] les deux hivers de 358 et de 359. Il aimait cette bourgade, qu'il appelait sa chère Lutèce, et où il avait rassemblé, autant qu'il avait pu au milieu de ses entreprises militaires, des savants et des philosophes. Oribase[139] le médecin, dont il nous reste quelques travaux, y rédigea son abrégé de Galien[140]; c'est le premier ouvrage publié dans une ville qui devait enrichir les lettres de tant de chefs-d'œuvre.

On se plaît à rechercher l'origine des grandes cités, comme à remonter à la source des grands fleuves; vous serez bien aise de relire le propre texte de Julien[141]:

«Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce; c'est ainsi qu'on appelle dans les Gaules la ville des Parisii. Elle occupe une île au milieu d'une rivière[142]; des ponts de bois la joignent aux deux bords. Rarement la rivière croît ou diminue; telle elle est en été, telle elle demeure en hiver; on en boit volontiers l'eau, très-pure et très-riante à la vue. Comme les Parisii habitent une île, il leur serait difficile de se procurer d'autre eau. La température de l'hiver est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la chaleur de l'Océan, qui, n'étant éloigné que de 900 stades, envoie un air tiède jusqu'à Lutèce. L'eau de mer est en effet moins froide que l'eau douce. Par cette raison, ou par une autre que j'ignore, les choses sont ainsi[143]. L'hiver est donc fort doux aux habitants de cette terre; le sol porte de bonnes vignes; les Parisii ont même l'art d'élever des figuiers[144] en les enveloppant de paille de blé comme d'un vêtement, et en employant les autres moyens dont on se sert pour mettre les arbres à l'abri de l'intempérie des saisons.

«Or, il arriva que l'hiver que je passais à Lutèce fut d'une violence inaccoutumée; la rivière charriait des glaçons comme des carreaux de marbre. Vous connaissez les pierres de Phrygie? tels étaient par leur blancheur ces glaçons bruts, larges, se pressant les uns les autres, jusqu'à ce que, venant à s'agglomérer, ils formassent un pont[145]. Plus dur à moi-même et plus rustique que jamais, je ne voulus point souffrir que l'on échauffât à la manière du pays, avec des fourneaux, la chambre où je couchais[146]

Julien raconte qu'il permit enfin de porter dans sa chambre quelques charbons, dont la vapeur faillit l'étouffer.

Chateaubriand, Études ou discours historiques sur la chute de l'empire romain, la naissance et les progrès du christianisme et l'invasion des barbares.

GOUVERNEMENT DE JULIEN.
359.

La Gaule commençait à respirer, et Julien, libre un moment des soins de la guerre, reportait sa sollicitude sur tout ce qui pouvait contribuer au bien-être des provinces. Veiller à l'égale répartition de l'impôt, prévenir tout abus de pouvoir, écarter des affaires cette classe de gens qui spéculent sur les malheurs publics, ne souffrir chez les magistrats aucune déviation de la stricte équité, telle était l'occupation de tous ses instants. Ce qui aidait aux réformes dans cette dernière partie de l'administration, c'est que le prince siégeait lui-même comme juge, pour peu que les procès eussent d'importance par la gravité des cas ou par le rang des personnes; et jamais la justice n'eut de dispensateur plus intègre. Un exemple, entre mille, suffira pour établir son caractère sous ce rapport. Numerius, ancien gouverneur de la Narbonnaise, avait à répondre devant lui à la charge de dilapidation, et, contre l'usage dans les causes criminelles, les débats étaient publics. Numerius se renferma dans la dénégation, et les preuves manquaient contre lui. Son adversaire Delphidius, homme passionné, voyant l'accusation désarmée, ne put s'empêcher de s'écrier: «Mais, illustre césar, s'il suffit de nier, où seront désormais les coupables?» A quoi Julien répliqua sans s'émouvoir: «S'il suffit d'accuser, où seront les innocents?» Ce trait le peint comme juge.

Ammien Marcellin, Histoire, liv. XVIII, trad. de M. Savalète.

