RETOUR D'UNE PARTIE DES GAULOIS DANS LA GAULE.

Les Gaulois, après avoir échoué contre Delphes, dans une attaque où la puissance du dieu leur avait été plus fatale que l'ennemi, n'ayant plus ni patrie ni chef, car Brennus avait été tué dans le combat, s'étaient réfugiés les uns en Asie, les autres dans la Thrace. De là ils avaient regagné leur ancien pays par la même route qu'ils avaient prise en venant. Une partie d'entre eux s'établit au confluent du Danube et de la Save, et prit le nom de Scordisques. Les Tectosages, de retour à Toulouse, leur antique patrie, y furent attaqués d'une maladie pestilentielle, et ne purent en être délivrés qu'après avoir, sur l'ordre des aruspices, jeté dans le lac de cette ville l'or et l'argent recueillis dans leurs déprédations sacriléges. Longtemps après, ces richesses furent retirées par Cépion, consul romain[36]. L'argent montait à cent dix mille livres pesant, et l'or à cinq millions. Cet autre sacrilége fut cause, dans la suite, de la perte de Cépion et de son armée; et l'invasion des Cimbres vint à son tour venger sur les Romains l'enlèvement de ces trésors sacrés.

Justin, liv. XXXII, ch. 3.

LES ROMAINS SOUMETTENT LES GALLO-GRECS.
189 av. J.-C.

Les Tolistoboïens étaient des Gaulois que le manque de territoire ou l'espoir du butin avait fait émigrer en grand nombre. Persuadés qu'ils ne rencontreraient sur leur route aucune nation capable de leur résister, ils arrivèrent en Dardanie, sous la conduite de Brennus. Là, s'éleva une sédition qui partagea ce peuple en deux corps: l'un demeura sous l'autorité de Brennus; l'autre, fort de vingt mille hommes, reconnaissant pour chefs Leonorius et Lutarius, prit le chemin de la Thrace. Ceux-ci, tantôt combattant les nations qui s'opposaient à leur passage, tantôt mettant à contribution celles qui leur demandaient la paix, arrivèrent à Byzance, rendirent tributaire toute la côte de la Propontide, et tinrent quelque temps les villes de cette contrée sous leur dépendance. Leur voisinage de l'Asie les ayant mis à même de savoir combien le sol en était fertile, ils conçurent dans la suite le dessein d'y passer; et, devenus maîtres de Lysimachie, dont ils s'étaient emparés par surprise, et de la Chersonèse entière, qu'ils avaient subjuguée par la force des armes, ils descendirent sur les bords de l'Hellespont. La vue de l'Asie, dont ils n'étaient séparés que par un détroit de peu de largeur, redoubla leur désir d'y aborder. Ils députèrent donc vers Antipater, qui commandait sur cette côte, pour obtenir la liberté du passage; mais durant la négociation, trop lente au gré de leur impatience, une nouvelle sédition s'éleva entre leurs chefs. Leonorius, avec la plus grande partie de l'armée, s'en retourna à Byzance, d'où il était venu; Lutarius enleva aux Macédoniens, qu'Antipater lui avait envoyés comme ambassadeurs, mais en effet comme espions, deux navires pontés et trois barques. Au moyen de ces bâtiments qu'il fit aller jour et nuit, il effectua en peu de jours le passage de toutes ses troupes. Peu de temps après, Leonorius, secondé par Nicomède, roi de Bithynie, partit de Byzance et rejoignit Lutarius. Ensuite les Gaulois réunis secoururent Nicomède contre Zybœtas, qui s'était emparé d'une partie de la Bithynie. Ils contribuèrent puissamment à la défaite de ce dernier, et la Bithynie entière rentra sous l'obéissance de son souverain. Au sortir de ce pays, ils pénétrèrent en Asie. De vingt mille hommes qu'ils étaient, ils se trouvaient réduits à dix mille combattants. Cependant ils inspirèrent une si grande terreur à tous les peuples situés en deçà du mont Taurus, que toutes ces nations, voisines ou reculées, attaquées de près ou menacées de loin, se soumirent à leur domination. Enfin, comme ces Gaulois formaient trois peuples distincts, les Tolistoboïens, les Trocmiens et les Tectosages, ils divisèrent l'Asie en trois parties, dont chacune devait être tributaire du peuple auquel elle se trouverait soumise. Les Trocmiens eurent en partage la côte de l'Hellespont; l'Éolide et l'Ionie échurent aux Tolistoboïens, et l'intérieur de l'Asie aux Tectosages. Ainsi, toute l'Asie située en deçà du Taurus devint tributaire de ces Gaulois, qui fixèrent leur principal établissement sur les bords du fleuve Halys. L'accroissement successif de leur population rendit si grande la terreur de leur nom, qu'à la fin les rois de Syrie eux-mêmes n'osèrent refuser de leur payer tribut. Attale[37], père du roi Eumène, fut le premier Asiatique qui résolut de se soustraire à cette humiliation; et, contre l'attente générale, la fortune seconda son audacieuse entreprise. Il livra bataille aux Gaulois, et la victoire demeura de son côté. Toutefois il ne put les abattre au point de leur faire perdre l'empire de l'Asie. Leur domination se maintint jusqu'à l'époque de la guerre d'Antiochus contre les Romains. Alors même, malgré l'expulsion de ce prince, ils se flattèrent que, comme ils étaient loin de la mer, l'armée romaine n'arriverait pas jusqu'à eux.

