MÊME SUJET.

Le duc Godefroi et ceux qui étaient avec lui sur la partie supérieure de la machine jetaient de grandes quantités de traits et de pierres sur les assiégés et repoussaient ceux qui essayaient de défendre encore la muraille. D'autres chrétiens, à l'aide de trois mangonneaux, frappaient sans relâche ceux qui venaient défendre la muraille. Pendant ce temps, deux frères, nommés Ludolf et Engilbert, s'aperçurent que les ennemis commençaient à faiblir et à reculer devant la grêle de pierres qui les accablait de tous côtés; comme ils étaient près du mur, dans l'étage du milieu de la machine, ils en sortirent, lancèrent des arbres en avant sur le mur, et s'élancèrent les premiers dans la ville, et repoussèrent ceux qui étaient encore sur les murailles. Voyant cela, Godefroi et son frère Eustache se hâtèrent de descendre de l'étage supérieur de la machine et de courir au secours de Ludolf et d'Engilbert. Alors, tous les pèlerins, transportés de joie du triomphe de leurs chefs, dressèrent leurs échelles contre les murs, et s'élancèrent pour pénétrer dans la ville.

Les Sarrasins, voyant les murailles occupées et les chrétiens se répandre dans la ville, furent saisis d'épouvante et se sauvèrent, la plupart cherchant un refuge dans le palais de Salomon, très-grand et solide édifice. Mais les Français les poussèrent vigoureusement la lance et l'épée dans les reins et arrivèrent avec les fuyards aux portes du palais, massacrant sans relâche les païens. Quatre cents chevaliers envoyés par le roi de Babylone[ [90] avaient longtemps parcouru la ville, appelant les habitants aux armes ou les secourant à l'occasion; voyant les Sarrasins en pleine déroute, ils se sauvèrent au plus vite vers la tour de David. Les chrétiens les poursuivirent si vivement que les Sarrasins eurent à peine le temps d'entrer dans la tour, laissant leurs chevaux tout bridés et sellés à la porte; les chrétiens s'en emparèrent. Pendant ce temps, des pèlerins s'avancèrent contre une des portes de Jérusalem, et ayant brisé les serrures et fait sauter les barres de fer, ouvrirent un passage à la foule des chrétiens. On se pressa si violemment à cette porte pour entrer, que les chevaux, dit-on, étouffés et inondés de sueur, mordaient ceux qui les entouraient, malgré les efforts de leurs cavaliers. Seize hommes furent renversés et écrasés sous les pieds des chevaux; des mulets et des hommes périrent dans cette presse. Une autre colonne de pèlerins pénétra par la brèche que le bélier avait faite dans la muraille avec sa tête de fer, s'élança en poussant de grands cris, vers le palais de Salomon, et arrivant au secours de ceux qui s'y étaient portés les premiers, massacra sans pitié tous les Sarrasins qui se trouvaient dans cet immense palais. Le sang coula en si grande quantité qu'il forma des ruisseaux dans la cour royale, et que les hommes y trempaient leurs pieds jusqu'aux talons. Les Sarrasins essayèrent en vain d'échapper au massacre et de repousser les chrétiens; ils en tuèrent cependant une assez grande quantité.

En avant des portes du palais, on trouve la citerne royale, si grande et si profonde qu'elle ressemble à un lac; elle est couverte d'une toiture soutenue par des colonnes de marbre. Beaucoup de Sarrasins s'étaient réfugiés sous l'escalier qui conduit au bord de l'eau; les uns furent jetés à l'eau et noyés, les autres furent tués sur l'escalier en combattant les chrétiens...... Les chrétiens sortirent du palais après y avoir massacré 10,000 Sarrasins; ils passèrent ensuite au fil de l'épée les troupes de païens qu'ils rencontrèrent se sauvant dans les rues; on tuait les femmes qui s'étaient réfugiées dans les tours du palais ou sur d'autres points élevés; les enfants, enlevés au sein de leurs mères ou dans leurs berceaux, étaient pris par les pieds et lancés, de sorte que leurs têtes se brisaient contre les murailles ou sur le seuil des portes. D'un côté, on tuait les Sarrasins à coups d'épée; d'un autre à coups de pierres; ni l'âge, ni le rang ne leur faisait éviter la mort. Si un chrétien occupait le premier une maison ou un palais, il en devenait le maître et de tout ce qui y était renfermé, meubles, grains, huile, vin, argent, habits; bientôt la ville tout entière fut à eux.

