LA BATAILLE DE RONCEVAUX ET LA MORT DE ROLAND.
L'admirable récit qui va suivre est extrait et traduit du poëme attribué à Théroulde, et intitulé: La Chanson de Roland[324]. Nous avons cru devoir faire précéder et suivre l'épisode que nous donnons ici d'une courte analyse du poëme.
Marsille, roi sarrasin de Saragosse, se décide en envoyer des ambassadeurs auprès de Charlemagne pour lui demander la paix. A son tour, Charlemagne envoie Ganelon auprès de Marsille pour traiter de la paix. Ganelon se laisse corrompre par Marsille, et s'engage à trahir Charlemagne, pour se venger de Roland; il décidera l'empereur à partir d'Espagne et à laisser Roland à l'arrière-garde, où l'armée de Marsille pourra l'accabler à loisir.
Chargé de présents, le traître Ganelon revient au camp de Charlemagne; il annonce la soumission de Marsille. Charlemagne, trompé, lève son camp, et se met en route pour rentrer en France. Roland, par le conseil de Ganelon, est laissé à l'arrière-garde; l'avant-garde se met en marche, et s'engage dans les défilés.
«Les montagnes sont hautes et les vallées ténébreuses, les rochers noirs, les défilés sinistres. Les Français eurent grand'peine tout le jour; de quinze lieues on entendait leur rumeur, pendant qu'ils approchaient de la grande terre[325]. Ils virent la Gascogne, la terre de leur seigneur; alors ils se rappellent leurs fiefs, et leurs honneurs, et les demoiselles, et les nobles épouses; il n'est celui qui de pitié ne pleure. Plus qu'aucun autre, Charlemagne est anxieux d'avoir laissé son neveu dans les défilés d'Espagne; il est saisi de pitié; il ne peut s'empêcher de pleurer.»
Pendant ce temps, Marsille rassemble 400,000 hommes, barons, comtes et émirs, et s'avance contre l'arrière-garde de Charlemagne. Olivier monté sur un grand pin voit s'approcher les païens:
«Il avertit Roland, et l'engage à sonner de son olifant: Olivier dit: «Les païens sont nombreux, de nos Français il me semble y avoir bien peu; compagnon Roland, sonnez dans votre cor, Charles l'entendra et fera retourner l'armée.» Roland refuse de sonner. «Ne plaise au seigneur Dieu que mes parents pour moi soient blâmés et que douce France tombe ainsi en abaissement. Mais je frapperai de Durandal[326] assez, ma bonne épée que j'ai ceinte au côté; vous en verrez tout l'acier ensanglanté. Les félons païens se sont assemblés pour leur perte, je vous le dis, tous sont livrés à la mort.»
A l'approche des ennemis, l'archevêque Turpin bénit les Français. La bataille s'engage.
La bataille de Roncevaux.
La bataille est merveilleuse et terrible; Olivier et Roland y frappent fort et ferme! L'archevêque Turpin y rend plus de mille coups! les douze pairs n'y sont point en retard; les Français y frappent tous les uns comme les autres; les païens meurent par milliers et par cents; qui ne s'enfuit n'échappe pas à la mort; qu'il le veuille ou non, chacun y laisse sa vie! Les Français y perdent leurs meilleurs garçons, qui ne reverront ni leur père, ni leurs parents, ni Charlemagne, qui les attend au-delà des défilés!
En France il y a de prodigieuses tempêtes; il y a des tourbillons de tonnerre et de vent, pluies et grésil démesurément; la foudre tombe et menu et souvent; tremblement de terre il y a vraiment; de Saint-Michel de Paris jusques à Sens, de Besançon jusqu'au port de Guitsand[327], il n'est de logis dont les murs ne crèvent! à midi il fait de grandes ténèbres; il n'y a de clarté que si le ciel se fend! Personne ne le voit qui ne s'épouvante! plusieurs disent: C'est le définement, c'est la fin du monde qui arrive. Ils ne le savent, et ne disent pas vrai: c'est le grand deuil pour la mort de Roland!
Les Français ont frappé avec cœur et vigueur! païens sont morts à milliers et en foule. Sur cent mille il ne peut en échapper deux! «Çà, dit Roland, nos hommes sont braves, homme sous le ciel n'en a de meilleurs! il est écrit dans la Geste des Francs[328] que notre empereur a les braves.» Roland et Olivier parcourent le camp pour encourager les leurs; tous pleurent des larmes de deuil et de tendresse pour leurs parents, qu'ils aiment de tout cœur.
Le roi Marsille avec sa grande armée les attaque. Il s'avance par une vallée avec sa grande armée, qu'il a rassemblée; il l'a partagée en trente escadrons, dont brillent les heaumes[329] ornés d'or et de pierres précieuses, et les écus[330] et les cuirasses frangées. Sept mille clairons y sonnent la marche; grand est le bruit par toute la contrée.
«Çà, dit Roland, Olivier, mon compagnon, mon frère, Ganelon le traître a juré notre mort; sa trahison ne peut être cachée, l'empereur en tirera une éclatante vengeance! nous aurons une bataille forte et dure, jamais on ne vit telle assemblée! J'y frapperai de Durandal mon épée, et vous, compagnon, frappez de Hauteclaire! En tant de bons lieux nous les avons portées, avec elles tant de batailles nous avons achevées, mauvaise chanson n'en doit être chantée!»
En avant!
Marsille voit de sa gent le martyre, aussi fait-il sonner ses cors et ses trompettes; puis il chevauche avec sa grande armée rassemblée. Devant chevauche un Sarrasin, Abisme; c'est le plus méchant de toute cette bande: il est souillé de crimes et de félonies; il ne croit pas en Dieu le fils de sainte Marie; il est noir comme poix qui est fondue; il aime plus la trahison et le meurtre que tout l'or de la Galice! jamais nul homme ne le vit jouer ni rire. Cependant il est plein de courage et d'orgueil; pour cela il est le favori du félon roi Marsille; il porte le dragon où l'armée se rallie. L'archevêque Turpin ne l'aimera jamais; sitôt qu'il le voit, il désire le frapper; bien tranquillement il se dit à lui-même: «Ce Sarrasin me semble bien hérétique: il est bon que je l'aille occire; jamais je n'aimai couard ni couardise.»