Au moment d'entreprendre la guerre contre un ennemi si redouté de toutes les nations qui l'entouraient, le consul Cnéius Manlius assembla ses soldats et les harangua de la manière suivante: «Je n'ignore point, soldats, que de toutes les nations qui habitent l'Asie, aucune n'égale les Gaulois en réputation guerrière. C'est au milieu des plus pacifiques des hommes que ce peuple féroce est venu s'établir, après avoir ravagé par la guerre presque tout l'univers. La hauteur de la taille, une chevelure flottante et rousse, de vastes boucliers, de longues épées, des chants guerriers au moment du combat, des hurlements, des mouvements convulsifs, le bruyant cliquetis des armes de ces guerriers agitant leurs boucliers à la manière de leurs compatriotes, tout semble calculé pour frapper de terreur. Que tout cet appareil effraye les Grecs et les Phrygiens et les Cariens, pour qui c'est chose nouvelle; pour les Romains, habitués à combattre les Gaulois, ce n'est qu'un vain épouvantail. Une seule fois jadis, dans une première rencontre, ils défirent nos ancêtres sur les bords de l'Allia. Depuis cette époque, voilà deux cents ans que les Romains les égorgent et les chassent devant eux épouvantés, et les Gaulois nous ont valu plus de triomphes que tout le reste de la terre. D'ailleurs nous l'avons appris par expérience, quand on sait soutenir leur premier choc, qu'accompagnent une extrême fougue et un aveugle emportement, bientôt la sueur inonde leurs membres fatigués, les armes leur tombent des mains; quand cesse la fureur, le soleil, la pluie, la soif terrassent leurs corps fatigués et leur courage épuisé, sans qu'il soit besoin d'employer le fer. Ce n'est pas seulement dans des combats réglés de légions contre légions que nous avons éprouvé leurs forces; c'est encore dans des combats d'homme à homme. Manlius et Valérius ont montré combien le courage romain l'emporte sur la fureur gauloise[38]. Manlius le premier, seul contre une armée de ces barbares, les précipita du Capitole, dont ils gravissaient les remparts. Encore était-ce à de véritables Gaulois, à des Gaulois nés dans leur pays, que nos ancêtres avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus qu'une race dégénérée, qu'un mélange de Gaulois et de Grecs, ainsi que l'indique leur nom; il en est d'eux comme des plantes et des animaux, qui, malgré la bonté de leur espèce, dégénèrent dans un sol et sous l'influence d'un climat étranger. Les Macédoniens, qui se sont établis à Alexandrie en Égypte, à Séleucie et à Babylone, et qui ont fondé d'autres colonies dans les diverses parties du monde, sont devenus des Syriens, des Parthes, des Égyptiens. Marseille, entourée de Gaulois, a pris quelque chose du caractère de ses voisins. Que reste-t-il aux Tarentins de cette dure et austère discipline des Spartiates? Toute production croît avec plus de vigueur dans le terrain qui lui est propre: transplantée dans un autre sol, elle dégénère en empruntant la nature de ses sucs nutritifs. Vos ennemis sont donc des Phrygiens accablés sous le poids des armes gauloises. Vous les battrez comme vous les avez battus quand ils faisaient partie de l'armée d'Antiochus; les vaincus ne tiendront pas contre les vainqueurs. La seule chose que je crains, c'est que dans cette occasion votre gloire ne se trouve diminuée par la faiblesse de la résistance. Souvent le roi Attale les a défaits et mis en fuite. Les bêtes sauvages récemment prises conservent d'abord leur férocité naturelle, puis s'apprivoisent après avoir longtemps reçu leur nourriture de la main des hommes. Croyez qu'il en est de même de ceux-ci, et que la nature suit une marche toute semblable pour adoucir la sauvagerie des hommes. Croyez-vous que ces Gaulois sont ce qu'ont été leurs pères et leurs aïeux? Forcés de quitter leur patrie, où ils ne trouvaient pas de quoi subsister, ils ont suivi les âpres rivages de l'Illyrie, parcouru la Macédoine et la Thrace en combattant contre des nations pleines de courage, et se sont emparés de ces contrées. Endurcis, irrités par tant de maux, ils se sont fixés dans un pays qui leur offrait tout en abondance. La grande fertilité du sol, l'extrême douceur du climat, le naturel paisible des habitants, ont changé cette humeur farouche qu'ils avaient apportée de leur pays. Pour vous, enfants de Mars, soyez en garde contre les délices de l'Asie, et fuyez-les au plus tôt, tant ces voluptés étrangères sont capables d'amollir les plus mâles courages, tant les mœurs contagieuses des habitants seraient fatales à votre discipline. Par bonheur, toutefois, vos ennemis, tout impuissants qu'ils sont contre vous, n'en conservent pas moins parmi les Grecs la renommée avec laquelle ils sont arrivés; et la victoire que vous remporterez sur eux ne vous fera pas moins d'honneur dans l'esprit de vos alliés, que si vous aviez vaincu des Gaulois conservant le naturel courageux de leurs ancêtres.»

