SUGER.

En même temps que Suger gouvernait son abbaye il commandait aussi dans le palais du roi, et remplissait ces doubles fonctions de manière que les affaires ne l'empêchaient pas d'accomplir les devoirs du monastère, et que le monastère ne l'empêchait jamais d'assister aux conseils du prince. Celui-ci avait pour lui la vénération que l'on a pour un père et le respectait comme un maître, à cause de l'élévation et de la sagesse de ses conseils. Quand il arrivait, les prélats se levaient par respect et lui donnaient la première place. Chaque fois qu'à la prière du roi les évêques s'assemblaient pour délibérer sur des affaires importantes de l'État, c'était toujours à lui qu'ils remettaient le soin de parler en leur nom; ils n'avaient garde d'ajouter quelque chose à ses paroles, comme dit Job, quand les flots de son éloquence étaient tombés sur eux goutte à goutte. Les cris des orphelins et les plaintes des veuves arrivaient par lui aux oreilles du roi; il intervenait toujours, et commandait quelquefois pour eux. Quel est l'opprimé ou l'homme ayant à se plaindre d'une injustice qui n'ait pas trouvé en lui un protecteur, si toutefois sa cause était juste. Chaque fois qu'il rendit un jugement, il ne s'écarta jamais de l'équité, ne tint jamais compte des personnes, ne se laissa pas séduire par des présents et ne se fit pas donner toujours la rétribution qui lui était due. Qui ne serait pas plein d'admiration pour son esprit, inaccessible à la cupidité, humble dans la prospérité, calme au milieu des agitations du monde et devant les périls, et à coup sur bien plus ferme qu'un si faible corps ne semblait pouvoir le supporter?

Les ennemis de ce grand homme lui ont fait reproche de la bassesse de sa naissance; mais ces aveugles et ces insensés ne pensent donc pas que c'est un plus grand éloge, et qu'il est plus glorieux pour lui d'avoir anobli les siens que d'être issu de parents nobles.... C'est l'âme qui fait les nobles, et chez Suger l'âme était évidemment telle.

Quand le poids des affaires de l'État reposait sur lui, jamais une affaire, publique ou privée, ne lui fit négliger le service de Dieu. Soit qu'il célébrât l'office au milieu de ses religieux ou avec ses domestiques, il ne se contentait pas, comme font certaines gens, d'entendre chanter les psaumes, mais il était le premier à psalmodier à haute voix où à réciter les leçons. J'ai souvent admiré en lui que sa mémoire conservait si bien tout ce qu'il avait appris dans sa jeunesse, que personne ne pouvait lui être comparé pour les pratiques et les prières monastiques; on aurait cru qu'il ne savait et qu'il n'avait jamais appris autre chose: cependant il était si instruit dans les études libérales, que quelquefois il dissertait avec une prodigieuse subtilité sur des sujets de dialectique ou de rhétorique, et plus volontiers sur des questions de théologie qu'il avait tout spécialement étudiées. Il était en effet si versé dans la connaissance des Saintes Écritures, que jamais il n'hésitait à faire une réponse précise, quel que fût le point sur lequel on l'interrogeait. La sûreté de sa mémoire ne lui avait pas permis d'oublier même les poëtes profanes; aussi récitait-il vingt et trente vers d'Horace, pourvu qu'ils continssent quelque chose d'utile. Avec une telle finesse d'esprit et une si bonne mémoire, ce qu'il avait une fois saisi ne pouvait plus lui échapper.

Est-il besoin de rappeler ce que chacun sait, que de son temps il n'y eut pas un plus grand orateur? Dans le fait, Suger était, suivant le mot de Caton, un homme de bien habile à bien parler. Il avait une telle grâce d'élocution en latin et dans sa langue maternelle, que quand on l'entendait, on croyait qu'il lisait et non pas qu'il parlait d'abondance. Il était si familier avec l'histoire, que pour quelque roi ou prince des Français qu'on lui nommât, il en racontait tous les actes avec rapidité et sans hésiter. Il a écrit dans un bel ouvrage l'histoire du roi Louis le Gros; il commença aussi la vie du fils de ce même Louis, mais la mort l'empêcha de terminer ce dernier ouvrage. Personne ne connaissait mieux et ne pouvait raconter plus exactement tous les faits de ces deux règnes, que celui qui avait vécu dans l'intimité de ces deux rois, qui n'eurent rien de secret pour lui, et sans l'avis duquel ils ne firent aucune entreprise, et en l'absence de qui leur palais semblait vide. Il est constant qu'à partir du moment où Suger fut admis dans les conseils du prince jusqu'à sa mort le royaume fut dans une prospérité continuelle, étendit largement ses limites, triompha de ses ennemis et parvint à un haut degré de splendeur. Mais à peine fut-il mort que le sceptre de la France ressentit gravement les inconvénients d'une telle perte; et on le voit aujourd'hui, que ce grand conseiller manque, privé du duché d'Aquitaine[ [96], l'une de ses plus importantes provinces.

Guillaume, Vie de Suger.

Guillaume, moine de Saint-Denis, avait été le secrétaire et le confident de Suger. Quelques années après la mort de Suger, Guillaume composa, à la prière d'un autre moine, nommé Geoffroy, une biographie très-curieuse du grand abbé.

LA COMMUNE DE LAON.
1112.

La ville de Laon depuis longtemps était accablée d'un si grand malheur, que personne n'y craignait Dieu ni aucun maître, et que chacun, selon sa puissance et son caprice, remplissait la république de meurtres et de brigandages. Les choses en étaient venues à ce point que si le roi venait à Laon, lui qui, comme souverain, avait le droit d'exiger le respect dû à sa dignité, lui-même était aussitôt vexé dans ce qui lui appartenait; quand on conduisait, matin et soir, ses chevaux à l'abreuvoir, on les enlevait violemment après avoir accablé ses gens de coups. On avait pris l'habitude de traiter les clercs eux-mêmes avec mépris; on n'épargnait ni leurs personnes, ni leurs biens. Mais que dire du sort des gens du peuple? Aucun laboureur ne pouvait entrer dans la ville ou même en approcher, sans être, à moins d'un sauf-conduit bien en règle, jeté en prison et obligé de payer rançon, ou bien cité en jugement sans raison.

Citons pour exemple un fait que l'on regarderait comme impie s'il se fût passé chez les barbares, et cela au jugement même de ceux qui ne reconnaissent aucune loi. Le samedi les paysans quittaient leur campagne, et venaient à Laon pour acheter au marché; les gens de la ville faisaient alors le tour de la place, portant dans des corbeilles ou dans des écuelles des échantillons de légumes, de grains ou de toute autre denrée, comme s'ils eussent voulu en vendre. Ils les offraient à celui qui avait envie d'acheter de tels objets. Après que l'acheteur s'était engagé à payer le prix convenu, le vendeur lui disait: «Viens chez moi voir et examiner ce que je te vends. L'autre allait, et quand ils étaient arrivés jusqu'au coffre où était la marchandise, l'honnête vendeur levait le couvercle, disant à l'acheteur: «Mets la tête et les bras dans le coffre, et tu verras que toute cette marchandise est bien semblable à l'échantillon que je t'ai montré sur la place.» Lorsque l'acheteur avait sauté sur le bord du coffre et qu'il y était suspendu sur le ventre, la tête et les épaules dans le coffre, l'honnête vendeur, qui était derrière, soulevait l'imprudent paysan par les pieds, le lançait dans le coffre, et, laissant tomber le couvercle aussitôt, le tenait dans cette prison jusqu'à ce qu'il ait payé sa rançon. Ces actes et bien d'autres du même genre se passaient dans la ville. Les grands et leurs gens volaient et faisaient le brigandage publiquement et à main armée; il n'y avait de sécurité pour quiconque se trouvait dans les rues pendant la nuit; on était arrêté, fait prisonnier ou égorgé.

Le clergé et les grands voyant ce qui se passait et tâchant par tous les moyens d'extorquer de l'argent aux hommes du peuple, leur firent offrir par des députés de leur octroyer, moyennant une bonne somme, la permission d'établir une commune. Or, voici ce qu'on entendait par ce nom exécrable et nouveau. Tous les habitants soumis à l'obligation de payer un certain cens devaient une seule fois dans l'année payer à leur seigneur les obligations ordinaires de la servitude; et s'ils commettaient quelque acte contraire à la loi, ils pouvaient se racheter par une amende légalement fixée. A cette condition, ils étaient entièrement affranchis de toutes les autres exactions qu'on a coutume d'imposer aux serfs.

Les hommes du peuple saisirent cette occasion de se racheter d'une foule de vexations, et donnèrent de grandes sommes d'argent à ces avares, dont les mains étaient comme autant de gouffres qu'il fallait toujours remplir; devenus plus accommodants par cette pluie d'or, ils promirent aux gens du peuple, par serment, de respecter les conventions que l'on venait de faire. Après que le clergé, les grands et le peuple se furent ainsi associés pour la protection commune, l'évêque de Laon, Gaudry[ [97], revint d'Angleterre apportant beaucoup d'argent; furieux contre ceux qui avaient établi un tel changement dans le gouvernement de la ville, il ne voulut pas d'abord y rentrer; mais on lui offrit bientôt de fortes sommes d'or et d'argent; ses discours emportés se calmèrent, il jura de respecter les droits de la commune qui avait été établie sur le modèle de celles de Noyon et de Saint-Quentin. Des dons considérables faits par les gens du peuple engagèrent aussi le roi à confirmer et à jurer la commune par serment.

Mais qui pourra raconter les dissensions qui s'élevèrent lorsque, après avoir reçu les présents du peuple et fait tant de serments, ces mêmes hommes s'efforcèrent de renverser ce qu'ils avaient juré de maintenir et essayèrent de réduire à leur condition primitive les serfs émancipés et affranchis de toutes les violences du joug. Les grands et l'évêque étaient pleins d'envie contre les bourgeois; si un homme du peuple était cité en jugement, non par la volonté de Dieu, mais par le caprice du juge, pour dire le vrai, et condamné, on lui ravissait tout son avoir jusqu'à la ruine complète.

