LA GRANDE TAILLE DE ROLAND.
L'opinion que Roland avait été d'une taille surhumaine était encore en vigueur du temps de François Ier; car ce prince, à son retour d'Espagne, passant par Blaye, où était le tombeau de Roland, voulut vérifier la tradition. Je crois que le lecteur ne sera pas fâché d'entendre cette anecdote de la bouche même d'un témoin oculaire[340].
«Les chroniques françaises nous content que Charlemagne et ses douze pairs étaient des géants. Afin d'en savoir la vérité, et d'ailleurs grand amateur de ces antiquailles, le roi François Ier, lorsqu'il passa par Blaye, à son retour de sa captivité d'Espagne, descendit dans le souterrain où Roland, Olivier et saint Romain sont ensevelis, dans des sépulcres de marbre, de dimensions ordinaires. Le roi fit rompre un morceau du marbre qui recouvrait Roland, et tout de suite après avoir plongé un regard dans l'intérieur, il fit raccommoder le marbre avec de la chaux et du ciment, sans un mot de démenti contre l'opinion reçue. Apparemment il ne voulait point paraître avoir perdu ses peines.
«Quelques jours après, le prince palatin Frédéric, qui allait rejoindre Charles Quint en Espagne, ayant, en passant, salué François Ier à Cognac, vint à son tour loger à Blaye, et voulut voir aussi ces tombeaux. J'y étais, avec l'illustre médecin du prince, le docteur Lange; et comme nous étions l'un et l'autre à la piste de toutes les curiosités, nous questionnâmes le religieux qui avait tout montré au prince: si les os de Roland étaient encore entiers dans le sépulcre, et s'ils étaient aussi grands qu'on le disait. Assurément, la renommée n'avait point menti d'une syllabe, et il ne fallait pas s'arrêter aux dimensions du sépulcre; c'est que depuis que ces reliques avaient été apportées du champ de bataille de Roncevaux, les muscles avaient eu le temps de se consumer, et le squelette ne tenait plus; mais les os avaient été déposés liés en fagot, à telles enseignes qu'il avait fallu creuser le marbre pour pouvoir loger les tibias, qui étaient entiers. Nous admirâmes beaucoup la taille de Roland, dont, supposé que le moine dit vrai, les tibias calculés sur la longueur du marbre, avaient trois pieds de long pour le moins.
«Pendant que nous raisonnions là-dessus, le prince emmena le moine d'un autre côté, et nous restâmes tout seuls. Le mortier n'était pas encore repris: si nous ôtions le morceau de marbre? Aussitôt nous voilà à l'ouvrage; la pierre céda sans difficulté, et tout l'intérieur du tombeau nous fut découvert... Il n'y avait absolument rien qu'un tas d'osselets à peu près gros deux fois comme le poing, lequel étant remué nous offrit à peine un os de la longueur de mon doigt!
«Nous rajustâmes le fragment du marbre, en riant de bon cœur de la duperie de ce moine ou de son impudence à mentir[341]!»
LE CHANT D'ALTABIÇAR[342].
Un cri s'est élevé
Du milieu des montagnes des Escaldunac[343],
Et l'homme libre, debout devant sa porte,
A ouvert l'oreille et a dit: «Qui va là? que me veut-on?»
Et le chien qui dormait aux pieds de son maître
S'est levé et a rempli les environs d'Altabiçar de ses aboiements.
Au col d'Ibagnette un bruit retentit;
Il approche, en frôlant, à droite, à gauche, les rochers;
C'est le murmure sourd d'une armée qui vient.
Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes;
Ils ont soufflé dans leurs cornes de bœuf;
Et l'homme libre aiguise ses flèches.
Ils viennent, ils viennent! Quelle haie de lances!
Comme les bannières aux couleurs variées flottent au milieu!
Quels éclairs jaillissent des armes!
Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze,
Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.
Vingt, et des milliers d'autres encore!
On perdrait son temps à les compter.
Unissons nos bras nerveux, déracinons ces rochers,
Lançons-les du haut des montagnes
Jusque sur leurs têtes!
Ecrasons-les, tuons-les!
Et qu'avaient-ils à faire dans nos montagnes, ces hommes du Nord,
Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix?
Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour que les hommes ne les franchissent pas.
Mais les rochers en roulant tombent; ils écrasent les bataillons;
Le sang ruisselle, les chairs palpitent;
Oh! combien d'os broyés! quelle mer de sang!
Fuyez, fuyez, ceux à qui il reste de la force et un cheval!
Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge.
Ton neveu, ton plus brave, ton chéri, Roland, est étendu mort là-bas;
Son courage ne lui a servi à rien.
Et maintenant, Escaldunac, laissons les rochers,
Descendons vite en lançant nos flèches a ceux qui fuient.
Ils fuient! ils fuient! Où donc est la haie de lances!
Où sont les bannières aux couleurs variées flottant au milieu?
Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes souillées de sang.
Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien!
Vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze, treize,
Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un.
Un! Il n'y en a même plus un!
C'est fini! homme libre, vous pouvez rentrer avec votre chien,
Embrasser votre femme et vos enfants,
Nettoyer vos flèches, les serrer avec votre corne de bœuf, et ensuite vous coucher et dormir dessus.
La nuit, les aigles viendront manger ces chairs écrasées,
Et tous ces os blanchiront pendant l'éternité.