Ammien Marcellin, historien latin du quatrième siècle de l'ère chrétienne, a composé une histoire des empereurs depuis Nerva jusqu'à Valentinien, en 31 livres, dont les 13 premiers sont perdus. C'est un ouvrage précieux par les détails exacts qu'il fournit, Ammien ayant vu lui-même tout ce qu'il raconte dans ses derniers livres; il avait longtemps servi dans les armées de la Gaule, et fit avec Julien la campagne de Perse.

TYRANNIE DE L'ADMINISTRATION ROMAINE.
285-450.

La société antique, bien différente de la nôtre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l'industrie. Consommant toujours et ne produisant plus, elle demandait toujours davantage à la terre, et les mains qui la cultivaient, cette terre, devenaient chaque jour plus rares et moins habiles.

Rien de plus terrible que le tableau que nous a laissé Lactance[147] de cette lutte meurtrière entre le fisc affamé et la population impuissante, qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. «Tellement grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient[148] en comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'énormité des impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts..... Je ne sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur chaque province, sur chaque ville, magistri, rationales, vicaires des préfets. Tous ces gens-là ne connaissaient que condamnations, proscriptions, exactions; exactions, non pas fréquentes mais perpétuelles, et dans les exactions, d'intolérables outrages.... Mais la calamité publique, le deuil universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout, bouleversèrent tout; vous auriez dit une invasion ennemie, une ville prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes; on enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la torture; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme contre son mari, le fils contre son père; et faute de témoignage, on les torturait pour déposer contre eux-mêmes; et quand ils cédaient vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades, les infirmes. On estimait l'âge de chacun; on ajoutait des années aux enfants, on en ôtait aux vieillards; tout était plein de deuil et de consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces premiers agents; on en envoyait toujours d'autres pour trouver davantage, et les charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant au hasard, pour ne pas paraître inutiles. Cependant les animaux diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins l'impôt pour les morts[149]

Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endurées par les hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs dépendants, dont l'état devenait chaque jour plus voisin de l'esclavage. C'est à eux que les propriétaires rendaient tous les outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents impériaux. Leur misère et leur désespoir furent au comble à l'époque dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs des Gaules prirent les armes sous le nom de Bagaudes[150]. En un instant ils furent maîtres de toutes les campagnes, brûlèrent plusieurs villes, et exercèrent plus de ravages que n'auraient pu faire les barbares. Ils s'étaient choisis deux chefs, Ælianus et Amandus, qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas étonnant que cette réclamation des droits naturels de l'homme ait été en partie inspirée par la doctrine de l'égalité chrétienne. L'empereur Maximien accabla ces multitudes indisciplinées (en 286).....

L'avénement de Constantin et du christianisme fut une ère de joie et d'espérance. Né en Bretagne, comme son père, Constance Chlore, il était l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Après la mort de son père, il réduisit le nombre de ceux qui payaient la capitation en Gaule de 25,000 à 18,000. L'armée avec laquelle il vainquit Maxence devait appartenir en grande partie à cette dernière province.

Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se présente à l'empire comme un libérateur, un sauveur: «Loin, s'écrie-t-il, loin du peuple, les mains rapaces des agents fiscaux! Tous ceux qui ont souffert de leurs concussions peuvent en instruire les présidents des provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons à tous d'adresser leurs plaintes à tous les comtes de provinces ou au préfet du prétoire, s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels brigandages, nous les fassions expier par les supplices qu'ils méritent[151]

Ces paroles ranimèrent l'empire. La vue seule de la croix triomphante consolait déjà les cœurs. Ce signe de l'égalité universelle donnait une vague et immense espérance. Tous croyaient arrivée la fin de leurs maux.

Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matérielles de la société. Les empereurs chrétiens n'y remédièrent pas mieux que leurs prédécesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent qu'à montrer l'impuissance définitive de la loi. Que pouvait-elle en effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantôt elle s'effrayait de la dépopulation, elle essayait d'adoucir le sort du colon, de le protéger contre le propriétaire, et le propriétaire criait qu'il ne pouvait plus payer l'impôt; tantôt elle abandonnait le colon, le livrait au propriétaire, l'enfonçait dans l'esclavage[152], s'efforçait de l'enraciner à la terre; mais le malheureux mourait ou fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps d'Auguste la grandeur du mal avait provoqué les lois qui sacrifiaient tout à l'intérêt de la population. Pertinax avait assuré la propriété et l'immunité des impôts pour dix ans à ceux qui occuperaient les terres désertes en Italie, dans les provinces et chez les rois alliés. Aurélien l'imita. Probus fut obligé de transplanter de la Germanie des hommes et des bœufs pour cultiver la Gaule. Il y fit replanter les vignes arrachées par Domitien. Maximien et Constance Chlore transportèrent des Franks et d'autres Germains dans les solitudes du Hainaut, de la Picardie, du pays de Langres; et cependant la dépopulation augmentait dans les villes, dans les campagnes. Quelques citoyens cessaient de payer l'impôt; ceux qui restaient payaient d'autant plus. Le fisc affamé et impitoyable s'en prenait de tout déficit aux curiales[153], aux magistrats municipaux.

Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut parcourir l'effroyable code par lequel l'empire essaye de retenir le citoyen dans la cité qui l'écrase, qui s'écroule sur lui. Les malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine dans l'appauvrissement général, sont déclarés les esclaves, les serfs de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la cité, de répartir l'impôt à leurs risques et périls; tout ce qui manque est sur leur compte[154]. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur l'aurum coronarium[155]. Ils sont l'amplissime sénat de la cité, l'ordre très-illustre de la curie. Toutefois, ils sentent si peu leur bonheur, qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur est obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise curule. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne, de se faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans les ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être curiale à leur place. La loi ne les ménage pas: «Certains hommes lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens.... Nous ne les libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine. Convient-il que des esprits occupés de la contemplation divine conservent de l'attachement pour leurs biens[156]

L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la servitude. La mort poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire. La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se couche sous les coups et refuse de se relever. En vain les empereurs essayèrent par des offres d'immunités, d'exemptions, de rappeler le cultivateur sur son champ abandonné. Rien n'y fit. Le désert s'étendit chaque jour. Au commencement du cinquième siècle, il y avait dans l'heureuse Campanie, la meilleure province de tout l'empire, 528,000 arpents en friche.

Tel fut l'effroi des empereurs à l'aspect de cette désolation, qu'ils essayèrent d'un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées. Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[157]; il engagea, pria, menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas. Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d'un autre côté. Il ne s'inquiétait plus d'un empereur impuissant pour le bien comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la mort de l'empire et l'invasion des barbares.

Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long ouvrage de la conquête, de l'esclavage, de la dépopulation, est près de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en vain, que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois, d'où elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la cité; la Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes. Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la force de cette organisation, qu'alors même que la vie paraîtra s'en éloigner, alors que les barbares sembleront près de la détruire, ils la subiront malgré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous ces voûtes invincibles qu'ils ne peuvent ébranler; ils courberont la tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome vaincue. Ce grand nom d'empire, cette idée de l'égalité sous un monarque, si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome l'a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur profit. Cultivée par l'Église, accueillie dans la tradition populaire, elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous amènera peu à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à l'égalité, à l'équité des temps modernes.

Voilà pour l'ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre s'est établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de l'invasion barbare. Partout à côté de la magistrature romaine, qui va s'éclipser et délaisser la société en péril, la religion en a placé une autre, qui ne lui manquera pas. Le titre romain de defensor civitatis[158] va partout passer aux évêques. Dans la division des diocèses ecclésiastiques subsiste celle des diocèses impériaux. L'universalité impériale est détruite, mais l'universalité catholique apparaît.

Michelet, Histoire de France, t. I, p. 98[159].

IMPOTS ET EXACTIONS.—LES BAGAUDES.—LE PATROCINIAT.
Vers 435.