Les hommes chargés de frapper les monnaies, sachant bien qu'en donnant de l'argent ils se feraient facilement pardonner leurs prévarications, altérèrent les monnaies à tel point, qu'une foule de personnes furent réduites à la dernière misère. Ils fabriquèrent en effet avec du cuivre le plus vil des pièces qu'à force d'artifices ils faisaient paraître, pour un moment, plus brillantes que l'argent. Le peuple, ignorant et trompé, échangeait contre ces pièces ce qu'il avait de précieux ou quelque chose ayant de la valeur. Quant au seigneur évêque, des présents le décidaient à supporter patiemment de tels excès; il s'ensuivit que non-seulement dans le pays de Laon, mais bien plus loin encore, beaucoup de gens furent ruinés. L'évêque se trouva enfin dans l'impuissance bien méritée de conserver ou de réformer sa monnaie, dont il avait si méchamment favorisé l'altération; alors il ordonna que les oboles d'Amiens, autre monnaie très-corrompue, auraient cours dans la ville de Laon. Ne parvenant pas davantage à obtenir que les bourgeois conservassent ces espèces, il ordonna enfin que l'on frapperait de nouvelles pièces, sur lesquelles on représenterait un bâton pastoral, pour remplacer son effigie. Mais on se moqua de ces pièces, en secret cependant, et on les rejeta, car elles étaient au-dessous de la monnaie la plus détestable. Chaque fois que l'on émettait de nouvelles espèces, on rendait des édits par lesquels il était défendu de décrier les monnaies à l'effigie de l'évêque; il résultait de ces défenses des occasions continuelles de traîner devant la justice les gens du peuple accusés d'avoir mal parlé des actes de l'évêque; cette opposition servait de prétexte pour augmenter le cens et pour multiplier les exactions. Le principal agent de cette affaire était un moine, complétement déshonoré, nommé Thierry et venu de Tournay, où il était né. Il avait apporté de Flandre des lingots d'argent avec lesquels il faisait de mauvaise monnaie de Laon, qu'il faisait circuler dans tout le pays. A l'aide de présents, il captait la bienveillance des riches; il introduisit dans le pays mensonge, parjure et pauvreté, et en chassa vérité, justice et richesse. Aucune guerre, aucun pillage, aucun incendie ne firent plus de ravages dans cette province, et cela dans le temps même où Rome aimait le plus à se gorger de la bonne et ancienne monnaie de Laon.

L'évêque recommença bientôt contre un autre Gérard ce qu'il avait fait en secret contre Gérard de Crécy[ [98], et donna alors une preuve publique de sa cruauté. Ce Gérard était maire ou dixainier, je ne sais pas au juste lequel des deux, de paysans appartenant à l'évêque; l'évêque le haïssait plus que tout autre[ [99]; il parvint à s'emparer de lui, le jeta dans une prison du palais épiscopal, et pendant la nuit il lui fit arracher les yeux par un nègre de sa domesticité. Ce crime le couvrit de honte et fit renaître les bruits sur l'assassinat du premier Gérard. Et cependant tout le monde, clergé et peuple, savait que les canons du concile de Toulouse, si je ne me trompe, ordonnent aux évêques, comme aux prêtres, de s'abstenir de donner la mort et de prononcer un jugement emportant la peine de mort ou la perte d'un membre. Le roi apprit la nouvelle de ce crime; je ne sais si le saint-siége en eut connaissance, mais ce qui est sûr, c'est que le pape suspendit l'évêque de ses fonctions, et je crois que ce fut pour cette raison. Cependant, quoique suspendu, il poussa l'iniquité jusqu'à faire la dédicace d'une église, puis il partit pour Rome, apaisa le pape par ses paroles et par d'autres moyens de persuasion, et revint ayant recouvré tout son pouvoir sur nous.

Dieu, voyant que maîtres et sujets étaient tous coupables de la même scélératesse, laissa éclater ses jugements; il permit que les mauvaises passions qui se développaient depuis longtemps fissent explosion. L'évêque fit donc venir auprès de lui quelques clercs et quelques grands de la ville, et résolut de détruire, à la fin du carême et pendant les saints jours de la passion de Notre-Seigneur, la commune qu'il avait jurée et qu'il avait fait jurer au roi par ses présents. Il pria le roi de venir pour les offices de ce temps, et la veille du vendredi-saint, c'est-à-dire le jour de la Cène du Seigneur, il excita le roi à se parjurer. Dans ce jour où Gaudry devait consacrer le très-glorieux chrême, avec lequel sont oints les évêques, il n'entra même pas dans l'église; il complotait avec les gens du roi les moyens de décider le prince à détruire la commune et à rétablir les choses dans l'état primitif. Les bourgeois, qui craignaient leur ruine, promirent au roi et à ses gens 400 livres ou plus, je ne sais pas au juste; mais l'évêque et les grands engagèrent le roi à se mettre de leur côté, et lui promirent 700 livres. Le roi Louis (le Gros), fils de Philippe, était tellement remarquable de sa personne qu'il semblait créé pour la majesté du trône; brave à la guerre, prompt en affaires, inébranlable dans l'adversité, bon en toute autre chose, il mérite le blâme parce qu'il était trop accessible aux hommes vils et corrompus par l'amour de l'or. La cupidité du roi le fit s'entendre avec ceux qui lui promettaient la plus forte somme. Il consentit, malgré ce qu'il devait à Dieu, à ce que ses serments et ceux de l'évêque et des grands fussent violés et déclarés nuls, sans respecter ni l'honneur ni la solennité des jours saints. Cette même nuit le roi, redoutant le trouble que son injustice soulevait dans le peuple, voulut coucher dans l'intérieur du palais épiscopal, et partit au point du jour. Alors l'évêque déclara aux grands qu'ils pouvaient se regarder comme dégagés de l'engagement de payer au roi une si forte somme, et qu'il les délivrerait de toutes leurs promesses: «Jetez-moi, leur dit-il, dans la prison royale si je ne tiens pas la parole que je vous donne, et forcez-moi de payer rançon.»

La violation des traités qui avaient établi la commune de Laon exaspéra les bourgeois; tous ceux qui avaient des fonctions cessèrent de les remplir: savetiers et cordonniers fermèrent leurs échoppes; les aubergistes et les cabaretiers n'exposèrent aucune marchandise; tous savaient que dorénavant l'ardeur des maîtres pour le pillage ne respecterait plus aucune propriété. En effet, l'évêque et les grands se mirent à rechercher la fortune d'un chacun; et ils voulurent que chaque bourgeois payât pour la destruction de la commune, autant qu'il avait payé pour son établissement. Tout ce que je viens de raconter se passa le vendredi saint; ce qui suit eut lieu le samedi saint; et c'est ainsi que les âmes se disposèrent par l'homicide ou le parjure à recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'évêque et les grands pendant les jours saints n'étaient occupés que des moyens à l'aide desquels ils pourraient enlever au peuple tout ce qu'il possédait. Du côté du peuple, une rage de bête féroce, et non pas la colère, soulevait les petites gens, et ils résolurent et jurèrent tous ensemble de tuer l'évêque et ses complices. Quarante d'entre eux, dit-on, firent ce redoutable serment; mais leur projet transpira. Maître Anselme[ [100] en eut connaissance, et le soir du samedi saint, il fit dire à l'évêque, qui allait se coucher, de ne pas venir aux matines, parce qu'on le tuerait si on le voyait; mais l'évêque, stupide plus qu'on ne peut le dire, s'écria: «Fi donc, de telles gens me tueraient!» Cependant, tout en parlant de ces gens avec un mépris affecté, il n'osa pas aller aux matines ni venir dans l'église.

Le lendemain il donna ordre à ses gens et à quelques soldats de cacher des épées sous leurs vêtements et de marcher derrière lui lorsqu'il suivrait son clergé à la procession. Pendant qu'elle défilait, il y eut un peu de désordre, comme cela arrive quand il y a beaucoup de foule; en ce moment, un bourgeois, sortant de dessous une voûte et croyant que l'on commençait à exécuter le meurtre juré, se mit à crier à plusieurs reprises, comme pour donner le signal: «Commune, commune!» Mais parce que c'était une bonne fête, ces cris restèrent sans effet, mais ils donnèrent des soupçons au parti opposé. Aussi, quand l'évêque eut célébré l'office de la messe, il fit venir des terres de l'évêché un grand nombre de paysans; les uns furent chargés de défendre les tours de l'église, les autres de bien garder le palais; il devait cependant bien peu compter sur ces hommes, car ils savaient bien que l'argent promis au roi par l'évêque serait certainement payé par eux.

La coutume à Laon est que le second jour après Pâques le clergé aille en procession faire une station à l'église de Saint-Vincent. Les bourgeois résolurent de mettre à exécution ce jour-là leurs projets, qui avaient été découverts la veille; mais ils ne le firent pas, parce qu'ils ne savaient pas que tous les grands étaient avec l'évêque. Comme on était déjà arrivé au troisième jour après Pâques, l'évêque, rassuré, renvoya les paysans qu'il avait chargés de défendre les tours et son palais et qu'il avait forcés d'y vivre à leurs frais.

Le cinquième jour après Pâques, dans l'après-midi, l'évêque s'occupait, avec l'archidiacre Gauthier, de fixer les sommes qu'il voulait faire payer aux bourgeois, quand tout à coup il se fait un grand bruit dans la ville, où le peuple criait: «Commune, commune!» Des bandes de bourgeois armés d'épées, de haches à deux tranchants, d'arcs, de cognées, de massues et de lances, envahissent l'église de la sainte Vierge-Marie, et entrent dans le palais épiscopal. A cette nouvelle, les grands, qui avaient promis à l'évêque de venir le secourir en cas de besoin, arrivèrent de tous côtés. Le châtelain Guinimar, noble vieillard, de belle tournure et de mœurs pures, s'empressa d'accourir, et traversa l'église en courant, n'ayant pour toutes armes que sa pique et son bouclier. A peine fut-il entré dans le vestibule du palais, qu'il reçut à la tête un coup de hache, qui lui fut lancé par Raimbert, qui avait été son compère; il fut le premier des grands qui fut tué. Quelque temps après, Raynier, qui avait épousé une de mes cousines, arriva au palais; et au moment où il cherchait à pénétrer dans la chapelle épiscopale, il reçut un coup de lance par derrière, et tomba; son corps fut brûlé peu après, depuis la ceinture jusqu'aux pieds, dans l'incendie du palais. Un troisième, Adon, ardent en paroles et à l'action, mais qui à lui seul ne pouvait lutter contre la foule des assaillants, fut attaqué au moment où il allait entrer dans le palais; il se défendit avec vigueur, de la lance et de l'épée, tua trois de ceux qui l'attaquaient, et monta sur une table qui se trouvait dans la cour; mais comme il était couvert de blessures, et surtout aux genoux, il tomba sur la table et se défendit encore longtemps, donnant de rudes coups à ceux qui l'assiégeaient en quelque sorte. A la fin, son corps épuisé fut traversé d'une flèche lancée par un homme du peuple, et bientôt après réduit en cendres pendant l'incendie qui détruisit le palais épiscopal.

La populace insolente attaquait l'évêque au milieu des clameurs les plus affreuses. Le prélat, aidé de quelques soldats, se défendit de son mieux en jetant des pierres et des flèches sur les assaillants; comme autrefois, il se montrait brave et ardent au combat. Ne pouvant espérer de repousser l'attaque du peuple, il prit les habits de l'un de ses domestiques, se sauva dans le cellier, et s'y cacha dans un tonneau dont un fidèle serviteur boucha l'ouverture; Gaudry s'y croyait en sûreté. Les bourgeois courant partout cherchaient où il pouvait être, l'appelant coquin et non pas évêque; ils saisirent un de ses domestiques, mais ils ne purent rien en savoir; un autre leur indiqua par un perfide signe de tête où était son maître; alors, se ruant dans le cellier, ils firent des trous partout et découvrirent enfin leur victime.

