INVASION DES GAULOIS EN MACÉDOINE ET EN GRÈCE. 280 et 279 av. J.-C.
Les Gaulois, dont la population était si nombreuse que leur territoire ne pouvait plus les nourrir, avaient envoyé trois cent mille d'entre eux chercher des habitations nouvelles dans des contrées étrangères. Les uns s'arrêtèrent en Italie, prirent Rome et l'incendièrent; d'autres, guidés par le vol des oiseaux (car de tous les peuples les Gaulois sont les plus instruits dans la science augurale), pénétrèrent en Illyrie, et, après avoir fait un carnage effroyable des Barbares, ils s'établirent dans la Pannonie. Ce peuple féroce, audacieux et guerrier, depuis Hercule, qui dut à cet exploit l'admiration des hommes et leur foi dans son immortalité, franchit le premier les Alpes indomptées, et ces sommets que le froid rendait inaccessibles. Vainqueur des Pannoniens, il fut pendant de longues années en guerre avec les nations voisines, et, encouragé par ses succès, il se partagea en deux corps, dont l'un envahit la Grèce, et l'autre la Macédoine, massacrant toutes les populations. Le nom de ces peuples était si redouté qu'on vit venir des rois qui n'en étaient pas attaqués, acheter d'eux la paix à prix d'or. Le seul Ptolémée[34], roi de Macédoine, apprit sans effroi leur arrivée. Agité par les furies vengeresses de ses parricides, il marche contre eux avec une poignée de gens en désordre, comme s'il eût été aussi facile de combattre que d'assassiner. Il dédaigne un secours de vingt mille hommes que les Dardaniens lui font offrir, et, joignant l'insulte au mépris, il répond à leurs envoyés «que c'en serait fait de la Macédoine, si, après avoir soumis seule tout l'Orient, elle avait besoin de Dardaniens pour défendre ses frontières; que ses soldats sont les fils de ceux qui, sous Alexandre, ont vaincu l'univers.» Cette réponse fit dire au roi dardanien «que, par la témérité d'un jeune homme inexpérimenté c'en serait fait bientôt de l'illustre empire de Macédoine.»
Les Gaulois, conduits par Belgius, envoient des députés à Ptolémée, pour connaître ses dispositions et lui offrir la paix s'il la veut acheter. Mais Ptolémée, se glorifiant devant les siens de ce que les Gaulois ne demandaient la paix que par crainte de la guerre, dit avec non moins d'arrogance, en présence des députés gaulois, «qu'il ne peut être question de paix entre eux et lui, avant qu'ils ne donnent leurs armes et leurs généraux pour otages, et qu'il ne se fiera à eux que désarmés.» A ce récit de leurs députés, les Gaulois se mirent à rire et s'écrièrent à l'envi «que le roi verrait bientôt s'ils lui avaient offert la paix dans leur intérêt ou dans le sien.» Quelques jours après, une bataille s'engage; les Macédoniens sont vaincus et taillés en pièces. Ptolémée, couvert de blessures, est fait prisonnier, et sa tête, plantée au bout d'une lance, est promenée sur le champ de bataille pour épouvanter l'ennemi. Peu de Macédoniens purent se sauver par la fuite; le plus grand nombre fut pris ou tué. Quand la nouvelle de ce désastre parvint en Macédoine, les villes fermèrent leurs portes, et la consternation fut générale. Les uns pleurent la perte de leurs enfants, les autres tremblent pour la ruine de leurs cités; ils invoquent les noms de Philippe et d'Alexandre, comme ceux de leurs dieux tutélaires, disant que, sous le règne de ces princes, la Macédoine n'avait pas seulement été à l'abri de tout péril, mais qu'elle avait encore subjugué le monde. Ils les prient de défendre cette patrie qu'ils avaient égalée aux cieux par la grandeur de leurs exploits, et de la tirer de l'extrémité où l'avaient réduite l'extravagance et la témérité de Ptolémée. Pendant qu'ils s'abandonnent ainsi au désespoir, Sosthènes, l'un des principaux Macédoniens, pensant que ce n'était pas le moment de faire des vœux, rassemble la jeunesse, arrête les Gaulois dans l'ivresse de leur victoire, et sauve la Macédoine de leurs ravages. En récompense de ce service, et malgré sa naissance obscure, il fut mis à la tête de la nation, de préférence à tous les nobles qui briguaient alors la couronne de Macédoine. Proclamé roi par l'armée, ce ne fut pas comme roi qu'il en exigea le serment militaire, mais comme général.