Je parle de ces proscriptions et de ces exactions cruelles par lesquelles les Romains se ruinent les uns les autres. Mais pourquoi dis-je qu'ils se ruinent mutuellement? Disons plutôt qu'un petit nombre opprime une innombrable multitude, et c'est en cela que le crime paraît plus grand. Il serait plus supportable si chacun souffrait à son tour ce qu'il fait souffrir aux autres. Mais quel est ce renversement par lequel on voit les impôts publics devenir la proie des particuliers. On voit, sous le prétexte du fisc, des hommes privés s'enrichir des dépouilles du peuple. On dirait que c'est une conspiration; tout y entre, les supérieurs et les subalternes; les juges mêmes n'en sont pas exempts. Y a-t-il une ville, un bourg, un village, où il n'y ait pas autant de petits tyrans qu'il y a de juges et de receveurs des droits publics? Ils sont fiers du nom qu'ils portent; ils s'applaudissent de leurs concussions et de leurs violences, parce que c'est par ce même endroit qu'ils sont craints et honorés, semblables aux voleurs de grands chemins, qui ne se croient jamais plus glorieux ni plus dignes d'envie que quand ils sont plus redoutés. Je le répète donc, est-il une ville où les principaux ne ruinent les veuves et les orphelins, et ne leur dévorent pour ainsi dire les entrailles? Les gens de bien ont le même sort; soit que par mépris des biens de la terre, ils ne veuillent pas se défendre, soit que n'ayant que leur innocence pour tout appui, ils ne le puissent pas. Ainsi personne n'est en sûreté; et si vous en exceptez ceux que leur autorité ou leur crédit rend redoutables, personne n'échappe à l'avidité de cette espèce de voleurs. Il faut leur ressembler, si l'on veut éviter de devenir leur proie, et l'on a porté l'injustice jusqu'à ce point qu'il n'y a de sûreté que pour les méchants et qu'il n'y en a plus pour les gens de bien.

Mais quoi, au milieu de cette foule d'hommes injustes, ne se trouve-t-il pas des personnes amies de la vertu qui protègent les gens de bien, qui, selon l'expression de l'Écriture, délivrent le pauvre et l'indigent des mains du pécheur? Non; il n'en est pas, et peu s'en faut que l'on ne puisse dire avec le Prophète: «Il n'y a pas un homme qui fasse le bien, il n'en est pas un seul». En effet, les malheureux trouvent-ils quelque part du secours? Les prêtres mêmes du Seigneur n'ont pas assez de fermeté pour résister à la violence des oppresseurs. Parmi ces prêtres, les uns gardent le silence et les autres ne font pas mieux que s'ils le gardaient; non que tous manquent de courage, mais une prudence et une politique coupables les retiennent. Ils se dispensent d'annoncer la vérité; parce que les méchants ne sont pas disposés à l'écouter; ils portent ce dégoût jusqu'à la haine et à l'horreur. Loin de respecter et de craindre la parole de Dieu, ils la méprisent avec un orgueil insolent. Voilà sur quoi se fondent les prêtres pour autoriser ce silence par lequel ils ménagent les méchants. Ils n'osent, disent-ils, exposer la vérité avec toute la force qu'il faudrait, de peur que cette exposition ne serve à rendre les méchants plus criminels, en les rendant plus rebelles.

Tandis que l'on use de ces lâches ménagements, les pauvres sont dépouillés, les veuves gémissent, les orphelins sont opprimés; on en voit qui, sortis d'une honnête famille, et après avoir reçu une honnête éducation, sont contraints de chercher un asile chez les ennemis même du peuple Romain, pour ne pas être les victimes d'une injuste persécution; prêts à périr par la cruauté dont usent à leur égard d'autres Romains, ils vont chercher chez les barbares une humanité qui devrait être le vrai caractère des Romains. J'avoue que ces barbares chez qui ils se retirent ont des mœurs, un langage, une manière malpropre de se mettre, qui n'a nul rapport aux coutumes et à la propreté des Romains; mais n'importe, ils ont moins de peine à se faire à ces manières qu'à souffrir la cruauté des Romains. Ils passent au service des Goths, ou se mêlent à des voleurs attroupés, et ne se repentent point d'avoir pris ce parti, trouvant plus de douceur à vivre libres en portant le nom d'esclaves qu'à être esclaves en ne conservant que le seul nom de liberté. Autrefois on estimait et on achetait bien cher le titre de citoyen romain; aujourd'hui on y renonce, et on le quitte devenu tout à la fois et vil et détestable. Or je demande quel plus fort argument pour prouver l'injustice des Romains que de voir des personnes nobles se résoudre à perdre le nom de Romains pour échapper à l'injustice de leurs persécuteurs?