Il y avait un certain Teudegaud, scélérat consommé, serf de l'église de Saint-Vincent; il avait été longtemps préposé par Enguerrand de Coucy à la recette du péage au pont de Sourdes; il pillait souvent les malheureux voyageurs, les dépouillait et les jetait ensuite dans la rivière, afin de ne pas avoir à craindre leurs plaintes. Dieu seul sait combien il commit de pareils crimes. Compter ses vols et ses brigandages n'est possible à personne. Il portait sur son ignoble visage, si je puis m'exprimer ainsi, l'empreinte des iniquités sans nombre de son cœur. Disgracié par Enguerrand, il s'était jeté aveuglément dans le parti de la commune de Laon; et comme autrefois il n'avait eu pitié ni pour moine, ni pour clerc, ni pour étranger, ni pour l'âge, ni pour le sexe, il prit pour lui le soin de tuer l'évêque. Chef du complot qui s'exécutait, il s'efforçait de découvrir la retraite du prélat, pour lequel il avait une haine qui dépassait celle de tous ses complices.

Ces gens cherchaient donc l'évêque dans chaque tonneau, Teudegaud s'étant arrêté devant la tonne où s'était réfugié le malheureux Gaudry, il en fit enlever l'ouverture. Tous demandèrent qui était caché là, et Teudegaud le frappa d'un bâton; mais le malheureux évêque ne pouvait desserrer ses lèvres glacées de terreur, et à peine put-il répondre: «C'est un malheureux prisonnier.» L'évêque avait coutume d'appeler Teudegaud, en se moquant et à cause de sa figure de loup, Isengrin, nom que quelques gens donnent ordinairement au loup; aussi le brigand dit à l'évêque: «Ah! c'est donc le seigneur Isengrin qui est caché dans ce tonneau.» Gaudry, qui, bien que pécheur, était cependant l'oint du Seigneur, fut tiré du tonneau par les cheveux, accablé de coups et traîné au grand jour dans le cul de sac du cloître des clercs, devant la maison du chapelain Godefroi. Le malheureux supplia ces furieux d'avoir pitié de lui; il leur promet qu'il ne sera plus leur évêque; il s'engage à leur donner de grosses sommes d'argent et à quitter le pays; on ne lui répond que par des injures. Un d'eux, nommé Bernard de Bruyères, lève sa hache et fait sauter la cervelle de la tête de cet homme sacré, quoique pécheur; avant qu'il soit tombé, un autre conjuré lui assène un coup qui lui coupe la figure en travers; alors il rend l'âme. Mais, non assouvis, ses meurtriers lui brisent les os des jambes et le criblent de blessures. Teudegaud, voyant l'anneau pastoral au doigt de celui qui tout à l'heure était encore évêque, essaye de le prendre, et y trouvant difficulté, il coupe avec l'épée le doigt du pauvre mort et prend l'anneau. Enfin, le cadavre de Gaudry est dépouillé de ses vêtements et jeté nu dans un coin, devant la maison de son chapelain; les passants lancent d'ignobles railleries sur ce corps étendu dans la rue, et le couvrent de terre, de pierres et de boue.

Une partie de la populace furieuse se précipita vers la maison de Raoul, maître d'hôtel de l'évêque; c'était un homme petit, mais d'une âme héroïque. Il avait revêtu son casque et une bonne armure, et se préparait à résister avec énergie; mais quand il vit ses ennemis si nombreux, il eut peur qu'ils ne missent le feu à sa maison, alors il jeta ses armes, s'avança désarmé au milieu d'eux, et implora leur pitié au nom de la croix; mais Dieu s'était retiré de lui: aussi on le renversa et on le tua sans pitié.

Ce fut de la maison du trésorier, qui, par une simonie évidente, était en même temps archidiacre, que le feu de l'incendie s'étendit en rampant jusque sur l'église. Les murs de la cathédrale avaient été splendidement décorés de tentures et de tapisseries en l'honneur des fêtes qu'on célébrait en ce moment; aussitôt qu'elles furent atteintes par le feu, des voleurs s'emparèrent de quelques-unes des tentures de drap; les tapisseries furent brûlées. Les plaques d'or qui décoraient l'autel, les tombeaux des saints, l'espèce de cintre qui les recouvre et qu'on appelle couvercle, tout devint la proie des flammes. Un des plus nobles clercs, qui s'était caché sous un de ces couvercles et n'osait en sortir de peur de tomber au milieu des bourgeois, se vit bientôt entouré par les flammes; il courut alors vers le siége épiscopal, cassa avec le pied le châssis vitré qui l'entourait, sauta en bas et s'échappa.

Le crucifix de Notre-Seigneur, richement doré et orné de pierreries, et accompagné d'un vase de saphir placé sous les pieds de la sainte image, fut complétement fondu; il avait beaucoup perdu de sa valeur quand on le retira des décombres.

Il est utile de raconter ce qui arriva aux femmes des grands pendant cette horrible sédition. L'épouse d'Adon, voyant son mari qui se préparait à marcher au secours de l'évêque, au premier signe de la révolte, comprit qu'une mort prochaine menaçait son mari; elle le pria de la pardonner si par hasard il avait à se plaindre d'elle. Tous deux se tinrent longtemps serrés dans les bras l'un de l'autre, en sanglotant, et se donnèrent le triste baiser d'un dernier adieu, cette femme disant à son mari: «Pourquoi m'abandonnes-tu ainsi à la fureur des bourgeois?» Adon lui prit la main, et la passa sous son bras gauche, tenant toujours sa lance de l'autre côté; il ordonna à son intendant de l'accompagner et de porter son bouclier; mais celui-ci, qui était du nombre des conjurés, non-seulement ne suivit pas son maître, mais le poussa rudement par derrière, en l'injuriant et en méconnaissant l'autorité de celui dont il était le serf et qu'il venait de servir à table quelques instants auparavant. Adon parvint cependant à protéger sa femme contre les séditieux, et la cacha dans la demeure d'un portier de l'évêque; mais cette malheureuse femme, quand le palais épiscopal fut attaqué et incendié, se sauva sans savoir où elle se réfugierait. Des femmes de bourgeois, qu'elle avait offensées, la prirent, la battirent et lui enlevèrent ses vêtements; elle prit alors un habit de religieuse, et se sauva à l'aide de ce déguisement dans le monastère de Saint-Vincent.

Quant à ma cousine, après le départ de son mari, abandonnant tout le mobilier de sa maison et n'emportant que la robe qui la couvrait, elle escalada le mur qui entourait son verger, et se réfugia dans la cabane d'une pauvre femme qui lui fit bon accueil. Bientôt après, voyant l'incendie se développer, cette infortunée se jeta sur la porte que la vieille avait fermée par dehors, brisa à coups de pierre la serrure, se revêtit de l'habit de religieuse d'une de ses parentes, s'enveloppa d'un voile, et crut qu'elle pourrait trouver un asile dans le monastère; mais, s'apercevant que le feu était à ce couvent, elle revint sur ses pas, et se cacha dans une maison encore plus éloignée du centre de la ville. Ayant appris le lendemain que ses parents la cherchaient, elle alla vers eux, mais elle apprit alors la mort de son mari, et son désespoir se changea en une véritable fureur. D'autres femmes, par exemple l'épouse et les filles de Guinimar, se cachèrent dans les retraites les plus misérables; plusieurs autres firent de même.

L'archidiacre Gautier était, avons-nous dit, avec l'évêque lorsqu'on attaqua le palais; comme il avait toujours jeté de l'huile sur le feu, il sauta par une fenêtre dans le verger, escalada le mur, se sauva par des chemins de traverse au milieu des vignes, la tête nue, et gagna le château de Montaigu. Les bourgeois, qui ne le trouvaient pas, disaient en se moquant de lui, que la peur l'avait fait sauver dans les égouts. L'épouse de Roger, seigneur de Montaigu, qui se nommait Hermengarde, était ce jour-là à la ville, parce que son mari avait succédé, je crois, à Gérard dans les fonctions de châtelain de l'abbaye; Hermengarde et la femme de Raoul, maître d'hôtel de l'évêque, se couvrirent d'habits de religieuse, et se réfugièrent dans le monastère de Saint-Vincent. Le fils de Raoul, à peine âgé de six ans, ne fut pas si heureux: un homme l'emportait sous son manteau pour le sauver, lorsqu'un de ces méchants rebelles le rencontra, le força de lui montrer ce qu'il tenait caché sous sa cape et tua le pauvre enfant dans les bras mêmes du fidèle serviteur.

Pendant le jour de la rébellion, et toute la nuit qui suivit, clercs, femmes et tous autres fuyards s'échappèrent au travers des vignes; on n'hésitait pas à revêtir les hommes d'habits de femme, et les femmes d'habits d'homme. Le feu faisait de tels progrès et le vent jetait les flammes avec tant de force sur le monastère de Saint-Vincent, que les moines craignaient avec raison de voir l'incendie consumer tout ce qu'ils possédaient. Pour ceux qui s'étaient réfugiés dans le monastère, ils étaient pleins de terreur, comme si les épées fussent déjà sur leur tête.

Gui, l'archidiacre et trésorier, ne se trouva pas par bonheur à Laon quand éclata la révolte; il était allé, avant les fêtes de Pâques, à Sainte-Marie de Versigny, pour y faire ses dévotions; aussi les meurtriers déploraient spécialement son absence.

L'évêque et les principaux seigneurs massacrés, les bourgeois attaquèrent les maisons de tous ceux qui vivaient encore. Pendant toute la nuit ils bloquèrent la maison de Guillaume, fils de cet Haduin qui, loin de comploter la mort de Gérard, avait été dès le matin prier à l'église avec ce malheureux qu'on allait assassiner. Les rebelles employaient toutes leurs forces à jeter bas les murs de sa maison, en se servant du feu, de pioches, de haches et de crocs; les assiégés résistaient énergiquement, mais enfin Guillaume fut obligé de se rendre. Par un miracle du Tout-Puissant, les bourgeois ne lui firent aucun mal, et se contentèrent de le mettre aux fers, et cependant ils le haïssaient plus que tout autre. Ils se conduisirent de même avec le fils de ce châtelain. Il y avait chez ce Guillaume un jeune homme, appelé aussi Guillaume, qui était domestique de l'évêque et qui prit une part active à la défense de cette maison. Quand les bourgeois l'eurent prise, quelques-uns lui demandèrent s'il savait si l'évêque était mort ou non; il leur dit qu'il ne le savait pas; enfin, une partie des insurgés avait massacré l'évêque, les autres avaient enlevé d'assaut le palais et ne savaient pas ce qui s'était passé ailleurs. En allant çà et là, ils rencontrèrent enfin le cadavre de Gaudry, et ordonnèrent à Guillaume de leur dire à quel signe ils pourraient reconnaître si le corps qui était étendu par terre était celui de l'évêque. La tête et le visage de ce malheureux étaient tellement criblés de blessures et défigurés, qu'on ne distinguait plus aucun de ses traits. Le jeune Guillaume leur dit: «Quand l'évêque vivait, il me souvient qu'il se plaisait à raconter des faits de guerre, pour lesquels il eut toujours trop de penchant, pour son malheur; il disait souvent qu'un jour, dans un simulacre de combat, au moment où monté sur son cheval il attaquait en plaisantant un chevalier, celui-ci le blessa avec sa pique au dessous du cou, vers le gosier.» Ils cherchèrent alors, et trouvèrent en effet la cicatrice.

