MŒURS DES GALLO-ROMAINS.
Ne voit-on pas dans les Gaules que les plus grands seigneurs n'ont tiré d'autres fruits de leurs malheurs que de devenir plus déréglés dans leur conduite? J'ai vu moi-même, dans Trèves, des personnes nobles et constituées en dignité, quoique dépouillées de leurs biens, au milieu d'une province ravagée, montrer plus de corruption dans leurs mœurs qu'on ne remarquait de décadence dans leurs affaires domestiques. La désolation du pays n'avait pas été si grande qu'il ne restât encore quelque ressource; mais la corruption des mœurs était si extrême, qu'elle était sans remède. Les vices, ces cruels ennemis du cœur, faisaient au dedans plus de ravages que les barbares, ennemis seulement du corps, n'en faisaient au dehors. Les Romains étaient eux-mêmes leurs plus cruels ennemis. Je devrais arroser de mes larmes la peinture des choses dont j'ai été témoin. J'ai vu des vieillards qui étaient dans les charges publiques, des chrétiens dans le dernier retour de l'âge, aimer encore la bonne chère et la volupté. Par où commencer pour leur reprocher leur corruption? Leurs dignités, leur âge, le nom de chrétiens, le péril qui les menaçait, lequel de tous ces endroits devait fournir les premiers reproches? Pourrait-on croire que des vieillards fussent capables de s'abandonner à ces déréglements pendant la paix, que des jeunes gens le pussent être, pendant la guerre, que des chrétiens le pussent jamais être? Dignités, âge, profession, religion, on oubliait tout dans la fureur de la débauche. Qui n'eût pris les principaux de cette ville pour des insensés? Cette ardeur n'a pu être ralentie par les destructions réitérées de cette ville criminelle. Quatre fois Trèves, cette ville la plus florissante des Gaules, a été prise et ruinée. Le premier malheur eut dû suffire pour déterminer les habitants à une sincère conversion, afin qu'une rechute n'attirât pas une seconde punition. Chose incroyable! le nombre des malheurs n'a fait qu'augmenter le penchant fatal pour le vice. Tel qu'on nous représente dans la fable cet hydre dont les têtes renaissaient plus nombreuses à mesure qu'on les coupait, telle était la ville de Trèves; ses malheurs croissaient, et en même temps croissait aussi la fureur de ses habitants pour le libertinage des mœurs. Le châtiment, qui dégoûte ailleurs du vice, en faisait naître ici un goût plus vif et plus empressé; et il eût été plus facile de vider Trèves d'habitants que de la purger de cette fureur impie.
Cette peinture des désordres de Trèves convient à une ville voisine, qui lui cédait peu en magnificence. Outre tous les autres vices qui s'y étaient introduits, l'avarice et l'ivrognerie y dominaient; mais l'ivrognerie surtout était si fort en usage, que les principaux de la ville ne purent se résoudre ou n'étaient pas en état de pouvoir sortir de table lorsque les barbares, maîtres des remparts, entraient de tous côtés dans la ville. Dieu le permit ainsi, afin de faire voir plus clairement la raison pourquoi il châtiait les habitants de cette ville. C'est là que j'ai vu un renversement bien déplorable. On ne voyait aucune différence de mœurs entre les vieillards et les jeunes gens; la même indiscrétion dans les discours, la même légèreté, le même luxe, le même penchant pour l'ivrognerie, les rendait semblables les uns aux autres. Des hommes âgés, élevés depuis longtemps aux charges publiques, n'ayant plus que peu de jours à vivre, buvaient comme eussent pu faire les plus robustes. Les forces, qui leur manquaient pour marcher, ne leur manquaient pas pour boire; et leurs jambes ailleurs chancelantes se fortifiaient dans les occasions de danser. Je raccourcis ce portrait odieux; et pour l'achever d'un seul trait, je n'ai qu'à dire qu'on a vu dans cette ville la vérité de ce que disait le Sage, que le vin et les femmes rendent les sages impies à l'égard de Dieu.
Après avoir décrit ce qui se faisait dans les plus fameuses villes des Gaules, que dirai-je des villes moins considérables, si ce n'est qu'elles ont de même toutes péri par les vices de leurs habitants? Le crime y avait tellement endurci tous les cœurs, qu'on était au milieu du péril sans le craindre. On était menacé d'une captivité prochaine, et on ne la craignait pas. Dieu permettait qu'on demeurât dans cette insensibilité, afin qu'on ne prît point de précautions pour détourner sa ruine. Déjà les barbares étaient présents qu'on ne voyait aucune crainte dans les hommes, et que dans les villes on ne se donnait aucun mouvement pour se garantir de l'invasion. Personne, à la vérité, n'avait envie de périr; mais tel était l'aveuglement des pécheurs, qu'on ne prenait aucun soin pour éviter sa perte. L'intempérance, l'ivrognerie, l'amour du repos avaient fait naître une négligence et une indolence incurables. Semblables à ceux dont l'Écriture dit qu'un assoupissement que Dieu permettait s'était saisi d'eux. Cet assoupissement que Dieu répand est un présage d'une ruine prochaine; car l'Écriture nous apprend que quand les iniquités du pécheur sont montées à un certain point, la Providence l'abandonne à lui-même, et qu'ainsi livré à son propre sens il court à sa perte.