Après cette harangue, il envoya des députés vers Éposognat, le seul des chefs gaulois qui fût demeuré dans l'amitié d'Eumène[39] et qui eût refusé des secours à Antiochus contre les Romains; puis il continua sa marche, arriva le premier jour sur les bords du fleuve Alandre, et le lendemain au bourg appelé Tyscon. Là, il fut joint par les députés des Oroandes, qui venaient demander l'amitié des Romains; il exigea d'eux cent talents, et, cédant à leurs prières, leur permit d'aller prendre de nouvelles instructions. Ensuite il conduisit son armée à Plitendre, d'où il alla camper sur le territoire des Alyattes. Il y fut rejoint par les députés envoyés vers Éposognat; ils étaient accompagnés de ceux de ce prince qui venaient le prier de ne point porter la guerre chez les Tectosages, parce que Éposognat allait lui-même se rendre chez eux et les engager à se soumettre. Le prince gaulois obtint ce qu'il demandait, et l'armée prit sa route à travers le pays qu'on nomme Axylon[40]. Ce nom lui vient de sa nature, car il est absolument dépourvu de bois, même de ronces et de toute autre matière combustible; la fiente de bœuf séchée en tient lieu aux habitants. Tandis que les Romains étaient campés auprès de Cuballe, forteresse de la Gallo-Grèce, la cavalerie ennemie parut avec grand fracas, chargea tout à coup les postes avancés, y jeta le désordre, et tua même quelques soldats; mais quand on eut donné l'alerte dans le camp, la cavalerie romaine en sortit aussitôt par toutes les portes, mit en déroute les Gaulois et leur tua un certain nombre de fuyards. De ce moment, le consul, voyant qu'il était entré sur le territoire ennemi, se tint sur ses gardes, n'avança qu'en bon ordre et après avoir poussé au loin des reconnaissances. Arrivé sans s'arrêter sur le fleuve Sangarius, et ne le trouvant guéable en aucun endroit, il résolut d'y jeter un pont. Le Sangarius prend sa source au mont Adorée, traverse la Phrygie et reçoit le fleuve Tymber à son entrée dans la Bithynie, et se jette dans la Propontide, moins remarquable par sa largeur que par la grande quantité de poissons qu'il fournit aux riverains. Le pont achevé, on passa le fleuve. Pendant qu'on en suivait le bord, les Galles, prêtres de la mère des dieux[41], vinrent de Pessinunte au-devant de l'armée, revêtus de leurs habits sacerdotaux, et déclamant d'un ton d'oracle des vers prophétiques, par lesquels la déesse promettait aux Romains une route facile, une victoire certaine, et l'empire de cette région. Le consul, après avoir dit qu'il en acceptait l'augure, campa en cet endroit même. On arriva le lendemain à Gordium. Cette ville n'est pas grande; mais quoique enfoncée dans les terres, il s'y fait un grand commerce. Située à distance presque égale des trois mers, c'est-à-dire, des côtes de l'Hellespont, de Sinope et de la Cilicie, elle avoisine en outre plusieurs nations considérables, dont elle est devenue le principal entrepôt. Les Romains la trouvèrent abandonnée de ses habitants, mais remplie de toutes sortes de provisions. Pendant qu'ils y séjournaient, des envoyés d'Éposognat vinrent annoncer que la démarche de leur maître auprès des chefs gaulois n'avait pas réussi, que ces peuples quittaient en foule leurs habitations de la plaine, avec leurs femmes et leurs enfants, et que, emportant et emmenant tout ce qu'il leur était possible d'emporter et d'emmener, ils gagnaient le mont Olympe, pour s'y défendre par les armes, à la faveur de la situation des lieux.

Arrivèrent ensuite les députés des Oroandes, qui apportèrent des nouvelles plus positives et annoncèrent que les Tolistoboïens en masse avaient pris position sur le mont Olympe; que les Tectosages, de leur côté, avaient gagné une autre montagne, appelée Magaba; que les Trocmiens avaient déposé leurs femmes et leurs enfants dans le camp de ces derniers, et résolu d'aller prêter aux Tolistoboïens le secours de leurs armes. Ces trois peuples avaient alors pour chefs Ortiagon, Combolomar et Gaulotus. Le principal motif qui leur avait fait adopter ce système de guerre était l'espoir que, maîtres des plus hautes montagnes du pays, où ils avaient transporté toutes les provisions nécessaires pour un très-long séjour, ils lasseraient la patience de l'ennemi. Ou, il n'oserait pas venir les attaquer en des lieux si élevés et d'un si difficile accès; ou, s'il faisait cette tentative, il suffirait d'une poignée d'hommes pour l'arrêter et le culbuter; enfin, s'il demeurait dans l'inaction au pied de ces montagnes glacées, le froid et la faim le contraindraient de s'éloigner. Bien que suffisamment protégés par la hauteur même des lieux, ils entourèrent d'un fossé et d'une palissade les sommets sur lesquels ils s'étaient établis. Ils se mirent peu en peine de se munir de traits, comptant sur les pierres que leur fourniraient en abondance ces montagnes âpres et rocheuses.

Le consul, qui avait bien prévu qu'il aurait à combattre non de près mais de loin, à cause de la nature du terrain, avait rassemblé de grandes quantités de javelots, de traits, de balles de plomb et de pierres de moyenne dimension, propres à être lancées avec la fronde. Ainsi pourvu de projectiles, il marche vers le mont Olympe, et va camper environ à cinq milles de l'ennemi. Le lendemain, il s'avança avec Attale et quatre cents cavaliers; mais un détachement de cavalerie ennemie, double de son escorte, étant sorti du camp, le força de prendre la fuite, lui tua quelques hommes, et en blessa plusieurs. Le troisième jour, il partit avec toute sa cavalerie pour opérer enfin sa reconnaissance; et comme l'ennemi ne sortait point de ses retranchements, il fit le tour de la montagne, sans être inquiété. Il remarqua que, du côté du midi, il y avait des mouvements de terrain qui s'élevaient en pente douce jusqu'à une certaine hauteur; que vers le septentrion, les rochers étaient escarpés et presque coupés à pic; que tous les abords étaient impraticables à l'exception de trois, l'un au milieu de la montagne, où elle était recouverte de terre; les deux autres plus difficiles, au levant et au couchant. Ces observations faites, il vint camper le même jour au pied de la montagne. Le lendemain, après un sacrifice qui lui garantit d'abord la faveur des dieux, il divisa son armée en trois corps et la mena à l'ennemi. Lui-même, avec le plus considérable, s'avança par la pente la plus douce. L. Manlius, son frère, eut ordre de monter avec le second par le côté qui regardait le levant, tant que le permettrait la nature des lieux et qu'il le pourrait en sûreté; mais s'il rencontrait des escarpements dangereux, il lui était ordonné de ne point lutter contre les difficultés du terrain, et sans chercher à forcer des obstacles insurmontables, de prendre des chemins obliques pour se rapprocher du consul et se réunir à sa troupe. C. Helvius à la tête du troisième corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et la faire gravir à ses soldats du côté qui regardait le couchant. Après avoir divisé en trois parties égales en nombre les auxiliaires d'Attale, le consul prit avec lui ce jeune prince. Il laissa la cavalerie avec les éléphants sur le plateau le plus voisin des hauteurs. Les officiers supérieurs avaient ordre d'examiner attentivement tout ce qui se passerait, afin de porter promptement du secours où il en serait besoin.