L'abbé de Saint-Vincent, Adalbéron, ayant appris la mort de l'évêque, voulut aller à l'endroit où l'on avait commis le crime; il renonça à ce projet, parce qu'on l'assura que s'il osait se montrer au peuple furieux, il serait infailliblement tué comme l'évêque. Tous ceux qui furent témoins de ces troubles assurent que le jour où ils commencèrent ne fit qu'un avec le jour suivant, qu'il n'y eut pas de nuit entre les deux journées, et que nulle apparence d'obscurité ne fit croire que le soleil s'était couché. Quand je leur disais que c'était la clarté des flammes qui en avait été la cause, ils affirmaient, ce qui était vrai, que dès le premier jour l'incendie avait été arrêté. Un fait certain, c'est que le feu fit de tels ravages dans le monastère des filles du Seigneur, que plusieurs religieuses furent entièrement brûlées.

Tous ceux qui passaient près du cadavre de l'évêque, étendu par terre, ne manquaient pas de jeter dessus quelque ordure et de l'accabler d'injures et de malédictions; personne ne pensait à l'enterrer. Maître Anselme, qui le jour de l'émeute s'était bien caché, supplia le lendemain les rebelles de permettre qu'on donnât la sépulture à Gaudry, qui, après tout, avait porté le titre et les insignes d'évêque. Ils y consentirent, mais avec peine. Le corps de l'évêque, traité avec autant de mépris qu'on en aurait eu pour un chien, était resté étendu dans la poussière et tout nu. Anselme le fit relever, couvrir d'un drap et porter à Saint-Vincent. On ne saurait dire quelles insultes et quelles menaces on prodigua à ceux qui firent les funérailles de l'évêque, et quelles injures outrageantes furent adressées à son corps. Quand le corps fut arrivé à l'église, on ne fit aucune des prières et des cérémonies prescrites pour l'enterrement, non pas d'un évêque, mais du dernier des chrétiens. On jeta son cadavre dans une fosse à moitié creusée; on le pressa tellement sous une planche si étroite que le ventre faillit crever. Ceux qui lui donnaient la sépulture n'étaient pas bien disposés pour lui, et les assistants les poussaient encore par leurs discours à traiter ces restes aussi indignement que possible. Le jour de son enterrement, les moines de Saint-Vincent ne célébrèrent pour lui aucune messe dans leur église; que dis-je ce jour-là? il en fut de même pendant longtemps, et ces religieux tremblaient pour ceux qui étaient venus leur demander un asile aussi bien que pour eux-mêmes.

On vit peu de temps après, ce qui est bien triste à raconter, la femme et les filles du châtelain Guinimar, malgré leur grande naissance, obligées d'emporter elles-mêmes son cadavre dans une charrette, que les unes traînaient et que les autres poussaient. Quelque temps après, on retrouva dans quelque coin la partie inférieure du corps de Raynier, dont le feu avait détruit la partie supérieure; ces débris furent mis sur une planche entre deux roues, et emmenés ainsi par un paysan de ses terres et une jeune fille noble de sa famille. On montra à l'enterrement de ces deux hommes beaucoup plus de compassion qu'à celui de l'évêque; ainsi, comme le dit le livre des Rois, le jugement de Dieu leur fut favorable, afin que leur mort fût un objet de pitié pour tous les hommes honnêtes. En effet, ils ne s'étaient jamais montrés méchants dans aucune circonstance, et ils n'avaient pas pactisé avec les assassins de Gérard. On ne parvint que longtemps après ces journées de révolte et d'incendie à retrouver quelques débris du corps d'Adon, et on les enveloppa dans un petit morceau de drap jusqu'au moment où l'archevêque de Reims vint à Laon pour purifier l'église. Ce prélat étant allé au monastère de Saint-Vincent, célébra d'abord une messe solennelle pour la mémoire de l'évêque et de ceux de son parti qui avaient été tués. Ce même jour, on enterra plusieurs victimes de l'insurrection, et la vieille mère du maître d'hôtel Raoul apporta son corps et celui de son fils, tué encore enfant; on plaça sur la poitrine du père le cadavre de l'enfant, on leur donna sans beaucoup de cérémonie la sépulture.

Le sage et vénérable archevêque, après avoir fait placer plus convenablement les restes de quelques-uns des morts, et célébré la messe en mémoire de tous, et au milieu des sanglots de leurs parents, suspendit un instant l'office divin pour parler sur ces abominables institutions de communes, où l'on voit, contre toute justice et tout droit, les serfs secouer la légitime autorité de leurs seigneurs. «Serviteurs, dit l'archevêque, l'apôtre[ [101] a écrit que vous soyez soumis respectueusement à vos maîtres;» et pour que les serviteurs ne puissent justifier leurs révoltes par la dureté et l'avarice de leurs maîtres, écoutez encore ces autres paroles de l'apôtre: «Soyez soumis non-seulement aux maîtres bons et doux, mais même à ceux qui sont durs et méchants.» Aussi les canons lancent-ils l'anathème contre ceux qui, sous prétexte de religion, excitent les serviteurs à désobéir à leurs maîtres ou à s'enfuir en quelque lieu que ce soit, et à plus forte raison à leur résister par la force. Aussi c'est ce principe qui fait qu'on ne doit recevoir ni dans la cléricature, ni dans les ordres sacrés, ni dans aucun ordre de moines, que des hommes libres; et si on reçoit par hasard un serf, on ne doit pas le garder contre la volonté de son maître lorsqu'il le réclame.» L'archevêque fit valoir souvent ces raisons dans les discussions qui eurent lieu soit devant le roi, soit dans les assemblées publiques. Mais en parlant de ces faits nous avons dérangé l'ordre du récit; il faut revenir maintenant à la suite des événements.

Les bourgeois avaient enfin réfléchi sur le nombre et l'horreur des crimes qu'on venait de commettre; ils commençaient à avoir peur, et craignaient le jugement du roi. Cela produisit que ces hommes, au lieu de chercher un remède à leurs malheurs, ajoutèrent un nouveau mal à leurs maux anciens; ils se décidèrent d'appeler à leur secours, pour les défendre contre la vengeance du roi, Thomas de Coucy[ [102]. Ce Thomas dès sa jeunesse détroussait les pauvres et les pélerins; il avait contracté plusieurs mariages incestueux, et il était parvenu à une grande puissance, bien dangereuse pour tous les faibles. La férocité de ce Thomas est tellement incroyable dans notre siècle, que quelques gens même des plus cruels sont plus avares du sang de vils bestiaux que Thomas ne l'est du sang des hommes. Il n'est pas satisfait de tuer avec l'épée et de commettre son crime tout d'un coup, comme font les autres; il soumet ses victimes à d'horribles supplices. S'il voulait forcer les prisonniers, de quelque rang qu'il fussent, à se racheter, il les pendait par les pouces ou par d'autres parties du corps, et leur chargeait les épaules d'une grosse pierre pour augmenter encore leur poids; et se promenant au-dessous de ces malheureux, s'ils refusaient de payer ce qu'il exigeait, il les frappait avec fureur à coups de bâton jusqu'à ce qu'ils cédassent ou qu'ils mourussent dans d'affreuses souffrances.

Personne ne sait combien il a fait mourir de gens dans ses cachots par la faim, la pourriture et les tortures. Il y a deux ans, il allait sur la montagne de Soissons secourir quelqu'un contre les paysans révoltés; trois de ces paysans se cachèrent dans une caverne; il arriva à l'entrée, enfonça sa lance dans la bouche de l'un de ces hommes, et le fer traversant le corps tout entier sortit par le fondement. Il tua ensuite les deux autres. Un jour, un de ses prisonniers ne pouvant marcher, à cause d'une blessure, Thomas lui demanda pourquoi il ne s'en allait pas; et sur sa réponse qu'il ne pouvait pas le faire, attends, dit Thomas, tu vas marcher plus vite. Alors il saute à bas de son cheval, et coupe les pieds à ce pauvre homme, qui en mourut incontinent. A quoi sert-il d'ailleurs de raconter de pareilles abominations? Nous allons avoir à en raconter bien d'autres. Revenons donc à notre sujet.

Tel était l'homme que les bourgeois, pour compléter leurs malheurs, mirent à leur tête, et dont ils implorèrent la protection pour les défendre contre le roi, et auquel ils firent un joyeux accueil quand il entra dans la ville. Après qu'il eut écouté leurs demandes, il tint conseil avec les siens sur ce qu'il devait faire, et tous lui répondirent qu'il n'avait pas assez de forces pour défendre une telle ville contre le roi. Thomas lui-même n'osa pas annoncer cette décision à ces bourgeois frénétiques, tant qu'il était dans la ville; il les engagea donc à sortir et à venir dans un champ, et il leur dit que quand ils seraient là, il leur ferait connaître sa décision. A un mille de la ville, il leur dit: «Laon est la tête du royaume; je ne suis pas en état de défendre cette ville contre le roi; si vous le redoutez, suivez-moi dans ma terre, vous trouverez en moi un défenseur.» Consternés par ces paroles, mais troublés par le souvenir de leurs crimes, les bourgeois, croyant voir déjà le roi à leurs trousses, suivirent Thomas. Teudegaud, l'assassin de l'évêque, qui quelque temps auparavant frappait de l'épée les lambris et les voûtes de l'église de Saint-Vincent et sondait les cellules des moines pour y trouver quelque fugitif à tuer, et qui, portant à son doigt l'anneau de l'évêque, se posait comme le chef de la ville, Teudegaud n'osa revenir en ville avec ses complices, et alla aussi dans la seigneurie de Thomas. On doit dire cependant que Thomas délivra plusieurs prisonniers, entre autres Guillaume fils de Haduin, qui était resté étranger au meurtre de Gérard.