Je ne crois pas devoir rien ajouter pour persuader que l'empressement des hommes pour les plaisirs criminels n'a pas cessé jusqu'à leur entière destruction. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que cet aveuglement se perpétuera, et l'on peut prédire que les hommes seront toujours les mêmes. Voyons-nous qu'aucune des villes et des provinces qui sont prises ou ravagées par les barbares change de conduite? Y est-on humilié, pense-t-on à se convertir et se corriger? Tel est le caractère des Romains; on les voit périr, mais on ne les voit pas se corriger. Trois fois la première ville des Gaules a été détruite, trois fois elle a été comme le bûcher de ses habitants. La destruction même ne fut pas le plus grand mal qu'elle eut à supporter. La misère accablait ceux que la ruine de leur patrie n'avait pas fait périr. Ce qui s'était garanti de la mort gémissait dans le malheur. Les uns, couverts de blessures, traînaient une vie languissante; les autres, à demi-brûlés, sentaient longtemps les cruels effets de l'incendie. Ceux-ci périssaient par la faim, et ceux-là par la nudité; un grand nombre succombaient à la violence du mal ou à la rigueur du froid. Ainsi la même mort se faisait sentir en mille façons différentes. En un mot, la ruine d'une seule ville était une calamité pour un grand nombre d'autres. J'ai vu, et je n'ai pas refusé mon secours aux misérables, j'ai vu les cadavres des hommes et des femmes confondus, nus, déchirés, donnant un douloureux spectacle aux habitants des autres villes, et servant de nourriture aux chiens et aux oiseaux. La puanteur qu'exhalaient ces corps morts devenait mortelle pour les vivants, et ceux qui n'avaient pas été enveloppés dans le saccagement de cette ville ne laissaient pas d'en sentir les mauvais effets. Mais qu'ont produit toutes ces calamités? Si les choses n'étaient évidentes, on ne pourrait s'imaginer que les hommes fussent capables d'un endurcissement si extraordinaire; mais personne n'ignore qu'un petit nombre de gens de qualité qui étaient restés dans cette ville ruinée employèrent leurs premiers soins à obtenir des empereurs la permission de faire célébrer les jeux du cirque.
Habitants de la ville de Trèves, à qui j'adresse ici la parole, est-il possible que vous ayez pu conserver de l'empressement pour les jeux du cirque[163]! Quoi! ce triste état d'une ville prise et saccagée, tant de sang répandu, tant de tourments soufferts, tant de captifs dans les fers, tant de maux, n'ont pu vous apprendre à vous modérer! Ah, votre folie mérite les larmes de tous les hommes de bon sens. A dire le vrai, vous m'avez paru dignes de pitié lorsque votre ville a été ruinée; mais je trouve que vous l'êtes bien davantage quand je compare votre ardeur pour les spectacles. Je croyais bien que les malheurs de la guerre pouvaient faire perdre les biens temporels, mais je ne croyais pas qu'ils pussent faire perdre la raison. Vous vous adressez donc aux empereurs pour obtenir la permission d'ouvrir le théâtre et le cirque; mais où est la ville, où est le peuple pour qui vous présentez cette requête? Je regarde, et je ne vois qu'une ville ensevelie dans ses cendres et un peuple dans les fers; partout je rencontre ou des cadavres ou des yeux baignés de pleurs. A peine des restes malheureux ont-ils échappé à la ruine commune, et ces restes sont dans la douleur et dans la misère, et l'on ne sait si la destinée de ceux qui ont péri n'est pas plus heureuse que le sort de ceux qui vivent encore.
Mais quel lieu choisirez-vous pour ces jeux sacrilèges? Sera-ce sur le tombeau de vos citoyens égorgés, au milieu de leur sang répandu et encore fumant et de leurs ossements dispersés. Trouverez-vous un endroit dans toute la ville où cette image de la mort et du carnage ne s'offre à vos yeux? Toutes ces circonstances ne vous ont-elles pas dû persuader que ce n'est pas le temps de demander des jeux et des fêtes publiques? Comment oserez-vous donner des marques de joie, environnés des débris de l'incendie? Et comment oserez-vous rire au milieu de tant de justes sujets de pleurer? Mais enfin quand il n'y aurait que cette seule considération à avoir, pensez que par ces spectacles impies vous allumez contre vous la colère de Dieu. Ah! je ne suis plus étonné que vous ayez été châtiés par tous les maux que vous avez soufferts! Une ville que trois renversements n'ont pu corriger méritait bien de souffrir une quatrième destruction!
Salvien, du Gouvernement de Dieu, livre 6.