Les Gaulois se croyant à l'abri de toute surprise sur leurs flancs, qu'ils regardaient comme inaccessibles, envoyèrent environ quatre mille hommes fermer le passage du côté du midi, en occupant une hauteur éloignée de leur camp de près d'un mille; cette hauteur dominait la route, et ils croyaient l'opposer à l'ennemi comme un fort. A la vue de ce mouvement, les Romains se préparent au combat. Les vélites se portèrent en avant, à quelque distance des enseignes, avec les archers crétois d'Attale, les frondeurs, les Tralles et les Thraces. L'infanterie s'avance lentement, comme l'exigeait la roideur de la pente, et ramassée sous ses boucliers, de manière à se garantir des projectiles, puisqu'il ne s'agissait pas de combattre de près. A cette distance, l'action s'engage à coups de traits, d'abord avec un égal succès, les Gaulois ayant l'avantage de la position et les Romains celui de la variété et de l'abondance des armes. Mais l'affaire se prolongeant, l'égalité cessa de se soutenir. Les boucliers longs et plats des Gaulois étaient trop étroits et couvraient mal leurs corps; ils n'avaient d'autres armes que leurs épées, qui leur étaient inutiles puisqu'on n'en venait pas aux mains. Comme ils ne s'étaient pas munis de pierres, chacun saisissait au hasard celles qui lui tombaient sous la main, la plupart trop grosses pour des bras inhabiles, qui n'aidaient leurs coups ni de l'adresse ni de la force nécessaires. Cependant une grêle de traits, de balles de plomb, de javelots, dont ils ne peuvent éviter les atteintes, les crible de blessures de toutes parts; ils ne savent que faire, aveuglés qu'ils sont par la rage et la crainte, engagés dans une lutte à laquelle ils ne sont pas propres. En effet, tant qu'on se bat de près, tant qu'on peut tour à tour recevoir ou porter des coups, ils sont forts de leur colère. Mais quand ils se sentent frappés de loin par des javelines légères, parties on ne sait d'où, alors, ne pouvant donner carrière à leur fougue bouillante, ils se jettent les uns sur les autres comme des bêtes sauvages percées de traits. Leurs blessures éclatent aux yeux, parce qu'ils combattent nus, et que leurs corps sont charnus et blancs, n'étant jamais découverts que dans les combats: aussi le sang s'échappe-t-il plus abondant de ces chairs massives; les blessures sont plus horribles, la blancheur de leurs corps fait paraître davantage le sang noir qui les inonde. Mais ces plaies béantes ne leur font pas peur: quelques-uns même déchirent la peau, lorsque la blessure est plus large que profonde, et s'en font gloire. La pointe d'une flèche ou de quelque autre projectile s'enfonce-t-elle dans les chairs, en ne laissant à la surface qu'une petite ouverture, sans qu'ils puissent, malgré leurs efforts, arracher le trait, les voilà furieux, honteux d'expirer d'une blessure si peu éclatante, se roulant par terre comme s'ils mouraient d'une mort vulgaire. D'autres se jettent sur l'ennemi, et ils tombent sous une grêle de traits, ou bien, arrivant à portée des bras, ils sont percés par les vélites à coups d'épée. Les vélites portent de la main gauche un bouclier de trois pieds; de la droite, des piques qu'ils lancent de loin; à la ceinture, une épée espagnole; et, s'il faut combattre corps à corps, ils passent leurs piques dans la main gauche et saisissent le glaive. Bien peu de Gaulois restaient debout; se voyant accablés par les troupes légères, et sur le point d'être entourés par les légions qui avançaient, ils se débandent et regagnent précipitamment leur camp, déjà en proie à la terreur et à la confusion. Il n'était rempli que de femmes, d'enfants, de vieillards. Les Romains vainqueurs s'emparèrent des hauteurs abandonnées par l'ennemi.

Cependant L. Manlius et C. Helvius, après s'être élevés tant qu'ils l'avaient pu, par le travers de la montagne, ne trouvant plus passage, avaient tourné vers le seul endroit accessible, et s'étaient mis tous deux à suivre de concert, à quelque distance, la division du consul; c'était ce qu'il y avait de mieux à faire dès le principe: la nécessité y ramena. Le besoin d'une réserve se fait souvent vivement sentir dans des lieux aussi horribles; car les premiers rangs venant à ployer, les seconds couvrent la déroute et se présentent frais au combat. Le consul voyant, près des hauteurs occupées par ses troupes légères, flotter les enseignes de l'ennemi, laissa ses soldats reprendre haleine et se reposer un moment, et leur montrant les cadavres des Gaulois étendus sur les éminences: «Si les troupes légères ont combattu avec tant de succès, que dois-je attendre de mes légions, de troupes armées de toutes pièces, de mes meilleurs soldats? la prise du camp, où, rejeté par la troupe légère, l'ennemi est à trembler.» Il fit néanmoins prendre les devants à la troupe légère, qui, pendant la halte des légions, au lieu de rester inactive, avait employé ce temps à ramasser les traits épars sur les hauteurs, afin de n'en pas manquer. Déjà on approchait du camp, et les Gaulois, dans la crainte de n'être point assez couverts par leurs retranchements, se tenaient l'épée au poing devant leurs palissades; mais, accablés sous une grêle de traits, que des rangs serrés et fournis laissent rarement tomber à faux, ils sont bientôt forcés de rentrer dans leurs fortifications, et ne laissent qu'une forte garde. La multitude, rejetée dans le camp, y est accablée d'une pluie de traits, et tous les coups qui portent sur la foule sont annoncés par des cris où se mêlent les gémissements des femmes et des enfants. La garde placée aux portes est assaillie par les javelines des premiers légionnaires, qui, tout en ne blessant pas, percent les boucliers de part en part, les attachent et les enchaînent les uns aux autres: on ne put soutenir plus longtemps l'attaque des Romains.

