LES TYRANS.—LE PATROCINIAT.—ORIGINES DE LA FÉODALITÉ.
Chacun essayait de se soustraire aux charges intolérables de la vie civile. Ce ne fut plus la liberté que l'on rechercha, ce fut la servitude. On y courut, on s'y précipita. Ce furent les paysans des frontières, exposés sans défense aux incursions des barbares, qui donnèrent le signal de cette espèce de désertion. Bientôt elle devint générale, et au milieu du troisième siècle des villages, des villes entières renoncent à leur indépendance et se donnent un autre maître que l'empereur. Le monde romain se brise déjà à ses extrémités; une multitude infinie de petites sociétés presque imperceptibles se forment incessamment des blocs qui s'en détachent, et s'abritent au milieu de ses ruines. Le Code nous les montre se constituant au cœur même de l'empire, sous la main même de l'empereur, en dépit de toutes les menaces, par la double influence des spoliations du fisc et des déprédations des barbares. Il y eut dès lors comme un essai, une première efflorescence des institutions féodales qui un peu plus tard couvrirent l'Europe entière. Il y a déjà des seigneurs, cachés encore sous l'ancienne et familière dénomination de patrons; et il y en a autant qu'il se trouve de villages en révolte contre une autorité qui ne peut plus donner que l'oppression en retour de l'obéissance.
Ce principe de dissolution devint plus actif à mesure que la force centrale perdit de son énergie, et devait rester sans contre-poids le jour où celle-ci cesserait de se faire sentir. Au IIIe siècle, ce ne sont encore que quelques hameaux isolés qui se séparent de l'empire; un peu plus tard ce sera la Gaule et la Bretagne. La plupart de ces tyrans qui remplissent l'histoire des empereurs ne sont que l'expression et le produit de cette situation nouvelle. Eux aussi sont des patrons, des libérateurs que les provinces opprimées croyaient se donner contre la tyrannie étrangère. C'étaient les représentants de cette force de répulsion qui tendait de plus en plus à disloquer ce grand tout, et à replacer dans l'isolement et l'indépendance les parties hétérogènes qu'un travail de huit cents ans y avait fait entrer. Ce malaise s'annonce pour la première fois par les séditions de la Gaule, sous les règnes d'Auguste et de Tibère, arrive de crise en crise à son paroxysme sous les Trente Tyrans, se continue à travers les révoltes de Carausius, d'Allectus, de Maxime, de Constantin dans la Bretagne, celles de Magnence, de Sylvanus, de Maxime, de Constantin, de Sébastien dans la Gaule (pour ne parler que de celles-là), et aboutit enfin, après tant de scissions temporaires, au partage définitif du Ve siècle.
Ainsi l'empire d'Auguste ne périt pas d'une autre manière que celui de Charlemagne; les circonstances étaient les mêmes, les résultats ne pouvaient différer. Le principe de dissolution qui brisa l'Empire Romain et qui le fractionna en autant de royaumes barbares qu'il renfermait de grandes lignes géographiques et de nationalités mal éteintes brisa l'empire carlovingien à son tour en autant de blocs qu'il renfermait de royaumes, et chacun de ceux-ci en autant de parcelles qu'il comptait de châteaux forts. Il continua d'agir sans interruption, malgré de vains et impuissants efforts, pendant six cents ans, de Dioclétien à Hugues Capet. Alors on recommença de nouveau à reconstruire. Ainsi, au point de vue de l'histoire générale, la formation des royaumes barbares à la chute de l'empire et l'établissement de la féodalité à la mort de Charlemagne ne sont, à vrai dire, que des effets de la même cause. Dioclétien, Constantin, Théodose, Théodoric, Charles Martel, Charlemagne, réussirent un moment à la paralyser, mais sans pouvoir la détruire. Leurs essais de reconstruction ont immortalisé leur mémoire, parce que les hommes admirent volontiers ce qui est grand, et ne demandent aux héros que du génie; mais si leurs efforts ont pu retarder de quelques années la formation de la société féodale, elle n'en est pas moins sortie de terre sous leurs yeux, et elle n'a conservé en s'élevant que les moins significatives peut-être des empreintes dont ils avaient voulu la marquer.
Il faut convenir que les origines de la féodalité ne sont pas toutes où l'on a coutume de les chercher; et que tels faits qui nous paraissent nouveaux aux sixième et septième siècles dataient déjà de trois cents ans. Dans ce nombre il faut placer le plus caractéristique de tous, le fractionnement du territoire et l'isolement du pouvoir. Ce mal avait déjà miné l'empire romain avant de s'attaquer aux sociétés barbares; et lorsqu'il les faisait crouler à petit bruit du sixième au dixième siècle, il ne faisait que se continuer. Il faut se donner le spectacle de cette lutte désespérée de la loi impériale contre un ennemi qui la tuera.
«Que les laboureurs[164] n'invoquent aucun patronage[165], et qu'ils soient livrés au supplice si par d'audacieuses fourberies ils cherchent à se donner de pareils appuis. Quant à ceux qui les accordent, ils devront payer pour chaque fonds et chaque contravention une amende de 25 livres d'or; mais que notre fisc ne prenne que la moitié de ce que les patrons avaient coutume de prendre en totalité.»
«Quiconque[166] parmi les officiers, ou dans quelque classe de citoyens que ce soit, sera convaincu d'avoir accepté un patronage, qu'il soit soumis aux peines de droit. Quand aux possesseurs[167], qu'on les contraigne, bon gré mal gré, d'obéir aux statuts impériaux et de contribuer aux charges publiques. Que s'il se trouve des villages qui, à raison des avantages de leur position ou du nombre de leurs habitants, osent s'y refuser, qu'on leur inflige tel châtiment que de droit.»
«Quiconque[168] accordera son patronage aux paysans, de quelque dignité qu'il soit, qu'il soit maître de la milice, comte, proconsul, vicaire, préfet de la province, tribun, curiale, ou de telle autre dignité, qu'il paye une amende de 40 livres d'or pour chaque patronage accordé, s'il ne renonce à l'avenir à une pareille témérité. Et non-seulement ceux qui accueilleront les paysans dans leur clientèle seront frappés de l'amende en question, mais ceux qui y recourront pour échapper à l'impôt en payeront le double.»
«Nous avons attaché des peines plus sévères aux lois faites par nos prédécesseurs pour défendre les patronages. Ainsi, à l'avenir, quiconque sera convaincu d'avoir accordé son patronage à des laboureurs ou à des villageois propriétaires, qu'il soit dépouillé de son propre bien. Quant aux laboureurs, qu'ils soient aussi dépouillés de leurs terres[169].»
Toutes ces menaces furent également impuissantes, car la situation était déjà plus forte que les hommes; la dissolution suivit son cours, et marcha rapidement vers son terme.
Lehuërou, Histoire des institutions mérovingiennes et carlovingiennes, t. I, p. 136.
Lehuërou, né en 1807, mort en 1843, était professeur à la faculté des lettres de Rennes. Son ouvrage a paru en 2 vol. in-8o (1841-43).