Cependant la renommée répandit bientôt parmi les serfs et les paysans du voisinage de Laon la nouvelle que la ville était presque déserte; aussitôt ils se soulèvent, envahissent cette ville abandonnée, et s'emparent des maisons que l'on ne défend point. Gui[ [103] et Enguerrand[ [104] apprirent bientôt que Thomas avait abandonné Laon et emmené le peuple avec lui; ils allèrent à la ville, et trouvèrent les maisons vides d'habitants, mais non de richesses; ils pillèrent l'argent, les vêtements et les provisions de toutes espèces qu'ils trouvèrent. Les paysans de Montaigu, de Pierrepont, de La Fère étaient arrivés avant les gens de Coucy et avaient déjà mis la ville au pillage; ils avaient emporté des masses de butin, et cependant ceux qui vinrent après se vantaient qu'ils avaient tout trouvé intact. Le vin et le blé ne valaient pas plus à leurs yeux qu'une de ces choses que l'on trouve par terre par hasard; ces pillards n'avaient pas l'idée d'emporter ces denrées; ils les gaspillaient à tort et à travers. Puis des querelles éclatèrent entre eux pour le partage du butin; tout ce que les petits avaient pris leur fut enlevé par les grands; si deux hommes en rencontraient un troisième isolé, ils le dépouillaient; enfin l'état de la ville était vraiment lamentable. Les bourgeois qui avaient suivi Thomas avaient, avant de partir, détruit et brûlé les maisons des clercs et des grands qui étaient leurs ennemis. Maintenant c'était le tour des grands échappés au massacre; ils enlevaient des maisons des bourgeois émigrés vivres, meubles, gonds et verroux.

Il n'y avait pas de sûreté même pour un moine; s'il voulait entrer ou sortir de la ville, il courait le risque qu'on lui volât son cheval, qu'on le dépouillât de ses vêtements et de rester absolument nu. Les innocents et les coupables s'étaient réfugiés au monastère de Saint-Vincent avec leurs richesses. Combien de fois, ô mon Dieu, ceux qui en voulaient à la personne de ces malheureux, plus encore qu'à leurs trésors, menacèrent-ils les religieux de leurs épées! C'est ce que fit Guillaume, fils de Haduin. Dans ce moment, il trouva un homme, son compère, auquel il avait promis sûreté pour sa vie et ses membres, et qui sur cela s'était livré à lui de bonne foi. Mais Guillaume, oubliant que le Seigneur l'avait sauvé de la mort, permit aux serviteurs de Guinimar et de Raynier, que l'on avait tués dans l'insurrection, de prendre cet homme et de le faire périr; le fils du susdit châtelain fit alors attacher le malheureux par les pieds à la queue d'un cheval, et bientôt sa cervelle s'échappa de toutes parts; puis on le porta au gibet. Il s'appelait Robert, surnommé le mangeur; il était riche, mais honnête homme. On pendit l'intendant d'Adon, dont j'ai parlé plus haut, qui s'appelait, je crois, Éverard, et qui, mauvais serviteur, trahit son maître le jour même où il venait de manger avec lui. Beaucoup d'autres périrent dans les supplices. Il serait d'ailleurs impossible de raconter en détail les violences cruelles que l'on exerça des deux côtés sur les auteurs comme sur les victimes de cette sédition.

Guibert de Nogent, Mémoires sur sa vie.

CHARTE DE LA COMMUNE DE LAON.
Établissement de la paix.
1128.

Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Amen. Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français[ [105], voulons faire connaître à tous nos fidèles, tant futurs que présents, le suivant établissement de paix que, de l'avis et du consentement de nos grands et des citoyens de Laon, nous avons institué à Laon, lequel s'étend depuis l'Ardon jusqu'à la Futaie, de telle sorte que le village de Luilly et toute l'étendue des vignes et de la montagne soient compris dans ces limites:

1o Nul ne pourra sans l'intervention du juge arrêter quelqu'un pour quelque méfait, soit libre, soit serf. S'il n'y a point de juge présent, on pourra sans forfaiture retenir (le prévenu) jusqu'à ce qu'un juge vienne, ou le conduire à la maison du justicier, et recevoir satisfaction du méfait selon qu'il sera jugé.

2o Si quelqu'un a fait, de quelque façon que ce soit, quelque injure à quelque clerc, chevalier ou marchand, et si celui qui a fait l'injure est de la ville même, qu'il soit cité dans l'intervalle de quatre jours, vienne en justice devant le maire et les jurés, et se justifie du tort qui lui est imputé, ou le répare selon qu'il sera jugé. S'il ne veut pas le réparer, qu'il soit chassé de la ville, avec tous ceux qui sont de sa famille propre (sauf les mercenaires, qui ne seront pas forcés de s'en aller avec lui), s'ils ne le veulent pas, et qu'on ne lui permette pas de revenir avant d'avoir réparé le méfait par une satisfaction convenable.

S'il a des possessions, en maisons ou en vignes, dans le territoire de la cité, que le maire et les jurés demandent justice de ce malfaiteur ou aux seigneurs (s'il y en a plusieurs) dans le district desquels sont situées ses possessions, ou bien à l'évêque, s'il possède un alleu; et si, assigné par les seigneurs ou l'évêque, il ne veut pas réparer sa faute dans la quinzaine, et qu'on ne puisse avoir justice de lui, soit par l'évêque, soit par le seigneur dans le district duquel sont ses possessions, qu'il soit permis aux jurés de dévaster et de détruire tous les biens de ce malfaiteur.

Si le malfaiteur n'est pas de la cité, que l'affaire soit rapportée à l'évêque; et si, sommé par l'évêque, il n'a pas réparé son méfait dans la quinzaine, qu'il soit permis au maire et aux jurés de poursuivre vengeance de lui comme ils le pourront.

3o Si quelqu'un amène sans le savoir dans le territoire de l'établissement de paix un malfaiteur chassé de la cité, et s'il prouve par serment son ignorance, qu'il remmène librement le dit malfaiteur, pour cette seule fois; s'il ne prouve pas son ignorance, que le malfaiteur soit retenu jusqu'à pleine satisfaction.

4o Si par hasard, comme il arrive souvent, au milieu d'une rixe entre quelques hommes, l'un frappe l'autre du poing ou de la paume de la main, ou lui dit quelque honteuse injure, qu'après avoir été convaincu par de légitimes témoignages, il répare son tort envers celui qu'il a offensé, selon la loi sous laquelle il vit, et qu'il fasse satisfaction au maire et aux jurés pour avoir violé la paix.

Si l'offensé refuse de recevoir la réparation, qu'il ne lui soit plus permis de poursuivre aucune vengeance contre le prévenu, soit dans le territoire de l'établissement de paix, soit en dehors; et s'il vient à le blesser, qu'il paye au blessé les frais de médecin pour guérir la blessure.

5o Si quelqu'un a contre un autre une haine mortelle, qu'il ne lui soit pas permis de le poursuivre quand il sortira de la cité, ni de lui tendre des embûches quand il y rentrera. Que si, à la sortie ou à la rentrée, il le tue ou lui coupe quelque membre, et qu'il soit assigné pour cause de poursuite ou d'embûches, qu'il se justifie par le jugement de Dieu. S'il l'a battu ou blessé hors du territoire de l'établissement de paix, de telle sorte que la poursuite ou les embûches ne puissent être prouvées par le témoignage d'hommes dudit territoire, il lui sera permis de se justifier par serment. S'il est trouvé coupable, qu'il donne tête pour tête et membre pour membre, ou qu'il paye pour sa tête ou selon la qualité du membre un rachat convenable à l'arbritage du maire et des jurés.

6o Si quelqu'un veut intenter contre quelque autre une plainte capitale, qu'il porte d'abord sa plainte devant le juge dans le district duquel sera trouvé le prévenu. S'il ne peut en avoir justice par le juge, qu'il porte au seigneur dudit prévenu, s'il habite dans la cité, ou à l'officier dudit seigneur, si celui-ci habite hors de la cité, plainte contre son homme. S'il ne peut en avoir justice ni par le seigneur ni par son officier, qu'il aille trouver les jurés de la paix, et leur montre qu'il n'a pu avoir justice de cet homme, ni par son seigneur ni par l'officier de celui-ci; que les jurés aillent trouver le seigneur, s'il est dans la cité, et sinon son officier, et qu'ils lui demandent instamment de faire justice à celui qui se plaint de son homme; et si le seigneur ou son officier ne peuvent en faire justice ou le négligent, que les jurés cherchent un moyen pour que le plaignant ne perde pas son droit.

7o Si quelque voleur est arrêté, qu'il soit conduit à celui dans la terre de qui il a été pris; et si le seigneur de la terre n'en fait pas justice, que les jurés la fassent.

8o Les anciens méfaits qui ont eu lieu avant la destruction de la ville, ou l'institution de cette paix, sont absolument pardonnés, sauf treize personnes, dont voici les noms: Foulques, fils de Bomard; Raoul de Capricion; Hamon, homme de Lebert; Payen Seille; Robert; Remy Bunt; Maynard Dray; Raimbauld de Soissons; Payen Hosteloup; Anselle Quatre-Mains; Raoul Gastines; Jean de Molriem; Anselle, gendre de Lebert. Excepté ceux-ci, si quelqu'un de la cité, chassé pour d'anciens méfaits, veut revenir, qu'il soit remis en possession de tout ce qui lui appartient et qu'il prouvera avoir possédé et n'avoir ni vendu ni mis en gage.

9o Nous ordonnons aussi que les hommes de condition tributaire payent le cens, et rien de plus, à leurs seigneurs, et s'ils ne le payent pas au temps convenu, qu'ils soient soumis à l'amende suivant la loi sous laquelle ils vivent. Qu'ils n'accordent que volontairement quelque autre chose à la demande de leurs seigneurs; mais qu'il appartienne à leurs seigneurs de les mettre en cause pour leurs forfaitures et de tirer d'eux ce qui sera jugé.

10o Que les hommes de la paix, sauf les serviteurs des églises et des grands qui sont de la paix, prennent des femmes dans toute condition où ils pourront. Quant aux serviteurs des églises qui sont hors des limites de cette paix, ou des grands qui sont de la paix, il ne leur est pas permis de prendre des épouses sans le consentement de leurs seigneurs.

11o Si quelque personne vile et déshonnête insulte, par des injures grossières, un homme ou une femme honnête, qu'il soit permis à tout prud'homme de la paix, qui surviendrait, de la tancer, et de réprimer, sans méfait, son importunité par un, deux ou trois soufflets. S'il est accusé de l'avoir frappé par vieille haine, qu'il lui soit accordé de se purger, en prêtant serment, qu'il ne l'a point fait par haine, mais au contraire pour l'observation de la paix et de la concorde.

12o Nous abolissons complétement la mainmorte[ [106].