Les portes sont abandonnées: mais avant que les vainqueurs s'y précipitent, les Gaulois ont pris la fuite dans toutes les directions. Ils se jettent en aveugles dans les lieux accessibles ou non; précipices, pointes de roc, rien ne les arrête. Ils ne redoutent que l'ennemi! Une foule s'abîment dans des gouffres sans fond, s'y brisent ou s'y tuent. Le consul, maître du camp, en interdit le pillage à ses soldats, et les lance à la poursuite des Gaulois, pour achever de les épouvanter à force d'acharnement. En ce moment arrive L. Manlius avec sa division: l'entrée du camp lui est également fermée. Il reçoit l'ordre de se mettre immédiatement à la poursuite des fuyards. Le consul en personne, laissant les prisonniers aux mains de ses tribuns, partit aussi un moment après; c'était, pensait-il, terminer la guerre d'un seul coup, que de profiter de la consternation des ennemis pour en tuer ou en prendre le plus possible. Le consul était à peine parti, que C. Helvius arriva avec la troisième division: il lui fut impossible d'empêcher le pillage du camp, et le butin, par la plus injuste fatalité, devint la proie de ceux qui n'avaient pas pris part au combat. La cavalerie resta longtemps à son poste, ignorant et le combat et la victoire des Romains. Elle finit aussi, autant que pouvait manœuvrer la cavalerie, par s'élancer sur les traces des Gaulois épars au pied de la montagne, en tua un grand nombre et fit beaucoup de prisonniers. Le nombre des morts ne peut guère être évalué, parce qu'on égorgea dans toutes les cavités de la montagne, parce qu'une foule de fuyards roulèrent du haut des rochers sans issue dans des vallées profondes, parce que dans les bois, sous les broussailles, on tua partout. L'historien Claudius, qui fait livrer deux batailles sur le mont Olympe, prétend qu'il y eut environ quarante mille hommes de tués. Valérius d'Antium, d'ordinaire si exagéré dans les nombres, se borne à dix mille. Ce qu'il y a de positif, c'est que le nombre des prisonniers s'éleva à quarante mille, parce que les Gaulois avaient traîné avec eux une multitude de tout sexe et de tout âge, leurs expéditions étant de véritables émigrations. Le consul fit brûler en un seul tas les armes des ennemis, ordonna de déposer tout le reste du butin, en vendit une partie au profit du trésor public, et fit avec soin, de la manière la plus équitable, la part des soldats. Il donna ensuite des éloges à son armée et distribua les récompenses méritées. La première part fut pour Attale, au grand applaudissement de tous. Car le jeune prince avait montré autant de valeur et de talent au milieu des fatigues et des dangers, que de modestie après la victoire.

Restait toute une seconde guerre avec les Tectosages. Le consul marcha contre eux, et, au bout de trois journées, arriva à Ancyre, grande ville de la contrée, dont les ennemis n'étaient qu'à dix milles. Pendant la halte qu'il y fit, une captive se signala par une action mémorable. C'était la femme du chef Ortiagon; cette femme, d'une rare beauté, se trouvait avec une foule de prisonniers comme elle, sous la garde d'un centurion, homme avide et débauché, vrai soldat. Voyant que ses propositions infâmes la faisaient reculer d'horreur, il fit violence à la pauvre captive que la fortune de la guerre mettait en sa puissance. Puis pour pallier cette indignité, il flatta sa victime de l'espoir d'être rendue aux siens, et encore ne lui donna-t-il pas gratuitement cet espoir, comme eût fait un amant. Il fixa une certaine somme d'or, et, pour ne mettre aucun des siens dans sa confidence, il permit à la captive de choisir un de ses compagnons d'infortune qui irait traiter de son rachat avec ses parents. Rendez-vous fut donné près du fleuve: deux amis de la captive, deux seulement, devaient s'y rendre avec l'or la nuit suivante pour opérer l'échange. Par un hasard fatal au centurion, se trouvait précisément dans la même prison un esclave de la femme; elle le choisit, et à la nuit tombante, le centurion le conduisit hors des postes. La nuit suivante, se trouvent au rendez-vous les deux parents, et le centurion avec sa captive. On lui montre l'or; pendant qu'il s'assure si la somme convenue y est (c'était un talent attique), la femme ordonne, dans sa langue, de tirer l'épée et de tuer le centurion penché sur sa balance. On l'égorge, on sépare la tête du cou, et, l'enveloppant de sa robe, la captive va rejoindre son mari Ortiagon, qui, échappé du mont Olympe, s'était réfugié dans sa maison. Avant de l'embrasser, elle jette à ses pieds la tête du centurion. Surpris, il lui demande quelle est cette tête, que veut dire une action si extraordinaire chez une femme. Viol, vengeance, elle avoua tout à son mari; et, tout le temps qu'elle vécut depuis (ajoute-t-on), la pureté, l'austérité de sa conduite, soutint jusqu'au dernier moment la gloire de cette belle action conjugale.