Cependant Brennus, chef des Gaulois qui avaient envahi la Grèce, apprend que ses compatriotes, commandés par Belgius, ont vaincu les Macédoniens; et, indigné, qu'après un tel succès ils aient abandonné si facilement un butin immense, grossi de toutes les dépouilles de l'Orient, il rassemble quinze mille cavaliers, cent cinquante mille fantassins, et fond sur la Macédoine. Tandis qu'ils dévastent les campagnes, Sosthènes vient les attaquer, à la tête de l'armée macédonienne. Celle-ci, réduite à peu de monde et déjà tremblante, est aisément battue par un adversaire nombreux et confiant; et les Macédoniens en déroute s'étant enfermés dans les murs de leurs villes, Brennus ravage sans obstacle toute la Macédoine. Bientôt, comme dégoûté des dépouilles de la terre, il porte ses vues sur les temples, disant par raillerie «que les dieux sont assez riches pour donner aux hommes.» Il se tourne aussitôt vers Delphes; et, s'inquiétant moins de la religion que du butin, et de commettre un sacrilége que d'amasser de l'or, il assure que ceux qui dispensent les biens aux hommes n'en ont pas besoin pour eux-mêmes. Le temple de Delphes est situé sur un roc du mont Parnasse, escarpé de toutes parts. L'affluence venue là de tous les pays, pour y rendre hommage à la sainteté du lieu, en fit à la longue une ville qu'ils assirent sur ces rochers. Le temple et la ville sont protégés non par des murailles, mais par des précipices; non par des ouvrages d'art, mais par la nature: en sorte qu'on ne sait si l'on doit plus s'étonner de ces fortifications naturelles que de la présence du dieu. Le rocher, dans son milieu, rentre en forme d'amphithéâtre; aussi, le son de la voix humaine ou celui de la trompette, venant à y retentir, est répercuté par l'écho des rochers qui se répondent, et qui renvoient les sons grossis et multipliés. Ceux qui ignorent la cause physique de ce phénomène sont stupéfaits d'admiration ou pénétrés d'une terreur religieuse. Dans les sinuosités du roc, vers le milieu de la montagne, est une plaine étroite, et dans cette plaine une cavité profonde d'où sortent les oracles, et d'où s'échappe une vapeur froide qui, poussée comme par le souffle du vent, trouble l'esprit des devins, les remplit du dieu, et les force à rendre ses réponses à ceux qui le consultent. On voit là d'innombrables et riches offrandes des peuples et des rois, attestant, par leur magnificence, et les réponses du dieu, et la reconnaissance de ceux qui sont venus l'implorer.
A la vue du temple, Brennus délibéra longtemps s'il brusquerait l'attaque, ou s'il laisserait à ses troupes fatiguées la nuit pour réparer leurs forces. Émanus et Thessalorus, chefs gaulois qui s'étaient joints à lui dans l'espoir du butin, disent qu'ils s'opposent à tout délai, l'ennemi n'étant point sur ses gardes, et leur arrivée imprévue devant le frapper d'épouvante; que pendant la nuit il pourrait lui venir du courage, et peut-être aussi du secours; que les routes, libres encore, seraient alors fermées devant eux. Mais le commun des soldats, trouvant, après de longues privations, des campagnes qui regorgeaient de vins et de provisions de toute nature, aussi joyeux de cette abondance que d'une victoire, se débande, quitte ses drapeaux, et se met à courir çà et là, comme si en effet ils avaient déjà vaincu. Les Delphiens gagnèrent ainsi du temps. On dit qu'en apprenant l'arrivée des Gaulois, les oracles avaient défendu aux paysans d'enlever de leurs fermes le vin et le blé. On ne comprit bien cette injonction salutaire que lorsque les Gaulois, arrêtés par cet excès d'abondance, laissèrent aux peuples voisins le temps de venir au secours de Delphes. Aussi les habitants, fortifiés par ces auxiliaires, achevèrent-ils leurs travaux de défense avant que les Gaulois eussent rejoint leurs enseignes. Brennus avait soixante mille fantassins, choisis dans toute son armée; les Delphiens et leurs alliés comptaient à peine quatre mille soldats. Méprisant leur petit nombre, Brennus, pour animer les siens, leur faisait entrevoir la possession d'un magnifique butin, affirmant que ces statues, ces chars qu'ils apercevaient de loin étaient d'or massif, et que leur poids surpassait même ce qu'on en pouvait juger sur l'apparence.