De plus, parmi ceux qui ne se retirent pas chez les barbares, une partie est contrainte de devenir en quelque sorte semblable à eux. Je parle d'une grande partie de l'Espagne et des Gaules et de toutes ces autres provinces de l'empire à qui notre injustice a fait renoncer ou à qui elle a fait perdre le nom de citoyens Romains. Je parle encore de ces exilés à qui on a donné le nom de Bagaudes; maltraités, dépouillés, condamnés par des juges injustes, après avoir perdu tout droit aux immunités de l'empire, ils ne se sont plus mis en peine de conserver la gloire du nom romain. Après cela, nous leur faisons un crime de leur malheur. Nous leur donnons un nom odieux, dont nous les avons forcés de se charger. Nous les traitons de rebelles, après que par nos vexations nous les avons comme contraints de se soulever. Car quelle raison les a déterminés à vivre ainsi de vols et de brigandage? Ne sont-ce pas nos violences? N'est-ce pas l'injustice des magistrats? Ne sont-ce pas les proscriptions, les rapines, les concussions de ceux qui s'enrichissent du bien des citoyens, et qui, sous le prétexte de tributs et d'impôts, augmentent leurs richesses des dépouilles du peuple? Ce sont des bêtes farouches, qui n'ont de penchant que pour dévorer. Ce sont des voleurs qui, différents de la plupart des autres, ne se contentent pas de voler, mais portent la fureur jusqu'à donner la mort et à se repaître, pour ainsi dire, de sang. Par ce procédé inhumain, on a forcé de devenir barbares des gens à qui il n'était plus permis d'être Romains, ou qui ne le pouvaient être sans périr. Après avoir perdu leur liberté, ils ont pensé à conserver leur vie. N'est-ce pas là la peinture de ce qui se fait aujourd'hui[160]. Il est un nombre infini de gens que l'on réduit à être contraints de se retirer parmi les Bagaudes; ils s'y retireraient en effet, tant est grande la persécution qu'ils souffrent, si le défaut de courage ne les empêchait de se résoudre à mener cette vie vagabonde. Ils gémissent sous le joug de leurs ennemis, et souffrent un supplice forcé. Accablés sous le poids de la servitude, ils font des vœux inutiles pour la liberté. Ainsi leur cœur se trouve partagé; d'une part la violence dont on use à leur égard les porte à chercher les moyens de se rendre libres; mais cette même violence les met hors d'état d'exécuter leurs résolutions.

En vain on dirait que ces sortes de personnes, souvent bizarres dans leurs désirs, souhaitent de certaines choses et craignent en même temps qu'on ne les force à les faire. Toutefois, comme ce qu'ils désirent en cette rencontre est un grand malheur pour eux, la justice n'exige-t-elle pas de ceux qui les dominent, de ne pas les contraindre à former de semblables souhaits? Mais après tout n'est-il pas naturel de voir des malheureux penser à la fuite, tandis qu'on les opprime par des exactions cruelles, tandis que des proscriptions qui se succèdent les unes aux autres les mettent dans un danger continuel. S'ils quittent leurs maisons, c'est qu'ils craignent qu'elles ne deviennent le théâtre de leurs tourments, et l'exil est pour eux la seule ressource qui leur reste contre l'oppression. Il est vrai qu'ils se retirent chez des peuples ennemis; mais ces ennemis mêmes leur semblent moins redoutables que ceux qui les ruinent par leurs exactions. Et ces exactions sont d'autant plus insupportables pour eux, qu'elles sont mal distribuées, que chacun n'en est pas chargé à proportion du bien qu'il possède, tous ne contribuant pas à des impositions qui devraient être générales. Car n'y a-t-il pas de la cruauté à exiger que les pauvres payent ce qui devrait être pris sur les riches, et que, pour ainsi dire, tout le fardeau tombe sur les faibles, tandis que les forts ne sont chargés de rien? Ainsi deux choses concourent à les rendre malheureux, l'envie et la pauvreté; l'envie s'acharne contre eux, parce qu'ils refusent de payer; la pauvreté les afflige, parce qu'elle les met hors d'état de satisfaire. N'est-ce pas là la situation la plus déplorable que l'on puisse imaginer?