L'Archevêque commence la bataille sur le cheval qu'il ravit à Grossaille, qui était au roi qu'il tua en Danemark. Le destrier est agile et rapide; il a les pieds bien faits et les jambes plates, la cuisse courte et la croupe bien large, les flancs allongés et l'échine bien haute, la queue blanche et la crinière jaune, petite oreille, la tête toute fauve; il n'y a bête qu'on puisse lui comparer. L'Archevêque l'éperonne bravement; il ne veut pas manquer d'assaillir Abisme; il va le frapper sur son écu d'émir, couvert de pierreries, d'améthystes et de topazes, et d'escarboucles qui brillent. Turpin le frappe et ne l'épargne pas; après son coup, l'écu ne vaut pas un denier; il traverse le corps du païen de part en part et le jette mort en belle place. Et les Français de dire: «Voilà un vaillant trait! par l'Archevêque la croix est bien défendue.»
Quand les Français voient qu'il y a tant de païens, et que de tous côtés les champs en sont couverts, ils prient Olivier et Roland, et les douze pairs, de les protéger. Turpin leur dit alors: «Seigneurs barons, n'ayez pas de mauvaise pensée! Pour Dieu! je vous en prie, ne lâchez pas pied, que les honnêtes gens ne chantent pas mauvaise chanson sur nous. Il faut mieux que nous mourions en combattant! Cela nous est promis, nous mourrons ici. Passé ce jour nous ne serons plus vivants; mais d'une chose je vous suis bien garant: c'est que le saint paradis vous est ouvert, où vous serez assis avec les bienheureux.» A ce mot, les Français se réjouissent, et tous crient: Monjoie!
Il y eut un Sarrasin de Saragosse, seigneur d'une moitié de cette ville: c'est Climborin, qui n'était pas homme de bien. C'est lui qui reçut le serment du comte Ganelon, par amitié l'embrassa sur la bouche et lui donna son épée et son escarboucle. Il mettra à honte la grande terre, dit-il, et enlevera la couronne à l'empereur. Sur son cheval, qu'il appelle Barbamouche, il est plus léger qu'épervier ou hirondelle; il l'éperonne fortement, lui lâche la bride, et va frapper Angelier de Gascogne. Ni son écu ni sa cuirasse ne le peuvent garantir; le païen lui met dans le corps la pointe de son épieu, pousse ferme, le traverse d'outre en outre, et à pleine lame le retourne mort sur le sol; puis il s'écrie: «Ils sont bons à confondre! Frappez, païens, pour rompre la presse!» Et les Français de dire: «Quelle perte que celle de ce brave!»
Le comte Roland appelle Olivier: «Sire compagnon, lui dit-il, déjà Angelier est mort; nous n'avions pas de plus vaillant chevalier.» Olivier lui répond: «Que Dieu me donne de le venger!» Il pique son cheval de ses éperons d'or pur, tient Hauteclaire, dont l'acier est sanglant, de tout son courage va frapper le païen, brandit son coup, et le Sarrasin tombe. Les diables emportent son âme. Puis Olivier occit le duc Alphaïen, et tranche la tête à Escababiz; il désarçonne sept Arabes: ceux là ne seront plus bons pour le service! «Çà, dit Roland, mon compagnon est en colère; c'est pour s'égaler à moi qu'il frappe ainsi; c'est pour de tels coups que Charles nous estime.» Puis il crie de toute sa voix: «Frappez-y, chevaliers!»
D'autre part est un païen, Valdabrun; il éleva le roi Marsille; il est seigneur sur mer de 400 dromons; il n'est matelot qui réclame un autre nom que le sien. Il prit jadis Jérusalem par trahison, viola le temple de Salomon, et tua le patriarche devant les fonts. Il reçut aussi le serment de Ganelon, et lui donna son épée et 1,000 mangons. Sur son cheval, qu'il appelle Gramimond, il est plus léger qu'un faucon. Il le pique de ses éperons aigus, et s'en vient frapper le duc Sanche; il brise son écu, déchire son haubert, lui plante dans le corps la banderole de son gonfanon, et à pleine lance le jette mort à bas des arçons: «Frappez, païens! crie-t-il, car nous les vaincrons très-bien!» Et les Français de dire: «Quelle perte que celle de ce brave!»
Le comte Roland, quand il vit Sanche mort, vous devinez la grande douleur qu'il en eut. Il pique son cheval, court à lui à toute force, tient Durandal, qui vaut mieux qu'or fin, va le frapper bravement, tant qu'il peut, sur son casque damasquiné d'or, pourfend la tête, la cuirasse et le corps, et la bonne selle ouvragée d'or, et le dos du cheval jusqu'au fond, et les tue tous deux; qui l'en blâme ou le loue. Les païens de dire: «Ce coup est fatal.» Roland répond: «Je ne puis aimer les vôtres; devers vous est l'orgueil et le tort.»
Il y a un Africain venu d'Afrique; c'est Malcroyant, le fils du roi Malcud; tous ses harnais sont d'or battu; il luit au soleil parmi tous les autres; son cheval s'appelle Saut-Perdu; nulle bête ne peut courir plus vite que lui. Malcroyant va frapper Anséis sur l'écu, dont il tranche le vermeil et l'azur; il rompt les mailles de son haubert et lui met dans le corps et le fer et le bois de sa lance. Le comte est mort, ses jours sont finis. Et les Français de dire: «Malheureux baron!»
Sur le champ de bataille est l'archevêque Turpin; jamais pareil tonsuré ne chanta la messe, qui de son corps fit de telles prouesses; il dit au païen: «Que Dieu te rende tout ce mal; tu viens d'en tuer un que mon cœur regrette!» Il pousse son bon cheval, frappe sur l'écu de Tolède, et l'abat mort sur l'herbe verte.
D'un autre côté est un païen, Grandogne, fils de Capuel, le roi de Cappadoce, sur un cheval qu'il appelle Marinore; il est plus léger que n'est oiseau qui vole; il lâche la bride, le pique des éperons, et va frapper Gérin de toute sa force, brise l'écu vermeil qui lui pendait au cou, ouvre sa cuirasse, et lui entre dans le corps sa banderole bleue, et l'abat mort au pied d'un haut rocher. Il tue encore son compagnon Gérer, et Bérenger, et Guyon de Saint-Antoine, puis va frapper un riche duc, Austore, qui possède Valence et Envers sur le Rhône; il l'abat mort; les païens en ont grande joie. Et les Français de dire: «Quel déchet des nôtres!»
Le comte Roland tient son épée sanglante; il a bien entendu que les Français se désespèrent; il a tant de douleur que le cœur lui fend. Il dit au païen: «Que Dieu te renvoie tout ce mal, car tu viens de tuer un homme que je veux te faire payer cher»; il pique son cheval, qui court de toute force. Qui va le payer! Les voilà en présence.