13o Si quelqu'un de la paix, en mariant sa fille, ou sa petite-fille, ou sa parente, lui a donné de la terre ou de l'argent, et si elle meurt sans héritier, que tout ce qui restera de la terre ou de l'argent à elle donné retourne à ceux qui l'ont donné ou à leurs héritiers. De même si un mari meurt sans héritier, que tout son bien retourne à ses parents, sauf la dot qu'il avait donnée à sa femme. Celle-ci gardera cette dot pendant sa vie, et après sa mort la dot même retournera aux parents de son mari. Si le mari ni la femme ne possèdent de biens immeubles, et si, gagnant par le négoce, ils ont fait fortune et n'ont point d'héritiers, à la mort de l'un toute la fortune restera à l'autre. Et si ensuite ils n'ont points de parents, ils donneront deux tiers de leur fortune en aumônes pour le salut de leurs âmes, et l'autre tiers sera dépensé pour la construction des murs de la cité.

14o En outre, que nul étranger, parmi les tributaires des églises ou des chevaliers de la cité, ne soit reçu dans la présente paix sans le consentement de son seigneur. Que si par ignorance quelqu'un est reçu sans le consentement de son seigneur, que dans l'espace de quinze jours il lui soit permis d'aller sain et sauf, sans forfaiture, où il lui plaira, avec tout son avoir.

15o Quiconque sera reçu dans cette paix, devra, dans l'espace d'un an, se bâtir une maison ou acheter des vignes, ou apporter dans la cité une quantité suffisante de son avoir mobilier, pour pouvoir satisfaire à la justice, s'il y avait par hasard quelque sujet de plainte contre lui.

16o Si quelqu'un nie avoir entendu le ban de la cité, qu'il le prouve par le témoignage des échevins, ou se purge en élevant la main en serment.

17o Quant aux droits et coutumes que le châtelain prétend avoir dans la cité, s'il peut prouver légitimement, devant la cour de l'évêque, que ses prédécesseurs les ont eues anciennement, qu'il les obtienne de bon gré; s'il ne le peut, non.

18o Nous avons réformé ainsi qu'il suit les coutumes par rapport aux tailles[ [107]. Que chaque homme qui doit les tailles paye, aux époques où il les doit, quatre deniers; mais qu'il ne paye en outre aucune autre taille; à moins cependant qu'il n'ait hors des limites de cette paix quelque autre terre devant taille, à laquelle il tienne assez pour payer la taille à raison de la dite possession.

19o Les hommes de la paix ne seront point contraints à aller au plaid[ [108] hors de la cité. Que si nous avions quelque sujet de plainte contre quelques-uns d'eux, justice nous serait rendue par le jugement des jurés. Que si nous avions sujet de plainte contre tous, justice nous serait rendue par le jugement de la cour de l'évêque.

20o Que si quelque clerc commet un méfait dans les limites de la paix, s'il est chanoine, que la plainte soit portée au doyen et qu'il rende justice. S'il n'est pas chanoine, justice doit être rendue par l'évêque, l'archidiacre ou leurs officiers.

21o Si quelque grand du pays fait tort aux hommes de la paix, et, sommé, ne veut pas leur rendre justice, si ces hommes sont trouvés dans les limites de la paix, qu'eux et leurs biens soient saisis, en réparation de cette injure, par le juge dans le territoire de qui ils auront été pris, afin que les hommes de la paix conservent ainsi leurs droits et que le juge lui-même ne soit pas privé des siens.

22o Pour ces bienfaits donc et d'autres encore, que par une bénignité royale nous avons accordée à ces citoyens, les hommes de cette paix ont fait avec nous cette convention, savoir: que, sans compter notre cour royale, les expéditions et le service à cheval qu'ils nous doivent, ils nous fourniront trois fois dans l'année un gîte, si nous venons dans la cité; et que si nous n'y venons pas, ils nous payeront en place 20 livres.

23o Nous avons donc établi toute cette constitution, sauf notre droit, le droit épiscopal et ecclésiastique, et celui des grands qui ont leurs droits légitimes et distincts dans les confins de cette paix; et si les hommes de cette paix enfreignaient en quelque chose notre droit, celui de l'évêque, des églises et des grands de la cité, ils pourraient racheter sans forfaiture, par une amende, dans l'espace de quinze jours, leur infraction.

Ordonnance de Louis VI, traduite du latin par M. Guizot, dans son Cours de l'histoire de la civilisation en France.

PRISE D'ÉDESSE PAR ZENGUI, SULTAN DE MOSSOUL.
1145.

Zengui parut devant Édesse[ [109] un mardi 28 de novembre. Son camp fut dressé près de la porte des Heures, vers l'église des Confesseurs. Sept machines furent élevées contre la ville. Dans ce danger, les habitants, grands et petits, sans excepter les moines, accoururent sur les remparts, et combattirent avec courage; les femmes mêmes s'y rendirent, apportant aux guerriers des pierres, de l'eau et des vivres. Cependant l'ennemi avait creusé sous terre jusqu'à la ville; les assiégés creusèrent aussi de leur côté, et pénétrant dans la mine opposée, y tuèrent les travailleurs. Mais déjà deux tours étaient entièrement minées. Comme elles étaient près de s'écrouler, Zengui le fit savoir aux assiégés en disant: «Prenez deux hommes d'entre nous en otage; vous enverrez deux des vôtres, et ils se convaincront par eux-mêmes de l'état des choses. Il vaut mieux vous rendre, et ne pas attendre d'être soumis de force et d'être exterminés.» Cet avis fut méprisé. Celui qui commandait dans Édesse pour les Francs, attendant d'un moment à l'autre l'arrivée de Josselin et du roi de Jérusalem, rejeta avec dédain la proposition de Zengui. Alors l'ennemi mit le feu aux poutres qui soutenaient les tours, et elles s'écroulèrent. Au bruit qui en retentit, les habitants et les évêques accoururent sur la brèche pour arrêter l'ennemi. Mais pendant qu'ils défendaient cet endroit, les Turcs trouvèrent les remparts dégarnis et forcèrent la ville. Alors les habitants quittèrent la brèche et coururent à la citadelle. A partir de ce moment, quelle bouche ne se fermerait, quelle main ne reculerait d'effroi, si elle voulait raconter ou décrire les malheurs qui durant trois heures accablèrent Édesse. On était au samedi 3 de janvier. Le glaive des Turcs s'abreuva du sang des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des prêtres, des diacres, des religieux, des religieuses, des vierges, des époux, des épouses. Hélas! chose horrible à dire, la ville d'Abgare, ami du Messie[ [110], fut foulée aux pieds pour nos péchés! O déplorable condition humaine! Les pères restèrent sans pitié pour leurs enfants, les enfants pour leurs pères; les mères furent insensibles pour le fruit de leurs entrailles; tous couraient au haut de la montagne vers la citadelle. Quand les prêtres en cheveux blancs, qui portaient les châsses des saints martyrs, virent luire les signes du jour de colère, du jour dont un prophète a dit: J'éprouverai le courroux céleste parce que j'ai péché, ils s'arrêtèrent tout court, et ne cessèrent d'adresser leurs voix à Dieu jusqu'à ce que le glaive des Turcs leur eût ôté la parole. Plus tard, on retrouva leurs corps en habits sacerdotaux teints de sang. Il y eut cependant quelques mères qui rassemblèrent leurs enfants autour d'elles, comme la poule appelle ses petits, et qui attendirent de périr tous ensemble par l'épée, ou d'être à la fois menés en servitude. Ceux qui avaient couru vers la citadelle n'y purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusèrent d'ouvrir les portes, et attendirent que leur chef, qui était à la brèche, fût revenu. Il arriva enfin, mais trop tard, et lorsque des milliers de personnes avaient été étouffées aux portes. En vain voulut-il s'ouvrir un chemin; il ne put passer outre, à cause des cadavres entassés sur son passage, et fut tué à la porte même d'un coup de flèche. Enfin Zengui, touché des maux qui accablaient Édesse, ordonna de remettre l'épée dans le fourreau. L'évêque Basile avait été garrotté par les Turcs, traîné nu et sans chaussure. Zengui le vit, et se sentit du respect pour lui; il lui demanda qui il était. Quand il sut que c'était le métropolitain, il lui fit donner des habits, et le conduisit à sa tente. Ensuite, il lui fit des reproches de ce qu'on n'avait point, par une prompte soumission, sauvé ce peuple infortuné. L'évêque répondit: «C'est la divine Providence qui te réservait une si grande conquête, afin de rendre ton nom grand et illustre parmi les rois, et pour que nous autres misérables nous pussions contempler la face de notre maître, sans crainte, car nous n'avons point violé de parole, nous n'avons point enfreint de serment.» Zengui fut touché de ces paroles, et reprit: «C'est bien répondu, ô métropolite! oui, Dieu et les hommes honorent ceux qui gardent leurs serments et qui sont fidèles à leur foi jusqu'à la mort.» La garnison de la citadelle se rendit deux jours après, et se retira la vie sauve. Les Turcs massacrèrent tous les Francs qu'ils purent atteindre, mais ils respectèrent les Syriens et les Arméniens.

Aboulfarage, traduit par M. Reinaud, dans le 4e vol. de la Bibliothèque des Croisades, p. 73.

Alboulfarage, célèbre historien et médecin, de la secte des chrétiens jacobites, naquit à Malatia, en Arménie, en 1226, et mourut en 1286. Il est auteur d'une chronique universelle, qu'il écrivit d'abord en langue syriaque et qu'il refit ensuite, avec d'importants changements, en langue arabe.

LOUIS VII PREND LA CROIX[ [111].
1146.

Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la croiserie de la Saincte Terre. Et comment il prist la croix, et à l'exemple de luy la prisrent plusieurs barons et prélas, et mains autres.

En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la terre d'oultre-mer, au royaume de Jhérusalem; car les Turcs s'esmeurent à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom Roches[ [112], qui estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fut pas sans grant perte et sans grant dommaige et occision de leurs gens. Et pour la prise de celle cité s'enorgueillirent à merveilles et menacièrent à occire tous les crestiens de celle contrée. La nouvelle de celle douleur vint en France jusques au roy Loys. Et pour l'amour du saint Esperit, dont il estoit inspiré, eut moult grant douleur de ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour cette besongne assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de Vezelay. Là fit venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant partie des barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la Saincte Terre de promission, où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il fu en ce monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la rédemption de son peuple.

Lors se croisa le roy tout le premier, et après luy la royne Aliénor sa femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si se croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de Saint-Gille, Thierry le conte de Flandres, Henri fils le conte Thibault de Blois, qui lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault son frère, le conte de Tonnoire, le conte Robert, frère du roy, Yves le conte de Soissons, Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente, Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy de Rencon, Hue de Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault de Montargis, Ytier de Toucy, Ganchier de Monjay, Érard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers de Buglies, Anseau du Tresnel, Garin son frère, Guillaume le Bouteiller, Guillaume Agillons de Trie, et plusieurs autres chevaliers et merveilles de menues gens. Des prélas, se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy évesque de Lengres, Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de Saint-Père-le-Vif-de-Sens, Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe, et maintes autres personnes de saincte églyse.