Voici des choses plus cruelles encore, et des injustices plus criantes que l'on fait à ces malheureux. On voit les riches se faire une étude d'inventer de nouveaux tributs pour en charger ensuite le peuple. Ce serait se tromper que de prétendre justifier les riches en disant que leurs richesses doivent les empêcher d'en user de la sorte, parce qu'en augmentant les impôts ils se chargeraient eux-mêmes. Et quoi! ignorez-vous que les lois ne sont pas pour les riches, hardis et empressés à faire ces augmentations, parce qu'ils savent bien qu'elles ne tomberont pas sur eux? Or, tels sont les prétextes auxquels ils ont recours. Tantôt ce sont des ambassadeurs et tantôt des envoyés extraordinaires des princes. On les recommande aux personnes qui tiennent les premiers rangs dans la province, et l'accueil magnifique qu'on leur offre est toujours la cause de la ruine du peuple. Les présents qu'on leur fait sont pris sur de nouveaux tributs que l'on impose, et toujours le pauvre fournit ce que le riche donne; celui-ci fait sa cour aux dépens de celui-là.

Ici l'on fait une objection frivole. Peut-on, disent quelques-uns, se dispenser de faire de ces sortes de réceptions aux ministres des princes? Non, on ne doit pas s'en dispenser. Mais la justice n'exige-t-elle pas des riches qu'étant les premiers à imposer, ils soient aussi les premiers à payer, et que ces longs flots de compliments et de marques de respect dont ils sont si prodigues soient soutenus par une libéralité plus réelle? Les pauvres ne sont-ils pas en droit de leur dire: «Vous voulez que nous portions une partie des charges publiques, il faut donc que vous portiez l'autre, et que tandis que nous donnons vous donniez de votre côté»? Ne pourraient-ils pas même prétendre avec justice que ceux qui recueillent toute la gloire de ces sortes de réceptions en fissent toute la dépense? Ils se relâchent cependant sur cet article, et ils demandent seulement un partage juste et plus humain des impositions publiques. Qu'après tout la condition des pauvres est à plaindre! Ils payent, et on les force de payer, sans qu'ils sachent pourquoi on les y force. Car permet-on à quelqu'un de demander pourquoi il doit payer, ou d'alléguer et de chercher les raisons qu'il a de payer, ou de demander à être déchargé?

Au reste, on ne sait au vrai jusques où va l'injustice des riches que quand ils viennent à se brouiller entre eux. Alors on entend ceux qui se croient offensés reprocher aux autres que c'est une injustice criante de voir deux ou trois hommes faire des traités, inventer des tributs qui ruinent des provinces entières. C'est là en effet le caractère des riches; ils croient qu'il est de leur honneur de ne pas souffrir que l'on décide de rien sans les consulter, prêts à approuver les choses les plus injustes, pourvu que l'on ait pour eux la déférence qu'ils croient qu'on leur doit. Guidés par leur seul orgueil, on les voit, ou pour se venger de ceux qui les avaient méprisés, ou pour faire briller leur autorité, ordonner les mêmes choses qu'ils avaient traité d'injustices lorsque les autres les ordonnaient. Au milieu de ces dissensions, les pauvres sont comme sur une mer orageuse, toujours battus et agités par les flots qui s'entrechoquent. Il ne leur reste pas même cette consolation, de pouvoir dire que les personnes constituées en dignité ne sont pas toutes injustes; qu'il se trouve des gens de bien qui réparent le mal que les méchants ont causé, et qui relèvent par de nouveaux remèdes ceux que l'on avait opprimés par de nouvelles impositions. Il n'en est pas ainsi. L'injustice est partout égale. Ne voit-on pas que comme les pauvres sont les premiers que l'on accable, ils sont les derniers que l'on pense à soulager. Nous l'avons éprouvé, il n'y a pas longtemps, lorsque le malheur des temps a obligé les empereurs à diminuer les impôts de quelques villes; ce soulagement qui devait-être répandu également sur tout le monde, a-t-il été pour d'autres que pour les riches? Ce n'est point aux pauvres que l'on pense dans ces conjonctures, et après avoir commencé par les opprimer, on a la dureté de ne pas seulement penser à les soulager, du moins les derniers. Pour tout dire en un mot, c'est aux pauvres que l'on fait porter tout le fardeau des tributs, et ce n'est jamais à eux qu'on en fait sentir la diminution.