Pendant que les chrétiens entraient dans la ville, et donnaient carrière à toute leur fureur en massacrant les païens dans le palais et dans les rues et en pillant les maisons, Tancrède se dirigeait vivement vers le temple et y entrait après avoir brisé les serrures. Aidé par ceux qui l'avaient suivi, il arracha une prodigieuse quantité d'or et d'argent qui recouvrait les colonnes et les murailles de l'enceinte intérieure, et employa deux jours à enlever les trésors que les Turcs avaient rassemblés pour décorer le temple. On dit que deux Sarrasins, sortis de la ville pendant le siége, avaient révélé à Tancrède, pour obtenir la vie sauve, la place où il trouverait ce trésor. Au bout de deux jours, Tancrède sortit du temple avec ses richesses, et les partagea avec Godefroi. Ceux qui ont vu ce monceau d'or et d'argent disent que six chameaux ou mulets auraient à peine suffi pour le porter..... Pendant que Tancrède, dominé par l'avarice, allait piller le temple, pendant que tous les princes dépouillaient les Sarrasins et s'emparaient de leurs demeures, et pendant que le peuple faisait au palais de Salomon un affreux massacre des païens, le duc Godefroi, ne prenant part à aucun massacre, déposait ses armes, se couvrait d'un vêtement de laine, et, accompagné de trois de ses compagnons, Baudry, Adelbold et Stabulon, sortait hors de la ville, les pieds nus, suivait humblement l'enceinte extérieure, rentrait par la porte qui est devant la montagne des Olives, et venait au sépulcre de N.S.J.C., fils du Dieu vivant, pleurer, prier et rendre grâces à Dieu qui lui avait permis de voir se réaliser ses plus ardents désirs. .....Le duc sortit ensuite du sanctuaire du sépulcre du Seigneur, plein de joie de la victoire qu'il venait de gagner, et rentra dans son logement pour s'y reposer. Toute l'armée se reposait aussi du carnage; et pendant cette nuit, Jérusalem, la cité du Dieu vivant et notre mère, ayant été rendue à ses enfants par une grande victoire, les chrétiens accablés de fatigue se livrèrent à un profond sommeil.

Le sixième jour de la semaine, le 15 juillet, le comte Raimond de Toulouse, entraîné par l'avarice, reçut une grande somme d'argent et laissa partir sans leur faire de mal les chevaliers sarrasins qu'il assiégeait dans la tour de David, où ils s'étaient retirés; mais il s'empara de leurs armes, de leurs vivres, de leurs dépouilles, et garda pour lui la forteresse elle-même. Le lendemain matin, jour du sabbat, trois cents Sarrasins qui s'étaient retirés pour échapper au massacre, sur la partie la plus élevée du palais de Salomon, supplièrent qu'on leur accordât la vie; n'osant se fier à personne et se voyant exposés à toute sorte de dangers, ils ne se décidèrent à quitter leur retraite que quand ils virent la bannière de Tancrède élevée devant eux comme gage de la protection qu'ils imploraient. Ce gage ne les sauva pas cependant; des chrétiens indignés de ce pardon, entrèrent en fureur et les massacrèrent tous. Tancrède, qui était plein d'orgueil, fut irrité de l'affront qu'il venait de recevoir, et sa colère ne se serait pas calmée sans une vengeance terrible qui risquait de jeter la discorde dans l'armée, si les hommes sages ne fussent parvenus à le calmer par leurs conseils. Jérusalem, lui dirent-ils, a été conquise malgré les plus grandes difficultés et malgré la mort d'un grand nombre des nôtres; aujourd'hui elle est arrachée au joug du roi de Babylone et des Turcs; gardons-nous de la perdre par cupidité, par mollesse ou par pitié pour l'ennemi; il ne faut pas épargner les prisonniers et les païens qui sont encore dans la ville. Car si le roi de Babylone venait nous attaquer avec une forte armée, nous serions attaqués au dedans comme au dehors, et nous serions vaincus. Il est nécessaire aujourd'hui de tuer sans retard tous les Sarrasins et païens prisonniers qui doivent être rachetés ou qui sont déjà rachetés à prix d'or, de peur que leurs machinations et leurs complots ne nous attirent quelques malheurs.