En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son nepveu Ferry duc de Saissongne, qui depuis fu empereur, quant il oïrent la mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa, le conte de Morienne, oncle du roy Loys, et plusieurs autres nobles barons de grant renommée.

Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honorable abbé de Vezelay fonda une églyse en l'honneur de saincte croix, au lieu de celle saincte prédicacion, pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le roy et les barons avoient illec prise, tout droit au pendant du tertre, entre Ecuen et Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis monstré mains appers miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques à l'autre et oultre jusques à la Penthecouste, ainsi qu'il meust oultre-mer.

Les Grandes Chroniques de Saint-Denis.

C'est sous le règne de Philippe le Bel que l'on commença à rédiger en Français, d'après les vieilles chroniques latines rassemblées et conservées à l'abbaye de saint Denis, l'histoire de France connue sous le nom de Grandes Chroniques de France, selon que elles sont conservées en l'église de Saint-Denis. On en donna une nouvelle édition pendant le règne de Charles V, et on les continua jusqu'à la fin de la vie de ce roi, qui prit une part importante à la rédaction de l'histoire de son règne et de celui de son père. C'est à cette époque que fut fixé le texte des Grandes Chroniques, que les copies s'en multiplièrent et que ce livre devint un monument historique national. Les Grandes Chroniques s'arrêtent à la fin du règne de Charles VII. M. Paulin Paris a donné en 1836 une excellente édition des Grandes Chroniques (6 vol. in-12), d'après le beau manuscrit de Charles V, que possède la Bibliothèque impériale.

CROISADE DE LOUIS VII. Bataille du Méandre.
1148.

La route que le Roi devait prendre pour aller d'Éphèse à Laodicée suit le fleuve du Méandre, qui coule entre des montagnes escarpées; il est large et profond, même quand il n'y a pas de crue, et en ce moment il était fort grossi par des pluies abondantes. Le Méandre arrose une vallée assez large, et ses deux rives présentent l'une et l'autre un chemin facile à une troupe nombreuse. Les Turcs s'établirent sur ces deux rives, espérant accabler de flèches notre armée, inquiéter sa marche et défendre les gués du fleuve; s'ils étaient battus, ils savaient qu'ils pouvaient se retirer dans les montagnes. Quand nous arrivâmes en ces lieux, nous vîmes que les Turcs occupaient les montagnes, que d'autres qui étaient dans la plaine se préparaient à harceler l'armée, et que d'autres enfin étaient rassemblés sur l'autre rive, pour nous disputer le passage du fleuve. Le roi mit alors les bagages et les malades au centre de l'armée, plaça les hommes d'armes en avant, en arrière et sur les flancs, s'avança ainsi en sûreté, mais ne fit que peu de chemin en deux jours; les Turcs nous suivaient sur notre flanc, et retardaient notre marche en nous harcelant bien plus qu'en combattant, car ils se hâtaient de fuir, mais ils étaient ardents à nous poursuivre. Comme nous étions continuellement et insolemment harcelés par eux et qu'ils nous échappaient sans cesse en fuyant promptement, le roi, ne pouvant les obliger ni à le laisser en repos ni à combattre, se décida à passer le Méandre. Comme il ne connaissait pas les gués et que les Turcs gardaient les passages, c'était une entreprise pleine de dangers. Le second jour de la marche, vers midi, une partie des Turcs se porta à la suite de notre armée, et le reste sur le fleuve, à un point où nous pouvions facilement entrer dans l'eau, mais où nous devions trouver des difficultés pour en sortir et les attaquer. Alors, ils envoyèrent trois des leurs lancer des flèches sur les nôtres, et au moment où nous tirions nos arcs, les deux troupes ennemies poussèrent de grands cris, et leurs émissaires s'enfuirent. Aussitôt les illustres comtes Thierry de Flandre et Guillaume de Mâcon se jetèrent à leur poursuite, franchirent une rive escarpée, au milieu d'une grêle de flèches, et mirent en déroute les Turcs plus vite que je ne puis le dire; pendant ce temps, et tout aussi heureusement, le roi se lançant de toute la vitesse de son cheval contre les Turcs qui attaquaient l'arrière-garde, les dispersa, et obligea de fuir dans les gorges des montagnes ceux qui avaient d'assez bons chevaux pour échapper à sa poursuite. Nos deux attaques avaient complétement réussi; les deux rives du fleuve et les montagnes étaient couvertes de morts. Un émir fut pris et amené au roi, qui l'interrogea et le fit tuer... En continuant la route que nous suivions, nous approchions des limites des territoires des Grecs et des Turcs, mais les uns et les autres étaient nos ennemis. Les Turcs, pleurant leurs morts, firent appel aux peuples des environs pour venir se venger de nous et nous attaquer en plus grand nombre; mais nous entrâmes le troisième jour à Laodicée, ne craignant pas leurs insolents projets... Le gouverneur de Laodicée, soit qu'il eût peur du roi à cause du crime qu'il avoit commis[ [113], soit qu'il voulût nous nuire d'une autre manière, fit sortir de la ville tout ce qui pouvait nous être utile, et ne voulant pas employer une ruse déjà connue, il prépara une autre trahison aussi funeste. Ce misérable savait que de Laodicée à Satalie, où nous ne parvînmes qu'après quinze jours de marche, il ne nous serait pas possible de trouver des vivres, et que nous devions dès lors mourir de faim si nous ne parvenions pas à nous en procurer à Laodicée; il fit donc enlever de la ville toutes les provisions qui s'y trouvaient et obligea les habitants à en sortir... On résolut d'aller à la recherche des habitants qui s'étaient enfuis dans les gorges des montagnes, de faire la paix avec eux et de les ramener ainsi que leurs provisions; mais ce projet ne put s'exécuter qu'en partie. On trouva bien les habitants, mais ils ne voulurent pas revenir, et, après avoir perdu toute une journée, on sortit de Laodicée, ayant toujours les Grecs et les Turcs près de nous en avant et en arrière de l'armée. Les montagnes que nous traversions étaient encore couvertes du sang des Allemands[ [114], et nous avions devant nous les mêmes ennemis qui les avaient massacrés. Le roi, éclairé par le sort de ceux qui l'avaient précédé, et dont il voyait les cadavres, mit son armée en bataille.

Vers le milieu de notre seconde journée de marche, nous arrivâmes devant une montagne très-haute et bien difficile à franchir. Le roi voulait employer toute la journée à la traverser et était décidé à ne pas s'y arrêter pour dresser ses tentes. Ceux qui arrivèrent les premiers, Geoffroy de Rancogne et l'oncle du roi, Jean de Maurienne, ne trouvant pas d'obstacles et oubliant le roi, qui veillait sur l'arrière-garde, franchirent la montagne et dressèrent leurs tentes de l'autre côté, pendant que le reste de l'armée était encore loin. Cette montagne était escarpée et rocheuse; il fallait la gravir par une pente très-roide; sa cime semblait toucher les cieux, et un torrent qui coulait dans le fond de la vallée semblait toucher l'enfer. Tout le monde s'amoncela sur le même point, se pressant, s'arrêtant et oubliant les chevaliers qui étaient en avant; les bêtes de somme tombaient du haut des rochers et entraînaient dans leur chute jusqu'au fond de l'abîme tous ceux qu'elles rencontraient. Des blocs de rocher qui se déplaçaient occasionnaient aussi de grands malheurs, et ceux des nôtres qui se dispersaient pour trouver de meilleurs chemins couraient le risque de tomber ou d'être entraînés par les autres.

Les Turcs et les Grecs lançaient des flèches pour empêcher ceux qui étaient tombés de se relever; puis ils se réunirent pour attaquer cette foule en désordre, se réjouissant de ce qu'ils voyaient, car ils espéraient en tirer un grand avantage avant la nuit. Le jour finissait, et le défilé se remplissait de plus en plus des débris de notre armée. Excités par ces premiers succès, nos ennemis, plus audacieux, attaquent notre corps d'armée, car ils ne craignent plus l'avant-garde et ne voient pas encore l'arrière-garde. Ils frappent donc et tuent, et le pauvre peuple, sans armes, tombe ou fuit comme un troupeau de moutons. L'immense clameur qui s'éleva jusqu'aux cieux arriva aussi aux oreilles du roi; il fit alors tout ce qu'il pouvait, mais le ciel ne lui envoya d'autre secours que la nuit, qui mit quelque terme à nos maux. Pendant ce temps, en ma qualité de moine, je ne pouvais que prier Dieu ou encourager les autres à se bien battre; on m'envoya auprès de l'avant-garde: je dis ce qui se passait. Tous, consternés, coururent à leurs armes, et voulurent revenir en arrière; mais l'âpreté des lieux et les ennemis qui s'étaient portés au devant d'eux les empêchaient d'avancer. Pendant ce temps, le roi était seul au milieu de ce danger avec quelques barons; il n'avait auprès de lui ni chevaliers soldés ni écuyers armés d'arcs, car il ne s'était pas préparé pour traverser ces défilés, et il avait été convenu qu'on ne les passerait que le lendemain. Le roi, oubliant sa propre vie pour sauver ceux que l'ennemi tuait en foule, franchit les derniers rangs, et lutta vigoureusement contre les Turcs, qui attaquaient avec acharnement le corps du milieu; il combattit avec la plus grande témérité contre ces infidèles, cent fois plus forts que lui et qui de plus avaient tout l'avantage du terrain; les chevaux en effet, sur ce terrain en pente ne pouvaient pas courir, et comme il était impossible de charger vivement, les coups étaient moins assurés; les nôtres frappaient de leurs lances avec vigueur, mais sans être aidés par la course de leurs chevaux, et pendant ce temps l'ennemi lançait ses flèches à l'abri des arbres et des rochers.

Cependant les nôtres, dégagés par le roi, se retiraient avec leurs bagages, abandonnant le roi et les barons, exposés à tout le danger. Si Dieu ne nous en avait donné l'exemple, nous déplorerions que les maîtres se fissent tuer pour sauver leurs serviteurs. Les plus belles fleurs de la France périrent dans ce combat avant d'avoir porté leurs fruits dans la ville de Damas. Ce récit me fait pleurer amèrement et gémir du plus profond de mon cœur. Un homme sage trouvera cependant une consolation en pensant que le souvenir de leur courage durera autant que le monde, et qu'étant morts avec une foi ardente et purifiés de leurs erreurs, ils ont obtenu la couronne du martyre. Ils combattent donc, et chacun d'eux, pour venger au moins sa mort, tue tout autour de lui des masses d'ennemis; mais les Turcs reviennent sans cesse et toujours plus nombreux; ils tuent les chevaux, qui aidaient au moins les chevaliers à supporter le poids de leur armure. Obligés ainsi de combattre à pied, les chevaliers revêtus de leur armure se précipitent au plus épais de l'ennemi, où ils se noient comme dans la mer; puis, séparés les uns des autres, ils sont bientôt tués et dépouillés.