Quelle serait après cela notre erreur si, traitant les pauvres avec tant de rigueur, nous croyions que Dieu n'usera d'aucune sévérité à notre égard, comme s'il nous était permis d'être injustes sans que Dieu nous fasse sentir le poids de sa justice? Les Romains seuls sont capables de se souiller par tous les vices qui règnent parmi eux; nulle autre nation ne les porte à cet excès. On ne voit rien de semblable chez les Francs, chez les Huns, chez les Vandales, chez les Goths. Ceux des Romains qui ont cherché un asile dans les provinces barbares y sont à l'abri des maux qu'ils enduraient sur les terres de l'empire. Il n'y a rien qu'ils souhaitent avec plus d'ardeur que de n'avoir plus à vivre sous la domination romaine, plus contents parmi les barbares que dans le sein de leur patrie. Ne soyons donc plus surpris de voir les barbares prendre l'ascendant sur nous. Leur nombre grossit tous les jours, et bien loin que ceux qui s'étaient retirés parmi eux les quittent pour revenir à nous, nous voyons tous les jours de nouveaux Romains nous abandonner pour chercher un asile parmi eux. Une seule chose m'étonne à ce propos; c'est que tout ce qu'il y a de pauvres et de malheureux parmi nous, n'aient pas recours à ce moyen de se mettre à l'abri de l'oppression. Ce qui les en empêche, c'est sans doute la difficulté de transporter leurs familles et le peu de bien qu'ils ont dans une terre étrangère; forcés par une dure nécessité, ils ne quittent qu'à regret leurs maisons et leurs troupeaux; mais la violence et le poids des exactions leur paraît un plus grand mal, et dans cette extrémité ils prennent la seule ressource qui leur reste, quelque pénible qu'elle soit. Ils se jettent entre les bras des riches pour en recevoir de la protection, ils se réduisent à une triste espèce de servitude[161].

A dire vrai, je ne désapprouverais pas cette conduite, je croirais même qu'il y aurait en cela de quoi louer les riches si, pleins de charité, ils se servaient de leur crédit en faveur des pauvres par une protection gratuite; si des motifs d'humanité, et non pas d'intérêt, les portaient à se rendre les défenseurs des opprimés. Mais qui peut ne pas regarder comme une cruauté dans les riches de les voir ne se déclarer les protecteurs des pauvres que pour les dépouiller, de ne défendre des malheureux qu'à condition de les rendre plus malheureux encore qu'ils n'étaient, c'est-à-dire par la perte de tout leur bien. Le père alors, pour acheter un peu de protection, est contraint de livrer ce qu'il avait destiné à être l'héritage de son fils, et l'un ne peut se mettre à l'abri de l'extrême misère qu'en réduisant l'autre à l'extrême disette. Voilà tout ce qui revient aux pauvres de la protection des riches; voilà où aboutissent les secours qu'ils se vantent de donner. Il paraît bien qu'ils n'ont jamais que leur intérêt en vue, et qu'en se déclarant pour les pères ils ne cherchent qu'à ruiner les enfants.