On approuva cet avis, et le troisième jour après la victoire les chefs de l'armée firent connaître leur résolution. Aussitôt les chrétiens s'arment et se préparent à anéantir la race misérable des païens qui avaient survécu aux premiers événements. Les uns furent tirés de prison et eurent la tête coupée; les autres furent égorgés dans les rues ou sur les places, à mesure qu'on les rencontrait, et tous après avoir racheté leur vie en donnant une rançon ou en obtenant grâce de la pitié des chrétiens. Les jeunes filles et les femmes étaient tuées ou lapidées, et les pèlerins n'épargnaient ni l'âge ni le rang ni même les femmes enceintes. Craignant la mort et frappées de terreur à la vue de cette boucherie, les femmes et les filles se jetaient vers les pèlerins pendant qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras pour sauver leur vie ou se roulaient par terre en les suppliant de les épargner, en pleurant et en se lamentant. Les petits enfants, voyant la triste fin de leurs parents, augmentaient l'horreur de ces scènes par leurs cris horribles et leurs larmes amères. Mais c'était inutilement qu'on implorait la pitié et la miséricorde des chrétiens; leur âme était si complétement livrée à la passion du carnage, qu'ils tuèrent tout et que pas un enfant à la mamelle, de l'un ou de l'autre sexe, ne fut épargné. On dit que toutes les places de Jérusalem furent couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants[ [91].

Albert d'Aix, Histoire des Croisades, livre VI.

LOUIS LE GROS.
1101.

Louis, ce jeune héros, gai, gagnant tous les cœurs par une bonté que quelques-uns prenaient pour simplicité, était à peine arrivé à l'adolescence, qu'il était déjà pour le royaume de son père un défenseur redoutable et courageux; il pourvoyait aux besoins des églises, et, ce qu'on avait négligé longtemps, il protégeait la sécurité des laboureurs, des ouvriers et des pauvres.

Vers cette époque, il s'éleva entre le vénérable Adam, abbé de Saint-Denis, et le seigneur de Montmorency, Bouchard, des discussions qui s'envenimèrent et arrivèrent à un tel degré d'irritation que, l'esprit de révolte rompant tous les liens de la foi et de l'hommage, les deux partis en vinrent aux armes et se combattirent par la guerre et l'incendie. Le seigneur Louis ayant appris ce qui se passait, en fut indigné, et contraignit Bouchard à comparaître au château de Poissy devant le roi son père, pour s'en remettre à son jugement. Bouchard ayant été condamné ne voulut pas se soumettre à la condamnation prononcée contre lui, et se retira en liberté; mais il eut bientôt à subir tous les maux que la majesté royale a droit d'infliger à des sujets rebelles. En effet, le jeune et beau prince l'attaqua aussitôt lui et ses adhérents, Mathieu, comte de Beaumont, et Drogon, seigneur de Mouchy-le-Château, hommes violents et belliqueux qu'il avait gagnés à sa cause. Louis dévasta les terres de Bouchard, détruisant les maisons et les petits forts, à l'exception du château, ravagea le pays par le feu, la famine et le fer, et comme les rebelles persistaient à vouloir se défendre dans le château, il en fit le siége avec ses troupes et les Flamands de son oncle Robert, comte de Flandre. Il contraignit ainsi Bouchard à se soumettre, le courba sous le joug de sa volonté, et termina tout à son avantage la querelle qui avait causé ces troubles.

Louis attaqua aussi Drogon, seigneur de Mouchy-le-Château, parce qu'il avait pris part à cette guerre et pour d'autres raisons, surtout à cause des dommages qu'il avait fait éprouver à l'église de Beauvais. Drogon avait quitté son château, sans toutefois s'en éloigner beaucoup, afin de pouvoir s'y réfugier promptement en cas de besoin. Il marcha avec des archers et des arbalétriers à la rencontre du prince; mais le jeune guerrier l'attaqua et le battit si complétement qu'il ne lui fut pas possible de fuir et de se renfermer dans son château sans être suivi de près. Louis se jeta vers la porte au milieu des gens de Drogon, reçut et donna mille coups de l'épée qu'il maniait habilement, entra dans le château, s'y maintint malgré les efforts de l'ennemi, et ne s'en retira qu'après l'avoir entièrement brûlé avec les approvisionnements de tout genre qu'il contenait. Le héros était animé d'une telle ardeur qu'il ne pensa pas à se garantir de l'incendie, qui fit courir un grand danger à son armée et à sa personne, et qui lui laissa pendant longtemps un grand enrouement.