Au milieu de cette mêlée, l'escorte du roi, peu nombreuse, mais illustre, se sépara de sa personne; quant à lui, il conserva son courage de roi, et, agile et vigoureux, il saisit les branches d'un arbre que Dieu avait mis là pour son salut, et s'élança sur le haut d'un rocher. Les ennemis, en grand nombre, coururent à sa poursuite pour le faire prisonnier; d'autres, plus éloignés, l'accablaient de leurs flèches. Mais Dieu permit que sa cuirasse résistât aux flèches, et il put défendre son rocher, avec son épée rouge de sang, en coupant les mains et les têtes d'un grand nombre de Turcs. Convaincus qu'il serait difficile de le prendre et ne sachant pas à qui ils avaient affaire, craignant aussi que de nouveaux combattants n'arrivassent à son secours, les Turcs renoncèrent à attaquer le roi, et allèrent enlever les dépouilles du champ de bataille.

Le gros de l'armée, qui s'avançait avec les bagages, n'avait pas fait beaucoup de chemin, car plus il arrivait de monde, plus la marche de cette foule, au milieu des défilés, devenait difficile et lente. Le roi, après avoir cheminé quelque temps à pied, rejoignit l'armée, remonta à cheval, et continua sa route par une soirée obscure. Enfin, les chevaliers de l'avant-garde arrivèrent tout haletants; lorsqu'ils virent le roi seul, couvert de sang et harassé de fatigue, ils gémirent, comprenant ce qui s'était passé sans avoir besoin de le demander, et pleurèrent amèrement la mort des compagnons du roi, qui étaient plus de quarante. Cependant ceux qui survivaient étaient encore nombreux et pleins de courage; mais la nuit était venue, et l'autre coté de la profonde vallée était couvert d'ennemis, de sorte qu'il n'était pas possible de les attaquer. Les chevaliers se réunirent vers la tente du roi, et au milieu de leur douleur ils avaient la consolation de voir leur seigneur sain et sauf. Personne ne dormit pendant cette nuit, chacun attendant quelqu'un des siens, qu'il ne devait plus revoir, ou accueillant avec joie ceux qui revenaient dépouillés et ne s'affligeant pas de ce qu'ils avaient perdu. Tout le peuple disait que Geoffroy de Rancogne devait être pendu pour ne pas avoir suivi les ordres du roi; le peuple aurait voulu que l'on pendît également l'oncle du roi, qui était aussi coupable que Geoffroy; mais Jean de Maurienne le sauva: tous deux étaient coupables, mais comme on ne pouvait punir l'oncle du roi, il était impossible de condamner l'autre.

Le jour du lendemain ayant paru, sans dissiper toutefois les ténèbres de notre tristesse, nous permit de voir les Turcs joyeux, couverts de nos dépouilles et occupant les montagnes avec des forces considérables. Les nôtres, dépouillés de leurs biens et pleurant leurs compagnons morts, devinrent prudents, mais trop tard, se rangèrent en bon ordre et se tinrent sur leurs gardes... Déjà la faim tourmentait les chevaux qui n'avaient plus à manger depuis quelques jours qu'un peu d'herbe; les vivres commençaient aussi à manquer aux hommes, et nous avions à faire douze journées de marche. Les Turcs, comme les bêtes féroces dont la cruauté augmente quand elles ont goûté le sang, nous harcelaient avec plus d'ardeur depuis qu'ils avaient commencé à nous enlever du butin. Le maître du Temple, Éverard des Barres, d'une grande piété et d'un courage qui servait de modèle aux chevaliers, résistait avec ses frères à l'ennemi, défendant vigoureusement ce qui appartenait à eux et aux autres.

Le roi les imitait volontiers et voulait que toute l'armée suivît ce noble exemple, parce qu'il savait que si les forces sont abattues par la faim, le courage ranime les cœurs. Il fut donc décidé que, dans ce péril, tout le monde s'unirait fraternellement avec les frères du Temple, riches et pauvres jurant de ne point abandonner le camp et d'obéir ponctuellement aux maîtres qu'on leur donnerait. On reconnut pour maître un nommé Gilbert, auquel on donna des adjoints, et Gilbert mit sous les ordres de chacun d'eux cinquante chevaliers. Il leur fut ordonné de résister aux attaques des Turcs, qui nous harcelaient sans relâche, et d'obéir à l'ordre de revenir sur-le-champ en arrière quand ils auraient fait une certaine résistance et qu'on les rappellerait. On leur assigna la place qu'ils devaient occuper, afin que celui qui devait être au premier rang ne se trouvât pas au second, et qu'il n'y eût pas de désordre. Ceux que la nature ou la mauvaise fortune de la guerre avait mis à pied, beaucoup de nobles en effet ayant perdu leur argent et leurs chevaux marchaient contre leur usage avec la piétaille, furent placés à l'arrière-garde et armés d'arcs afin de pouvoir riposter aux flèches de l'ennemi. Le roi voulait se soumettre à cette loi générale d'obéissance; mais personne n'osa lui donner un autre ordre que celui d'avoir avec lui un corps nombreux de chevaliers, et, en sa qualité de maître et protecteur de tous, de se porter avec ce corps au secours des points les plus faibles.

Nous marchâmes en avant, suivant la règle établie; nous descendîmes des montagnes, joyeux d'entrer dans la plaine, et protégés par nos défenseurs, nous supportions sans éprouver de perte les attaques de nos insolents ennemis. Nous arrivâmes à deux rivières éloignées d'un mille l'une de l'autre et très-difficiles à traverser à cause des marais profonds au milieu desquels elles coulaient. La première étant franchie, on attendit sur l'autre rive que l'arrière-garde eût passé, et pendant ce temps nous tirions de la vase les pauvres bêtes de somme qui s'y enfonçaient. Enfin les derniers chevaliers et la piétaille passèrent pêle-mêle avec les Turcs, mais sans éprouver de perte, parce qu'on se défendait mutuellement et avec beaucoup de courage.

On se dirigea vers la seconde rivière, et il fallait passer entre deux rochers, du haut desquels nous pouvions être criblés de flèches. Les Turcs s'élancèrent vers ces rochers, mais nos chevaliers s'établirent avant eux sur l'un des deux; les Turcs occupèrent l'autre, mais notre piétaille les en chassa tout de suite. Pendant qu'ils étaient ainsi jetés en bas du rocher, quelques chevaliers pensèrent qu'on pouvait les tourner entre les deux rivières et leur couper la retraite. Le maître leur en donna la permission, et ils attaquèrent les Turcs; un grand nombre poussés dans les marais y trouva à la fois la mort et un tombeau. Pendant que les nôtres, furieux, massacraient les fuyards et les poursuivaient sans relâche, la faim leur semblait moins vive et la journée plus heureuse.

Les Turcs et les Grecs s'y prenaient de plusieurs manières pour nous anéantir, et, autrefois ennemis, ils s'étaient réunis dans ce but. Ils emmenaient leur bétail, brûlaient et détruisaient tout ce qu'ils ne pouvaient pas emporter. Aussi nos chevaux, épuisés de faim et de fatigue, tombaient sur le chemin avec ce qu'ils portaient, tentes, vêtements, armes; nous brûlions tous ces objets afin que l'ennemi ne s'en emparât point; on ne conservait que ce que les pauvres pouvaient emporter. L'armée se nourrissait de chair de cheval et n'en manquait pas; les chevaux qui ne pouvaient plus servir au transport servaient à nourrir les hommes, et tous mangeaient de la chair de cheval, même les riches, qui y ajoutaient de la farine cuite sous la cendre. C'est ainsi que les souffrances de la faim furent apaisées, et grâce à notre association fraternelle, nous battîmes quatre fois les Turcs; enfin à force de soins et de prudence nous pûmes arriver à Sattalie.

Odon de Deuil, Histoire de la Croisade de Louis VII; traduit par L. Dussieux.

Odon de Deuil, chapelain de Louis VII, accompagna le roi en Orient, et écrivit l'histoire de son expédition. A son retour, il fut nommé abbé de Saint-Denis, après la mort de Suger.

SIÉGE DE DAMAS.
1149.

Coment la noble baronie des crestiens assegièrent la cité de Damas par les jardins, dont il orent moult à faire.

Damas est la greigneur cité d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui est appellée par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophète dit: Le chief de Surie, Damas, un sergent d'Abraham la fonda, qui estoit appelé Damas; de luy fu elle ainsi nommée. Elle siet en un plain de quoy la terre est are[ [115], stérile et brehaigne, sé ce n'est tant comme les gaigneurs[ [116] la font fertille et plentureuse, par un fleuve qui descent de la montaigne, qu'il mènent par conduis et par chaneaus, là où mestier est, devers la partie d'orient. Ès deux rives de ce fleuve croist moult grant plenté d'arbres qui portent fruit de toutes manières. Si comme il fu jour et l'ost des crestiens fu armé ainsi comme il estoit devisé, de toutes leur gens ne firent que trois batailles. Le roy d'oultremer (Baudouin) avoit la première, pour ce que ses gens sçavoient mieux le pays que les pellerins estranges qui y estoient venus. La seconde fist le roy de France pour secourre, sé mestier fust, à ceux qui les premiers alloient. L'arrière garde fist l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manière s'en allèrent vers la cité, et estoit vers le soleil couchant celle part dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent bien quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si espés que ce sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin clos de murs de terre: car en ce pays n'a mie plenté de pierres. Les sentiers y sont moult estrois d'un vergier à autre; mais il y a une commune voye qui va à la cité où va à paine un homme atout son cheval chargié de fruit. De celle part est la cité trop forte pour les murs de pierres dont il y a tant et pour les ruisseaux qui cueurent par trestous les jardins et pour les estroictes voyes qui sont bien clouses deçà et delà. Accordé fu que par là s'en iroit tout l'ost vers la cité pour deux choses: l'une ce fu que sé les jardins estoient pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise; l'autre si fu qu'il y avoit là grant plenté de fruis tous meurs par les arbres qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour les chevaux.

Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins: mais trop y eut grant force à aller par là; car derrière les murs de terre, deçà et delà des sentiers, y avoit grant plenté de Turcs qui ne finoient de traire par archières qu'il avoient faictes espesséement, et à ceux ne povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux qui se mettoient appertement en la voye contre eux et leur deffendoient le pas, car tous ceux qui povoient armes porter s'estoient mis hors et deffendoient à leur povoir que nos gens ne guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en lieux bonnes tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient fait faire pour eux logier, sé mestier estoit, quant il faisoient cueillir leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers qui grant mal faisoient à nos gens. Et quant on passoit près de ces tournelles, on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient à grant meschief: souvent les féroit-on de glaives par les archières des murs de terre qui estoient deçà et delà. Assez en occirent en celle manière et hommes et chevaux, si que maintes fois se repentirent les barons de ce que il avoient empris asseoir la ville, de celle part.