Excités par cette assurance et échauffés d'ailleurs par les débauches de la veille, les Gaulois, sans considérer le péril, s'élancent au combat. Les Delphiens, au contraire, plus confiants dans la protection du dieu qu'en eux-mêmes, résistaient à l'ennemi sans le craindre, et, du haut de leur montagne qu'il tentait d'escalader, le culbutaient tantôt à coups de pierres, tantôt à coups de traits. Soudain, au plus fort de l'action, les prêtres de tous les temples, les devins eux-mêmes, échevelés, revêtus de leurs bandelettes et de leurs insignes, l'air égaré, l'esprit en délire, s'élancent au premier rang; ils s'écrient «que le dieu est arrivé, qu'ils l'ont vu descendre dans le temple par le toit entr'ouvert; que, tandis qu'on implorait son appui, un jeune guerrier d'une beauté plus qu'humaine avait paru à tous les yeux, accompagné de deux vierges armées, sorties des deux temples voisins de Minerve et de Diane; que non-seulement ils les avaient vus, mais qu'ils avaient entendu le sifflement de l'arc et le cliquetis des armes. Ils priaient, ils conjuraient les habitants de fondre sans hésiter sur l'ennemi, à la suite de leurs dieux, et de partager leur victoire.» Enflammés par ce discours, tous à l'envi s'élancent au combat. Bientôt ils sentent la présence de leurs dieux; la terre tremble; une portion de la montagne se détache, renverse les Gaulois, dont les bataillons les plus serrés sont rompus, renversés çà et là, et mutilés. Une tempête survient, et la grêle et le froid achèvent les blessés. Brennus lui-même, ne pouvant supporter la douleur de ses blessures, se tue d'un coup de poignard. Tel fut le châtiment des auteurs de cette guerre. Un autre chef Gaulois quitta la Grèce à marches forcées, avec dix mille blessés: mais la fortune n'épargna pas non plus ces fuyards. Toujours en alarmes, ils passaient les nuits sans abri, les jours sans repos, sans sécurité. Les pluies continuelles, la glace, la neige, la faim, l'épuisement, et par-dessus tout cela les veilles non interrompues, détruisirent les tristes restes de cette malheureuse armée. Les peuples qu'ils traversaient les poursuivaient comme une proie. Enfin de cette armée prodigieuse, et qui naguère se croyait assez puissante pour faire la guerre aux dieux, il ne resta pas même un homme pour rappeler le souvenir d'un si sanglant désastre[35].
Justin, liv. XXIV, ch. 4 à 8. Traduction par M. Ch. Nisard.
Justin, historien latin du second siècle de l'ère chrétienne, est auteur d'un abrégé de l'Histoire universelle de Trogue Pompée.
LES GAULOIS EN ASIE MINEURE.
278-277 av. J.-C.
Cependant, vers cette époque, la nation gauloise était devenue si nombreuse, qu'elle inondait l'Asie comme autant d'essaims. Les rois d'Orient ne firent bientôt plus la guerre sans avoir à leur solde une armée gauloise. Chassés de leurs royaumes, c'est encore aux Gaulois qu'ils recouraient. Telle fut la terreur de leur nom et le succès constant de leurs armes, que nul ne crut pouvoir se passer d'eux pour maintenir ou pour relever sa puissance. Le roi de Bithynie ayant imploré leurs secours, ils partagèrent avec lui ses États, comme ils avaient partagé sa victoire, et donnèrent à la portion qui leur échut le nom de Gallo-Grèce.
Justin, XXVII, 2.