Suger, Vie de Louis le Gros, traduit par L. Dussieux.

Suger, abbé de Saint-Denis, ministre de Louis VI et de Louis VII, naquit en 1081, et mourut en 1151. Son ouvrage principal est la vie de Louis le Gros, remarquable morceau d'histoire; il a encore composé un traité sur son administration du monastère de Saint-Denis, une histoire de Louis VII, restée inachevée; on a aussi de lui un certain nombre de lettres.

BATAILLE DE BRENNEVILLE OU BRENMULE.
1119.

Louis le Gros soutenait Guillaume Cliton, fils du duc de Normandie, Robert Courte-Heuse; il voulait lui rendre son héritage, la Normandie, dont il avait été dépouillé par Henri, roi d'Angleterre.

Le roi Louis était revenu à la hâte en Normandie, avec quelques braves chevaliers. Le 20 août, le roi Henri, après avoir entendu la messe à Noyon sur Andelle, commença une expédition, ne sachant pas que le roi de France se trouvât alors aux Andelys; il s'avançait donc avec une belle armée, faisant couper les moissons par les mains barbares de ses soldats et ordonnant de transporter les monceaux de gerbes, à l'aide des chevaux, au château de Lions. Le roi avait placé quatre chevaliers en observation sur la montagne de Verclive pour avertir des dangers qui pouvaient se présenter. Ils virent des chevaliers avec leurs casques et leurs bannières se dirigeant vers Noyon, et ils en prévinrent aussitôt le roi.

Pendant ce temps-là, le roi Louis sortait des Andelys avec son armée; il se plaignit à ses chevaliers, et à plusieurs reprises, de ce qu'il ne pouvait rencontrer le roi d'Angleterre en rase campagne. Il ne savait pas que son adversaire était si près; aussi marchait-il à la hâte sur Noyon avec une brillante compagnie de chevaliers, espérant entrer le jour même dans ce château par suite d'une trahison. Mais les événements furent bien différents, et la victoire ne se montra pas favorable aux orgueilleux qui désiraient la guerre; elle trompa et mit en fuite celui qui espérait jouir des gloires du triomphe....

Près de la montagne de Verclive, le pays est sans obstacle et offre une grande plaine, appelée par les habitants plaine de Brenmule[ [92]. Le roi Henri y vint avec 500 chevaliers anglais, revêtit son armure et plaça ses escadrons bardés de fer. Leurs rangs comptaient ses deux fils Robert et Richard, illustres chevaliers, trois comtes, Henri d'Eu, Guillaume de Varennes et Gautier Giffard. Plusieurs seigneurs accompagnaient le belliqueux roi; on peut les comparer aux Scipions, aux Marius et aux Catons, parce que, comme l'a prouvé la suite de l'affaire, ils étaient aussi distingués par leur prudence que par leur prouesse. L'étendard était confié à Édouard de Salisbury, brave chevalier qui avait déjà fourni de nombreuses preuves de sa valeur et d'un courage indomptable. Aussitôt que le roi Louis aperçut l'ennemi, qu'il désirait rencontrer depuis si longtemps, il appela auprès de sa personne 400 chevaliers qui se trouvaient à sa portée, et leur ordonna de combattre bravement pour l'indépendance de la France et la justice, et aussi pour ne pas laisser déchoir la gloire des Français. Guillaume Cliton se prépara à combattre pour délivrer son père, Robert, de la dure captivité qu'il subissait et pour reprendre son héritage. Mathieu comte de Beaumont, Osmond de Chaumont, Guillaume de Garlande, chef de l'armée française, Pierre de Maulle, Philippe de Monbray et Bouchard de Montmorency se préparèrent au combat. Quelques Normands, parmi lesquels se trouvaient Guillaume Orépin et Baudry de Bray, s'étaient joints aux Français. Tous, pleins d'une orgueilleuse confiance, se rassemblèrent dans la plaine de Brenmule et se disposèrent à se battre bravement contre les Normands.