Grandogne était vaillant et brave combattant; en son chemin il rencontre Roland; il ne l'avait jamais vu, il le reconnaît cependant à son fier visage, à la beauté de son corps, à son regard et à sa contenance. Il ne peut s'empêcher d'avoir peur; il voudrait s'enfuir, mais il ne le peut. Le comte le frappe si vertement que jusqu'au nez il fend le casque, tranche le nez et la bouche et les dents, tout le corps et l'haubert, et la selle d'argent, et l'épée s'enfonce encore profondément dans le dos du cheval; tous les deux sont tués sans remède, et ceux d'Espagne s'en désolent piteusement. Et les Français de dire: «Il frappe bien, notre défenseur!»
La bataille est merveilleuse et grande; les Français y frappent de leurs épieux d'acier bruni. On y voyait grande douleur de gens, hommes morts, blessés et sanglants; l'un gisant sur l'autre, sur le dos ou sur la face. Les Sarrasins ne peuvent plus tenir; qu'ils le veuillent ou non, on les fait déguerpir, et les Français les chassent de vive force.
En avant!
La bataille est merveilleuse et rapide. Les Français combattent avec vigueur et colère, tranchent les poings, les côtes, les échines et les vêtements jusques aux chairs vives; sur l'herbe verte le sang clair découle. Grande terre, Mahomet te maudit; sur toute nation la tienne est hardie! Il n'est Sarrasin qui ne crie: «Marsille! chevauche, roi, nous avons besoin d'aide!»
Le comte Roland dit à Olivier: «Sire compagnon, si vous voulez le permettre, l'Archevêque est très-bon chevalier! Il n'en est pas de meilleur en terre ni sous le ciel; il sait bien frapper et de la lance et de l'épieu.» Olivier répond: «Allons donc l'aider.» A ces mots, les Français recommencent. Durs sont les coups, et le combat est vif; il y a grand carnage de chrétiens. Qui eût vu Roland et Olivier de leurs épées frapper et combattre, aurait pu garder le souvenir de rudes soldats. L'Archevêque frappe de son épieu. Ceux qu'ils ont tué, on les peut bien compter; le nombre est écrit dans les histoires; c'est, dit la Geste, plus de quatre milliers.
Les quatre premières charges ont réussi aux Français; mais le cinquième choc leur est désastreux. Tous les chevaliers français sont occis, excepté soixante que Dieu y a épargnés et qui se vendront cher avant que de mourir.
En avant!
Le comte Roland voit la grande perte des siens; il appelle son compagnon Olivier: «Beau cher compagnon, lui dit-il, par Dieu, qui vous protége, voyez tous ces bons soldats gisants par terre. Nous pouvons plaindre douce France, la belle, qui perd de tels barons! Eh! roi notre ami, que n'êtes-vous ici? Frère Olivier, que pouvons-nous faire? Comment lui ferons-nous savoir des nouvelles? Olivier dit: «Je ne sais comment le quérir; mieux vaux la mort que la honte.»
En avant!
«Çà, dit Roland, je cornerai l'olifant, et Charles, qui passe les défilés l'entendra; je vous garantis que les Français vont revenir.»—«Ah! dit Olivier, ce serait grande honte à répandre sur tous vos parents, et cette honte durerait toute leur vie. Quand je vous dis de corner, vous n'en fîtes rien; vous ne le ferez pas maintenant par mon conseil; et si vous cornez, ce ne sera pas hardiment; déjà vous avez les deux bras sanglants.»—«C'est vrai, dit Roland, mais j'ai donné de fameux coups!»
En avant!
«Çà, dit Roland: la partie est trop forte; je cornerai, et le roi Charles l'entendra.» Olivier reprit: «Ce ne serait pas brave! quand je vous le dis, compagnon, vous ne daignâtes pas m'écouter. Si le roi eût été ici, nous n'aurions pas eu ce dommage. Ceux qui sont là n'en doivent avoir blâme.» Il dit encore: «Par cette mienne barbe, si je puis revoir ma gentille sœur Aude, jamais vous ne serez couché entre ses bras!»
En avant!
«Çà, dit Roland, pourquoi me gardez-vous rancune?» Et Olivier répond: «Compagnon, c'est votre ouvrage; car courage raisonnable n'est pas folie, et modération vaut mieux qu'orgueil: ces Français sont morts à cause de votre imprudence, et de nous Charles n'aura jamais plus de service. Si vous m'aviez cru, notre seigneur arrivait, nous aurions gagné cette bataille, et le roi Marsille serait pris ou mort. Votre prouesse, Roland, a tourné contre nous. Charles le Grand n'aura plus d'aide de nous, et pareil homme ne sera plus jusqu'au jugement dernier. Vous mourrez ici, et la France en sera honnie; aujourd'hui vous manque sa loyale compagnie; avant le soir la perte sera grande.»
En avant!
L'Archevêque les entend disputer; il pique son cheval de ses éperons d'or pur, vient près d'eux, et se met à les reprendre: «Sire Roland et vous sire Olivier, pour Dieu, je vous prie, ne vous disputez pas! Sonner du corps ne nous servirait à rien; mais cependant il est bon que le roi vienne: il nous pourra venger. Ceux d'Espagne n'y doivent pas retourner. Quand nos Français arriveront, ils nous trouveront morts et hachés; ils nous mettront dans des bières, sur des mulets, nous donneront des larmes de deuil et de compassion, et nous enseveliront dans les cimetières des monastères, et les loups, ni les porcs, ni les chiens ne nous mangeront.» Roland répond: «Sire, vous parlez très-bien.»
En avant!
Roland met l'olifant à sa bouche, l'embouche bien, et le sonne de toute sa puissance. Dans ces hautes montagnes, le bruit du cor se prolonge. Trente grandes lieues l'entendirent résonner.
Charles l'entend et tous ses compagnons. «Çà, dit le roi, nos gens livrent bataille.» Mais Ganelon lui répondit à l'encontre: «Si un autre le disait, ça semblerait un grand mensonge.»
En avant!
Le comte Roland sonne son olifant avec tant de peine, d'effort et de douleur qu'un sang clair sort de sa bouche et que la tempe de son front en est rompue aussi. La voix du cor qu'il tient est bien grande! Charles l'entend qui traverse les défilés. Naimes l'entend, et les Français l'écoutent. «Çà, dit le roi, j'entends le cor de Roland! jamais il ne le sonna que ce ne fût en combattant.» Ganelon répond: «Il n'est point de bataille; vous êtes déjà vieux et blanc fleuri; par telles paroles vous ressemblez à un enfant! Vous savez assez le grand orgueil de Roland; c'est merveille que Dieu le souffre autant; déjà, sans votre commandement il a pris Naples; les Sarrasins qui y étaient s'en échappèrent; six de leurs chefs vinrent trouver le preux Roland...........[331]; ensuite il fit laver les prés avec de l'eau pour qu'on ne vît plus le sang. Pour un seul lièvre il va corner tout un jour; devant ses pairs il est maintenant à folâtrer. Sous le ciel il n'est homme qui osât le rappeler à la raison. Donc chevauchez; pourquoi vous arrêter? La grande terre est bien loin devant nous.»