Telle est la manière dont les riches s'y prennent pour tirer du profit de tout ce qu'ils font. Il serait à souhaiter que du moins leur façon de vendre fût semblable à ce qui se pratique dans les autres ventes; alors il resterait quelque chose à celui qui achète. Mais quel est ce nouveau genre de commerce dans lequel celui qui vend reçoit sans rien donner; et dans lequel celui qui achète donne tout sans rien acquérir? Dans les autres marchés, la condition de celui qui achète est regardée comme la plus avantageuse, par l'espérance du profit; ici celui qui vend profite seul, et rien ne reste à celui qui achète.

Ce n'est là cependant qu'une partie du malheur des pauvres. Voici quelque chose de plus barbare et de plus criant; on ne peut ni le voir ni l'entendre sans frémir d'horreur. Il arrive que la plus grande partie du petit peuple, après avoir été ainsi dépouillés de leurs terres et de leurs possessions, réduits à ne rien avoir, ne laissent pas d'être chargés d'impôts; l'exaction est un fardeau dont ils ne peuvent se décharger, et ce qui semblait devoir être seulement attaché à leurs terres retombe sur leurs personnes. Quelle injustice cruelle! Le riche possède, et le pauvre paye! Le fils sans avoir recueilli la succession de son père se trouve accablé par les mêmes impôts que le père payait! Imagine-t-on une plus dure extrémité que celle d'être dépouillé par des usurpateurs particuliers et d'être en même temps persécuté par des tyrans publics?

Parmi ces malheureux, ceux à qui il reste quelque prudence naturelle, ou ceux que la nécessité a rendus prudents, tâchent à devenir les fermiers[162] des terres qu'ils possédaient auparavant; d'autres se cherchent des asiles contre la misère, et d'autres enfin, en qui se trouve une âme moins élevée, se rendent volontairement esclaves, chassés non-seulement de leur patrimoine, mais encore dégradés du rang de leur naissance, bannis de leurs maisons, et perdant tout à la fois le droit qu'ils avaient sur eux-mêmes par la liberté. De là vient le comble de leur misère; car en perdant la liberté ils perdent presque la raison; et par un changement qui tient de l'enchantement, des hommes devenus esclaves sont traités comme des bêtes, et leur deviennent semblables en quelque sorte en cultivant comme elles les terres des riches.

Cessons donc de nous plaindre avec étonnement de ce que nous devenons la proie des barbares, nous qui ravissons la liberté à nos concitoyens. Ces ravages qui désolent les campagnes, ces villes ruinées et détruites, sont notre ouvrage; nous nous sommes attiré tous ces maux; et la tyrannie que nous avons exercée contre les autres est, à dire vrai, la cause de celle que nous éprouvons. Nous l'éprouvons plus tard que nous ne méritions; Dieu nous a longtemps épargnés, mais enfin sa main s'est appesantie, et selon l'expression de l'Écriture, prise dans un autre sens, l'ouvrage de nos mains retombe sur nous. De malheureux exilés ne nous ont touchés d'aucune compassion; à notre tour, nous sommes châtiés par l'exil; nous avons trompé les étrangers, devenus étrangers parmi les barbares, nous souffrons de leur mauvaise foi; attentifs à profiter des conjonctures du temps, nous nous en sommes servis pour ruiner des hommes libres; chassés du lieu de notre naissance, nous éprouvons les mêmes maux.

Mais que l'aveuglement des hommes est incurable! nous sentons le poids de la colère de Dieu justement irrité contre nous, et nous nous dissimulons à nous-mêmes que la justice de Dieu nous poursuit.

SALVIEN, du Gouvernement de Dieu, liv. 5. Traduction du P. Bonnet.

Salvien, prêtre, né vers 390, à Trèves, mourut en 484, à Marseille, où il était prêtre depuis longtemps. Il est auteur des traités De la Providence ou du gouvernement de Dieu, et De l'Avarice. Ces ouvrages sont écrits avec éloquence et énergie. (Voy. plus loin le récit intitulé: [Conduite] du clergé envers les conquérants Germains.)