Les Français engagèrent l'action et donnèrent avec vigueur les premiers coups; mais chargeant en désordre, ils furent bientôt rompus, vaincus et obligés de tourner le dos. Richard, fils du roi Henri, combattait avec cent chevaliers bien montés; le reste de l'armée, composé de gens de pied, combattait dans la plaine sous le commandement du roi. Quatre-vingts chevaliers aux ordres de Guillaume Crépin chargèrent d'abord les Normands; mais leurs chevaux ayant été tués, ils furent entourés et pris. Ensuite, Godefroy de Sérans et les autres seigneurs du Vexin attaquèrent avec vigueur et forcèrent à reculer tout le corps de bataille; mais bientôt, les hommes de Henri, éprouvés par de nombreux combats, reprirent courage et firent prisonniers Bouchard, Osmond, Aubry de Mareuil et bien d'autres qui avaient été jetés à bas de leurs chevaux. Alors les Français dirent à leur roi: Quatre-vingts de nos chevaliers qui ont commencé le combat, ne reviendront pas; les ennemis sont plus forts et plus nombreux que nous. Bouchard, Osmond et bien d'autres vaillants chevaliers sont pris; nos bataillons, rompus, ont perdu beaucoup de monde. Retirez-vous, Sire, nous vous en prions, car il pourrait nous arriver un malheur irréparable.

Louis se décida alors à la retraite, et prit le galop accompagné de Baudry Dubois. Pendant ce temps, les Anglais, vainqueurs, s'emparèrent de cent quarante chevaliers, et poursuivirent les autres jusqu'aux Andelys. Ceux qui s'étaient avancés sur une seule route avec orgueil se sauvèrent avec confusion par plusieurs chemins détournés. Guillaume Crépin était, comme nous l'avons dit, cerné avec les siens; il aperçut le roi Henri, pour lequel il avait une grande haine; il fondit sur lui au milieu des combattants et lui déchargea sur la tête un rude coup d'épée. Le casque garantit la tête du prince, et aussitôt Roger, fils de Richard, attaqua et renversa l'agresseur audacieux, le prit, et, tout en le tenant sous lui, empêcha que les amis du roi ne le tuassent, car ils l'entouraient et voulaient venger leur roi. Beaucoup de gens le menacèrent, et Roger eut fort à faire pour le sauver. C'était un acte audacieux et criminel que de lever le bras et de frapper avec l'épée sur une tête que le saint chrême avait sacrée et qui portait la couronne pour le plus grand bien des peuples, qui chantaient la louange de Dieu pour lui témoigner leur reconnaissance.

Dans cette bataille livrée entre deux rois, et où combattirent près de neuf cents chevaliers, j'ai remarqué qu'il n'y en eut que trois de tués. En effet, ils étaient entièrement couverts de fer, et ils s'épargnaient les uns les autres, soit par la crainte de Dieu, soit à cause de la fraternité d'armes; aussi cherchaient-ils bien plus à prendre les fuyards qu'à les tuer. Il est vrai que les guerriers chrétiens n'étaient pas altérés du sang de leurs frères, et qu'ils se contentaient de se réjouir de la juste victoire que Dieu leur accordait, et de combattre pour le bien de l'Église et le repos des fidèles.

Le brave Guy, Osmond, Bouchard, Guillaume Crépin et beaucoup d'autres furent faits prisonniers; les chevaliers qui retournaient à Noyon-sur-Andelle les y conduisirent. Noyon est à trois lieues des Andelys. Dans ce temps-là, tout ce pays était désert, à cause de la violence de la guerre. Tout à coup les princes se rassemblent au milieu de cette plaine, puis on entendit les cris effrayants des combattants, le bruit des armes qui s'entrechoquaient, et on vit tomber les plus nobles barons.