En avant!
Le comte Roland a la bouche sanglante; la tempe de son front est rompue; il sonne l'olifant avec douleur et peine. Charles l'entend et les Français l'entendent. «Çà, dit le roi: «Ce cor a longue haleine.» Le duc Naimes répond: «C'est un brave qui a cette peine; il y a bataille. Par ma conscience, celui-là l'a trahi qui veut vous donner le change. Apprêtez-vous, criez votre cri de guerre, et allez au secours de votre noble maison. Vous entendez assez que Roland se désespère.»
L'empereur fait sonner ses cors; les Français redescendent[332], revêtent leurs hauberts et leurs heaumes et prennent leurs épées d'or; ils ont des boucliers et des épieux grands et forts, et gonfanons blancs, et bleus, et rouges. Tous les barons de l'armée remontent sur leurs destriers et les piquent vivement; tant que durent les défilés ils se disent tous entre eux: «Si nous voyions Roland avant qu'il fût mort, ensemble avec lui nous donnerions de grands coups!» Mais c'est en vain! Ils ont trop tardé.
L'ombre est éclaircie; il fait jour; les armures reluisent au soleil; heaumes et hauberts jettent de grands reflets, et les écus, qui sont bien peints à fleurs, et les épées, et les gonfanons dorés. L'empereur chevauche avec colère, et les Français tristes et soucieux. Il n'y en a aucun qui ne pleure rudement, et tous sont remplis d'inquiétude sur Roland. Le roi fait prendre le comte Ganelon; il l'a ordonné aux queux[333] de sa maison; il a dit à Besgun, leur chef: «Garde-le-moi bien, ce félon qui a trahi ainsi ma maison.» Besgun le reçoit, et met auprès de lui cent compagnons de la cuisine, des meilleurs et des pires, qui lui arrachent la barbe et les moustaches poil à poil; chacun lui donne quatre coups de son poing; ils le battent à coups de bâton et lui mettent au cou une chaîne, et l'enchaînent tout comme un ours. Sur un âne ils le placent par ignominie, et le garderont jusqu'à ce qu'ils le rendent à Charles.
En avant!
Les monts sont hauts, et ténébreux, et grands, les vallées profondes et les eaux rapides; les trompettes sonnent et derrière et devant, et toutes répondent à l'olifant. L'empereur chevauche avec fureur, et les Français tristes et soucieux; tous pleurent et se lamentent et prient Dieu qu'il conserve Roland jusqu'à ce qu'ils le rejoignent sur le champ du combat; réunis à lui ils y frapperont ferme. Mais c'est en vain; ils ont trop tardé, ils ne peuvent y être à temps.
En avant!
Le roi Charles chevauche en grand courroux; sur sa cuirasse gît sa barbe blanche. Tous les barons de France piquent leurs chevaux, et chacun exprime sa colère de ne pas être avec Roland le capitaine, qui se bat avec les Sarrasins d'Espagne; s'il est blessé, ils ne croient pas que d'autres en réchappent! Dieu! il a soixante chevaliers avec lui, tels que jamais roi ou capitaine n'en eut de meilleurs.
En avant!
Roland regarde les montagnes et les sapins; il voit tant de Français étendus morts qu'il les pleure en noble chevalier: «Seigneurs barons, dit-il, que Dieu vous fasse miséricorde; qu'à toutes vos âmes il octroie le paradis et les fasse reposer au milieu des fleurs saintes! Meilleurs soldats que vous jamais je ne vis, vous qui si longtemps m'avez aidé à conquérir de grands royaumes pour Charles! Pour cette fin cruelle l'empereur vous avait-il nourris! Terre de France, bien doux pays, vous êtes veuve aujourd'hui de bien braves soldats! Barons français, vous êtes morts par ma faute! Je ne puis plus vous sauver; que Dieu vous aide, qui jamais ne mentit! Olivier, frère, je ne dois pas vous faire défaut: de chagrin je mourrai si je ne suis tué ici. Sire compagnon, retournons au combat!»
Le comte Roland reparaît sur le champ de bataille, tient Durandal et frappe comme un brave; il coupe en deux Faudron de Pin et vingt-quatre Sarrasins des mieux prisés; jamais homme ne se défendit mieux. Comme le cerf s'enfuit devant les chiens, ainsi devant Roland s'enfuient les païens, et l'Archevêque de dire: «Vous allez assez bien! Telle valeur doit avoir un chevalier bien armé et sur un bon cheval; il doit être fort et fier pendant la bataille, ou autrement il ne vaut pas quatre sous, et doit être moine dans un de ces monastères où il priera tous les jours pour nos péchés.»—Roland répond: «Frappez, point de quartier!» A ces mots les Français recommencent; grande perte il y eut des chrétiens.
Les Français savent qu'il n'y aura pas de prisonniers dans une telle bataille; aussi se défendent-ils et sont-ils fiers comme des lions.
Voici Marsille; il a l'air d'un noble guerrier sur son cheval, qu'il appelle Gaignon; il le pique, fond sur Beuve, sire de Beaune et de Dijon, et du choc lui brise l'écu, lui rompt le haubert et le renverse mort sans blessure. Puis il occit Yvoire et Yvon, et avec eux Gérard de Roussillon. Le comte Roland, qui n'est guère loin, dit au païen: «Que Dieu te confonde, toi qui tues mes compagnons! tu en seras payé avant de nous séparer, et tu apprendras le nom de mon épée.» Il court dessus, comme sur un noble guerrier, lui tranche le poing droit, puis coupe la tête à Jurfaleu le blond, le fils du roi Marsille. Les païens crient: «Aide-nous, Mahomet, notre Dieu, venge nous de Charles! Il a envoyé contre nous, dans ce pays, des félons qui ne fuiront pas, même pour ne pas mourir.» Ils se disent les uns aux autres: «Eh! sauvons nous!» A ces mots, cent mille se sauvent; les rappelle qui voudra, ils ne reviendront pas.
En avant!