A son camp d'Ancyre, le consul reçut une ambassade des Tectosages, qui le priaient de ne point se mettre en mouvement qu'il ne se fût entendu avec les chefs de leur nation, assurant qu'à n'importe quelles conditions la paix leur semblait préférable à la guerre. On prit heure et lieu pour le lendemain, et le rendez-vous fut fixé à l'endroit même qui séparait Ancyre du camp des Gaulois. Le consul, à l'heure dite, s'y rendit avec une escorte de cinq cents chevaux, et, ne voyant arriver personne, rentra dans son camp: peu après arrivèrent les mêmes députés gaulois pour excuser leurs chefs, retenus, disaient-ils, par des motifs religieux: les principaux de la nation allaient venir, et l'on pourrait aussi bien traiter avec eux. Le consul, de son côté, dit qu'il enverrait Attale: on vint cette fois de part et d'autre. Attale s'était fait escorter par trois cents chevaux: on arrêta les conditions; mais l'affaire ne pouvant être terminée en l'absence des chefs, il fut convenu que le lendemain, au même lieu, le consul et les princes gaulois auraient une entrevue. L'inexactitude des Gaulois avait un double but: d'abord, de gagner du temps pour mettre à couvert leurs effets avec leurs femmes et leurs enfants de l'autre côté du fleuve Halys; ensuite, de faire tomber le consul lui-même, peu en garde contre la perfidie de la conférence, dans un piége qu'ils lui tendaient. A cet effet ils choisirent mille de leurs cavaliers d'une audace éprouvée; et la trahison eût réussi, si le droit des gens, qu'ils se proposaient de violer, n'eût trouvé un vengeur dans la fortune. Un détachement romain envoyé au fourrage et au bois, s'était porté vers l'endroit où devait se tenir la conférence; les tribuns se croyaient en toute sûreté sous la protection de l'escorte du consul et sous l'œil du consul lui-même; cependant ils n'en placèrent pas moins eux-mêmes, plus près du camp, un second poste de six cents chevaux. Le consul, sur les assurances d'Attale, que les chefs gaulois se rendraient à l'entrevue et qu'on pourrait conclure, sortit de son camp et se mit en route avec la même escorte de cavalerie que la première fois. Il avait fait environ un mille et n'était qu'à quelques pas du lieu du rendez-vous, lorsque, tout à coup, il voit à toute bride accourir les Gaulois qui le chargent en ennemis. Il fait halte, ordonne à sa cavalerie d'avoir la lance et l'esprit en arrêt, et soutient bravement le combat, sans plier; mais bientôt, accablé par le nombre, il recule au petit pas, sans confusion dans ses rangs. Enfin, la résistance devenant plus dangereuse que le bon ordre n'était salutaire, tout se débande et prend précipitamment la fuite. Les Gaulois pressent les fuyards l'épée levée et font main basse. Presque tout l'escadron allait être massacré, lorsque le détachement des fourrageurs, six cents cavaliers, se présentent tout à coup. Aux cris de détresse de leurs compagnons, ils s'étaient jetés sur leurs chevaux la lance au poing. Ils vinrent, tout frais, faire face à l'ennemi victorieux; aussitôt la fortune change; l'épouvante passe des vaincus aux vainqueurs, et la première charge met les Gaulois en déroute. En même temps, de toute la campagne, accourent les fourrageurs. Les Gaulois sont entourés d'ennemis. Les chemins leur sont coupés, la fuite devient presque impossible, pressés qu'ils sont par une cavalerie toute fraîche, eux n'en pouvant plus; aussi bien peu échappèrent. De prisonniers, on n'en fit pas; tous expièrent leur perfidie par la mort. Les Romains, encore tout enflammés de colère, allèrent le lendemain, avec toutes leurs forces chercher l'ennemi.

Deux jours furent employés par le consul à reconnaître en personne la montagne, afin de ne rien laisser échapper: le troisième jour, après avoir consulté les auspices et immolé des victimes, il partagea ses troupes en quatre corps; deux devaient prendre par le centre de la montagne, deux se porter de côté sur les flancs des Gaulois. La principale force des ennemis, c'étaient les Tectosages et les Trocmiens, qui occupaient le centre, au nombre de cinquante mille hommes. La cavalerie, inutile au milieu des rocs et des précipices, avait mis pied à terre, au nombre de dix mille hommes, et pris place à l'aile droite. Les auxiliaires d'Ariarathe, roi de Cappadoce, et de Morzus, avaient la gauche, au nombre d'environ quatre mille. Le consul, comme au mont Olympe, plaça à l'avant-garde des troupes légères, et eut soin de faire mettre sous la main une bonne quantité de traits de toute espèce. On s'aborda: tout, de part et d'autre, se passait comme dans le premier combat; les esprits seuls étaient changés, rehaussés chez les uns par le succès, abattus chez les autres; car, pour n'avoir pas été eux-mêmes vaincus, les ennemis s'associaient à la défaite de leurs compatriotes, et l'action, engagée sous les mêmes auspices, eut le même dénoûment. Comme une nuée de traits légers vint écraser l'armée gauloise, avancer hors des rangs, c'était se mettre à nu sous les coups, personne ne l'osa. Serrés les uns contre les autres, plus leur masse était grande, mieux elle servait de but aux tireurs. Tous les coups portaient. Le consul, voyant l'ennemi presque en déroute, imagina qu'il n'y avait qu'à faire voir les drapeaux légionnaires pour mettre aussitôt tout en fuite, et faisant rentrer dans les rangs les vélites et les autres auxiliaires, il fit avancer le corps de bataille.

Les Gaulois, poursuivis par l'image des Tolistoboïens égorgés, le corps criblé de traits plantés dans les chairs, n'en pouvant plus de fatigue et de coups, ne tinrent même pas contre le premier choc. Aux premières clameurs des Romains, ils s'enfuirent vers leur camp, et un petit nombre seulement se réfugia derrière les retranchements; la plupart, emportés à droite et à gauche, se jetèrent à corps perdu devant eux. Les vainqueurs poussèrent l'ennemi jusqu'au camp, l'épée dans les reins; mais l'avidité les retint dans le camp et la poursuite fut complétement abandonnée. Sur les ailes, les Gaulois tinrent plus longtemps, parce qu'on les avait joints plus tard; mais ils n'attendirent même pas la première décharge de traits. Le consul, ne pouvant arracher au pillage ceux qui étaient entrés dans le camp, mit aussitôt les ailes à la poursuite des ennemis. La chasse dura quelque temps, mais il n'y eut guère plus de huit mille hommes de tués dans la poursuite, je ne dis pas combat, il n'y en eut point. Le reste passa l'Halys. Les Romains, en grande partie passèrent la nuit dans le camp ennemi; les autres revinrent avec le consul dans leur camp. Le lendemain on fit l'inventaire des prisonniers et du butin: le butin était immense; c'était tout ce qu'une nation avide, longtemps maîtresse par la conquête de toute la contrée en deçà du mont Taurus, avait pu amasser. Les Gaulois, dispersés, se rassemblèrent sur un même point, blessés pour la plupart, sans armes, sans aucune ressource. Ils envoyèrent demander la paix au consul. Manlius leur donna rendez-vous à Éphèse, et, comme l'on était déjà au milieu de l'automne, ayant hâte d'abandonner un pays glacé par le voisinage du mont Taurus, il ramena son armée victorieuse sur les côtes, pour y prendre ses quartiers d'hiver.