Le roi des Français, fuyant seul, se perdit dans la forêt, et rencontra par hasard un paysan qui ne le connaissait pas. Le roi le pria avec instance de lui enseigner le chemin qui conduisait aux Andelys, et lui fit, sur la foi du serment, la promesse des plus grandes récompenses pour l'engager à lui servir de guide. Déterminé par l'appât de cette récompense, le paysan conduisit aux Andelys le roi, très-effrayé, soit de rencontrer des voyageurs qui pouvaient le trahir, soit d'être poursuivi par l'ennemi et d'être fait prisonnier. Enfin le paysan, ayant vu venir des Andelys, au-devant du roi, la garde de ce prince, méprisa la somme qu'on lui donna, maudit sa bêtise, et s'affligea beaucoup de voir combien il perdait pour ne pas avoir su quel était celui qu'il avait sauvé.

Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'étendard du roi Louis, au soldat qui l'avait pris, et le conserva comme témoignage de la victoire que Dieu lui avait accordée; mais il renvoya au roi Louis son cheval avec sa selle, son mors et tout son harnais, comme il convenait à un roi.

Orderic Vital, Histoire de Normandie, liv. XII.

LE COMTE DE FLANDRE EST ASSASSINÉ. LOUIS LE GROS PUNIT LES MEURTRIERS.
1127-1128.

Je me propose de raconter ici l'acte le plus noble que le seigneur Louis ait fait depuis sa jeunesse jusqu'à la fin de sa vie; mais, pour ne pas fatiguer le lecteur, j'en ferai un court récit, bien qu'il fût nécessaire d'entrer dans de longs détails, et je dirai ce qu'il a fait, sinon comment il l'a fait. Le fameux et très-puissant comte Charles, fils du roi de Danemark[ [93] et de la sœur de la grand'mère du roi Louis[ [94], avait succédé, par suite de sa parenté, au brave comte Baudouin[ [95]; il gouvernait le comté populeux de Flandre avec fermeté et habileté, et se montrait le protecteur de l'église de Dieu, libéral, charitable et ami de la justice. Quelques hommes puissants par leurs richesses, quoique d'une naissance obscure et même servile, voulaient lui ravir la dignité qu'il possédait selon le droit, et chasser la branche de la maison de Flandre, à laquelle il appartenait. Il les avait cités en jugement devant sa cour, comme il devait le faire; mais ces hommes, c'est-à-dire le prévôt de l'église de Bruges et les siens, orgueilleux et traîtres, avaient ourdi de noirs complots contre lui. Un jour que le comte était à Bruges, il alla le matin à l'église de Dieu, et, prosterné sur le pavé, il priait tenant un livre de prières. Soudain, Bouchard, neveu du prévôt et vrai assassin, entre avec des scélérats de son espèce et d'autres complices de son crime détestable, et vient traîtreusement se placer derrière le comte, qui priait et adressait à Dieu toutes ses pensées. Le misérable tire sans bruit son épée du fourreau et en touche légèrement le cou du comte, qui était alors prosterné, afin de le faire redresser, et qu'ainsi il s'offrît sans défense à l'épée de l'assassin; puis, l'impie frappe l'homme pieux, et ce serf criminel tranche d'un seul coup la tête de son seigneur. Tous les complices de ce crime exécrable, altérés du sang du comte, se jettent sur son corps comme des chiens enragés, et déchirent avec une joie atroce le cadavre de cette victime innocente; ils se vantent audacieusement d'avoir pris part au crime; puis, ajoutant encore à leur scélératesse, et aveuglés par leur méchanceté, ils assassinèrent tous ceux des châtelains et des plus nobles barons du comte qu'ils purent surprendre, soit dans l'église, soit dans le château, les tuant sans qu'ils fussent prêts à mourir, ni confessés. Je crois toutefois qu'il a été utile à ces malheureux d'avoir été ainsi tués, à cause de leur fidélité à leur seigneur et pendant qu'ils priaient dans l'église, parce qu'il est écrit: «Où je te trouverai, je te jugerai.» Cependant les cruels assassins du comte l'enterrèrent dans l'église même, de peur qu'on ne le pleurât et qu'on ne l'ensevelît au dehors avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa mort, plus glorieuse encore, ne portassent ses peuples fidèles à le venger. Puis, transformant la maison de Dieu en une caverne de voleurs, ces misérables s'y retranchèrent, ainsi que dans le palais du comte, qui touchait l'église; ils y rassemblèrent des vivres et s'y préparèrent à se défendre et à dominer de là tout le pays.