Mais c'est en vain. Si Marsille s'est enfui, est demeuré son oncle Marganice, qui tient Carthagène pour son frère Garmaille et l'Ethiopie, une terre maudite; les noirs qu'il commande ont le nez grand et les oreilles larges; ils sont plus de cinquante mille, et chevauchent fièrement et avec fureur, criant la devise des païens. «Çà, dit Roland, ici nous recevrons le martyre, et je sais bien que nous n'avons guère à vivre; mais sera félon qui ne vendra cher sa vie; frappez, seigneurs, de vos épées fourbies, et disputez votre mort et votre vie; que la douce France par nous ne soit honnie! Quand sur ce champ viendra Charles, notre sire, il verra comment nous avons combattu les Sarrasins, et en trouvera quinze de morts contre un de nous; il ne laissera pas que de nous bénir.»
En avant!
Quand Roland vit la gent maudite, qui est plus noire que l'encre et n'ont de blanc que sur les dents: «Or çà, dit le comte, je sais vraiment que nous mourrons certainement aujourd'hui; frappez, Français, je vous le recommande.» Et Olivier de dire: «Malheur sur les plus lents!» A ces mots les Français reviennent à la charge.
Quand les païens voient que les Français diminuent, ils en ont et orgueil et reconfort; ils se disent: «L'empereur a tort.» Le Marganice, sur un cheval bai, qu'il pique de ses éperons d'or, frappe Olivier par derrière, au milieu du dos, lui crève son haubert blanc et lui plante son épieu dans la poitrine, et dit après: «Vous avez reçu un fort coup! Mal vous en a pris que Charlemagne vous ait laissé dans les défilés! S'il nous a fait du mal, il n'aura pas à s'en vanter, car sur vous seul j'ai bien vengé les nôtres!»—Olivier sent qu'il est frappé à mort; il tient toujours Hauteclaire à l'acier bruni; il frappe sur le casque d'or de Marganice, en démolit les fleurs et les cristaux, fend la tête jusqu'aux dents, brandit son coup et l'abat mort, et dit après: «Païen, maudit sois-tu! Je ne dis pas que Charles n'y perde, mais ni à ta femme, ni à une autre du royaume dont tu fus, tu n'iras te vanter de m'avoir enlevé pour un denier vaillant, ni d'avoir fait tort à moi ou à d'autres.» Après il appelle Roland à son secours.
En avant!
Olivier sent qu'il est blessé à mort; il n'aura plus d'autre occasion de se venger; il se jette dans la mêlée et y frappe en brave, tranchant lances, écus, pieds, poings, selles et côtes. Qui l'eût vu couper en morceaux les Sarrasins, jeter par terre un mort sur un autre, d'un bon guerrier conserverait le souvenir. Olivier ne veut pas oublier la devise de Charles; il crie Montjoie d'une voix forte et claire, et appelle Roland son ami et son pair: «Sire compagnon, lui dit-il, joignez-vous à moi; car à notre grand deuil nous serons aujourd'hui séparés.»
En avant!
Roland regarde Olivier au visage; le teint est livide, décoloré et pâle. Le sang vermeil lui coule partout le corps et descend sur la terre en ruisseaux. «Dieu, dit le comte, que faire maintenant! Sire compagnon, ta noblesse est malheureuse; jamais nul ne sera qui te vaille! Eh, douce France, tu demeureras aujourd'hui privée de bons soldats, confondue et chétive. L'empereur en aura grand dommage! A ce mot, sur son cheval il se pâme.»
En avant!
Roland est pâmé sur son cheval et Olivier est blessé à mort; il a tant saigné que les yeux en sont troubles; de loin ni de près, il ne peut voir assez clair pour reconnaître quelqu'un; comme il a rencontré son compagnon, il le frappe sur le casque doré et le fend jusqu'au nasal, mais il ne touche pas la tête. A ce coup, Roland le regarde et lui demande avec douceur et amitié: «Sire compagnon, l'avez-vous fait de bon gré? C'est Roland qui est là, Roland qui tant vous aime! d'aucune manière vous ne m'aviez défié.»—«Je vous entends parler, dit Olivier, je ne vous vois pas. Que Dieu vous protège! je vous ai frappé! pardonnez-le moi!» Roland répond: «Je ne suis pas blessé, je vous le pardonne ici et devant Dieu.» A ces mots, ils s'inclinent l'un vers l'autre, et dans cette étreinte la mort va les séparer.
Olivier sent que la mort le prend; les deux yeux lui tournent dans la tête, il perd l'ouïe et la vue; il descend de cheval et se couche sur la terre; à haute voix il confesse ses péchés; ses deux mains jointes vers le ciel, il prie Dieu qu'il lui donne le paradis et qu'il bénisse Charles, et la France, et son compagnon Roland sur tous les hommes. Le cœur lui faut, son casque se penche sur sa poitrine, il s'étend tout de son long sur la terre. Le preux est mort, rien n'en reste plus. Le brave Roland le pleure et se lamente; jamais sur terre vous n'entendrez homme plus dolent.
Quand Roland vit que son ami est mort, gisant la face contre terre, il se prit à le regretter bien doucement: «Sire compagnon, vous fûtes si hardi pour votre perte! Nous avons été ensemble tant d'années et de jours, et jamais tu ne me fis de mal, ni je ne t'en fis! Maintenant que tu es mort, c'est douleur que je vive! A ces mots Roland se pâme sur son cheval Veillantif; mais il est affermi sur ses étriers d'or, et quelque part qu'il aille il ne peut tomber.
Avant que Roland se soit reconnu et revenu de sa pamoison, un grand dommage lui est apparu; les Français sont morts, il les a tous perdus, sauf l'Archevêque et Gautier de Luz, qui descend des montagnes où il a si bien combattu ceux d'Espagne; ses hommes sont morts vaincus par les païens; qu'il le veuille ou non, il s'enfuit de ces vallées et réclame le secours de Roland: «Eh, noble comte, vaillant homme, où es-tu? Jamais je n'eus peur là où tu étais! C'est moi Gautier, qui vainquis Maëlgut, le neveu de Droon, le vieillard chenu; pour ma valeur j'étais accoutumé à être ton favori! ma lame est brisée et mon écu percé, et mon haubert démaillé et rompu! un épieu m'a frappé dans le corps; j'en mourrai, mais j'ai vendu chèrement ma vie!» Roland l'a entendu, il pique son cheval et vient vers lui.
En avant!
Roland dans sa douleur était d'humeur dangereuse; en la mêlée il recommence à frapper; il tue vingt Sarrasins, et Gautier six, et l'Archevêque cinq. Et les païens de dire: «Oh! les terribles hommes! prenez garde, seigneurs, qu'ils n'en sortent vivants! félon sera qui ne leur courra sus, et lâche qui les laissera sauver.» Donc recommencent à huer et à crier, et de toutes parts on revient les attaquer.