Tite-Live, liv. XXXVIII, ch. 16 à 27. Trad. de M. Nisard.

RICHESSES DE LUERN, ROI DES ARVERNES.
Environ 150 av. J.-C.

Posidonius, détaillant quelles étaient les richesses de Luern, père de ce Bituite que les Romains tuèrent, dit que pour capter la bienveillance du peuple, il parcourait les campagnes sur un char, répandant de l'or et de l'argent à des milliers de Gaulois qui le suivaient. Il fit une enceinte carrée, de douze stades, où l'on tint, toutes pleines, des cuves d'excellente boisson, et une si grande quantité de choses à manger, que pendant nombre de jours ceux qui voulurent y entrer eurent la liberté de se repaître de ces aliments, étant servis sans relâche. Une autre fois, il assigna le jour d'un festin. Un poëte de ces peuples barbares étant arrivé trop tard, se présenta cependant devant lui et chanta ses vertus, mais versant quelques larmes de ce qu'il était venu trop tard. Luern flatté de ces éloges, se fait donner une bourse pleine d'or, et la jette au barde, qui courait à côté de lui. Le poëte la ramassant, le chante de nouveau, disant que la terre où Luern poussait son char devenait sous ses pas une source d'or et de bienfaits pour les hommes.

Athénée, le Festin des philosophes, liv. IV. Traduction de Lefebvre de Villebrune.

Athénée, grammairien grec de la fin du deuxième siècle de l'ère chrétienne, est auteur d'une compilation appelée le Festin des philosophes, et dans laquelle se trouvent rassemblés des renseignements de toute espèce, et la plupart fort curieux.

LES ROMAINS COMMENCENT A S'ÉTABLIR DANS LA GAULE.
125-121 av. J.-C.

Ce fut à la prière des Marseillais que les Romains passèrent les Alpes; mais ils ne se contentèrent pas d'avoir secouru leurs alliés, ils se firent un établissement durable dans les Gaules et commencèrent à y former une province ou pays de conquête.

Les Saliens, peuple ligure, dans le territoire desquels Marseille avait été bâtie, n'avaient jamais vu que d'un œil jaloux l'accroissement de cette colonie étrangère. Les Marseillais, fatigués et harcelés par eux, eurent recours à la protection des Romains, l'an 125, sous le consulat de Fulvius, homme séditieux et turbulent. Le sénat était bien aise de se débarrasser d'un consul factieux; Fulvius ne l'était pas moins de se procurer l'occasion de remporter le triomphe. Ainsi ses vœux et ceux du sénat furent également satisfaits par la commission qu'il reçut d'aller faire la guerre aux Saliens.

Les exploits de Fulvius en Gaule ne furent pas bien considérables; il obtint néanmoins l'honneur du triomphe, soit par la faveur du peuple, soit que le sénat même regardât comme un heureux présage un premier triomphe sur les Gaulois transalpins. Sextius, consul en 124, fut envoyé pour le relever. Mais il ne partit que sur la fin de son consulat, ou même au commencement de l'année suivante avec la qualité de proconsul.

Sextius ayant trouvé la guerre contre les Saliens plutôt entamée que bien avancée par Fulvius, la poussa avec vigueur. Il remporta sur eux divers petits avantages, et enfin une victoire considérable auprès du lieu où est maintenant la ville d'Aix. Le proconsul prit ses quartiers d'hiver dans le lieu où il avait livré la bataille. Et comme le pays était beau et abondant en sources, dont quelques-unes donnaient des eaux chaudes, il y bâtit une ville, qui, à cause de ses eaux et du nom de son fondateur, fut appelée Aquæ Sextiæ (les eaux sextiennes). C'est la ville d'Aix, capitale de la Provence. Il nettoya aussi toutes les côtes depuis Marseille jusqu'à l'Italie, en ayant chassé les Barbares, qu'il recula jusqu'à mille et à quinze cents pas de la mer; et il donna toute cette étendue de côtes aux Marseillais. Il revint à Rome l'année suivante, et triompha, ayant eu pour successeur Cneius Domitius Ahenobarbus, dont nous allons parler.

(122). Les Saliens étaient domptés, mais la guerre n'était pas finie. Leur infortune, et sans doute la crainte d'éprouver un pareil sort, intéressèrent dans leur querelle des peuples voisins et puissants; et Domitius, en arrivant dans la Gaule, trouva plus d'ennemis que Sextius n'en avait vaincu. Teutomal, roi des Saliens, s'était retiré chez les Allobroges[42], qui entreprirent hautement sa défense; et Bituite, roi des Arvernes, qui avait donné asile dans ses États à plusieurs des chefs de la nation vaincue, envoya même une ambassade à Domitius, pour lui demander leur rétablissement.

Ces deux peuples réunis formaient une puissance considérable. Les Allobroges occupaient tout le pays entre le Rhône et l'Isère jusqu'au lac de Genève; et les Arvernes, non-seulement possédaient l'Auvergne, mais, selon Strabon, ils dominaient presque dans toute la partie méridionale des Gaules, depuis le Rhône jusqu'aux Pyrénées, et même jusqu'à l'Océan.

Nous avons dit que Bituite envoya à Domitius une ambassade; elle était magnifique, mais d'un goût singulier et qui étonna les Romains. L'ambassadeur, superbement vêtu et accompagné d'un nombreux cortége, menait de plus une grande meute de chiens; et il avait avec lui un de ces poëtes gaulois qu'ils nommaient bardes, destiné à célébrer dans ses vers et dans ses chants la gloire du roi, de la nation et de l'ambassadeur. Cette ambassade fut sans fruit, et ne servit même vraisemblablement qu'à aigrir les esprits de part et d'autre.