En apprenant un crime si odieux, les barons flamands, qui n'y avaient pas pris part, furent saisis d'horreur; ils firent à leur seigneur des obsèques où leurs larmes écartèrent tout soupçon de trahison, et dénoncèrent le crime au roi Louis, et non pas seulement au roi, mais à tout l'univers, où ils en répandirent la nouvelle. Conduit par son amour pour la justice et par son amitié pour un prince de son sang, à punir cette horrible perfidie, Louis, sans se laisser arrêter par la guerre que lui faisaient le roi d'Angleterre et le comte Thibaut, entra furieux dans la Flandre, et fit les plus grands efforts de courage et d'activité pour détruire avec la dernière rigueur les exécrables auteurs du meurtre.

Il établit d'abord Guillaume le Normand, fils du comte Robert de Normandie, comte de Flandre, parce que ce pays lui revenait par les droits du sang; puis, arrivé à Bruges, sans se laisser arrêter par la crainte de s'avancer dans ce pays si plein de cruautés, ni par celle d'avoir à combattre contre la branche de la maison de Flandre qui s'était souillée par une telle félonie, il enferma et assiégea les assassins dans l'église et la tour; il empêcha qu'ils ne reçussent des vivres, il les réduisit à ceux qu'ils avaient rassemblés, mais que déjà la main de Dieu frappait de corruption et dont ils n'osaient se servir. Après avoir souffert pendant quelque temps de la faim, des maladies et du fer des assiégeants, ces misérables abandonnèrent l'église et ne conservèrent que la tour, espérant qu'elle les sauverait; mais bientôt ils désespérèrent de sauver leur vie, et leurs chants de victoire se changèrent en cris de douleur, et leurs voix, d'abord si hautes, ne firent plus entendre que des soupirs. Alors le plus coupable de la bande, Bouchard, se sauva, du consentement de ses compagnons; il espérait quitter le pays, mais il ne réussit pas, à cause de l'énormité de son crime; arrivé dans le château de l'un de ses amis, il y fut arrêté sur l'ordre du roi. On lui infligea un supplice rigoureux; lié sur une roue élevée, il fut livré à la voracité des corbeaux et des oiseaux de proie; ses yeux furent arrachés; on le perça d'un millier de flèches et de javelots, et après sa mort on le jeta dans un égout.

Berthold, le chef du crime commis sur le comte, essaya aussi de s'enfuir; il erra quelque temps sans être trop poursuivi; puis il revint poussé par son orgueil, et dit: «Qui suis-je donc et qu'ai-je donc fait?» Pris et livré au roi, il fut condamné à une mort horrible; on le pendit à une fourche avec un chien; quand on frappait le chien, l'animal furieux lui mordait la figure, et quelquefois même, ce qui fait horreur à dire, le couvrait de ses ordures. Ainsi termina sa honteuse vie, ce Berthold, le plus misérable des misérables. Tous les autres, que le seigneur Louis bloquait dans la tour, furent contraints de se rendre après avoir beaucoup souffert, et furent jetés les uns après les autres du haut de la tour, et devant leurs parents, se brisèrent la tête. Un d'eux, Isaac, s'était caché dans un monastère et s'était fait tondre pour éviter la mort: on le dégrada de sa qualité de moine, et on le pendit.

Après son triomphe à Bourges, le roi se porta rapidement sur Ypres, château très-fort, pour punir aussi Guillaume le Bâtard, fauteur de ce perfide complot. Guillaume le Bâtard envoya des messagers aux gens de Bruges, et les gagna à son parti par ses menaces et ses caresses; mais pendant qu'il marchait contre le seigneur Louis avec trois cents hommes d'armes, une partie de l'armée du roi l'attaqua, et l'autre partie, se dirigeant par un chemin de traverse, entra dans le château par une autre porte, et s'en empara. Maître de ce château fort, le roi enleva ses biens à Guillaume, l'exila de Flandre, et condamna justement à ne rien posséder en Flandre l'homme qui avait cherché à devenir le maître de la Flandre par un crime. Ce pays ainsi lavé et en quelque sorte rebaptisé par ces divers châtiments et par une copieuse effusion de sang, et le comte Guillaume le Normand bien établi, le roi revint en France, victorieux par l'aide de Dieu.

Suger, Vie de Louis le Gros.