En avant!
Le comte Roland est un noble guerrier, Gautier de Luz un bien bon chevalier, et l'Archevêque un vaillant éprouvé. Aucun ne veut rien laisser aux autres; ils frappent les païens dans la mêlée. Mille Sarrasins à pied et quarante mille à cheval arrivent encore, et, croyez-moi, n'osent s'approcher! Ils lancent leurs épieux et leurs lances, leurs dards, leurs traits et leurs javelots. Aux premiers coups ils tuent Gautier; Turpin de Reims a son écu percé, son casque cassé; ils l'ont blessé à la tête, ils ont rompu et démaillé son haubert; il a dans le corps quatre épieux; son cheval est tué sous lui. C'est grand malheur que l'Archevêque tombe.
En avant!
Turpin de Reims, quand il se sent abattu et blessé de quatre épieux dans le corps, joyeusement, le brave, il se relève, cherche où est Roland, puis court vers lui, et dit un mot: «Je ne suis pas vaincu! un bon soldat n'est jamais pris vivant!» Il tire Almace, son épée d'acier bruni, et frappe dans la mêlée mille coups et plus. Charles l'a dit depuis, qu'il n'en avait épargné aucun et qu'il en avait trouvé quatre cents autour de lui, les uns blessés, d'autres coupés en deux, et d'autres sans leur tête.
Le comte Roland se bat en gentilhomme, mais le corps lui sue de grande chaleur; en la tête il a douleur et grand mal parce qu'il s'est rompu la tempe en cornant. Cependant, il veut savoir si Charles va venir; il prend son olifant, mais le sonne faiblement. L'empereur s'arrête, et écoute: «Seigneurs, dit-il, nos affaires vont mal; Roland mon neveu cejourd'hui nous va manquer; j'entends à son corner qu'il ne vivra guère. Qui veut arriver chevauche rapidement! sonnez vos clairons tant qu'il y en a dans cette armée!» Soixante mille clairons y sonnent si fort, que les monts et les vallées y répondent. Les païens l'entendent, et n'en sont pas réjouis. Ils se disent l'un à l'autre: «Nous aurons encore affaire à Charles!»
En avant!
Et les païens de dire: «L'empereur revient! Entendez-vous sonner les clairons des Français? Si Charles vient, Dieu! il y aura grande perte pour nous! Nous y perdrons notre terre d'Espagne. Si Roland vit, la guerre recommence!» Alors ils se rassemblent quatre cents armés de casques, et des meilleurs de leur armée; ils rendent à Roland une attaque formidable. A cette heure, le comte a assez affaire autour de lui.
En avant!
Le comte Roland, quand il les vit venir, se fait d'autant plus fort, fier et intrépide; ils ne le prendront pas vivant. Sur son cheval Veillantif, qu'il pique de ses éperons d'or fin, il les va tous attaquer dans la mêlée, accompagné de l'archevêque Turpin; l'un dit à l'autre: «Çà, frappez, ami! nous avons entendu les cors des Français; Charles revient, le roi puissant.»
Le comte Roland jamais n'aima les couards, ni les orgueilleux, ni les méchants, ni chevalier qui ne fût bon soldat; il dit à l'archevêque Turpin: «Sire, vous êtes à pied, et je suis à cheval; pour l'amour de vous, ici je vais descendre; nous aurons ensemble et le bien et le mal; je ne vous abandonnerai pour nul mortel; nous allons rendre aux païens cet assaut. Les meilleurs coups sont ceux de Durandal!» Et l'Archevêque de dire: «Félon qui bien n'y frappe! Charles revient qui nous vengera.»
Les païens disent: «Malheur à nous! à mauvais jour nous sommes arrivés; nous avons perdu nos seigneurs et nos pairs! Charles revient avec sa grande armée, le terrible! des Français nous entendons les clairons éclatants, et le grand bruit des cris de Monjoie! Le comte Roland est de si grande valeur qu'il ne sera vaincu par nul homme de chair. Lançons tout sur lui, et qu'il reste sur la place.» Et ils lancent dards et épieux, et lances et traits empennés. Ils ont traversé et fracassé l'écu de Roland, rompu et démaillé son haubert; mais ils n'ont pas atteint le corps. Cependant Veillantif, en vingt endroits frappé, reste mort sous le comte. Puis les païens se sauvent, et laissent Roland sur la place; mais il est démonté.
En avant!
Les païens s'enfuient courroucés et furieux, et galoppent du côté de l'Espagne. Le comte Roland ne peut les poursuivre, car il a perdu son cheval Veillantif; qu'il le veuille ou non, il faut rester à pied. Il va au secours de l'archevêque Turpin, lui détache son casque d'or de la tête, lui enlève son haubert blanc et léger, et déchire sa tunique, et en met les morceaux sur ses grandes plaies; puis il le serre contre sa poitrine, et puis le couche doucement sur l'herbe verte, et bien humblement lui fait une prière: «Eh! gentilhomme, donnez-moi congé; nos compagnons qui nous furent si chers sont morts maintenant; mais nous ne devons pas les abandonner! Je veux les aller querir et devant vous les ranger.» Et l'Archevêque de dire: «Allez et revenez. Ce champ de bataille reste à vous, Dieu merci, et à moi!»
Roland s'en va, et s'avance tout seul par le champ de bataille, cherche dans les vallées et cherche dans les montagnes, trouve Gérer et Gérin son compagnon; il trouve aussi Bérenger et Othon, Anséis, Sanche et Gérard, le vieux de Roussillon. Roland un à un les a pris, les a apportés à l'Archevêque et mis en rang devant ses genoux. L'Archevêque ne peut s'empêcher de pleurer, lève sa main, fait sa bénédiction, et dit ensuite: «Malheur vous est arrivé, seigneurs; toutes vos âmes ait Dieu le glorieux! en paradis qu'il les mette au milieu des saintes fleurs! Ma mort me remplit d'angoisse, je ne verrai plus le puissant empereur.»
Roland s'en retourne et va fouiller le champ de bataille; ayant trouvé son compagnon Olivier, il le serre étroitement contre son cœur, et comme il peut il revient vers l'Archevêque; il le couche sur un bouclier auprès des autres, et l'Archevêque les a absouts et bénits. Alors se réveille le deuil et la pitié. «Çà, dit Roland, beau compagnon Olivier, vous fûtes le fils du vaillant duc Régnier, qui tenait la Marche[334] jusqu'au val de Runers; pour rompre une lance, pour mettre en pièces un écu, pour vaincre et dompter l'insolence, et pour conseiller loyalement un honnête homme, nulle part il n'y eut meilleur chevalier.»