Un nouveau sujet de guerre fut fourni par les Éduens qui habitaient le pays entre la Saône et la Loire, et dont les principales villes étaient celles que nous nommons aujourd'hui Autun (Bibracte), Châlon, Mâcon, Nevers. Ces peuples sont les premiers de la Gaule transalpine qui aient recherché l'amitié des Romains. Ils se faisaient un grand honneur d'être nommés leurs frères, titre qui leur a été souvent donné dans les décrets du sénat. De tout temps il y avait eu entre eux et les Arvernes une rivalité très-vive; ils se disputaient le premier rang et la suprématie dans les Gaules. Dans les temps dont nous parlons, les Éduens, attaqués d'un côté par les Allobroges, et de l'autre par les Arvernes, eurent recours à Domitius, qui les écouta favorablement. Tout se prépara donc à la guerre, qui se fit vivement l'année suivante (121).

Les Allobroges et les Arvernes épargnèrent au général romain la peine de venir les chercher; ils marchèrent eux-mêmes à lui, et vinrent se camper au confluent de la Sorgue et du Rhône, un peu au-dessus d'Avignon. La bataille se donna en cet endroit. Les Romains remportèrent la victoire; mais ils en furent redevables à leurs éléphants, dont la forme étrange et inusitée effraya et les chevaux et les cavaliers. L'odeur des éléphants, insupportable aux chevaux, comme le remarque Tite-Live, contribua aussi à ce désordre. Il resta, dit Orose, 20,000 Gaulois sur la place; 3,000 furent faits prisonniers.

Une si grande défaite n'abattit point le courage des deux peuples alliés. Ils firent de nouveaux efforts; et lorsque le consul Q. Fabius arriva en Gaule, les Allobroges et les Arvernes, soutenus des Ruthènes (peuples du Rouergue), allèrent au-devant de lui avec une armée de 200,000 hommes. Le consul n'en avait que 30,000; et Bituite[43] méprisait si fort le petit nombre des Romains, qu'il disait qu'il n'y en avait pas assez pour nourrir les chiens de son armée. Le succès fit voir en cette occasion, comme en bien d'autres, quel avantage a le bon ordre et la discipline sur la multitude.

Ce fut vers le confluent de l'Isère et du Rhône que les armées se rencontrèrent. Les mémoires qui nous restent nous instruisent peu sur le détail de cette grande action. Il est à présumer que Fabius attaqua les Gaulois lorsqu'ils passaient le Rhône ou venaient de le passer, sans leur donner le temps de se former et de s'étendre. Une charge vigoureuse mit bientôt le trouble parmi les Gaulois, que leur multitude embarrassait, bien loin qu'ils en pussent tirer avantage. Mais la fuite était difficile. Il fallait repasser le Rhône sur deux ponts, dont l'un avait été fait de bateaux, à la hâte et peu solidement. Il rompit sous le poids et la multitude des fuyards, et causa ainsi la perte d'un nombre infini de Gaulois[44], qui furent noyés dans ce fleuve, dont la rapidité, comme personne ne l'ignore, est extrême.

Les Gaulois, accablés d'un si rude coup, se résolurent à demander la paix. Il ne s'agissait que de savoir auquel des deux généraux romains ils s'adresseraient, car Domitius était encore dans la province. La raison voulait qu'ils préférassent Fabius, qui était consul et dont la victoire était plus éclatante que celle de Domitius; ils le firent; mais Domitius, homme fier et hautain, s'en vengea sur Bituite par une noire perfidie. Il engagea le roi des Arvernes à venir dans son camp sous prétexte d'une entrevue; et lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il le fit charger de chaînes et l'envoya à Rome. Si le sénat ne put approuver cet acte d'injustice, dit Florus, il ne voulut pas non plus l'annuler, de peur que Bituite, rentré dans son pays, n'excitât de nouveau la guerre; on le relégua dans la ville d'Albe pour y être retenu comme prisonnier. Il fut même ordonné que son fils Cogentiat serait pris et amené à Rome. On rendit néanmoins une demi-justice à ce jeune prince. Après qu'on l'eût fait élever et instruire soigneusement, on le renvoya dans le royaume de ses pères.

Il paraît que les peuples vaincus furent diversement traités par les Romains. Les Allobroges furent mis au nombre des sujets de la république. Pour ce qui est des Arvernes et des Ruthènes, César assure que le peuple romain leur pardonna, ne les réduisit point en province et ne leur imposa point de tributs. Ainsi, il y a apparence que la province romaine dans les Gaules ne comprit d'abord que le pays des Salyens et celui des Allobroges[45]. Les années suivantes ne nous fournissent plus d'événements considérables, quoiqu'il soit vraisemblable que les consuls de ces années ont été envoyés en Gaule, et y ont peut-être étendu la province romaine le long de la mer jusqu'aux Pyrénées. Ce qui est constant, c'est que trois ans après les victoires que nous venons de rapporter, le consul Q. Martius fonda la colonie de Narbonne(118), à laquelle il donna son nom Narbo Martius. Nous ne pouvons mieux marquer le dessein de cet établissement que par les termes de Cicéron, qui appelle Narbonne la sentinelle du peuple romain et le boulevard opposé aux nations gauloises.

Fabius et Domitius, de retour à Rome, obtinrent tous deux le triomphe. Celui de Fabius fut et le premier et le plus éclatant. Bituite en fut le principal ornement. Il y parut monté sur le char d'argent dont il s'était servi le jour de la bataille, avec ses armes et sa saie bigarrée de diverses couleurs.

Rollin, Histoire romaine, d'après Diodore de Sicile, Strabon (liv. 2), Appien, Pline (liv. 7), Valère-Maxime.

Rollin, né en 1661 et mort en 1741, fut un célèbre professeur de l'université de Paris; il est auteur d'un excellent Traité des Études, d'une Histoire ancienne et d'une Histoire romaine.