Le comte Roland, quand il vit ses pairs morts et Olivier qu'il aimait tant qu'il pouvait, se sentit ému et commença à pleurer, et son visage fut tout décoloré; il eut chagrin plus grand qu'il ne peut être; malgré lui il tombe par terre évanoui. Et l'Archevêque de dire: «Vous êtes bien malheureux, chevalier.»
Quand il vit Roland se pâmer, l'Archevêque eut donc telle douleur que jamais il n'en eut si grande; il tendit la main et prit l'olifant. Il y a dans le val de Roncevaux une eau courante; Turpin y veut aller pour en donner à Roland; il s'avance à petits pas et tout chancelant; il est si faible qu'il ne peut avancer; il n'en a pas la force, il a trop perdu de sang; avant qu'il ait marché la longueur d'un arpent, le cœur lui faut, et il tombe sur la face, dans les angoisses de la mort.
Le comte Roland revient de pamoison; il se dresse sur ses pieds, mais il a grande douleur! Il regarde en aval, il regarde en amont, il voit gisant sur l'herbe verte, outre ses compagnons, le noble baron, c'est-à-dire l'Archevêque que Dieu mit ici bas en son nom; il confesse ses péchés, lève les yeux, joint ses deux mains contre le ciel et prie Dieu de donner le paradis à Turpin. Turpin est mort, le bon soldat de Charles, qui par grandes batailles et par beaux sermons, contre les païens fut de tout temps un rude champion. Que Dieu lui octroie sa sainte bénédiction.
En avant!
Le comte Roland voit l'Archevêque à terre; dehors son corps il voit sortir les entrailles; dessus le front lui sort la cervelle. Roland lui croise ses blanches et belles mains sur la poitrine, et le plaint à la manière de son pays. «Eh! gentil homme, chevalier de bonne maison, je te recommande en ce jour au glorieux père céleste; jamais homme ne sera un meilleur serviteur; depuis les Apôtres, il n'y eut pareil prophète pour maintenir la loi et pour conquérir les âmes. Que votre âme ne souffre pas de mal et que la porte de paradis lui soit ouverte!»
Roland sent que la mort lui est proche; par les oreilles lui sort la cervelle; il prie que Dieu reçoive ses pairs, et se recommande lui-même à l'ange Gabriel. Il prend l'olifant (que reproche n'en ait), et de l'autre main son épée Durandal. Il n'eût pu lancer flèche d'une arbalète! Il va vers l'Espagne, dans un guéret, monte sur un tertre. Sous un bel arbre, il y a quatre perrons de marbre. Là, Roland tombe à la renverse sur l'herbe verte, et se pâme, car la mort lui est proche.
Hauts sont les monts et hauts sont les arbres! Il y a là quatre perrons de marbre luisant. Sur l'herbe verte le comte Roland est pâmé. Un Sarrasin l'épiait et le guettait, et faisant le mort gisait parmi les autres, le corps et le visage couverts de sang. Il se relève et se hâte de courir. Il fut fort et de grand courage!
Dans son orgueil et sa mortelle rage, il saisit Roland, corps et armes, et dit un mot: «Vaincu est le neveu de Charles; cette épée je la porterai en Arabie!» Il la tire; mais Roland ressentit quelque chose.
Il s'aperçoit qu'on lui enlève son épée, ouvre les yeux, et dit un mot au païen: «Par mon escient, tu n'es pas des nôtres.» Il tenait l'olifant, qu'il ne voudrait perdre; il l'en frappe sur le casque damasquiné d'or, brise l'acier, la tête et les os, lui fait sortir les deux yeux de la tête et le renverse mort à ses pieds, et après lui dit: «Coquin, comment as-tu été si osé que de me toucher, à droit ou à tort; il n'y aura homme qui ne te tiendra pour fol! J'en ai fendu le gros bout de mon olifant; l'or et le cristal en sont tombés!»
Mais Roland sent qu'il n'y voit plus; il se relève, s'évertue; mais son visage a perdu toute couleur. Devant lui est une roche brune; de dépit il y frappe dix coups; l'acier grince, mais ne rompt ni s'ébrèche. «Eh, dit le comte, Sainte Marie, à mon aide! ma bonne Durandal, vous êtes malheureuse! quoique je n'aie plus que faire de vous, vous m'êtes toujours chère! tant de batailles par vous j'ai gagné! tant de grandes terres j'ai conquis, que possède aujourd'hui Charles, à la barbe chenue! Que jamais homme ne vous ait qui fuirait devant un autre! vous fûtes longtemps aux mains d'un bon soldat; jamais la France n'en verra pareil; la France libre[335]!»
Roland frappe le perron de marbre; l'acier grince, mais ne rompt ni s'ébrèche. Quand il voit qu'il n'en peut briser un morceau, il commence à plaindre son épée en lui-même: «Ah! ma Durandal, que tu es claire et blanche, comme tu flambes et reluis au soleil! Charles était aux vallons de Maurienne quand le Dieu du ciel lui manda par son ange qu'il te donnât à un comte capitaine. Donc le noble, le grand roi me la ceignit. Avec elle je lui conquis Normandie et Bretagne, je lui conquis le Poitou et le Maine, je lui conquis Bourgogne et Lorraine, je lui conquis Provence et Aquitaine, et Lombardie et toute la Romagne, je lui conquis Bavière et toute la Flandre et l'Allemagne, et la Pologne, Constantinople, dont il eut la foi, et la Saxonie soumise à sa loi; je lui conquis Écosse, Galles, Islande et Angleterre, qu'il aimait à habiter; avec elle j'ai conquis tous les pays et terres que possède Charlemagne, à la barbe blanche. Pour cette épée j'ai douleur et inquiétude! Mieux vaut mourir qu'aux païens elle ne reste! Que Dieu le père ne laisse pas honnir la France!»
Roland frappe sur un rocher gris[336]; plus en abat que je ne vous sais dire. L'épée grince, mais ne se tord et ne se brise; elle rebondit contre le ciel. Quand le comte voit qu'il ne la brisera pas, il la plaint doucement en lui-même. «Eh! Durandal, que tu es belle et sainte! Il y a tant de reliques dans ta garde dorée; une dent de saint Pierre et du sang de saint Bâle, et des cheveux de monseigneur saint Denis, du vêtement de sainte Marie! Il n'est pas juste que les païens te prennent; par des chrétiens vous devez être servie. Ne vous ait homme qui fasse couardise! Par vous j'ai conquis beaucoup de grandes terres que possède Charles à la barbe fleurie, et dont l'empereur en est puissant et riche!»
Mais Roland sent que la mort l'entreprend et de vers la tête sur le cœur lui descend. Dessous un pin il est allé courant, et s'est couché sur l'herbe verte, face en terre; dessus lui il met son épée et l'olifant, et tourne la tête vers la gent païenne, parce qu'il veut vraiment, le noble comte, que Charlemagne dise, et tout son monde, qu'il est mort en conquérant! Il confesse ses péchés, et menu et souvent. Pour ses péchés il offre son gant à Dieu.
En avant!
Roland sent que son temps est fini! Il est sur un pic aigu tourné vers l'Espagne; d'une main il frappe sa poitrine: «Dieu, dit-il, je fais pénitence de mes péchés, des grands et des petits, que j'ai faits depuis l'heure que je suis né jusqu'à ce jour que tout est fini.» Son gant droit il a tendu vers Dieu, et les anges du ciel descendent à lui.
En avant!
Le preux Roland gisait sous un pin, le visage tourné vers l'Espagne; alors il se prit à se souvenir de plusieurs choses: des royaumes qu'il a conquis, de douce France, des hommes de sa maison, de Charlemagne son seigneur qui le nourrit; il ne se peut tenir d'en pleurer et soupirer! Mais il ne se veut oublier lui-même, il confesse encore ses péchés et prie Dieu de lui faire merci: «Vrai père, qui jamais ne mentis, qui ressuscitas saint Lazare d'entre les morts et préservas Daniel des lions, sauve mon âme de tous périls pour les péchés que je fis en ma vie!» Il offre son gant droit à Dieu, et saint Gabriel de sa main le prit. Roland, sa tête penchée sur le bras, et les mains jointes, est allé à sa fin. Dieu envoya son ange Chérubin et saint Michel surnommé du péril; saint Gabriel s'est joint à eux, et ils emportent l'âme du comte en paradis.
Analyse de la suite du poëme.
Charlemagne arrive enfin dans la vallée de Roncevaux; il est consterné à l'aspect du champ de bataille jonché de cadavres; il retrouve le corps de son neveu, et le fait mettre à part avec ceux de Turpin et d'Olivier; il recueille leurs cœurs, puis fait enterrer tous les Français que les Sarrasins ont tués. Il allait repartir, quand il voit apparaître l'armée des Sarrasins: il s'écrie alors de sa voix grande et haute: «Barons français, à cheval et aux armes!» Après une furieuse bataille, les Sarrasins sont mis en fuite; Charlemagne prend Saragosse et revient en France, à Aix-la-Chapelle, et entre dans son palais.
Voici venir à lui Aude, une belle demoiselle[337], qui dit au roi: «Où est Roland le capitaine, qui me jura de me prendre pour femme?» Charles en a grande douleur; il pleure et tire sa barbe blanche. «Sœur, chère amie, lui dit-il, tu me parles d'un homme mort, mais je te donnerai Louis en échange; je ne te puis mieux dire; il est mon fils, et gouvernera mes frontières.»—Aude répond: «Ces paroles sont étranges: ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges qu'après Roland je reste vivante!» Elle pâlit, tombe aux pieds de Charlemagne, morte pour toujours. Dieu ait pitié de son âme! Les barons français en pleurent et la plaignent. La belle Aude est allée à trépas, mais le roi croit qu'elle n'est que pâmée; il en a pitié et en pleure, lui prend les mains, la relève; mais sur les épaules la tête est penchée. Quand Charles voit qu'elle est morte, il mande quatre comtesses et la fait porter en un couvent de nonnains, qui la veillent toute la nuit jusqu'au jour, et l'enterrent bellement le long d'un autel.»
Puis vient le châtiment de Ganelon. Il se défend devant la cour des barons, qui demande sa grâce à Charlemagne. Vous me trahissez tous, dit le roi, et son visage se rembrunit. Alors un chevalier, Thierry, demande à Charlemagne qu'il ordonne le jugement de Dieu; il s'offre à combattre le champion de Ganelon. Thierry est vainqueur, et Ganelon est écartelé.
Théroulde, La Chanson de Roland, traduite par L. Dussieux.
Le normand Théroulde, qui, selon la thèse très-savante et très-acceptable de M. Génin, paraît avoir été le précepteur de Guillaume le Conquérant, composa le poëme ou chanson de Roland avant 1066. Trop oublieuse de ses vieilles gloires, la France possède dans la chanson de Roland une épopée qu'elle a trop longtemps laissée de côté. Il est admis dans certains cours de littérature que la France n'a pas de poésie épique; c'est une grave erreur. Le poëme de Théroulde est notre épopée française, et a été longtemps un poëme national et très-populaire; on le chantait à la bataille de Hastings (1066), comme le rapporte Robert Wace[338]. Les étrangers admiraient notre poëme, l'imitaient et le traduisaient. En Espagne, l'auteur du poëme du Cid lui a fait de nombreux emprunts; en Allemagne, on en fit trois imitations pendant le moyen âge; en Italie, Pulci Boiardo et l'Arioste (Roland furieux) l'ont imité également. Mais au seizième siècle l'admiration enthousiaste pour l'antiquité fit succéder un mépris irréfléchi pour toutes les créations spontanées du génie français: art, poésie, tout fut honni et oublié qui ne sortait pas de la source grecque ou latine. Le poëme de Théroulde fut compris dans cette proscription universelle. Plus justes que nos pères, nous avons rendu la vie à cette œuvre admirable; et si la France ne peut opposer que sa triste et froide Henriade aux épopées artificielles étrangères: L'Énéide, La Jérusalem délivrée, La Messiade, Le Paradis perdu et Le Roland furieux, elle compte parmi les épopées naïves et populaires sa Chanson de Roland, et l'oppose à L'Iliade, à L'Odyssée, aux Nibelungen, au poëme du Cid, à La Divine Comédie.
Théroulde a recueilli pour la création de son poëme toutes les traditions populaires qui se retrouvent aussi dans la chronique du faux Turpin[339]. Roland est un personnage historique, mais n'était pas neveu de Charlemagne; il est demeuré le type populaire de la valeur. Le traître Ganelon était un archevêque de Sens, qui trahit Charles le Chauve. Quant aux faits de la bataille, si Théroulde les a exagérés, il est bien évident qu'Éginhard les a amoindris, et qu'il a atténué toute cette affaire, pour ne pas diminuer la gloire de Charlemagne.